Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 20.", in: La Bigarure, Vol.7\020 (1750), S. 153-159, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4741 [aufgerufen am: ].
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N°. 20.
Ebene 2► Brief/Leserbrief► Quand je vous envoyai dernierement le second Discours, fait par M. le Duc de Chaulnes à l’Assemblée des Etats de Bretagne, le peu d’espace qui me restoit, & la Poste qui alloit partir ne me permirent point de vous faire part d’un petit événement, assez interessant, arrivé chez ce Seigneur pendant la tenue de la ditte Assemblée. La générosité, la douceur, & l’affabilité, qui doivent particulierement caracteriser les Grands, & que le Duc fit paroitre en cette rencontre, aussi bien que son aimable & vertueuse Epouse, leur font tant d’honneur à tous les deux, qu’il y auroit de l’injustice à laisser tomber cet événement dans l’oubli. Souffrez donc, Monsieur, que je commence ma Lettre par le recit cette petite Avanture qui vous donnera une juste idée des belles qualitez de cet aimable & noble couple. C’est un exemple à proposer à tous les Grands, & qu’ils suivront, sans doute, pour peu qu’ils ayent les sentiments convenables à leur rang & à leur naissance. Voici le fait.
Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Vous avez demeuré assez long tems, & avez assez voyagé en France, Monsieur, pour ne pas ignorer que notre meilleure Noblesse n’y est pas toujours la plus riche. Vous avez même pu remarquer que dans ce Royaume, comme en Allemagne, il y a bien des Provinces où nos Gentils-hommes se font une gloire de leur pauvreté, [154] dont il n’a souvent tenu qu’à leurs Peres, ou à eux, de sortir, & même de faire des fortunes brillantes. Il ne leur faloit pour cela que faire ce qu’on voit pratiquer de tems en tems à quelques uns de leurs nobles Confreres. Il ne leur falloit que
Ebene 4► Humblement du faquin rechercher l’alliance,
Avec lui trafiquant leurs noms si precieux,
Par un lâche contrat vendre tous leurs Ayeux ;
Et corrigeant ainsi la fortune ennemie
Retablir leur honneur à force d’infamie. ◀Ebene 4
Mais si la chose arrive quelquefois parmi nous, on peut dire qu’en général ce n’est point là la façon de penser, & d’agir de notre Noblesse. Celle de la Province de Bretagne, ennemie mortelle des mésalliances, s’est toujours, entre autres, distinguée par cet endroit. Aussi n’est elle rien moins que riche. En voici la preuve. Pendant la tenue des Etats, un Gentilhomme de cette classe, & de cette trempe, vint, un jour, rendre visite à Mr. le Duc de Chaulnes, dans l’état & l’equipage le plus miserable de la vie. Fremdportrait► Cet homme, qui n’étoit habillé que de toile, & qui n’avoit eu aucune education, ni d’autre occupation, que celle de la culture de la terre, se presenta devant le Duc d’une façon qui ne parut pas moins singuliere aux assistants : Il portoit d’une main un grand & vieux sabre dont la poignée étoit de bois, & tenoit, dans l’autre, ses titres de Noblesse. ◀Fremdportrait Dans cette attitude, il s’avança vers le Duc d’un air aussi Rustique qu’embarrassé. Il alloit se prosterner à ses pieds, lorsque ce Seigneur, lui presentant gracieusement la main, le releva, & prit ses papiers, que le Gentilhomme lui presenta.
Pendant que le Duc étoit occupé à les lire, & à les examiner, une foule de jeune Noblesse, [155] qui étoit presente, fit quantité d’éclats de rire en voyant la posture, la contenance embarassé, & surtout le triste equipage du pauvre Gentilhomme.
Ebene 4► Car si l’éclat de l’or ne releve le sang,
En vain on fait briller la splendeur de son rang ;
L’amour de nos Ayeux passe en nous pour manie,
Et chacun pour parent nous fuit, & nous denie. ◀Ebene 4
Telle étoit, au vrai, la situation du pauvre Noble au milieu de ses etourdis de confreres qui aggravoient encore sa misere par l’insolence de leurs ricaneries. Le Duc en fut choqué, & avec raison : Messieurs, Messieurs, leur dit-il, ne jugez point par l’apparence, & ne raillez point le descendant d’un homme que nous devons respecter, & qui, par les belles actions qu’il fit, il y a plus de quatre cents ans, aquit les titres de Noblesse que vous voyez, & que je viens de lire. Nous serions peut-être fort embarrassez si l’on nous obligeoit, touts tant que nous sommes ici, d’en produire d’aussi ancienne datte, & d’aussi glorieux pour nos familles. A cette petite Mercuriale, qui étoit bien meritée, chacun se fut, & regarda de tout un autre œil le pauvre Gentilhomme qui, un instant auparavant, étoit l’objet du mépris & de la raillerie des assistants. Telle est la fatuité de la plûpart des hommes, & particulierement de ceux qu’on apelle Courtisans. Bouffis d’un ridicule orgueil pour leur personne, ils regardent tous les autres avec dédain, & surtout ceux qui ne font pas grande figure dans le monde. Mais ces Ballons enflez de vent, que leur Vanité eleve si haut, trouvent ils qu’il est du bel air, ou de leur intérêt de prendre un autre ton ; on les en voit aussitôt changer, aussi bien que de manieres, & même de figure.
Ebene 4► Ainsi des Courtisans le cœur bas & farouche
Ne prend d’autre intérêt que celui qui le touche.
[156] Et dans ses propres soins chacun d’eux attaché
Par le malheur d’autrui ne peut être touché.
L’action la plus juste & la plus éclatante,
Lorsqu’elle est sans eclat, leur est indifferente ;
Ils n’estiment jamais ce qui ne leur sert pas ;
La vertu toute nue est pour eux sans appas ;
A leur gré la Fortune est seule aimable & belle,
Et tous font vanité d’être aveugles comme elle. ◀Ebene 4
Ce ne sont pas là, Monsieur, les sentimens du Duc & de la Duchesse de Chaulnes, ni de ceux qui leur ressemblent. Aussi l’accueil gracieux, que le premier avoit fait d’abord au pauvre Gentilhomme sans le connoitre, redoubla-t-il encor de politesses, lorsqu’il fut instruit de son illustre naissance. Le Duc le pria d’agréer un logement dans son Hôtel, & l’en pressa tellement, que l’offre fut enfin acceptée. Pour mortifier la sotte vanité de ceux qui l’avoient humilié par leurs éclats de rire, ce Seigneur, les ayant invitez à sa table, fit asseoir à ses cotez, & à sa droite, le pauvre Gentilhomme dans ses habits Rustiques, & se fit un honneur de lui servir lui même les meilleurs morceaux avant tous les autres.
De son côté la Duchesse, ayant entendu parler de cette avanture, voulut voir son nouveau Pensionnaire. Il se presenta devant elle dans le même equipage, & à peu près de la même façon qu’il avoit fait devant le Duc. Cette aimable & généreuse Dame lui fit d’abord présent d’une fort belle epée ; & en attendant que les ordres qu’elle donna qu’on l’équipât de pied en cap d’une façon convenable à son rang & à son état fussent exécutez, elle lui fit fournir de la garde-robe du Duc tout ce dont il avoit besoin. Ses bontez ne se bornerent pas là. Ayant appris de lui, qu’il avoit un fils & une fille, cette Dame se chargea aussi-tôt du soin & de l’éducation de la jeune Demoiselle qu’elle a depuis amenée [157] avec elle à Paris, & fait placer à S. Cir *1 . À l’égard du fils, le Duc lui a procuré une place dans un Corps de Cadets que l’on a formé, à Rennes, Capitale de la Bretagne, pour la jeune Noblesse de cette Province, & où il ne doit rester que jusqu’à ce que l’Ecole Royale Militaire, à l’établissement de la quelle on travaille ici pour l’éducation & l’instruction de cinq cens jeunes Gentilshommes, soit en état de commencer ses exercices. Pendant tout le tems qu’a duré la tenue des Etats, celui-ci & ses deux enfans n’ont point eu d’autre logement que l’Hôtel qu’occupoit le Duc, & pour surcroit d’honneur, trois Valets de chambre de ce Seigneur avoient ordre de servir & le Pere & les enfans. Ce Gentilhomme en a été si reconnoissant, que tant qu’il a demeuré chez eux, il n’a point donné au Duc & à la Duchesse d’autres noms, que ceux de Pere & de Mere. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3
Voila, Monsieur, un exemple à proposer aux Grands. Il leur aprendra que leurs premiers devoirs, par les quels ils se distinguent du Vulgaire, sont l’affabilité, la douceur, la générosité, la politesse, & le desir effectif de se rendre utiles aux misérables. Voici une seconde leçon pour les Nobles de la trempe de ceux à qui l’on a vu jouer un si sot personage dans l’histoire que je viens de vous raconter.
[158] Les bustes
Fable nouvelle.
Ebene 3► Fabel► Le Buste d’un Cesar, au font d’un Cabinet,
Fier des grands noms qu’on lui donnoit,
Se crut un Buste d’importance,
Et méprisant tous ses voisins
Les traitoit, avec arrogance,
De Marmousets & de faquins
Sans nom, sang <sic> rang, & sans puissance.
Ami, lui-dit celui d’un Juvenal,
Tant d’orgueil vous convient très mal ;
Quittez vos airs, je vous en prie :
Pasquin, & vous, futes du méme bois, *2
Et malgré tout l’éclat de votre draperie
Peut-être entre vous deux on doute encor du choix.
N’ayez point tant de suffisance :
Le Sculpteur qui vous fit un Empereur Romain
Peut dès demain
Changer votre existence.
Qu’il est de Bustes Orgueilleux.
Qui doivent à leur Opulence
Et leur esprit & leurs Ayeux ! ◀Fabel ◀Ebene 3
On plaide actuellement, dans notre Parlement, la cause de deux Procureurs qui se poursuivent en criminel. Voici le sujet de leur Procès. Ebene 3► Allgemeine Erzählung► L’un des deux fut pris, il y a quelques semaines, pour Arbitre dans une taxe de dépens que l’autre demandoit à un de ses clients. Il y avoit déja quelque animosité entre ces deux Procureurs. Celui qui avoit été pris pour Arbitre, voulant se venger de son Confrere, mit ses vacations au plus bas prix. La vangeance n’étoit assurément pas fort criminelle ; & il seroit bien à souhaiter pour les pauvres Plaideurs, que ces méchants suppôts de la Justice se vangeassent ainsi les uns des autres ; leurs Clients s’en trouveroient beaucoup mieux. Mais dans le monde ce qui plait aux uns n’accommode pas les autres. Le Procureur, qui se crut lezé par la modicité de cette taxe, résolut de se venger, à son tour, de [159] son confrere. Il auroit dû naturellement attendre qu’il se presentât une occasion de lui rendre la pareille ; ce qui arrive assez souvent ici, grace à la rapacité de ces gens-là. Mais il est des hommes impatients, qui n’ont point de repos qu’ils ne se soient satisfaits. Tel étoit ce Procureur. Pour se venger plus promptement, comme il voyoit tous les jours son Confrere au Palais, le rencontrant un matin qu’il traversoit une des sales, où il n’y avoit alors personne, il tira de dessous sa robe un vigoureux nerf de bœuf avec le quel il le repassa d’importance. Lorsqu’il lui en eut donné autant qu’il voulut, il le reconduisit alors avec toute la politesse imaginable pendant que l’autre crioit de toutes ses forces au Meurtre, au Voleur, à l’Assassin. On accourt à ses cris ; & l’on est fort étonné de ne voir que deux hommes dont l’un combloit l’autre de civilitez. Quoiqu’il n’y ait point eu de temoins de cette action, un Avocat de mes amis, homme d’esprit, n’a pas laissé que de se charger de plaider cette cause. Comme je lui demandois hier ce qu’il en pensoit, & à qui des deux Procureurs il feroit perdre le Procès si on le prenoit pour Juge dans cette affaire : A tous les deux, me répondit-il en riant ; à quoi il ajouta ces deux Vers de la Fontaine,
Ebene 4► Un Juge, en prononçant même à tort, à travers,
Ne peut jamais manquer, condamnant un pervers *3 . ◀Ebene 4 ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3
Voici une Enigme que ma Sœur, qui vous salue, m’a chargé d’envoyer à votre aimable Cousine à qui elle vous prie de vouloir bien la remettre. Cela poura l’amuser.
enigme
Ebene 3► Envain, par un travail fatiguant, assidu,
La Philosophique engeance
A prétendu pénétrer mon essence,
Pour la trouver on m’a perdu.
Sous ma loi je tiens la Nature ;
J’éleve & détruits les Etats ;
Je fais naitre & mourir les brillants Potentats :
Tu me perds en mettant ta tête à la torture. ◀Ebene 3
Le mot de la derniere Enigme, est, la Papillotte, (a4 .
J’ai l’honneur d’être, &c.
Paris ce 4. Fevrier 1751.
◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2
Jeudi ce 4. Fevrier 1751.
◀Ebene 1
1* Village à une lieue de Versailles. Louis XIV. y fonda, sur la fin du siecle dernier, un Monastere de filles dont une des principales occupations est de travailler à l’education de deux cents cinquante jeunes Demoiselles Nobles dont les Peres & Ancêtres ont été employez au service du Roi. On leur y donne gratuitement une éducation convenable à leur sexe & à leur naissance. En sortant de cette maison, le Roi leur fait present d’une dot de mille écus pour les établir dans le monde, si elles n’aiment mieux embrasser la profession Religieuse.
2* Statue tronquée & mutilée, qui est dans un des Carfours de Rome. C’est sur cette Statue que l’on affiche tous les Ecrits Satiriques qui se font contre le Gouvernement, & qui par cette raison sont appellez Pasquinades.
3* Fable du Loup & du Renard plaidants devant le Singe.
4(a) Voyez le Tome VI. pag. 135.
