Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "No. 12.", in: La Bigarure, Vol.12\012 (1751), S. 89-96, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5124 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 12.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Vous ressouviendriez-vous, Monsieur, d’un Vaudeville, assez plaisant, que je vous envoyai, l’an passé, & qui fut fait ici à l’occasion de la jeune Princesse dont accoucha Madame la Dauphine *1 ? La naissance du Duc de Bourgogne, son Frere, en vient de faire éclore un second, dans le même goût. Je vous l’envoye, comme le meilleur (au sentiment de nos Parisiens) de plusieurs autres qui ont été faits sur ce sujet. C’est, dit-on, l’Ouvrage d’un Chanoine de la Greve, titre risible que l’on donne ici aux porteurs de charbon, le quel se vend sur cette Place. Voici cette piéce Comico-Burlesque. Elle est sur un Air que vous sçavez, & qui est assez connu ; ce qui me dispense de vous en envoyer la Musique.

[90] Vaudeville.

Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne.

Sur l’Air : C’est dans la rue de la Mortellerie.

Ebene 3► Quoique je n’ sois qu’un Charbonnier,

Je n’ veux pas chanter le dernier
Un Duc qui met du beaume
Dans le cœur du Royaume.

L’y a déjà bien des Biaux-Esprits

Qu’ont lâché là d’ssus des Ecrits.
Sur si belle matiere
Un Ane en pourroit faire.

La Bru du Bian-aimé Louis,

Alle viant d’accoucher d’un fils
Qu’est le Duc de Bourgogne. . . .
C’est là d’la fiere Besogne !

Si le Roi d’ l’avoir est joyeux,

Le Dauphin (çà n’est pas douteux)
Tout comm’ ses deux yeux l’aime ;
Car il l’a fait li même.

Dres l’an passé je l’attendions ;

Mais par malheur je nous trompions ;
Et la Leune fut cause
Qu’il y manquoit queuque chose.

Mais l’Enfant qu’ j’avons aujourd’hui,

Il a ce queuque chos’ devant lui ;
Et ce joli queuque chose
Bian du plaisir nous cause.

[91] A Sabrenon d’un Chien ! stila !

Les connoisseux disont qu’il a
Le haut de Madam’ sa Mere,
Et l’ bas d’ Monsieur son Pere.

Les Armes de France ont trois Lis ;

Le Roi, le Dauphin, & son fils,
Par ainsi tout de même,
S’ tici fait le troisieme.

Quand j’ croyons en avoir besoin,

C’est que j’avisons de bian loin ;
Et j’ pensons pour les notres,
Bian plus que pour nous autres.

Son Pere avant li doit passer ;

Et ç’nest pas son tour à glisser,
Que le Ciel long-tems garde
Not’ Maitre d’ la camarde ! *2 ◀Ebene 3

Metatextualität► Voila, Monsieur, la Cantiqué du jour, dont toutes les rues de cette Capitale retentissent actuellement. Je ne doute nullement qu’il ne passe bientôt dans toutes les Villes du Royaume ou je suis bien sur qu’il ne sera pas moins goûté qu’il l’est ici. Et quand je vous en parle en ces termes, n’allez pas vous imaginer que je pretende railler, ou vous faire entendre que ces sortes de productions ne sont goûtées que du peuple. Non, Monsieur, elles ne sont pas moins recherchées par nos Courtisans, & même par nos Beaux-Esprits, qui s’en amusent, surtout depuis qu’un de nos jeunes Princes su sang, (qui peut-être est l’auteur de celle-ci) les a mises en vogue ici, & à la Cour, par le goût, & par le ta-[92]lent même qu’il a pour ces sortes de pieces, dont il fait quelquefois ses amusements, & les recreations de l’aimable Princesse son Epouse. Je ne doute point qu’un si joyeux événement ne produise, ou n’ait déjà fait éclore, quelque autre piece beaucoup plus sublime que celle que je vous envoye ; mais il ne m’en est point encore tombé de cette espece entre les mains. Comptez, qu’aussitôt qu’il m’en arrivera, vous en aurez votre part tout des premiers. ◀Metatextualität

Au-reste, Monsieur, cette espece de sterilité dans nos Beaux-Esprits doit moins vous etonner dans ce tems-ci, que dans un autre. Cela est ordinaire ici pendant la belle saison, quoique on ne puisse pas donner cette Epitete à l’Eté que nous avons eu cette année. Mais ce qui doit vous consoler un peu, c’est que nous aprochons de celle qui nous ramene ici les Auteurs fameux, & les Parasites. L’aproche de ce retour nous est deja annoncée par la publication d’un petit Ouvrage qui vient de paroitre sous le titre, d’Essai sur la Pointure, la Sculpture & l’Architecture. L’Auteur de ce petit Livre, quoique inconnu, n’en est pas moins estimable. Comme il écrit precisément pour former, le goût, il prétend qu’avec des dispositions naturelles, aidées d’une bonne education, & avec une certaine finesse d’esprit, que la reflexion étend, on peut acquerir, sur les trois objets qui l’occupent successivement, des lumieres justes, & du goût. Ainsi notre Auteur suppose que son éleve est un homme de bon sens, de bon esprit, au quel il ne manque que des ouvertures, pour réflechir sur les productions des celebres Artistes.

Il suffit, dit-il, pour decider si un Tableau d’Histoire, ou de Païsage, est bien fait, d’avoir du sentiment. Le Peintre a bien rendu l’Action, [93] a bien imité la Nature, s’il fait naitre en nous les sentiments de tristesse, ou de joye, ou quelque autre passion, que la presence de ces objets doit inspirer naturellement. L’attitude des figures, l’expression des visages, l’ensemble des personnages, tout doit se reunir vers le fait principal qui est representé, comme vers un centre commun. A l’egard des Draperies, des Contours, du Coloris, &c. pour en decider, il faut un sentiment eclairé par la connoissance de quelques principes de l’Art. Veut on examiner un Tableau, par exemple, la famille de Darius, peinte par le Brun ; On remarque d’abord que le principal personage, qui figure avec le plus d’éclat dans ce Tableau, est Alexandre. C’est un Heros consolateur. La Femme & la Mere de Darius sont prosternées aux pieds du Vainqueur, plongées dans la douleur, aussi bien que l’ainée des Princesses. Le jeune Prince & la jeune Princesse, qui ne sont pas d’un age à sentir leur état, paroissent n’être occupez que de la figure d’Alexandre. Le fond du Tableau est une Tente suspendue à des Arbres du païs. Si l’on jette les yeux sur le Tableau de Paul Veronese, representant les Pellerins d’Emmaus, on y remarque J. C. à table. On voit, dans sa tête, de la Majesté, de la Divinité, pour ainsi dire. Un des Pellerins le regarde avec vénération, tout pénétré du Mistere de la Consecration. Deux Enfans badinent avec un gros Chien, qui les laisse faire. On y remarque aussi des personages postiches, qui ne disent rien ; defaut qui surement ne peut provenir que du peu de goût & d’entendement de celui qui fit faire ce Tableau ; Car pour bien juger de ces sortes d’ouvrages, il faut se transporter au tems ou les Artistes travailloient. Par là on apprendra que celui qui [94] fit faire ce Tableau à Paul Veronese, voulut y faire entrer sa Femme, ses Domestiques, son Patron, & son Confesseur ; ce qui étoit à la mode dans ce tems-là.

Apres cet examen, l’Auteur passe à la description de ce qu’il y a de plus curieux dans les jardins de Versailles qui, comme tout le monde le sçait, sont remplis de chef-d’œuvres de Sculpture. Il passe de là à ce que l’Architecture nous offre de plus beau, & de plus curieux à Paris, dans les Palais du Louvre, du Luxembourg, dans le Portail de S. Gervais, les Dômes des Invalides, & du Vai-de-Graces, dans la Fontaine des Innocents, dans celle de la rue de Grenelle, &c. Il fait sur tout cela des remarques & des reflexions qui ne sont pas moins judicieuses que celles que je viens de vous raporter au sujet de la Peinture.

Metatextualität► A propos de beaux morceaux, en voici un, mais dans un autre genre, qui vient de me tomber entre les mains ; & qui, à ce que j’espere, ne vous fera pas moins de plaisir que la vue du plus beau Tableau, & de la plus belle Statue. C’est un portrait en Vers, fait par l’Abbé de Bernis, d’un Vice au quel bien des hommes sont sujets. Nommer l’Auteur de cette piéce, c’est en faire l’éloge. Ainsi, Monsieur, je ne vous en dirai pas d’avantage. Vous en jugerez par vous même. La voici. ◀Metatextualität

[95] Epitre
sur la Paresse.

A. M. de ***

Ebene 3► Censeur de ma chere Paresse,

Pourquoi viens-tu me reveiller
Au sein de l’aimable Molesse
Où j’aime tant à sommeiller ?
Laisse-moi, Philosophe austere,
Goûter voluptueusement
Le doux plaisir de ne rien faire,
Et de penser tranquillement.
Sur l’Hélicon tu me rappelles ;
Mais ta Muse envain me promet
Le secours constant de ses ailes
Pour m’élever à son sommet.
Mon esprit amoureux des chaînes
Que lui présente le Repos,
Frémit des veilles & des peines
Qui suivent le Dieu de Delos.
Veux-tu qu’hériter de la Plume
Des Malherbes, des Despréaux,
Dans mes Vers pompeux je rallume
Le feu qui sort de leurs Pinceaux ?
Ce n’est point à l’humble Colombe
A suivre l’Aigle dans les Cieux ;
Sous les grands travaux je succombe,
Les Jeux & les Ris sont mes Dieux.

Peut-être d’une voix legere,

Entre l’Amour & les Buveurs,
J’aurois pû vanter à Glycere
Et mes larcins & ses faveurs ;
Mais la Suze, la Sabliere,
Ont cuëilli les plus belles fleurs.
Et n’ont laissé dans leur carriere
[96] Que des Narcisses sans couleurs.

Pour éterniser sa mémoire

On perd les momens les plus doux,
Pourquoi chercher si loin la Gloire ?
Le Plaisir est si près de nous.
Dites-moi, Manes des Corneilles,
Vous, qui par des Vers immortels
Des Dieux égalez les merveilles,
Et leur disputez les Autels ;
Cette Couronne toujours verte,
Qui pare vos fronts triomphans,
Vous venge t-elle de la perte
De vos amours, de vos beaux ans ?
Non, vos Chants, triste Melpomene,
Ne troubleront point mes loisirs :
La Gloire vaut-elle la peine
Que j’abandonne les Plaisirs ?

Ce n’est pas que, froid Quietiste,

Mes yeux fermez par le Repos
Languissent dans une nuit triste
Qui n’a pour fleurs que des Pavots :
Occupé de riants mensonges,
L’Amour interrompt mon sommeil ;
Je passe de songes en songes ;
Du Repos je vole au reveil.
Quelquefois pour Eleonore,
Oubliant son oisiveté,
Ma jeune Muse touche encore
Un Luth que l’Amour a monté ;
Mais elle abandonne la Lyre,
Dès qu’elle est prête à se lasser ;
Car enfin que sert-il d’écrire ?
N’est-ce pas assez de penser ? ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 16 Octobre 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Jeudi ce 21 Octobre 1751

◀Ebene 1

1* Il est dans notre Tom. V. No. 12. pag. 93.

2* La Mort.