Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 16.", in: La Bigarure, Vol.7\016 (1750), S. 121-128, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4737 [aufgerufen am: ].


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N°. 16.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Dans ma précédente Lettre je me suis plaint, Monsieur, au nom du Public, de la décadence sensible dans la quelle j’ai dit qu’on voyoit tomber, parmi nous, la Litterature. Je vous y ai même donné deux échantillons qui démontroient cette vérité d’une maniere bien palpable. Cependant telle est la risible Vanité de la plûpart de nos petits Ecrivains Modernes, qu’ils regardent comme le plus sanglant des affronts, & comme une injustice des plus criantes qu’on leur puisse faire, le jugement que le Public porte sur les belles productions. Dire ce que tout le monde en pense est, à leurs yeux, le plus énorme de tous les attentats, & un Crime digne des plus grands Châtiments. Bouffis d’un fol Orgueil, on les entend ici crier effrontément partout, que jamais l’Esprit, le sçavoir, le bon goût, la beauté & l’elégance du stile n’ont été portez au point de perfection où ils sont aujourd’hui. N’allez pas croire, Monsieur, que je leur prête ces discours, à dessein de les rendre ridicules. . . . Non, Monsieur ; je ne mets rien ici du mien ; & je ne suis que l’Echo de ces Messieurs.

Une chose qui, dans tout ceci, étonne beaucoup les personnes judicieuses, & qui, par cette raison, ne vous surprendra pas moins, c’est que ce ridicule ait gagné jusqu’à des gens d’esprit & de mérite. Mais ce n’est pas la premiere fois [122] qu’on a vu de semblables travers. Le plus célébre & le plus respectacle de nos Académiciens donna, dans sa jeunesse, dans une folie à peu près de la même espece, dont il reconnut bien-tôt lui même le ridicule. Je n’en suis point surpris. Un esprit, qui n’a point encore aquis toute sa maturité, peut se laisser séduire pour quelques moments ; mais pour peu qu’il soit solide, & qu’il réfléchisse, il reconnoit enfin le faux de l’Oripau qui l’avoit d’abord ébloui.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► C’est aussi, m’a-t-on dit, ce qu’a déja fait un de nos nouveaux Académiciens, Bel-Esprit, dont je vous ai souvent parlé dans mes Lettres, & dont même je vous ai envoyé plusieurs productions charmantes *1 . Cet aimable Abbé, par un travers qu’on a peine à concevoir, s’est avisé de composer, & même de lire en pleine Académie, dans la scéance qu’elle tint dernierement, pour la réception du Comte de Bissy, une Dissertation qu’il avoit intitulée l’Esprit du Siécle. Dans ce Discours il prétendoit « que le Siécle de Louis XV. a profité de toutes les lumieres du Siécle de Louis XIV ; Que Descartes, par l’ordre qu’il a mis dans nos idées, nous avoit appris le premier à penser ; Que Corneille, par l’élévation de son génie, nous avoit appris à penser noblement ; & que tous deux, par consequent, avoient été nos véritables Maitres dans l’Art d’écrire, puisque cet Art, à le bien définir, n’est que l’Art de bien penser. D’où il concluoit que notre Siécle, ayant perfectionné ce que l’autre avoit crée, nos Ouvrages étoient de vrais modelles, & qu’on n’avoit jamais écrit avec plus de force, de précision, & de noblesse, qu’on écrivoit aujourdhui ». ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

[123] Que dites-vous de ces raisonnements, Monsieur, & de l’orgueilleuse conséquence que le Dissertateur en tire ? Tout le monde conviendra, sans doute, des grands talents & du génie sublime des deux grands hommes aux quels il donne de si justes éloges ; Mais que nous ayons profité de leurs lumieres, & de leurs exemples, jusqu’à l’emporter sur eux, & sur tous les grands Ecrivains qui ont été avant, ou après eux, & même de leur tems, c’est une conséquence qu’aucun connoisseur ne passera à M. l’Abbé de B. . . . Nous avons eu, il est vrai, & par malheur pour la République des Lettres, nous allons perdre, au premier jour, un Crebillon, un Voltaire, un Destouches ; mais, tout celebres que sont ces beaux genies, que l’on compare leurs Ouvrages, remplis de grandes beautez, avec ceux d’un Corneille, d’un Racine, d’un Moliere, d’un Regnard ; & l’on verra bientôt le Ridicule de la fastueuse Hiperbole de M. l’Abbé de B. . . . D’ailleurs, où sont aujourd’hui nos La Fontaines, nos Despréaux, nos Chapelles, nos Chaulieux, nos Segrais, nos Rousseaux ? Où sont nos Bossuets, nos Flechiers, nos de Vertots, nos Bourdaloues, nos Massilons, & tant d’autres grands Ecrivains dans tous les genres que le Regne de Louis XIV. a vu naitre & briller, & qui l’ont successivement suivi dans le tombeau ? Nos Académies, même les plus fameuses, peuvent & osent-elles se vanter, avec le moindre fondement, d’en avoir seulement un qui puisse aller de pair avec quelqu’un de ces grands hommes ? Les Ouvrages des uns & des autres font soi de la verité de ce que j’écris. Ils sont entre les mains de tout le monde qui en peut juger.

Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Un Poëme, qui vient de me tomber entre les mains, & au quel on a donné, très improprement, le titre d’Epique, vient encore de vérifier le jugement que je porte ici, au nom du Public, [124] sur les Ouvrages de nos Modernes. Ce Poëme qui est de la composition de M. André Bardon, Membre de L’Académie de Marseille, est dedié au Maréchal, Duc de Belle-Isle. Il est intitulé Le passage du Var, ou l’incursion des Autrichiens en Provence, & est partagé en trois Chants. Le sujet est effectivement tel que l’annonce le titre. Le Général Autrichien, Comte de Braun, à la tête d’une Armée d’environ quarante deux mille hommes, secondé par une Escadre Angloise, qui tenoit les Côtes de Provence, passe le Var, le 30. Novembre 1746. Il établit son Quartier-général à Cannes d’où, par le moyen de divers détachements, il exige des contributions dans le Canton de la Provence qui est renfermé entre les rivieres de Verdon & d’Argens. Ce que ses troupes occuperent au-delà est peu considérable, si on en excepte Castellane, & ses environs. Le 21. Janvier suivant, le Maréchal Duc de Belle-Isle, marche à la tête de l’Armée combinée de France & d’Espagne, composée d’environ 40000. hommes ; & il n’employe pas pour rechasser les ennemis dans la Comté de Nice, pas plus de tems qu’il n’en faut pour aller de Toulon au Var.

Ce Poëme, qui ne contient guére d’autre matiere que l’éloge du Marechal, est rempli de pensées guindées, & qui y sont exprimées d’une façon qui n’est pas plus naturelle. On pouroit cependant se prendre bien moins de ces deux défauts au Poëte, qu’à son illustre Académie, aux instances de la quelle il n’a, dit-il, pu refuser de satisfaire l’empressement qu’elle a eu de lui faire publier ce Poëme. Si la chose est telle que le dit l’Auteur, il est beaucoup moins coupable que l’Academie même, qui devroit un peu mieux se connoitre en Ouvrages d’esprit. Vous en jugerez vous même, Monsieur, par quelques é-[125]chantillons que je mets ici, & dont je ne m’amuserai pas à relever les deffauts. Ils sont assez visibles pour sauter aux yeux des personnes qui ont quelque goût, & la moindre teinture de notre bonne Poësie.

Ebene 4► Quel coup de foudre, O ciel ! a frappé la Provence !

Ses tristes Citoyens sans apui, sans deffense,
Par le seul zèle armez, & presque sans Soldats,
Attendent, pour venger l’honneur de leurs climats,
Ces Athletes guerriers funestes à la Flandre. ◀Ebene 4

Laissant, pour quelques moments, à l’écart ces Athletes Guerriers, & l’honneur de leurs Climats, je passe à la maniere dont les Beaux-Esprits de Provence bâtissent des Murailles, & des Remparts.

Ebene 4► Cibele en frémissant voit creuser ses entrailles,

De son sein déchiré se forment des Murailles,
Et la terre entassée, à l’épreuve du Choc,
S’eleve, s’endurcit, prend la force du Roc. ◀Ebene 4

De ces Murailles de terre, le Poëte saute sur les Anglois, qu’il fait fuir honteusement devant Antibes. C’est un morceau brillant.

Ebene 4► De ces foudres guerriers qui font trembler les Mers

Les éclats redoublez se perdent dans les Airs ;
La honte, le dépit s’allument dans leur ame ;
L’Onde mugit au loin, le Ciel tonne, s’enflame.
Bruits frivoles ! l’Anglois brise contre l’ecueil
Que le valeureux
Sade oppose à leur Orgueil . . . .
C’est ainsi qu’à son gré la Fortune se joue
Des Mortels qu’elle eleve au plus haut de sa roue. ◀Ebene 4

Lorsque M. l’Abbé de B…. disoit à notre Academie Françoise des Quarante, il y a environ quinze jours, ou trois semaines, « que nos Ouvrages étoient de vrais modeles, & qu’on n’avoit jamais écrit avec plus de précision, de force, & de noblesse qu’on écrivoit aujourd’hui » il y a toute apparence qu’il n’avoit point lu ce Poème, dont on fait ici généralement peu de cas, aussi bien que [126] d’une infinité d’Ouvrages de cette force, de cette noblesse, & de cette précision, dont on nous inonde tous les jours, & dont nos Libraires ne trouvent le debit que dans l’avide fureur que l’on a ici pour tout ce qui porte le titre de Nouveauté.

Je finis l’extrait du Poème de M. Bardon par deux de ses Vers, qui ont occasionné ici une Scène assez divertissante. Voici les Vers :

Ebene 4► Je vois à ses côtez mille Coursiers fougueux

S’aplaudir de porter sur leurs dos orgueilleux
Ces guerriers généreux, &c. ◀Ebene 4

Voici la Scène. M. F… un de nos plus célébres & plus impitoyables Critiques, après avoir lû le Poème, vint au Caffé de la Comedie où il entendit porter cet Ouvrage jusqu’aux nues par deux Egresins du Parnasse, l’un nommé Landon, & l’autre Vadé. Le premier est connu par le mauvais succès qu’ont eu deux de ses Comedies, & son Poème du Rinocerot ; & l’autre, pour être auteur de quelques Chansonnettes, & d’autres semblables Bagatelles. Comme ils en étoient précisement aux deux derniers Vers du Poème, que je viens de citer, sur le champ le Critique leur repartit : Ah ! oui ; Cet Ouvrage est une des belles productions que j’aye encore connues ! Par exemple, ces Coursiers fougueux, avec leurs dos Orgueilleux, sont admirables. Comme les deux Panegiristes s’aperçurent, au ton ironique du Critique, qu’il se moquoit, & du Poète, & du Poème, & d’eux. Dialog► « Que trouvez-vous donc à redire à ces « expressions » ? lui repliquerent nos deux Cotins Modernes. . . . Moi ! Rien du tout, reprit le Critique. Ils sont très François. Je les trouve même si energiques, qu’en les entendant prononcer il me semble voir certains Poètes fougueux dont les dos Orgueilleux sont chargez d’un fatras de Poèsies, & qui s’elancent des eaux Aganippides, pour tâcher de gagner le Parnasse. ◀Dialog

[127] L’Amour propre, qui nous cache, à touts tant que nous sommes, la plûpart, & presque tous nos deffauts & nos imperfections, n’aveugla pas les Sieurs Landon & Vadé jusqu’au point de ne pas sentir que c’étoit contre eux que le Critique venoit de décocher ce dernier trait. Il occasionna, de part & d’autre, plusieurs reparties assez vives qui durerent jusqu’à l’heure de l’entrée du Spectacle, le quel mit fin à la dispute. Mais ce ne fut que pour commencer une nouvelle scene. En effet, quelques étourdis, dont on ne manque pas dans nos Spectacles, étant entrez avec impétuosité dans le Parterre, où il y avoit, ce soir là, une grande affluence de monde, y firent ce qu’on apelle ici des flux & reflux, en criant à tue-tête : Place, place aux Coursiers fougueux avec leurs dos Orgueilleux. Ces mots étant souvent répétez, chacun en demanda l’explication ; & elle passa bientôt de bouche en bouche. Nos deux petits Auteurs, se trouvant deshonorez par les huées qu’on leur fit à cette occasion, crurent, en conséquence, qu’il étoit de leur honneur de prendre le Critique à partie ; de façon qu’en sortant du Théatre, ils l’apellerent en duel ; Mais la brave contenance, & la confiance assurée avec la quelle celui-ci leur repondit, leur fit prendre l’epouvante & la fuite. Cette Scene a occasionné les Vers suivants.

Epigramme.

Ebene 4► O vous tous Auteurs Intrepides

Dont la Verve eut toujours pour guides
De Phœbus les
Coursiers fougueux,
N’attaquez jamais la Critique

Sans être assis sur leurs dos Orgueilleux.

Du moins, vis-à-vis d’un Caustique
Si votre Valeur fait faux-bond,
Sur leur Empire frénetique
Vous pourez rejetter l’affront.
◀Ebene 4 ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

[128] A propos de Comedie, voici, Monsieur, quelques autres Nouvelles Théatrales que je viens d’apprendre. Ebene 3► Allgemeine Erzählung► La premiere est la mort Tragique d’une de nos meilleurs Actrices Italiennes, nommée la Coralini. (a2 Cette Comedienne, qui étoit entretenue par un Financier, le quel l’avoit mise en Equipage, s’en retournoit, un de ces soirs, du Théatre, où elle venoit de jouer, chez elle, lorsque ses Coursiers fougueux, ayant pris le mors-aux-dents, emporterent & briserent son Carosse dont les roues, lui ayant passé sur le cou, acheverent de la faire périr misérablement. C’est le sixieme personnage Comique, de notre connoissance, que nous voyons, en moins d’une année, finir ainsi malheureusement ses jours.

Mais la plus triste Tragedie, qui ait jamais été exécutée par ces gens-là, c’est la Tragique Catastrophe que vient d’avoir une troupe entiere de ces Princes & Princesses imaginaires que la Mer a engloutie, ces jours passez, dans une Tempête qui les a fait tous périr sur la côte de l’Etat de Genes. Ils s’étoient embarquez, pour passer dans l’Isle de Corse, où le Marquis de Cursai les faisoit venir pour divertir sa garnison Françoise & les habitants de cette Isle pendant le Carnaval. On assure que le Confrere & le Meurtrier du Comedien Roselli, dont je vous ai parlé ailleurs (b3 étoit à la tête de cette troupe. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Pour peu qu’on réfléchisse, Monsieur, sur de pareils événements, on n’a pas de peine à y reconnoitre l’accomplissement de cette judicieuse remarque d’un ancien Poëte Latin :

Zitat/Motto► Non hac sine numine Divûm.
Eveniunt. ◀Zitat/Motto

Zitat/Motto► Telle vie, telle fin. ◀Zitat/Motto C’est, comme vous le sçavez, un de nos Proverbes que l’Experience vérifie tous les jours.

J’ai l’honneur d’être, &c.

Paris ce 20. Janvier 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Jeudi ce 28 Janvier 1751.

◀Ebene 1

1* Mr. l’Abbé de Bernis. Voyez pag. 60. & 101 de notre Tome I. & la pag. 73. du Tome III. Notte de l’Edit.

2(a) Voyez la pag. 158. de notre premier Tome, où il est parlé de cette Actrice.

3(b) Voyez cette histoire à la pag. 49 du present Volume.