Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "N°. 4.", in: La Bigarure, Vol.9\004 (1751), S. 25-34, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4965 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 4.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► TReve de badinage & de Bagatelles pour aujourd’hui, Monsieur. Il y a des Tems pour tout, a dit un grand homme, & le plus éclairé qui ait jamais été sur la Terre. Tems pour planter, Temps pour arracher, Tems pour abatre, Tems pour bâtir, Tems pour rire, Temps pour pleurer, Temps pour être dans la joye, & Tems pour être serieux *1 . Ce dernier est celui où nous sommes actuellement ici. La joye & les plaisirs, les Spectacles, & les amusements de toute espece, tout cela nous est interdit. Nous les avons chassez, pour quelques jours, de cette Capitale, & reléguez dans notre Bois de Boulogne où l’on nous permet, tout au plus, d’en prendre un peu, en passant, pourvu que nous allions de là entendre les Ténébres à Long-champ (a2 . C’est [26] à ce prix, Monsieur, que l’on met ici ce qu’on apelle notre Conversion.

Metatextualität► Ainsi n’attendez de moi, cette semaine, aucune Histoire plaisante, aucun événement Comique & risible, aucune de ces Avantures galantes que les Bigots apellent scandaleuses. Quelque amitié que j’aye pour vous, je ne suis pas homme à vouloir me damner pour vous procurer le plaisir de rire ; & un très sçavant, & très respectable Capucin, que je viens d’entendre prêcher, m’a assuré, aussi bien que tout le reste de ses Auditeurs, qu’il n’y avoit que des impies qui pussent avoir envie de rire cette semaine. Comme, grace au Ciel, je ne l’ai jamais été, & n’espere jamais l’être, non plus que vous, vous sentez bien que je n’irai pas me brouiller avec ce Vénérable Père pour quelques Historiettes que je pourois ici vous ecrire.

Donnons lui donc pour aujourdhui, Monsieur, cette satisfaction. L’effort ne sera pas grand de ma part, ni de longue durée pour vous, puisque ce Très Révérend Père, qui n’est rien moins que Rigoriste, nous a permis, dans la suite de son sermon, de reprendre, la semaine prochaine, notre train ordinaire. Peut-on refuser cette petite complaisance à un Moraliste si commode & si raisonnable ? Je vais donc vous entretenir de choses serieuses . . . . Peut-être cela vous ennuyera ? . . . Mais il faut prendre patience. Puis qu’il y a des Tems pour tout, pourquoi n’y en auroit-il pas un aussi pour s’ennuyer ? Prétendriez-vous être plus heureux que tant de grands Seigneurs qui, malgré la multitude des plaisirs après les quels on les voit sans cesse courir, passent néanmoins les deux tiers de leur vie dans l’ennui ? Supposez donc, Monsieur, que vous êtes, pour un demi-quart [27] d’heure, du nombre de ces ennuyez & ennuyeux Mortels ; j’espere que vous n’en mourrez pas pour cela. Au pis-aller, si la chose arrivoit, vous auriez la consolation, du-moins, de mourir dévotement, n’ayant à vous écrire aujourdhui que des choses pieuses & édifiantes. Voici celles dont on vient de nous faire part. Jugez si, depuis ma derniere Lettre, tout a bien changé de face ici, puisque nos Poëtes mêmes y parlent le langage de la devotion. ◀Metatextualität

la mort
de polieucte.

Par Mr. Mentelle.

Ebene 3► Immortels Habitans des Celestes Contrées,

Qui louez du Très-Haut les Volontés Sacrées ;
Puisse-je être inspiré par vos Divins Concerts,
Pour chanter un Héros qu’admira l’Univers,
Plein d’amour pour son Dieu, d’ardeur pour sa Patrie,

Admis au rang des Saints qu’a vu naître l’Asie.

Polieucte est son nom, il fut par un hymen

Et l’époux de Pauline, & gendre d’un Romain ; *3

Il professoit, comme elle, alors la foi Payenne,
Mais
Nearque lui fit embrasser la Chrétienne :
Par des discours touchans, saints, remplis d’onction,
Il lui montra l’erreur de sa Religion.
Celui qui regle tout par son pouvoir supréme,
Permit enfin qu’un jour il reçut le Baptême ;
Une grace Divine embrase son esprit,
Dans sa bouche sans cesse il a le nom de
Christ ;
Et bientôt les effets succedant aux paroles,
Son bras s’arme & renverse un vil nombre d’Idoles.
En-vain pour l’arrêter les Prêtres furieux,
D’avoir sur leurs Autels vû mutiler leurs Dieux,

[28] Irritent contre lui le zéle de son Pere ;
Polieucte de Dieu jamais ne désespere ;
Que dis-je ?
Polieucte aspire après le sort
De son illustre Ami
*4 que l’on mene à la mort.
Méprisant à la fois la vie & les souffrances,
Un trépas glorieux flatte ses esperances ;
Et son aimable Epouse
(5 en répandant des pleurs,
A beau lui presager de terribles malheurs ;
Rien n’arrête ce cœur où la Vertu domine,
Ce cœur qu’elle remplit d’une clarté Divine.

L’affreuse Politique & le faux point d’honneur,

Qui guiderent toujours Felix le Gouverneur,
Le confirment qu’il doit au bien de sa famille
Sacrifier les jours de l’Epoux de sa fille ;
Et que pour conserver & sa place & son rang,
Il faut même immoler jusqu’à son propre sang.
Mais
Pauline qui sçait tout ce que l’on prépare,
Gémit au seul penser d’un ordre si barbare.

« Cher Epoux, lui dit-elle, au nom de notre amour,
Evite les tourmens qu’on t’apprête en ce jour ;
Pour conserver long-tems notre heureux hymenée,
Regarde ton Epouse aux pleurs abandonnée.
Pourquoi faut-il qu’un Dieu, si peu connu chez nous,
Soit le funeste objet qu’adore mon Epoux ?
Quitte dès aujourd’hui ces maximes frivoles. . . »

« Ah ! Pauline, croyez que de telles paroles,

Sur un cœur Vertueux n’auront aucun effet.
Ce Dieu dans son essence est un Etre parfait ;
L’Univers retentit de sa grandeur suprême ;
Il punit les méchans ; mais les Justes, qu’il aime,
Dont le cœur dégagé de toutes passions,
Souffrent pour lui la peine & les afflictions,

[29] En lui trouvent de biens une source infinie :
Pour eux est preparée une éternelle vie ;
Et mes desirs seroient pleinement satisfaits
S’il daignoit de ses dons vous combler à jamais. »

Il lui parloit en-vain ; cette Epouse si chere,

Ignorant notre loi, souhaitoit le contraire.
Tel sur la vaste Mer, en proye aux Ouragans,
On peut voir un Vaisseau flotter au gré des Vents,
D’où l’on adresse aux Cieux de ferventes prieres,
Et d’où l’on voit s’ouvrir de vastes cimetieres
Qui pratiquent dans l’onde un chemin chez les morts,
Telle
Pauline, alors faisoit de vains efforts,
Pour adoucir l’esprit de son barbare pere ;
Rien ne peut appaiser ni fléchir sa colere ;
Il prononce aussi tôt, tant il craint l’Empereur,
Un Arrêt qu’on ne peut entendre sans horreur :
« Gardes, allez, dit-il, ordonner son supplice.
Les Dieux mêmes, les Dieux demandent qu’il perisse ;
Qu’on ne m’en parle plus. » Sa résolution
Ne resta pas long tems sans exécution.

Ces Bourreaux qu’animoient la fureur & la rage,

Dignes exécuteurs du meurtre & du carnage,
Vont arrêter le Saint, de qui les sentimens
Ne sont point ébranlés à l’aspect des tourmens :
« Allons, dit-il, chercher une mort desirée,
Pour jouir des douceurs d’une gloire assurée. »

Combien, lâches Chrétiens, chacun dans votre état,

Qui loin du Paganisme & loin de l’Apostat,
Instruits de vos devoirs par tant d’hommes célebres,
Dont les Divins écrits dissipent les ténebres,
Vivez dans une molle & lâche tiedeur,
Cet exemple doit-il augmenter votre ardeur ?
Et gravant la Vertu dans une ame tremblante,
Remettre en son devoir une foi chancelante.

Mais déja Polieucte, au milieu des Boureaux,

Arrive dans la place au pied des Echaffaux,
Il monte d’un pas ferme, & sa rare constance
Est sans doute le prix de tant de confiance ;

[30] Pauline, cependant qui ne l’a point quitté,
Veut encore ébranler ici sa fermeté ;
Et pleurant un Epoux dont elle craint la perte,
Le sauver de la mort à ses regards offerte,
Le priant instamment de conserver ses jours.
Polieucte aussi-tôt interrompt son discours ;
Et comme pénetré de nouvelles lumieres :

« Seigneur, daigne, dit-il, écouter mes prieres,
Toi de qui la bonté veut bien sauver un cœur
Né dans l’idolâtrie & nourri dans l’erreur ;
Qui pour me redonner une nouvelle vie
M’accordas les trésors d’une grace infinie ;
Qui m’arrachant enfin à mon aveuglement,
Opéras dans mon ame un si prompt changement ;
O toi ! qui de tout tems reglas nos destinées,
Et qui gouvernes seul le cours de nos années ;
Si du sacré séjour des Esprits Bienheureux,
Tu ne rejettes pas mes desirs & mes vœux,
Permets que cette Epouse, à tes loix si rebelle,
En connoisse aujourd’hui la sagesse éternelle ;
Touche cette insensible, & fais pour son bonheur,
Qu’elle adore avec moi son Divin Créateur :
Fais, Seigneur, que ta grace, unie à ta clémence,
La tire d’un sentier tracé par l’ignorance. »
Il veut continuer, mais le Chef des soldats,
Impatient de voir retarder son trépas,
Crie aussi-tôt qu’il meure, & cette troupe impie
Le laisse en ce moment sans parole & sans vie.

C’est ici cet instant favorable à tous deux,

C’est l’heure où s’accomplit ce changement heureux :
Des Terrestres liens son Ame délivrée,
Goûte à-peine la paix qu’elle avoit desirée,
Que Dieu, par les effets d’une immense bonté,
Fait que
Pauline sort de l’incrédulité ;
Pauline, qui toûjours dès sa plus tendre enfance
Avoit, sans le connoître, abhorré sa puissance !
Elle court à son Pere, & lui dit hautement
Qu’elle est prête à souffrir le plus cruel tourment,
[31] Qu’elle attend le trépas, se trouvant trop heureuse
De souffrir en ce jour une mort glorieuse ;

Felix essaye en-vain de rompre ce dessein ;

Un semblable desir se glisse dans son sein ;
Et soûmis aux decrets de la bonté Divine,
Il cede avec ardeur aux discours de Pauline,
Confessant que toûjours les plus solides biens,
Ne sont que dans le Dieu qu’adorent les Chrétiens
. ◀Ebene 3

Metatextualität► Si les Vers que vous venez de lire, Monsieur, ne sont pas de la beauté de ceux du grand Corneille, vous aurez du-moins reconnu, en les lisant, qu’ils sont une espece d’Analyse de la magnifique Tragedie que ce Roi de nos Poëtes Dramatiques fit, il y a cent onze ans, sur ce sujet, & par la quelle nos Comédiens font ordinairement, tous les ans, dans ce tems-ci, la clôture, ou l’ouverture de leurs Théatres *6 . En voici d’autres dont je suis persuadé que vous serez plus content ; du-moins m’ont-ils paru beaucoup plus beaux. ◀Metatextualität

Le peuple d’israel

ode.

Ebene 3► Ou suis-je ! . . Quelle affreuse Idole

Seduit les crédules Mortels,
Et dans les cœurs qu’elle s’immole
Usurpe un Temple & des Autels !
Triste effet du couroux Celeste !
Dans son aveuglement funeste
L’Homme méconnoit son auteur,
Et par d’indignes sacrifices
Des Dieux qu’ont forgés ses caprices
Devient le lâche Adorateur !

Envain du Mortel qui t’outrage

Ta grace prévient les forfaits,
Seigneur, dans lui de ton Ouvrage
On ne voit plus les Divins traits.
[32] Sourd à la voix qui le rapelle,
Sans remors, le Monde infidelle
Ferme son cœur à la Raison.
Dans une coupe enchanteresse
Chacun d’une fatale yvresse
Avale à grands flots le poison.

Temoins de son extravagance,

Viles plantes, Monstres affreux,
Votre imaginaire puissance
Reçoit son encens & ses Vœux !
Je vois le Nil, sur son rivage,
Révérer d’un honteux homage
Ses Dieux muets, ou mugissants
Rome, d’un Adultere infame
Consacrant l’impudique flame,
Craindre ses foudres impuissants.

Le Vol, le Meurtre, le Parjure

Ont des Dieux partout respectez.
Rougis Sacrilége Nature ! . . . . . .
Quels monstres de Divinitez ! . . .
Frape, grand Dieu ! Lance la foudre ;
Qu’un feu vengeur reduise en poudre
Ces Dieux rivaux de tes grandeurs ! . . . .
Quoi ! ta vengeance délibere. . . .
Cruel silence ! . . . . ta colere
Livre donc l’homme à ses erreurs !

Mais que dis-je ! de ta tendresse

Je vois encor briller les traits.
Heureux Objet de ta promesse
Un peuple éprouve tes bienfaits.
Envain déplorable Victime
D’un Roi barbare qui l’opprime
Languit-il dans un triste sort ;
Bientôt sa suite triomphante
Va de l’Egypte gemissante
Confondre l’inutile effort.

[33] C’en est fait, ta bonté propice

Vient le dégager de ses fers. . . . .
Quel vaste, quel affreux suplice
Eclate aux yeux de l’Univers !
Le Ciel pâlit, la Foudre gronde,
Le Nil tremble, une nuit profonde
Couvre ses bords ensanglantez ;
Brisant la chaine qui l’accable
Ton peuple devient formidable
A ses Tirans epouvantez.

Deja tes Decrets s’accomplissent,

Israel est en liberté ;
Les Enfers jaloux en frémissent ;
Je vois briller la Vérité.
Un jour plus serein vient d’éclore,
L’Ombre fuit, une douce Aurore
Frape mes regards eblouis ! . . .
Tremblez, Demons, à vos prestiges
Le Ciel oppose ses prodiges ;
Vos Monstres sont évanouis.

Et toi, Vainqueur de tant d’obstacles,

Reconnois ton libérateur.
Peuple chéri, Que de Miracles
Vont déposer en ta faveur !
Déja la Nature étonnée
A ton heureuse destinée
Voit assujettir tous ses droits,
Et par des ressorts invisibles
Des Eléments les plus terribles
Forcer les immuables loix.

Que vois-je ! . . . une Verge puissante

Divise l’empire des Mers ! . . . .
Une Lumiere etincellante
Eclaire au milieu des Deserts !
Les Rochers mêmes, dans ta course,
D’un Torrent pour toi sont la source ;
[34] Tes ennemis sont terrassez.
A ces traits adore en silence
Un Dieu qui veille à ta deffense ;
Son bras te guide ; c’est assez. ◀Ebene 3

Pour achever ma Lettre, Monsieur, dans le même stile que je l’ai commencée, je veux dire, dans le stile serieux, je la finis par une Enigme que ma très chere Sœur, qui vous salue, m’a prié d’envoyer à votre aimable Cousine aux prieres de qui elle se recommande pendant cette sainte huitaine. C’est encore une petite piéce de Morale qui exercera utilement, & dévotement, l’esprit de vos Dames, & même le votre. La voici.

enigme.

Ebene 3► De tout ce qui sortit des mains de la Nature

Je suis l’Etre le plus parfait.

Ne me trompe-je point ? . . . Oui, c’est une imposture.

Jamais aucune Créature
Ne fut moins parfaite en effet.
Je suis presque indefinissable,
J’ai de grandes Varietez,
Je suis un Amas miserable
De mille contrarietez,

De bien, de mal, de force, de foiblesse,

De grandeur & de petitesse.
Les Dons les plus nobles des Cieux,
Je les reçus comme en partage ;
Mais je sai peu mettre en usage
Ces avantages precieux.

Nul Mortel jusqu’ici n’a sçu bien me connoitre,

Je suis une Enigme pour tous ;

L’Oedipe le plus fin s’y tromperoit peut-être,

Comment me devinerez-vous ? ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 4. Avril 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Jeudi le 15 Avril 1751.

◀Ebene 1

1* Salomon dans son Livre intitulé l‘Ecclésiaste, Ch. III. v. 1, 2, 3, & 4.

2(a) Célebre Abbaye Royale, de l’Ordre de Sainte Claire, ou de Relligieuses Franciscaines, fondée par Sainte Elizabeth, Sœur du Roi Saint Louis. Elle est située à deux lieues de Paris, dans une longue plaine, entre le Bois de Boulogne & la riviere de Seine, vis-à-vis le Village de Surenne, & le Mont-Valerien. Le prétexte d’aller entendre, les trois derniers jours de la Semaine Sainte, l’Office des Tenebres, qui s’y chante en Musique, occasionne, dans le Bois de Boulogne, quantité de promenades, dans les quelles il n’est question de rien moins que de devotion.

3* Felix, Gouverneur en Armenie pour les Romains.

4* Nearque, celui qui l’instruisit des Misteres de la Foi.

5( Pauline, fille de Felix.

6* Elle fut representée, pour la premiere fois, en 1640, & l’a toujours été depuis avec le même succès.