Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "No. 19.", in: La Bigarure, Vol.12\019 (1751), S. 145-154, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5131 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 19.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Que le Prophète a eu grande raison, Monsieur, lorsqu’il a dit que les plus grands ennemis de l’homme sont dans sa maison *1  ! Combien n’en voyons-nous pas, tous les jours, de preuves dans nos Domestiques ? Par qui sommes nous ordinairement desservis, & quelquefois même trahis ? Par quel canal s’écoulent tous les secrets de nos familles, même les plus interressants, & les plus cachez, lorsque nous n’avons pas la prudence & la discretion de les tenir renfermez en nous mêmes ? Par qui nos vices & nos defauts transpirent-ils ordinairement dans le Public ? . . . Par nos Domestiques qui, comme autant d’espions, observent toutes nos démarches, sont attentifs à toutes nos actions, lisent, pour ainsi dire, dans nos pensées ; & se servent ensuite de ces connoissances, ou pour nous nuire, ou du-moins pour se dedomager, en quelque façon, par le plaisir qu’ils goûtent à médire de nous, du desagrément de la servitude à la quelle leur condition les a reduits. Heureux encore les Maitres, quand ils en sont quittes pour cela, & qu’il ne se trouve pas, dans leur maison, des Monstres d’ingrati-[146]tude, pareils à celui dont vous allez lire l’affreuse Histoire.

Allgemeine Erzählung► Il y a environ huit jours qu’un vieux garçon, extrêmement riche, & demeurant ici dans le quartier de l’Isle Saint-Louis, tomba malade. Comme il étoit fort agé, & presque aveugle de vieillesse, un pressentiment qu’il eut qu’il pouroit bien mourir de cette maladie lui fit mettre ordre à ses affaires. Pour cet effet, il envoya chercher un Notaire, & fit assembler les Domestiques de sa maison, qui consistoient en deux Laquais, un Cocher, & une Cuisiniere. Après avoir institué son Legataire Universel un parent qu’il avoit, depuis quelque tems, éloigné de Paris, il donna, par le même Testament, la somme de deux cents Louis à chacun de ses Domestiques, pour les recompenser des services qu’ils lui avoient rendus. Un des Laquais, qui ne tenoit pas une conduite tout à fait des meilleures, reçut de ce bon Maitre la même gratification ; mais, pour qu’il n’en mésusat point, le bon homme avoit fait ce Legs à sa femme qu’il sçavoit être extrêmement sage, avec pouvoir d’en disposer, après elle, en faveur de son Mari. Qui croiroit, Monsieur, qu’une précaution si sage, & une action si généreuse, dût être funeste à celui qui venoit de la faire ? C’est néanmoins ce qui est arrivé ; & cela de la maniere que vous l’allez voir.

Comme les Domestiques veilloient tour à tour ce bon Maitre, le tour de celui-ci étant venu, ce Monstre saisit cette occasion, qui lui parut très favorable pour commettre le plus horrible de tous les crimes. Piqué au vif du procedé de son Bienfaiteur, qu’il regardoit comme une injure qu’il lui avoit faite, irrité d’ailleurs de ne pouvoir toucher de long-tems (car sa femme est [147] encore jeune) les deux cents Louis portez par le Testament, pour s’en venger, & s’en dedomager, il forma le dessein d’assassiner son Maitre pendant qu’il dormoit ; ce que ce malheureux exécuta, la nuit même, en l’assommant à grands coups de marteau. Ayant commis cet assassinat, il prend les clefs du Coffre-fort, en enleve tout ce qu’il peut, & le transporte dans sa Chambre. Cette double opération étant finie, il alla éveiller les autres Domestiques de la maison, aux quels il cria en pleurant, & en faisant toutes les demonstrations de la plus vive douleur, que son cher Maitre venoit de se tuer, & que pendant qu’il avoit été dehors, un moment, il étoit tombé de son lit, & s’étoit fendu la tête. A cette triste nouvelle, tous les Domestiques accoururent ; & trouvant leur Maitre effectivement mort, ils ne songerent qu’à lui rendre les derniers devoirs. Ce scélérat, assisté de la Cuisiniere, l’ensevelit, pendant que les autres Domestiques mirent ordre aux autres affaires. L’un courut chez le Commissaire, pour l’avertir de venir mettre, selon l’usage, le scellé sur les effets du deffunt ; & l’autre alla à la Paroisse donner avis de la mort de son cher Maitre.

Tout alloit bien, selon les apparences, pour le Criminel, & déja l’on disposoit tout pour l’enterrement du mort. Mais la Providence, qui ne perd jamais de vue ces malheureux, avoit resolu de faire servir celui-ci d’exemple à sa Justice qui ne laisse aucun crime impuni. Elle se servit, pour cela, de la cupidité & de la curiosité du Commissaire. Celui-ci crut qu’il étoit de son intérêt premierement, & ensuite de son devoir de Verbaliser sur la mort du deffunt, & d’apposer le scellé sur ses effets ; le tout, dans la bonne intention de tirer de cette aubaine le [148] plus de profit qu’il pouroit. Il commença par le scellé, dont le Criminel s’inquietta fort peu, ayant mis à part la portion qu’il s’étoit faite, & qui montoit, au-moins, au quadruple de celle que le Testateur avoit faite à tous ses autres Domestiques. Le scellé ayant été apposé partout, le Commissaire voulut sçavoir de quelle maladie le deffunt étoit mort. Sur le recit qu’on lui en fit, il demanda à le voir, & fit pour cet effet ouvrir le Cercueil, dans le quel il étoit déjà enfermé ; car le scélérat qui l’avoit assassiné s’étoit hâté de prendre cette precaution, dans l’esperance de cacher son crime. L’état où le Commissaire vit ce cadavre lui donnant quelque soupçon, il fit apeller deux Chirurgiens du voisinage qui, en l’examinant, lui trouverent à la tête six contusions, qui toutes étoient mortelles. Ces indices étant des preuves incontestables que cet homme n’étoit point mort de sa mort naturelle, le Commissaire fit saisir sur le champ tous les Domestiques. Ensuite il fait la visite de toutes leurs Chambres dans l’une des quelles il trouve un gros marteau, encore tout ensanglanté, & qui paroit avoir été l’instrument du meurtre de ce généreux & infortuné Vieillard. A cette preuve du crime se joignent encore plusieurs sacs pleins d’or & d’argent, & d’autres effets precieux, marquez au coin, & aux armes du deffunt ; temoins muets, qui deposent qu’il a été assassiné par quelqu’un de ses Domestiques qui n’ont commis ce crime, que pour le voler. En attendant que l’on ait fait le procès au Coupable, ils ont tous été conduits en prison, où ils sont encore actuellement, & où ils demeureront jusqu’à ce que la Justice se soit bien assurée de l’innocence de ceux qui n’ont point eu de part à ce crime, [149] pour le quel il me paroit qu’il me sçauroit y avoir de châtiment assez rigoureux. ◀Allgemeine Erzählung

Peu s’en est falu que le même malheur ne soit arrivé à deux Créatures, à la mort des quelles, après tout, on n’auroit pas perdu beaucoup. Metatextualität► Pour justifier ma réflexion, il me suffira d’ajouter ici, que ces deux femelles, sont une de nos filles d’Opera, nommée la Gauthier, & sa femme de chambre. Vous sçavez, Monsieur, quelle espece de gens ce sont que ces sortes de Créatures, & que, si notre Capitale en étoit purgée, nous n’en serions que mieux. Ne croyez pas cependant que je prétende par là qu’on doive avoir, pour cela, recours aux moyens violents, que j’ai toujours autant condamnez, qu’ils sont condamnables. Mais je ne puis m’empêcher de rire, lorsque je songe à l’Avanture Tragicomique qui nous a pensé delivrer de celles là. Je crois que vous en rirez vous même en l’aprenant. La voici. ◀Metatextualität

Allgemeine Erzählung► Ces jours passez, le Domestique de la Gauthier, dont je viens de parler, étant à boire avec ses Camarades, ceux-ci lui firent de vifs reproches sur son peu de cœur, disant qu’il faloit qu’il n’en eut guère, pour servir, comme il faisoit, une fille publique. Ce Valet s’excusa sur son malheur, & sur la misere du tems qui ne lui avoit pas permis de trouver de meilleure condition ; qu’en attendant mieux, il avoit toujours pris celle-ci, dans la quelle il ne comptoit pas rester. Sur quoi le bon garçon, pour se consoler, avala tant de rasades, qu’il s’enyvra. De retour au logis, l’esprit tout rempli de ce que lui avoient dit ses Camarades, & des belles promesses qu’ils lui avoient faites, il debuta par demander son congé à sa Maitresse. Celle-ci, qui étoit contente de son service, lui de-[150]manda quelles raisons il pouvoit avoir pour la quitter si brusquement. Vous sçavez, Monsieur, le vieux Proverbe latin qui dit : In vino Veritas. L’état où étoit ce Valet ne lui permettoit pas de la dissimuler : Aussi lui dit-il, tout cruement, qu’étant un honête garçon, il ne lui convenoit nullement d’être au service d’une P. . . .

Rien n’offense plus mortellement les hommes, & plus encore les femmes, que les Veritez personelles. A ce mot de P. . . la Gauthier, devenue furieuse, appella sa femme de chambre, à qui elle fit épouser sa querelle. Alors ces deux Furies, se jettant sur ce pauvre garçon, l’accommodent de toutes piéces. Peut-être l’auroient-elles étranglé, & lui auroient arraché sa trop veridique langue, si ce malheureux, faisant enfin un effort, ne se fut débarassé des griffes de ces deux Harpies. La fureur s’emparant, à son tour, de son ame ; il se jette sur tout ce qu’il trouve, & le leur lance à la tête. Tables Chaises, Miroirs, Ustenciles de Toilette, Porcelaines, Tableaux, Pincettes, Chenets, Tisons, tout vole en éclats par la chambre. Pour s’en garantir, les deux Championnes sont forcées de se battre en retraite. Elles se retirent, en desordre, dans la ruelle du Lit, où le Vainqueur les poursuit avec tant de vigueur, que, pour se mettre à couvert de sa fureur, elles n’ont plus d’autre asile que le Lit même sous la Couchette du quel elles se cachent toutes les deux. Notre Héros, ne voyant plus d’ennemies, commande alors à sa colere, qui s’appaise aussitôt. Content de son Triomphe, & d’être demeuré Maitre du Champ de Bataille, il se retire tranquillement dans son Galetas où il esperoit qu’on lui laisseroit cuver son vin, & passer la nuit, sans [151] le moindre trouble. Mais un Ennemi Femelle est toujours redoutable, même quand il est vaincu. Notre Vainqueur l’éprouva bientôt. En effet, à peine commençoit-il à ronfler, que le Guet, que ces deux Carognes firent apeller, vint, assez impoliment, le prier de changer de gite, & d’aller achever son somme au Châtelet, où il est encore, en attendant qu’il plaise à cette Déesse d’Opera de lui procurer sa delivrance : faveur qu’on doute qu’elle lui accorde ; Car, comme l’a dit quelque part un des Moralistes de ce Théatre ; ◀Allgemeine Erzählung

Ebene 3► La Vengeance toujours fut le plaisir des Dieux. ◀Ebene 3

Jugez, Monsieur, si ce doit être celui des Déesses, & surtout des Déesses telles que la Gauthier.

A-propos de Valets, & de filles libertines, voici encore une petite Avanture Comique, arrivée à Londres, dans le Tavistock-court, in Tavistock-Street, Covent-Garden. Vous y verrez les belles obligations que les Maitres ont à ces canailles.

Allgemeine Erzählung► Mercredi passé, le Laquais d’un jeune Milord, ayant envie de se divertir, entra pour cet effet dans une de ces maisons de debauche où l’on achete le peché, & souvent aussi la penitence, à beaux derniers comptants. Pour être mieux servi dans cette maison, il dit à la Maitresse qu’il venoit de la part du jeune Milord Kil . . . qui devoit venir se divertir chez elle, avec plusieurs de ses Amis, & qui l’avoit envoyé devant, pour faire tout préparer ; Qu’en attendant, on lui apportat un Bassin plein de Punch, & qu’elle lui fasse voir les plus belles de ses filles, parce que ces Messieurs n’en vouloient que des plus jolies. Ses ordres sont exécutez. On lui sert le Punch qu’il venoit de demander ; & on lui envoye quatre ou cinq Demoiselles, dont il choisit, & retient avec lui, la plus belle.

[152] Comme l’Amour ne bat que d’une aile sans la bonne chere, après avoir bu le Punch avec la Demoiselle, il demande deux Bouteilles du meilleur Vin de Bourgogne, fait venir des huitres, & tous les deux ils se divertissent aux mieux. Lorsqu’il se fut rassassié des plaisirs les plus sensuels, il dit à la Demoiselle d’attendre, quelques moments, son Maitre, & sa compagnie, qui n’étoient qu’à deux pas, & qu’il alloit chercher. Non seulement cette fille, mais encore sa Maitresse, qui l’entendit, le crut sur sa parole ; da façon que, lorsqu’il demanda à celle-ci à quoi se montoit sa depense, elle lui repondit, qu’il ne faloit rien pour cela, que cela se trouveroit dans celle qu’alloient faire son Maitre & ses Amis. Elle ajouta qu’elle le prioit seulement de vouloir bien lui procurer, le plus souvent qu’il pouroit, de bonnes pratiques. Le Laquais le lui promit, & s’en alla, laissant ces deux Creatures dans une expectative qui dureroit encore, si elles n’avoient enfin reconnu que ce Maitre Espiegle les avoit dupées, & n’avoit point eu d’autre intention que de se bien divertir à leurs depens.

Pour s’en venger, ainsi que du jeune Milord, qu’elles crurent avoir aussi eu part au complot, la Maitresse, ayant fait un grand Memoire, tant de la dépense du Laquais, que de celle que son jeune Maitre devoit faire chez elle avec ses Amis, & qu’elle fit monter à plusieurs centaines de livres sterlin, elle le fit parvenir à Miladi Kil. . . Mère du jeune Milord. Sur ce faux Memoire, cette Dame a fait à son fils les reprimandes les plus fortes, & que cependant il merite d’autant moins, qu’il n’y a peut-être point, dans tout Londres, de jeune Seigneur d’une conduite si sage, ni si rangée. Une volée de coups de canne, avec un promt Exeat, a été la digne recompen-[153]se que ce Valet libertin a tiré de sa belle équipée. Plût au Ciel que tous les jeunes Maitres traitassent ainsi les leurs, lorsqu’ils tiennent une pareille conduite ! Mais, helas ! bien loin d’en agir de la sorte avec eux, la plûpart, au contraire, en font ordinairement les surintendants de leurs plaisirs criminels. ◀Allgemeine Erzählung

Metatextualität► Je finis, Monsieur, par une Chanson sur l’Etiquette du jour, que l’on vient de me donner. Elle est d’un homme qui excelle dans ce genre, comme vous l’avez pu voir par celles de sa façon que je vous ai déja envoyées. ◀Metatextualität

Chanson
De M. l’Abbé de Latagnan,

Sur la Naissance du Duc de Bourgogne.
Sur l’Air : De tous les Capucins du Monde.

Ebene 3► Que notre charmante Dauphine

Est bien une vraïe Heroïne !
Hé ! le quel de tous nos Héros,
Fameux par plus d’une Victoire,
En fit plus pour notre répos,
Notre bonheur, & notre gloire !

Oui, conquerir une Province

Est moins que nous donner un Prince.
Cet objet de nos tendres vœux,
Ce fruit de ses chastes entrailles,
Nous rend mille fois plus heureux
Que le guain de trente Batailles.

Ce favori de la Victoire,

Ce Vainqueur tout couvert de gloire,
Objet de nos tristes regrets,
Qui du même sang prit naissance, ( 2 )
Par ses hauts faits, par ses exploits,
En fit moins qu’elle pour la France.

[154] A ta joye, aimable Princesse,

Toute l’Europe s’interesse ;
Et cet évenement flateur,
Qui loin de nous chasse la guerre,
Ne fait pas notre seul bonheur,
Mais celui de toute la Terre.

Poursuis, comble notre esperance,

Remplis tous les vœux de la France !
Donne des freres à ton fils !
Au peuple qui déjà t’adore,
Par des bienfaits d’un si grand prix,
Tu deviendras plus chere encore.

Poursuis, donne à notre cher Maitre

Des petits-fils dignes de l’être !
Du sang de Saxe & de Bourbon,
Ces illustres & dignes races,
Rien ne peut naitre que de bon,
Et que des Héros, & des Graces. ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 12 Novembre 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Fin du Tome Douzième.

Avertissement.

Cette Feuille Periodique continue à paroitre tous les Jeudis, & se vend à la Haye chez Pierre Gosse Junior Libraire de S. A. R. à Amsterdam chez Pierre Mortier, Rey, & Carel Potgieter, à Utrecht chez Kribber, à Leyden chez C. Haak, à Haerlem chez van Lee, à Rotterdam chez J. D. Beman, à Delft chez Boitet, à Middelbourg chez Gillesse, à Berlin chez J. Neaulme, Jean Jasperd & A. Fromery, à Cologne chez Mr. Kanth Expediteur des Gazettes au Chef-Bureau des Postes, à Aix la Chapelle chez J. Barchon, à Maseyk au Chef-Bureau des Postes, à Rennes chez Vatar Imprimeur du Roi, à Gand chez P. T. de Goesin Imprimeur de S. M. Imp. & Royale ; à Cleves, Ruremonde, Wezel, Emmerich, Anvers, S. Nicolas en Flandre, aux Bureaux des Postes ; dans les autres Villes chez les Principaux Libraires, & dans les Pays étrangers aux Bureaux des Postes, & chez les distributeurs des Gazettes.

Jeudi ce 18 Novembre 1751.

◀Ebene 1

1* Inimici hominis Domestici ejus. Mich. C. VII. Vs. 6.

2(a) Le feu Maréchal, Comte de Saxe.