Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "No. 7.", in: La Bigarure, Vol.12\007 (1751), S. 51-56, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.5120 [aufgerufen am: ].


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N°. 7.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► C’est un Principe de Morale & de conduite, reçu & pratiqué par toutes les personnes sensées, & qui ont quelque usage du Monde ; que quiconque veut vivre tranquille avec les hommes doit, surtout, s’abstenir de jamais parler mal, devant eux, de deux choses. La premiere est leur Religion ; & la seconde leur Maitresse ; deux articles sur les quels ils sont tous d’une delicatesse, qu’on ne sçauroit trop menager. Pourquoi cela, Monsieur ? . . . Parce que tous deux les interressent également ; l’un du côté de l’esprit ; & l’autre du côté du cœur, c’est-à-dire, dans tout ce que l’homme a de plus intime, & qui compose, pour ainsi dire, toute son essence.

Une experience de deux ou trois mille années, pour le moins, devroit bien avoir convaincu le monde de cette utile & importante verité. Malgré cela cependant il se trouve encore tous les jours, des étourdis, & une espece de foux, qui donnent sur ces deux articles, & surtout à l’égard du premier, dans un travers dont ils n’ont que trop souvent lieu de se repentir. Il y a plus encore ; C’est que, sur ce que je vois & entends journellement ici, je crois pouvoir assurer que le nombre de ces écervelez ne fut jamais si grand, qu’il l’est aujourd’hui. Il semble en effet qu’il soit du bel air, dans cette [52] Capitale, d’y jouer le rôle d’Esprit fort, ou de s’y eriger en Dogmatiseur, & en Apôtre du Déisme, du Pirrhonisme, du Socinianisme, du Spinosisme, du Materialisme, & d’autres Dogmes, qui ne tendent à rien moins qu’à l’anéantissement de la sainte Religion que nous avons reçue de nos Peres. Tous nos Caffez, tous nos Cercles, toutes nos Assemblées de soi-disant Beaux-Esprits, toutes nos Promenades ne retentissent que des conversations scandaleuses qu’on y tient sur cette respectable matiere. Il est vrai qu’autant qu’il le peut, & qu’il en est informé, le Gouvernement reprime cette licence par des exemples de sévérité, qu’il fait de tems en tems, sur ceux de ces Dogmatiseurs qui lui tombent sous la main ; Mais comme le nombre en est si grand aujourd’hui, il est à craindre que, s’il ne redouble sur cela son attention, il n’en resulte, par la suite, de fâcheux effets, qu’il est de la prudence de prévenir.

C’est dans cette vue, sans doute, qu’il a fait si long-tems chercher, & qu’il vient enfin de se saisir d’un de ces nouveaux Apôtres, qui aspiroit, apparemment, à la gloire de former aussi une Secte particuliere. Cette folie, qui a été autrefois très à la mode, sembloit être passée ; & l’on croyoit que le genre humain, après en avoir reconnu l’abus, s’en étoit pour jamais guéri. Mais l’homme est toujours homme, & revient, au bout d’un certain tems, à ses extravagances aux quelles il paroissoit avoir renoncé. Celui-ci, que l’on nomme Pancho, est un Suisse, né Protestant, & Catholique par Interim ; mais étourdi, & fonciérement un homme sans Religion. Coryant se faire un nom dans le monde, il s’étoit avisé de se former, chez Procope*1 , un Auditoire assez [53] nombreux de Profelites, aux quels il debitoit les sentiments de Pirrhon. Vous sçavez, Monsieur, qu’un des premiers Dogmes de cet ancien Philosophe étoit de révoquer tout en doute, & même jusqu’à notre propre existence. En consequence, le Sieur Pancho aprenoit, à ses nouveaux Disciples, à douter de tout, à regarder toutes les choses les plus réelles comme des Etres simplement possibles, & toutes les veritez les plus constantes, comme des choses très incertaines, & extrêmement douteuses.

Ces extravagances, qui ont été cent fois refutées, firent d’abord rire les premiers de ses Auditeurs qui les lui entendirent debiter. Mais, comme un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire, à force de les rebatre, & de les revetir de tout ce que le Sophisme a de plus éblouissant, il se trouva, parmi nos bons Parisiens, un assez grand nombre de petits génies qui se laisserent prendre à ce faux brillant, & qui en seduisirent encore d’autres. On assure même (peut-être pour l’embellissement de l’histoire) qu’ils avoient déjà, parmi eux, des Philosophes femelles avec qui ils faisoient des Experiences Physiques fort opposées à leur prétendue inexistence. Quoiqu’il en soit de ce dernier fait, le nombre des nouveaux Pirrhoniens augmentant à vue d’œil, le Tribunal de la Police fut bientôt informé du progrès de la renaissante Secte, & songea, en conséquence, à la dissiper au plutôt. Le Sieur Pancho, en ayant été instruit, transporta ailleurs son Ecole où ses Auditeurs le suivirent ; de sorte que l’on ignora, pendant quelque tems, ce que l’un & les autres étoient devenus.

Mais à force de recherches, on vient enfin de découvrir que la nouvelle Secte s’étoit établie à Chaillot ( 2 ) où elle continuoit de s’assembler, [54] & de prendre les leçons du Sieur Pancho. Un détachement du Guet, envoyé par le Magistrat, s’est saisi du Maitre & des Disciples, qui malgré les Dogmes de leur Philosophie, ont tous senti & reconnu, dans cette rencontre, qu’ils existoient tous très réellement, aussi bien que ceux qui les ont emmenez dans des endroits où ils ne vouloient nullement aller. La Bastille, le Châtelet, Vincennes, & Bicêtre, où ils ont été renfermez, & où ils ne sont rien moins qu’à leur aise, les font convenir aujourd’hui qu’ils ont des Corps très existants, & que les idées de leur pretendu Philosophe sur ce point, ainsi que sur beaucoup d’autres, n’étoient que des Chimeres. Et voilà ce que l’on gagne, ordinairement, à écouter & à suivre des foux. On espere que la retraite qu’on vient de leur faire faire dans ces prisons, toute involontaire qu’elle est, les rendra plus sages à l’avenir, qu’elle n’aura pas les suites que vient d’avoir, en Italie, une Avanture qui est à peu près la même, quand au fond, mais tout à fait differente dans ses circonstances. La voici telle qu’on nous l’a mandée de ce païs-là.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► « Il y a quelque tems, Monsieur, qu’un étourdi, nommé le Chevalier Catziolari, ayant tenu contre la Religion des discours plus qu’indecents, ainsi que contre ses Ministres les plus respectables, un grand nombre de personnes, qui en avoient été scandalisez, avec justice, s’en plaignit au Cardinal Doria, Legat de Bologne. Cette Eminence ayant envoyé chercher ce Chevalier, pour lui faire la Mercuriale qu’il meritoit, cet écervelé fut non seulement si fou que de ne vouloir point se rendre chez le Prélat, mais de vomir encore les injures les plus atroces contre lui, & contre tout le Sacré College dont il est Membre. Deux douzaines de Shires, conduits par un Barigel, le firent bientôt changer de ton ; & le forcerent de se rendre [55] où il ne vouloit nullement aller, je veux dire dans la prison, où il fut entrainé par le Barigel & son escorte. L’accusation intentée contre lui, ayant ensuite été examinée, fut trouvée si grave, qu’il fut condamné au Bannissement, Sentence qui fut executée. Le Chevalier, ainsi banni de toute la jurisdiction du Legat, se retira dans le Modenois, où il passa au service du Duc. Se croyant à l’abri de tout, sous la banniere de ce Prince, il eut la hardiesse de retourner à Bologne, comme pour y braver le Cardinal. Mais S. E. n’en fut pas plus tôt informée, qu’Elle le fit arrêter, & l’envoya prisonnier dans le Fort Urbano, après en avoir instruit la Cour de Modene, dont cet étourdi se reclama. Cette Cour ayant paru ne pas faire beaucoup d’attention à cette affaire, dans la quelle on crut à Bologne qu’elle ne vouloit point entrer, le Cardinal condamna le prisonnier à un nouveau Bannissement.

Le Chevalier Catziolari, de retour à Modene, s’y plaignit amérement du traitement (quoique très doux) qu’on lui avoit fait à Bologne, & dont il se garda bien de dire la veritable cause. A quelques jours de là, le Commandant du Fort Urbano eut occasion d’aller à Modene pour quelques affaires ; Mais à peine fut-il arrivé à la porte de cette Ville, qu’il fut arrêté, & envoyé en prison. Après y avoir resté quelques jours, il fut relâché, avec menace, que s’il étoit assez hardi pour remettre jamais le pied dans tout le Modenois, on lui montreroit le plus court chemin qui mene à la Potence. La populace de Bologne, ayant été instruite de ce procedé, en a été si irritée, que, vers le commencement de ce mois, un Corps de cent cinquante hommes étant entré sur le territoire de Modene, y a fait une irruption dans les Vilages de Campo Santo, & S. Cesarino, ravageant & detruisant tout ce [56] qui s’y est trouvé, & n’épargnant pas même les habitants, dont il y a eu quatorze de tuez sur la place, & un bien plus grand nombre de blessez. Le Duc, informé de cette irruption, & croyant devoir user de represailles, a fait entrer un detachement de ses troupes sur le territoire du Bolonois où elles vivent à discretion. On est impatient d’apprendre comment se terminera cette affaire, qui fait ici beaucoup de bruit, &c. » ◀Allgemeine Erzählung

Castel-Guelfo, le 12 Septembre 1751. ◀Ebene 3

Voila, Monsieur, les malheurs que causent l’intemperance de langue, létourderie, & surtout l’esprit d’irreligion, dont il semble qu’il soit aujourd’hui du bel air de faire parade ; Vices qui, tôt ou tard, sont toujours funestes à ceux qui s’y laissent aller. Aussi ne fais-je aucun doute que la Cour de Modene, lorsqu’elle sera bien instruite de toute cette affaire, ne fasse un châtiment exemplaire de l’étourdi qui en a été la premiere & la principale cause.

Discite Justitiam moniti, & non temnere Divos*3 .

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 30 Septembre 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Livres nouveaux

Qui se vendent à la Haye, chez Pierre Gosse Junior, Libraire de S. A. R.

Metallurgie ou l’Art de tirer & de purifier les Metaux, traduite de l’Espagnol d’Alphonse Barba, avec les Dissertations les plus rares sur les Mines & les Operations Metalliques, 12. 2 vol. fig. Paris 1751.

Recueil de Poësies de Mlle. de St. Phalier, avec les Airs notés à la fin, 8. Amst. 1751.

Lettres Siamoises, ou le Siamois en Europe, 12. 1751.

Recueil de Lettres Choisies pour servir de Suite aux Lettres de Madame de Sevigné, 12. Leide 1741.

Le Bramine Inspiré, traduit de l’Anglois par Mr. l’Escallier, 8. Berlin 1751.

L’Eloge de la Folie traduite du Latin d’Erasme, N : Ed : revue & Corrigée sur la Texte de l’Edition de Baste, ornée de Belles & nouvelles figures, avec des notes, 12. Paris Belle Edition.

Jeudi ce 7 Octobre 1751.

◀Ebene 1

1Fameux Caffé, vis-à-vis la Comedie Françoise.

2( ) Vilage à 500 pas de Paris.

3* Virg. AEneid. Lib. VI.