Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "N°. 16.", in: La Bigarure, Vol.9\016 (1751), S. 121-128, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4977 [aufgerufen am: ].


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N°. 16.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► DAns ma derniere Lettre, je vous ai promis, Monsieur, de vous envoyer la fin de l’Histoire de l’aimable Agneze. Pour ne vous pas manquer de parole, c’est par-là que je vais commencer celle-ci.

Allgemeine Erzählung► Cette charmante Religieuse ignoroit la fatale catastrophe qui venoit de lui enlever son Amant, & qui étoit comme le prélude de ses malheurs. Elle ignoroit encore plus le châtiment que la Providence lui reservoit à elle même, & qu’elle étoit sur le point de subir, à son tour, pour la punir de son Apostasie. Rassurée sur son sort, qui venoit de changer un peu de face par la rencontre & la conquête qu’elle avoit faite du Moine Franciscain avec le quel elle avoit pris le chemin de Geneve, ils avancoient ensemble vers ce païs. Déja ils avoient fait près de vingt cinq milles, lorsque la nuit les obligea de s’arrêter. Cette soirée & cette nuit se passerent dans les plaisirs comme les deux précédentes ; mais le reveil en fut bien different. En effet sur les sept heures du matin, ils entendirent, tous les deux, un bruit de plusieurs Cavaliers qui vinrent descendre dans l’Hôtelerie où ils étoient.

Comme l’on n’est jamais tranquile lorsque la conscience nous reproche quelque mauvaise ac-[122]tion, à ce bruit Agneze s’éveille, & saute hors du lit, pour voir ce que ce pouvoit être. Quels furent sa surprise, sa consternation, & son désespoir, lorsque dans ces nouveaux-venus elle reconnut quatre des Domestiques de son Pere, qui demandoient à l’Hôte, s’il n’avoit pas un jeune Cavalier, dont ils lui firent le portrait, & un Moine, logez chez lui. Celui-ci lui ayant répondu que oui, mais qu’ils n’étoient pas encore levez, ils delibererent pendant quelques moments s’ils iroient les arrêter, sur le champ, ou s’ils attendroient qu’ils fussent levez ; mais outre qu’ils presumerent qu’ils ne pouvoient pas leur échapper, la bienscéance, & un reste de consideration qu’ils conservoient pour leur ancienne Maitresse, les empêcherent d’entrer dans la chambre pendant qu’elle étoit au lit.

Metatextualität► Peut-être me demanderez-vous ici, Monsieur, comment, après les précautions que la belle Agneze avoit prises pour derouter les gens qu’elle soupçonnoit qu’on enverroit à sa poursuite, ceux-ci avoient pu la rencontrer . . . A cela je reponds que, par un événement qui doit confondre la prudence humaine, ce fut precisément par une suite de ces mêmes précautions qu’elle fut découverte. En effet le premier billet, que vous avez vu qu’elle avoit écrit, & envoyé à la Porta Ticinese, & qui n’avoit pu être rendu au P. Alphonse, étoit parvenu, deux jours après (on ne sçait comment) à l’Abbesse du Couvent de la Sœur Agneze, qui sur le champ l’avoit envoyé à son Pere. En consequence celui-ci avoit fait partir ses gens qui, étant arrivez à l’endroit où elle avoit couché la nuit précédente, y avoient trouvé un second billet qui les instruisit encore du nouveau chemin qu’elle avoit pris, & qu’ils suivirent. C’est ainsi que la Providence, qui se [123] joue de nos vains projets, permet souvent que les moïens & les précautions mêmes, que nous prenons pour les faire réussir, servent, au contraire, à les faire échouer. ◀Metatextualität

L’Aimable Agneze n’eut pas plûtôt aperçu ses gens, qu’elle se crut perdue. Elle essaya néanmoins de leur échaper. Dans cette vue, s’étant habillée à la hâte, elle sauta par une fenêtre, de moyenne hauteur, qui donnoit sur un Jardin, d’où elle comptoit gagner la campagne ; mais le malheur voulut qu’en faisant ce saut, elle se cassa une jambe. La douleur qu’elle en ressentit lui fit jetter des cris qui la décelerent. On accourut à son secours ; & elle fut aussitôt reconnue par les Domestiques de son Pere, les quels, ayant ordre de ne point ébruiter cette équipée, la reporterent dans sa chambre. Là ils lui déclarerent, & lui montrerent les ordres qu’ils avoient de l’Archevêque, & du Gouverneur de la Ville, de la reconduire dans son Couvent. Ils ajouterent que le dernier, par consideration pour elle & pour sa famille, n’avoit point voulu leur donner main forte ; mais qu’en cas de résistance, ils avoient ordre d’en prendre dans le Village, ou dans la Ville la plus proche.

Dans l’état où se trouvoit alors cette Amante infortunée, il n’y avoit guére de resistance à attendre de sa part. Plus morte que vive, elle s’imagina d’abord que ce jour alloit être pour elle le dernier de sa vie. Ses yeux, que le fol Amour avoit tenus couverts de son bandeau, s’ouvrirent alors. Le crime qu’elle venoit de commettre s’y presenta sous un aspect aussi effrayant, qu’il lui avoit paru jusqu’alors agréable, & même delicieux. Déchirée par les remords & les reproches que lui faisoit sa conscience, n’envisageant plus dans l’avenir qu’une foule de maux inévitables [124] qui alloient fondre sur elle, enfin tourmentée par les plus vives douleurs que lui causoit la fracture de sa jambe, elle étoit dans un état de désolation qui toucha ceux mêmes qui avoient ordre de l’arrêter, & de la reconduire dans son Couvent, ou plutôt dans sa prison : Aussi eurent-ils pour elle tous les égards, toutes les attentions, & toutes les complaisances dont ils étoient capables.

Il s’en fallut de beaucoup qu’ils en usassent de même avec le Franciscain. Comme ils le prirent pour le malheureux qui avoit seduit l’aimable Agneze, il n’y eut point de reproches, point d’injures, point d’invectives dont ils ne l’accablassent. Ils ne le menacerent de rien moins que d’être brulé vif, comme étant coupable de Rapt, de Sacrilege, & d’Inceste Spirituel ; enfin sans le respect qu’on porte, en Italie, au Froc Monacal, ils l’auroient, je crois, assommé de coups, tant ils étoient en colere contre lui.

Metatextualität► Autant que vous auriez été touché, Monsieur de la triste situation de cette pauvre Religieuse, autant auriez-vous ri de la sotte figure que faisoit le Moine, lorsqu’il se vit pris comme au trebuchet, & surtout lorsqu’il s’entendit faire cette terrible menace. ◀Metatextualität Il reconnut alors, à ses dépens la vérité de cette Sentence du plus sage & du plus éclairé de tous les hommes, qui dit, que la Tristesse marche sur les pas de la Joye *1 . La frayeur dont il fut saisi en voyant cette Catastrophe, qui renversoit & faisoit évanouïr toutes les belles esperances dont il s’étoit flatté, & qui l’exposoit au plus grand des dangers, lui ayant oté l’usage de la parole, il n’eut ni la force, ni le courage d’alleguer la moindre chose pour sa justification. Tout atterée qu’étoit l’aimable Agneze, elle eut néanmoins la charité de le faire pour lui, en disant que [125] ce n’étoit point lui qui l’avoit enlevée ; mais que le pur hazard le lui ayant fait rencontrer sur la route, elle l’avoit prié de l’accompagner une partie du chemin, qu’ils avoient fait ensemble. Quoique ce qu’elle disoit fût exactement vrai, on n’en voulut cependant rien croire, dans la persuasion où l’on étoit que l’Amour ne la faisoit parler ainsi, que pour sauver son Ravisseur des mains de la Justice à qui on avoit ordre de le livrer, si on pouvoit se saisir de lui.

Ce fut ce que firent deux des Emissaires qui, s’étant jettez sur le Moine, le lierent & le garoterent, de façon qu’il ne put leur échaper. A l’égard de l’aimable Agneze, ils eurent pour elle tous les égards qu’ils devoient à sa naissance, à son sexe, & à la triste & douloureuse situation dans la quelle elle se trouvoit. Après l’avoir un peu rassurée contre les frayeurs dont elle étoit saisie, comme, dans le Village où ils étoient, il n’y avoit point de Chirurgien assez habile pour l’operation dont elle avoit besoin, ils firent chercher, & trouverent enfin une Litiere dans la quelle ils la mirent, & la transporterent ainsi, le plus doucement qu’ils purent, à Milan, où elle fut reconduite, le soir, dans son Monastere. Pour le paillard de Moine, il fut garoté & lié sur le Cheval, qu’il avoit acheté la veille, & avec le quel il avoit déja commencé à prendre le chemin de Geneve. Il fut reconduit, dans cet état, à son Couvent où l’on ne fut pas peu étonné de le voir revenir de sa Mission dans cet équipage. Comme il n’étoit nullement coupable de l’enlevement dont on l’avoit soupçonné, il fut renvoyé absous, quelques jours après, par l’Archevêque, & repartit, tout de suite, pour aller prêcher son Carême à Lodi où l’on assure qu’il a fait quantité de conversions.

O Papelards, qu’on se trompe à vos mines !

[126] Pour l’aimable Agneze, il s’en faut de beaucoup qu’elle en ait été quitte à si bon marché. Tant qu’elle fut entre les mains des Chirurgiens du Couvent, chargez de lui remettre la jambe, il ne fut question de rien ; mais à peine fut-elle retablie, que l’Archevêque, s’étant transporté à l’Abbaye, se fit instruire du détail de toute cette affaire. Elle a été terminée, définitivement, par une Sentence que le Prelat a rendu contre cette aimable infortunée. Cette Sentence porte « Qu’en expiation de son crime, & de sa desertion, la Sœur Agneze jeûnera, pendant toute sa vie, trois fois la semaine, au pain & à l’eau, & recervra, de plus, en plein Chapitre, la discipline, à chaque fois, pour réparer, par ce châtiment, le scandale qu’elle a donné à toutes les Religieuses de sa Communauté ».

Metatextualität► Voila, Monsieur, quel a été le triste dénouement de cette curieuse & instructive Avanture dont je voudrois que tous les Peres, toutes les Meres, tous les Tuteurs & parents fussent informez, afin qu’ils apprissent, par cet exemple, les malheurs aux quels ils exposent les jeunes personnes qui leur appartiennent, ou qui leur sont confiées, lorsqu’ils les forcent (ce qui n’arrive que trop souvent) à prendre le parti du Cloitre. ◀Metatextualität Dans le monde, la charmante Agneze, & le P. Alphonse, tous deux à la fleur de leur âge, tous deux d’une naissance illustre, tous deux d’une complexion amoureuse, auroient pu s’unir ensemble, mener la vie la plus agréable & la plus delicieuse, y donner un modele de l’union & de la tendresse conjugale la plus parfaite, & même s’y sanctifier. Reduits tous les deux à s’immoler, dans un Cloître, à l’ambition & à l’avarice de leurs parents, l’un est péri comme un malheureux, & laisse à douter de son salut, pendant que l’autre, presque aussi infortunée que son Amant, se voit condam-[127]née à passer, entre quatre murailles, des jours malheureux dont tous les moments doivent être pour elle un suplice continuel ; suplice qui est encore augmenté par la douleur qu’elle ne cesse de ressentir de la mort funeste & deplorable de son cher Amant, qu’elle a apprise à son retour. La seule chose qui peut adoucir son Martire est l’esprit de résignation, & de pénitence avec le quel on assure qu’elle le suporte, cette aimable fille étant, dit-on, dans la triste situation où elle se trouve, un modelle d’humilité & de patience dont tout le Couvent est édifié. Metatextualität► Il y a plus encore, Monsieur. . . . Eh, quoi, me demanderez-vous ? C’est que l’on m’a assuré que c’est d’elle-même qu’on tient tout le détail de son Avanture, que vous venez de lire, & qu’elle voudroit, dit-elle, qui fût sçue de toute la terre, afin de recevoir par là l’humiliation qu’elle croit mériter, & d’obtenir de Dieu, par cette confusion salutaire, le pardon de son crime qu’elle ne cesse de pleurer nuit & jour. Exemple de Vertu bien rare dans ce siécle, & surtout dans une personne de son sexe, & qui n’a pas encore vingt ans !

A l’égard des deux Moines seducteurs, vous avez vu, Monsieur, dans ma précédente Lettre, le sort funeste qu’a eu le premier. ◀Metatextualität Pour l’autre, il va toujours son train ordinaire, c’est-à-dire, qu’il va prêchant, confessant, chopinant, & ne ratant jamais les jolies filles, ou femmes, qu’il trouve à son gré, encore moins celles qui lui tombent entre les mains, comme celle dont vous venez de lire l’Histoire. ◀Allgemeine Erzählung

Par là voyez que, pour cœurs innocents,

Luxure n’a plus adroits emissaires,
Ni Chasteté plus puissants adversaires,
Qu’Abbez coquets, & Moines bonnissants.
[128] Galands du monde, avec douces manieres,
Discours flatteurs, & soins les plus pressants,
En obtenant jusqu’aux faveurs dernieres,
Ne font, au-plus, que seduire les sens ;
Mais ces Cafards, dont les dehors vous trompent,
Esprit & cœur totalement corrompent.

Parents adonc, qui tant de soin prenez

Pour conserver l’honneur de vos familles ;
Maris aussi qui pour Nimphes gentilles
Semblables soins sans cesse vous donnez,
Envain veillez sur vos femmes & filles,
Si n’écartez de vos tendres Brebis
Ces Loups trompeurs masquez sous saints habits,
Loups déguisez sous figure civile,
Dont un suffit pour corrompre une Ville.

Dieu garde toute honête fille, ou femme, de jamais tomber entre les mains de pareilles gens. Amen.

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 6 Mai 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

livres nouveaux

Qui se vendent à la Haye, chez Pierre Gosse Junior Libraire de S. A. R.

Portefeuille de J. B. Rousseau, 12. 2 vol. Amst. 1751.

Lettres Chinoises, par Mr. le Marquis d’Argens, 8. 5 vol. Nouvelle Edition Haye, 1751.

Abregé de Geographie Historique des Sept Provinces Unies des Pays-Bas, par Jean François Fabre, Haye, 1750.

Plans & Journaux des Sieges de la derniere Guerre de Flandres, rassemblés par deux Capitaines Etrangers au Service de France, 4. fig. Strasbourg, 1750.

Theatre de la Haye, ou Recueil Choisi & Meslé des Meilleures Pieces du Theatre Italien & François, 8. 4 vol. Haye 1750 & 1751.

Histoire de Bertholde contenant ses Avantures, Sentences, bons mots, reparties ingenieuses, ses Tours d’Esprit, l’Histoire de sa Fortune, & son Testament, 8. Haye 1750.

Jeudi ce 13 Mai 1751.

◀Ebene 1

1* Extrema Gaudii Luctus occupat. Proverb. C. XIV. vs. 13.