Zitiervorschlag: Anonyme (Claude de Crébillon) (Hrsg.): "N°. 3.", in: La Bigarure, Vol.9\003 (1751), S. 15-24, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4964 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 3.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Toujours attentive à tout ce qui peut vous faire quelque plaisir, je saisis, Madame, avec avidité, tout ce qui me tombe ici sous les yeux, ou sous la main, & qui me paroit propre à vous amuser, & à instruire les aimables Dames de votre Societé. Telle m’a paru être la Lettre que vous trouverez ci-jointe, & qui est ici devorée. C’est une Satire des plus fines, & en même tems des plus instructives, de la vie & du ridicule des Grands. Elle est de la même main que celle que je vous envoyai, il y a environ dix-sept mois, & qui étoit adressée à une jeune Dame de Condition nouvellement mariée *1 . Je me ressouviens encore du plaisir que vous me marquates qu’elle vous fit alors. Je suis persuadée d’avance que celle-ci, qui ne lui cede en rien, ne vous en fera pas moins. La voici.

[16] Lettre

a un grand seigneur.

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Satire► monseigneur,

Oubliez-vous que vous êtes né Grand ? On vous a bercé de cette importante vérité ; & vous la mettiez à profit vis-à-vis de vos Précepteurs, encore bien plus vis-à-vis du monde, lorsque vous y fites votre entrée. Qu’êtes-vous devenu ? Il ne tient pas à vous qu’un Bourgeois ne se croye pétri du même limon que vous. On dit que les années changent les hommes ; Ce n’est pas sur l’article de la Noblesse ; mais quand cela seroit, est-ce à vingt-cinq ans qu’on oublie la fleur de son existence ? Malgré votre peu de mémoire vous êtes toujours Grand : mais apprenez à l’être.

D’abord, vous n’estimez pas assez votre Naissance. Voyez le cas que les autres en font, cet empressement qu’on a de prévenir votre réveil pour vous faire sa cour, ce silence jusqu’à ce que vous permettiez d’avoir une langue, cet encens toujours allumé, ces Gentilshommes qui briguent pour leurs enfans l’honneur de vous servir à Table, & pour eux celui de gouverner vos Chevaux, ces vœux des Académies pour se décorer de votre Nom, ce titre même de Monseigneur qui marque une élévation à perte de vûe. S’il vous plaisoit de prendre Femme (& ne dévriez-vous pas à votre âge en avoir déjà répudié une ?) je sçais telle qu’on vous offriroit avec une fortune prodigieuse. Le Père a pesé votre alliance, & se croit trop heureux si vous daignez, en acceptant ses trésors, faire le [17] malheur de sa Fille. Tout ressent l’impression de votre Grandeur : les Loix, si vous le vouliez, plieroient sous elle ; la Religion même sçait les ménagemens qu’elle vous doit ; votre Pasteur aimeroit mieux vous gagner à Dieu, que de sauver cent Artisans.

Mais de quel œil voyez-vous tous ces hommages ? On se relâchera, je vous en avertis. La Gazette vous néglige déja : Vous eûtes derniérement un accès de Fiévre, elle a oublié d’en instruire le Royaume. Si nous voulons que les autres sentent ce qui nous est dû, il faut en être pénétrés nous-mêmes. On ne vous entend jamais dire, un Homme comme moi ! Jamais vous ne nommez vos Ancêtres ; ou si on vous met sur la voye à ne pouvoir échapper, vous rappellez uniquement celui qui étoit né de lui-même (*2 ). Je crains que vous ne nous disiez quelque jour que vous eussiez envié sa place. Ne sentez-vous pas que vous valez mieux que lui, puisque vous êtes de tant de siécles plus noble ? Il commença votre Noblesse, & vous le citez par préférence ! Voilà une reconnoissance bien mal-adroite ; c’est convenir d’avoir commencé. On doit se perdre dans une Maison aussi grande que la votre ; & si vous pouviez y faire entrer Pharamond, il faudroit vous réserver encore des Antiquités plus reculées & plus ténébreuses.

Que vous êtes éloigné de cette émulation attachée à votre rang ! Vous souffrez paisiblement que le premier Baron François ait porté un autre nom que le votre. Comment reçûtes-vous ce [18] Généalogiste qui vouloit vous trouver un Ayeul dans la Cour de Charlemagne ? Il vous quitta fort mécontent, en vous laissant à la troisième Race ; & ce Faiseur de Livres qui dans une Epitre Dédicatoire prodiguoit les superlatifs sur la Noblesse de votre Sang, & sur votre goût pour les talens ? vous rayâtes l’article du Sang. N’est-ce pas rejetter le Diamant pour prendre le Strass ?

Ce n’est pas tout d’avoir une belle origine, il faut sçavoir l’afficher. On a fort bien fait de graver votre nom sur votre Hôtel : les dedans n’en disent mot. Il y a trois ans qu’on y voit les mêmes meubles. Vos Porcelaines ressemblent à mille autres. Vos Vernis sont du second ordre. Je connois des Commis qui ne troqueroient pas leurs Lustres pour les votres. Vous n’avez que quatre Valets-de-Chambre qui ne sont pas mieux mis que des Gentilshommes de Province un peu étoffés. Vous dévriez, du moins, leur apprendre qu’il n’est pas jour à huit heures. On vous annonce un homme venu à pied ; & il entre aussi-tôt ; Vous faites pis, vous lui parlez : il ne s’attendoit qu’à vous voir habiller. Et à table, comment y êtes-vous ? On en est au second Service, & on ne vous a pas encore loué ! Aussi quels sont vos Convives ? Des esprits Géométriques qui appliquent la régle & le compas aux louanges, au lieu de vous pourvoir de ces complaisans déliés alertes, dont les yeux perçans voyent tout, saisissent tout dans la Grandeur. Vous décideriez à votre aise, & c’est ce que vous ne faites presque jamais. Avez-vous oublié le Privilege de votre Sphére, de savoir tout sans avoir rien appris ? Eh quoi ! en vous mettant ainsi au niveau des autres, savez-vous ce qui arrivera ? Vous aurez [19] proposé votre sentiment, on osera vous contredire. N’est-ce pas vous manquer ?

Cependant on parle de vous, dans le Public, beaucoup moins que de vos égaux, dont le moins brillant vous éclipse. On ne vous cite ni pour la beauté des Equipages, ni pour la richesse des habits, ni pour ces magnifiques fantaisies qui caractérisent la haute naissance. Mais on plaisante sur je ne sai quelle prudence qui sent la roture. . . . . Est-il bien vrai que vous avez les yeux ouverts sur vos revenus & sur votre dépense ? Comment voulez-vous que vos gens montent aux Sous-Fermes pour vous faire honneur ? Est-il bien vrai que vous vous arrangez, vous qui êtes né pour une belle profusion ? On ajoute que vous n’achetez plus sur votre nom, que le Marchand ne vous vend qu’au prix courant, comme à votre Suisse ; que ces gens de ressource à 20 pour 100. qui font tant d’affaires avec vos pareils, n’en font aucune avec vous. Eh ! mais . . . d’une grande maison vous en ferez une bonne, & on nous donnera la Comédie du Seigneur Bourgeois. Chaque état a un ton de Maison.

Mais les airs . . . . Quel est le François qui ne les connoît pas ? Les petits airs, les grands airs. Ce sont les grands sans doute qui vous conviennent. Pourquoi ne leur convenez-vous pas ? Vous répondez aux Lettres, & votre écriture est lisible ! Vous vous guérites dernierement d’une indigestion sans appeller les héros de la Faculté, sans allarmer la Ville ! Vous jouez ; mais votre jeu n’est pas ruineux ! Vous avez un très-grand Hôtel, mais vous n’avez point de Petite Maison ! Faudra-t-il que ce Financier, qui fut Ordonnateur des plats chez Monseigneur votre Père, vous prête la sienne ? [20] Ignorez-vous ce que c’est qu’un Cocher fougueux qui vous méneroit ventre à terre ? Vous n’avez encore écrasé personne ! Au contraire on vous a vû suspendre votre course pour calmer une dispute à coups de poing ; Seriez-vous venu à bout de vous persuader que le Peuple est composé d’hommes ? Pourquoi vous voit-on si peu où vous seriez si bien ? De dix plaisirs bruyans qu’on vous propose, Bals, Piéces nouvelles, vous en refusez cinq, comme si ce n’étoit pas une obligation de votre rang d’avoir toujours l’air de s’amuser au sein même de l’ennui. Qu’à l’Opéra une Actrice se surpasse, vous vous en tenez à l’applaudissement. Devez-vous croire que ces Sirènes ne chantent que pour chanter ? Ce Marquis, votre ami, comme vous en avez entre vous, est fatigué de celle qu’il protége : mais il la garde par air, comme il fait la guerre par air. Ces airs sont plus importans que vous ne pensez. Il en est un, sur-tout, qui doit se lever & se coucher avec vous, c’est l’air de protection ; il va mieux à la Grandeur, que la protection même.

Il faut le porter dans vos Terres : mais c’est où vous êtes encore moins Grand. Ces Forçats de l’humanité, qui ont l’honneur de labourer vos Domaines, trouvent un accès facile à votre Château. Ils se familiarisent au point de vous nommer notre bon Maître, & quelquefois vous descendez dans certains détails jusqu’à marier leurs filles, & terminer leurs Procès. Monseigneur l’Intendant leur paroit bien plus Grand, & ils ne vous croyent pas fils de feu Monsieur votre Père.

Croyez-moi : Quand on se laisse tant approcher, on donne de l’insolence aux Petits ; & je m’apperçois que je tombe moi-même dans le cas. [21] Si vous étiez toujours environné de la splendeur de votre origine, j’étoufferois toutes ces vérités. J’en ai d’autres dont mon cœur veut se soulager.

Vous avez pris le parti des Armes. N’étiez-vous déja pas assez grand sans avoir de chemin à faire ? Votre début fut charmant : Vous voyez que je suis juste. Vos Mulets, vos Fourgons portoient les commodités & le luxe de Paris au milieu du Camp. Votre Table étoit la premiere en délicatesse, votre Jeu l’emportoit sur tout autre ; & le soir vous vous délassiez à la Comédie. Les Villes de Flandre se souviendront longtems des Bals que vous leur avez donnés. Bon tout cela ! A merveille tout cela ! Vous vous souveniez alors de votre Naissance. Voilà de la Grandeur.

Que vous avez baissé à votre derniere Campagne ! Si c’est votre Etoile de diminuer avec l’âge, bien-tôt vous ne ferez plus de sensation. Vous étiez sur le point de partir, & à peine aviez-vous ordonné le nécessaire. Vos Gens vous crurent distrait : ils vous firent cent représentations pour votre gloire, toutes fort inutiles ; & si une honte bien placée ne vous eut retenu, vous auriez couru à franc-étrier. Cela étoit bon du tems d’Henri IV.

Deviez-vous répéter, pour votre honneur, cette Cassette que vous perdites à l’entrée du Camp ? Est-il vrai qu’elle étoit remplie de Plans, de Cartes Topographiques, d’Instrumens de Géométrie, de Livres Militaires ? Il y eut des paris qu’elle appartenoit à quelque Subalterne. Qu’alliez-vous faire à tous les travaux de l’Armée, aux Lignes, aux Tranchées, aux Batteries, questionnant, crayonnant ? Vous ambitionniez apparemment la premiere place vacante dans le Génie ! C’est ce que disoient de bons Juges, ceux [22] qui figuroient le plus. Ignorez-vous donc que la Nature forme dans un Grand, un Général achevé, tandis qu’elle laisse aux autres la peine de se former eux mêmes, comme ont fait Vauban, Catinat & la Valiére. Allez vous m’objecter Turenne ? C’étoit un Grand d’une espéce singuliere, & hors d’œuvre.

Enfin la Paix s’est conclue. Je m’attendois à vous voir reprendre votre Grandeur dans la Capitale. Point du-tout ; Vous allez voyager. Est-ce une Mode que vous voulez amener ? Et pourquoi voyager ? Pour connoître, dites-vous, le fort & le foible des Nations qui, après la nôtre, méritent quelque attention. Il m’est revenu qu’à la faveur de l’incognito vous ne fréquentiez que les Manufactures, les Chantiers, les Atteliers, les Arsenaux, les Cabinets curieux ; que certains Commerçans & Artistes vous faisoient l’honneur d’aller diner avec vous. C’est voyager en véritable Allemand. Un François qui voyage pour apprendre fait tort à sa Patrie. Il ne doit se montrer aux Etrangers que pour leur enseigner notre politesse & nos Modes. Mais qu’avez-vous appris ? Me pardonnerez-vous une surprise que j’ai faite dans votre Portefeuille ? J’y ai lû des projets de nouvelles Manufactures, des moyens d’étendre le Commerce, de rendre la Terre plus féconde, de proportionner le luxe & la circulation des espéces aux besoins d’un Etat. Que sçai-je ? un systême où les riches ne verroient plus de pauvres. Que vous importe tout cela, pourvû que vous représentiez, & que par-tout on vous ouvre les deux battans ?

Ce voyage vous a jetté à cent lieües de vous-même. Vous vous êtes coëffé de la qualité de Citoyen. Ce titre est bien commun ! La Guerre, dites-vous, n’est qu’une fermentation passagere. Le [23] Roi la fait bien, & ne l’aime pas. S’il lui plaisoit de perpétuer la Paix, je deviendrois inutile. Inutile ! . . . Effacez, si vous le pouvez, les Milords de la Finance, dépensez plus qu’eux, employez tous les Ouvriers & les Marchands, que vous payerez à loisir, soyez très-Grand, & vous serez très-utile.

Mais, ajoutez-vous, l’amour de la Patrie n’exige-t-il pas quelque chose de plus que de la représentation ? L’amour de la Patrie, & la Patrie elle-même . . . . Voilà de vieux mots, de vieilles idées des Grecs & des Romains, qu’il faut reléguer à Bâle, à Amsterdam, ou à Londres.

Les Livres vous ont gâté aussi-bien que les Voyages. Vous avez lû que les Grands de Rome & d’Athènes servoient autant la République par les talens & les Vertus que par les Armes. La plume, la parole, l’administration du Trésor public, la Négociation, tout leur alloit. Vous avez lû qu’ils étoient modérés dans leurs maisons, & prodigues pour le bien commun, qu’ils payoient les dettes des pauvres, qu’ils dotoient les filles, qu’ils faisoient des largesses au Peuple pour soulager le poids du travail & de l’inégalité ; & qu’il leur arrivoit de finir par Tester en sa faveur. Tout cela est bon dans Herodote, Plutarque, Tite-Live, Bouquins abandonnés aux Colléges. Lisez le Nobiliaire du Père Anselme, voilà votre vrai Livre. Vous y trouverez les Armoiries, les Titres, les Dignités, les Illustrations, qui font la Grandeur.

Envain la chercherez-vous ailleurs. Le dernier regne a vû des Philosophes qui ont appris à penser à la Nation, des Poëtes, des Orateurs qui ont élevé ses sentimens & corrigé ses vices, des Historiens qui lui ont présenté les causes de son élévation, ou les pronostics de sa chute, un génie hardi qui a joint les deux Mers pour [24] la mettre à portée de tout, des Magistrats qui ont assuré son repos intérieur en fixant la Jurisprudence. Tout cela a-t-il fait des Grands dans l’Etat ? Ils n’avoient point d’Ayeux.

Tenez-vous en donc au mérite de la Naissance. C’est le centre où se réunissent tout les rayons de lumiere. Ou sin enfin vous êtes si amoureux de Vertus, tâtez-vous le poulx ; Elles circulent avec votre sang, elles ont passé de vos Ayeux à vous ; Ce sont les votres, & vous ne sçauriez les étouffer ni les perdre. Telle est la force du Naturel, comme on nous l’a démontré en plein Théatre. Vous n’avez qu’une seule chose à faire, & le Public une seule à dire : Il vit en grand Seigneur. Si vous le faites, j’ai l’honneur d’être avec un très-profond respect, sinon, avec une amitié cordiale,

Monseigneur,

Votre très-humble & très-obéissant Serviteur . . . ◀Satire ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce I. Avril 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Livres Nouveaux

Qui se trouvent à la Haye chez Pierre Gosse Junior, Libraire de S. A. R.

Moyen de rendre nos Religieuses utiles & de nous exempter des Dots qu’elles exigent. par Mr. ****, 8. 1750.

La Clavicule de la Science Hermetique, écrite par un Habitant du Nord, dans ses Heures de Loisir, l’an 1732. 8 Amst. 1751.

Histoire de l’Ordre Militaire des Templiers ou Chevalliers du Temple de Jerusalem, depuis son Etablissement jusqu’à sa Decadence & sa Suppression. par Pierre du Puy, 4. Nouvelle Edition, Bruxelles, 1751.

Memoires & Avantures d’un Bourgeois qui s’est avancé dans le Monde, 12. 2 vol. Paris, 1750.

Spectacle de la Nature, ou Entretiens sur les Particularités de l’Histoire Naturelle, qui ont paru le plus propre à rendre les Jeunes Gens Curieux & à leurs former l’Esprit, 12. 8 vol. fig. Paris, 1749 & 1750.

Jeudi ce 8 Avril 1751.

◀Ebene 1

1* Voyez le N°. 4. de notre premier Tome page. 33.

2* C’est un mot de Tibere sur Curtius-Rusus, qui étoit le Chef & l’auteur de sa Noblesse. Tacit. Annal. L. II.