Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "No. 14.", in: La Bigarure, Vol.12\014 (1751), S. 105-112, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5126 [aufgerufen am: ].


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N°. 14.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Il y a bientôt cent ans qu’un de nos plus fameux Poëtes l’a dit ; & l’Experience ne le confirme que trop encore tous les jours :

Le Sexe aime à jouir d’un peu de liberté :

On le retient fort mal par trop d’austerité ;
Et les soins defiants, les verroux & les grilles
Ne font point la Vertu des femmes, ni des filles.
C’est l’honneur qui les doit tenir dans le devoir,
Non la sévérité que nous leur faisons voir, &c.

Allgemeine Erzählung► Si les parents de Mademoiselle Noroi avoient été bien convaincus de cette verité, ils n’auroient pas eu le chagrin & l’affront de faire connoitre à tout le Public, comme ils viennent de le faire, la foiblesse & la honteuse escapade de leur fille. Née, comme beaucoup d’autres, avec un temperament tendre, & déjà dans un âge où il commence à se faire sentir, cette Demoiselle avoit pris du goût pour le monde ; & son cœur ressentoit déjà les premieres atteintes de l’Amour.

[106] Une des plus grandes injustices, dans la plûpart des Peres & des Meres (injustice dont ils sont, pour l’ordinaire, bien cruellement punis) est de s’imaginer follement, & de vouloir même, que leurs enfans soient d’une autre complexion qu’ils n’ont eux mêmes été, à leur âge. Comme le temps & la longue jouissance a, pour l’ordinaire, amorti, & quelque fois même totalement éteint les feux qu’ils ont ressentis l’un pour l’autre dans leur jeunesse, ils ont la folie de pretendre que leurs enfans ayent pour l’Amour la même indifference qu’eux, & qu’ils pensent & agissent, à quinze ans, comme ils font à quarante & cinquante. Mais la Nature, infiniment plus sage qu’eux, parle tout autrement ; & sa voix est toujours beaucoup mieux écoutée.

Cette voix avoit déjà commencé à se faire entendre à Mademoiselle Noroi, lorsque ses parents, craignant qu’elle n’eût quelques suites fâcheuses, crurent devoir les prévenir. Pour cet effet, ils lui firent quitter Paris, & la renfermerent dans un Couvent situé dans un Vilage à six lieues de cette Capitale. Un bon & promt Mariage auroit été un moyen bien plus sûr pour prevenir le malheur qu’ils apréhendoient ; mais trouve-t-on toujours des parents raisonnables sur cet article ? On ne se defait pas d’une fille sans qu’il en coute ; & la raison n’est pas toujours d’accord sur ce point avec des parents interressez qui, n’en voulant que pour eux, s’imaginent que la beauté d’une fille lui doit tenir lieu de dot. Abus, abus ! Il en est aujourd’hui de la beauté comme de la probité ; laudatur, & alget. Celle de Mademoiselle Noroi lui avoit déjà fait nombre de soupirants ; mais l’avarice de [107] ses parents écartoit de leur esprit l’idée du Mariage. On l’admiroit, on l’aimoit, on desiroit de la posseder ; & c’étoit tout ; état bien fâcheux, sans doute, mais bien plus dangereux encore, pour une jeune fille.

Les parents de celle-ci crurent l’en garantir en la mettant, comme j’ai dit, dans un Couvent. Mais les passions ne se mettent pas ainsi à la chaine. Celle qu’elle avoit commencé à ressentir ne fit, au contraire, que s’augmenter par cet obstacle. *1 La Demoiselle Noroi s’ennuya, & se dégoûta même, bientôt de cette triste solitude, dont elle soupiroit d’être délivrée, à quelque prix que ce fût, résolue de s’abandonner à son Liberateur. Dans ce séjour de tristesse & d’ennui pour elle, sa seule consolation étoit de se promener quelque fois sur une longue terrasse, la quelle donnoit sur le grand chemin de Paris, où elle voyoit, de tems en tems, passer du monde, dont la vue lui faisoit du-moins quelque plaisir. Un jour qu’elle y étoit, à son ordinaire, mais toute seule, un jeune Campagnard, en habit de Chasse assez mince, suivi de deux Chiens, & qui paroissoit fatigué, vint s’asseoir sur le gazon qui étoit au pied de cette terrasse. Là, ayant tiré de sa Carnassiere un gros chifon de pain, & une Bouteille de vin, il se mit à dejeûner avec tout l’appetit que l’on sçait que donne ce violent exercice.

Pendant qu’il dejeûnoit ainsi, la jeune Demoiselle, qui n’avoit rien tant à cœur que sa liberté, s’aprochoit toujours du bord de la terrasse. Elle le fit tant de fois, que le Chasseur, [108] dont la faim commençoit à s’appaiser, entendant marcher, tousser, & cracher, au dessus de sa tête, leva les yeux pour voir qui ce pouvoit être. Il ne fut pas peu étonné de voir une si jolie personne. La Demoiselle Noroi eut d’abord quelque honte de s’être tant exposée, & se retira ; Mais réfléchissant ensuite sur sa triste situation, elle s’enhardit, & s’aprochant une seconde fois du bord de la terrasse, elle entra en conversation avec le jeune Campagnard qui la trouva encore plus charmante, qu’elle ne le lui avoit paru d’abord. Le resultat de l’entretien que Mademoiselle Noroi eut avec lui, fut, qu’elle lui proposa de l’enlever, & que, pour cet effet, elle alloit se jetter, du haut de la terrasse, dans ses bras. Aussi étonné qu’enchanté d’une pareille proposition, le jeune Chasseur y consentit d’abord ; mais après un moment de réflexion, il se ressouvint, & lui representa qu’il étoit sans argent, & que par là il se trouvoit hors d’état de la conduire où il voudroit. La Demoiselle, lui ayant repondu qu’il n’avoit pas besoin de s’embarrasser, le quitta pour un moment, courut à sa chambre où elle prit ce qu’elle avoit de bijoux, revint trouver le Cavalier, à qui elle les jetta ; après quoi, se laissant couler le long de la Terrasse, elle fut assez heureuse pour tomber entre ses bras, sans se faire le moindre mal.

Le malheur de la plûpart des hommes est de ne réflechir qu’après coup, & presque toujours lorsqu’il n’en est plus tems. C’est en particulier le defaut de la jeunesse. La Demoiselle ne fut pas plutôt échapée de sa prison, de la maniere, que je viens de le raporter, que son Liberateur commença à réflechir sur les suites que pouvoit avoir une affaire de la conséquence de celle-là. [109] Il ne sçavoit que faire de sa prise. L’enlever, & s’enfuir avec elle, c’étoit s’exposer aux poursuites de la Justice qui, dans ce païs-ci, n’entend pas raillerie dans ces sortes d’affaires. La laisser là, après l’avoir tirée de son Couvent, étoit, à ses yeux, une lâcheté. Quel parti prendre dans une alternative aussi embarrassante ? Consulter l’Amour ? C’est un guide aveugle qui, dans ces rencontres, entraine presque toujours ceux qui s’y laissent conduire dans le precipice qu’il leur cache, & qu’ils n’aperçoivent que lors qu’ils y sont tombez. Ce fut néanmoins celui que suivit le jeune Chasseur. Enchanté de la beauté de Mademoiselle Noroi, qui étoit resolue de se donner à lui, il ne pensa qu’à s’en assurer la possession. Dans cette vue, il prit le parti de la cacher pendant le reste du jour dans la Cabane d’un Charbonnier qui demeuroit dans une forêt voisine, où ils se rendirent ensemble ; & il eut grand soin de ne pas reparoitre de toute la journée dans les environs du Couvent. Le soir, il alla retrouver sa jeune & chere Amante à qui il proposa de s’enfuir avec lui ; ce qu’ils ont exécuté, en ne voyageant, pour plus de surété, que pendant la nuit, jusqu’à ce qu’ils soient arrivez sur la frontiere du Royaume, d’où ils sont passez dans la Suisse.

Cependant les parents de la Demoiselle, se persuadant qu’elle avoit été enlevée par quelques jeunes gens de Paris qui avoient soupiré pour elle, l’ont fait chercher longtems, mais fort inutilement, dans tous les quartiers, & environs, de cette Capitale. Ils n’en auroient méme, probablement, jamais eu de Nouvelles, sans l’annonce qu’ils ont faite sur nos Papiers publics, & l’assurance qu’ils ont donnée, qu’ils consentoient qu’elle épousat un liberateur ; [110] consentement qui leur auroit fait bien plus d’honneur, & auroit sauvé celui de leur fille, s’ils l’eussent donné six mois plus tôt. ◀Allgemeine Erzählung

Peres, Meres, Tuteurs, que cet exemple-ci

Vous serve de leçon. Craignez-vous la poursuite
Des Galants ? pour chasser cet importun souci,
Faites leur epouser vos filles au plus vite.

Autre Avanture, qui prouve la verité de cette réflexion, & que tôt ou tard il faut toujours en venir là. C’est encore une Avanture de Couvent ; ce qui pouroit me faire prendre, par quelqu’un de vos Messieurs, pour quelque Chapelain, Desservant, ou Directeur de Nonnes ; Mais, heureusement, vous sçavez bien le contraire, & pouriez, bientôt, les détromper sur cet article, s’ils avoient de moi cette idée. Quoiqu’il en soit, voici le fait.

Allgemeine Erzählung► Il y a environ six mois, qu’une jeune Demoiselle, dont je suprime ici le nom, par consideration pour sa famille, étoit recherchée par un jeune homme d’esprit, & même Lettré, mais sans fortune. Si ce dernier point n’est pas toujours un obstacle pour l’Amour, du-moins en est-ce un pour le Mariage, dans l’esprit de bien des parents. Ceux de la Demoiselle ne crurent pas devoir entrer dans les vues de ces deux jeunes personnes. Pour obvier à toute union illicite, & aux autres inconvenients qui suivent ordinairement ces premieres étincelles de l’Amour, ils crurent devoir prendre le parti de la mettre dans un Couvent de cette Ville, où, moyennant les ordres qu’ils donneroient de ne la laisser voir à qui que ce soit, ils s’imaginerent qu’ils viendroient aisément à bout de lui faire oublier cet Amant. Mais malheureusement pour eux, il étoit déjà trop tard. Quelques a-[111]comptes, pris sur la future alliance, ayant fermenté, peu de tems après son entrée dans le Couvent, la jeune Demoiselle commença d’abord à changer de couleur, puis d’état, & de figure. Tous ces changements successifs faisoient l’entretien des Nonettes, qui en parloient les unes d’une façon, les autres d’une autre ; Mais aucune d’elles n’alloit à la veritable cause du mal, qu’elles ne connoissoient apparemment point ; preuve qu’il y a encore (quoique en disent les medisants) de l’innocence & de la sagesse dans nos Couvents. Enfin le mal augmentant & croissant à vue d’œil, il devint si serieux, que les Nones, malgré les oppositions de la malade, se crurent obligées d’y apporter remede au plutôt, & apellerent pour cet effet le Chirurgien & le Medecin du Convent.

Jugez, Monsieur, en quel état se trouva cette pauvre Demoiselle, lorsqu’elle se vit au moment de paroitre devant ses juges. Quand les deux Galenistes furent arrivez, l’un lui tâta le pouls, & l’autre se mettoit en état de la saigner ; Mais le Medecin ne fut pas du sentiment du Phlebotomiste au quel, par ces deux mots latins, Puella gravida, qu’il lui cracha, il fit comprendre la situation da la malade.

Le Sexe, même sous la Guimpe, est, fut, & sera toujours curieux. Ces deux mots Latins piquerent au vif la curiosité de deux des Religieuses qui étoient presentes à la Consultation. Elles demanderent, que, si on ne pouvoit rien faire à la malade, on leur apprît, du-moins, quelle étoit sa maladie. On leur repondit que ce n’étoit rien, & que cela se passeroit insensiblement. Cette reponse ne les ayant pas satisfaites, elles firent de nouvelles instances, aux quelles on repondit en François ce que l’on [112] venoit de dire en Latin. La nouvelle de cet événement scandaleux, s’étant aussitôt répandue dans le Couvent (car il n’est point d’Oiseau si babillard qu’une Nonne), vint aux oreilles de la Superieure, qui écrivit sur le champ aux Parents, les quels n’en étoient pas fort loin, de venir promtement chercher leur fille. Mais quelque diligence qu’ils fissent, ils n’arriverent qu’au moment que la jeune Demoiselle venoit de mettre au monde une jolie petite Créature qui étoit le vrai portrait de son Pere. ◀Allgemeine Erzählung

Je vous laisse à penser, Monsieur, quel scandale, quel vacarme, quels caquets cet accident à occasionnez parmi ces saintes filles qui, malgré toutes les exhortations & les deffenses de leur Superieure, n’ont pu resister à la demangeaison de leur langue, & en ont charitablement fait part, mais sous le sceau du secret, à toutes les personnes de leur connoissance qui les sont venues voir. Et voilà ce qui arrive lorsqu’on ne marie pas les filles, lorsqu’elles le demandent.

A l’egard de nos Religieuses babillardes, & de toutes les personnes qui leur ressemblent, voici une Epigramme, qu’on vient de me donner, & dont elles pouront faire leur profit.

Epigramme.

Ebene 3► Un gros Caissier, bavard par excellence,

Chez un Rheteur s’en vint solliciter
Quelques leçons de parfaite Eloquence,
La bourse en main, prêt à tout acheter.
Mon bon Monsieur, pour ne vous point flatter,
Dit le Rheteur, payerez double honoraire.
Ce n’est le tout de vous faire écouter ;
Il faut encor vous apprendre à vous taire.
◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 22 Octobre 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Jeudi ce 23 Octobre 1751.

◀Ebene 1

1* Moliere, dans son Ecole des Maris, Acte I. Scene 2.