Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 13.", in: La Bigarure, Vol.7\013 (1750), S. 97-104, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4734 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 13.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Ils continuerent ainsi leur route dans un profond silence, l’un & l’autre, jusqu’à ce que leur Cheval, qui étoit un des plus beaux du païs, & avec le quel l’Officier avoit fait ses dernieres Campagnes, vint par hazard à broncher. Et d’une, lui dit aussi-tôt le Cavalier. A peine avoit-il fait cent pas, après ce premier Avertissement, qu’il fit, en tombant sur les genoux, une révérence, dont la Dame pensa tomber par terre, & se rompre le cou. Et de deux, lui cria encore l’Officier en lui apliquant ses deux éperons sur les flancs pour le faire relever. Prends garde à la troisieme ! Soit que le pauvre Animal fut trop fatigué de sa charge, ou de la longue route qu’on lui avoit fait faire, son malheur voulut qu’à cinquante pas de-là il s’abatit entierement, de façon néanmoins, qu’il n’en arriva aucun mal, ni à son Maitre, ni à sa femme, la quelle en fut quitte pour la peur. Descendez, [98] Madame, lui dit-il fort poliment ; ce qu’elle fit aussi-tôt. Alors étant descendu lui même, au lieu de relever son Cheval, comme elle croyoit qu’il alloit faire, il tire le second pistolet chargé qui lui restoit à l’arçon de sa Selle, & tue ce pauvre Animal, en disant : Voilà comme sont, & seront toujours traitez tous ceux qui désobéissent aux ordres que je suis en droit de leur donner.

Cependant la Dame, voyant le traitement qu’il venoit de faire à cette pauvre Bête, qui lui avoit paru, & qui étoit effectivement fort belle, & très bonne, ne put s’empêcher de faire à son Mari quelques representations, à ce sujet, mais d’un ton & d’un air des plus modestes. Par le discours que vous me tenez, lui repliqua-t-il, je vois bien, Madame, que vous ne me connoissez pas encore. Sachez que, dans le cours de mes dernieres Campagnes, j’ai brulé la cervelle à plus de cinquante Dragons, pour avoir osé paroitre devant moi mal frisez & mal peignez, après que je le leur avois deffendu deux fois. Jugez par-là si j’étois homme à pardonner une desobeissance à mon Cheval. Je ne vous la pardonnerois pas à vous même à l’avenir, si vous me donniez la peine de vous répéter une troisieme fois la même chose ; mais j’espere que je n’aurai jamais besoin d’en venir, avec vous, à cette extrémité.

Une réponse de cette nature annonçoit à la Dame un grand changement dans sa conduite, & que son Regne, ou pour parler plus juste, la Tirannie qu’elle avoit jusqu’alors exercée sur tous ceux qui avoient été obligez de vivre avec elle, étoit enfin expirée. Son Mari le lui fit bien sentir un moment après. En effet, pour éprouver l’obeissance de sa femme, il se mit à desharnacher & desseller son Cheval. Comme ils étoient au milieu de la Bruyere, espece de Desert où il [99] ne se trouvoit alors personne, il commença par lui dire qu’il falloit qu’elle eut la bonté de porter la Selle jusqu’au premier Vilage, & en même tems il la lui chargea sur les épaules. Quelque préparée que cette femme fut à cette étrange epreuve, par tout ce qu’elle venoit de voir, elle ne put s’empêcher de murmurer, & de rejetter la Selle par terre. Madame, lui dit alors l’Officier, d’un air de couroux, & en portant la main à sa poche, j’ai encore ici de quoi me faire obeir . . Et d’une . . . .

A ces terribles mots la Dame, devenue plus souple qu’un gand, se baisse pour rependre la selle qu’elle le prie de vouloir bien l’aider à recharger sur son dos. De son côté l’Officier prend, pour sa part, la bride, ses pistolets d’arçon, ses Bougettes, & dans cet équipage, vraiment Comique, nos deux Voyageurs continuent leur route.

Comme ils étoient encore à près d’une lieue du Vilage le plus proche, je vous laisse à penser, Monsieur si notre nouvelle Mariée, chargée comme elle l’étoit, eut à soufrir avec son Mari qui, pour la mortifier & la fatiguer encore davantage, alloit assez bon train. Elle auroit infailliblement succombé sous un fardeau au quel elle n’étoit nullement accoutumée, s’il lui avoit falu faire toute la traite. Elle n’en avoit encore fait que le quart, & elle n’en pouvoit plus, lorsque heureusement pour elle ils rencontrerent un Païsan monté sur son Ane, qui alloit au même Vilage qu’eux. Alors notre Officier, pour faire voir à sa femme que ce n’étoit que pour la corriger, & non par avarice qu’il en avoit agi de la sorte avec elle, offre & donne au Païsan vingt guinées pour porter tout le harnois de leur [100] Cheval jusqu’au prochain vilage. C’étoit le payer trois & quatre fois plus qu’il ne valoit. Aussi ne faisoit-il cela que pour mettre sa femme, qu’il connoissoit avare, à une nouvelle épreuve. Celles qu’il lui venoit de faire subir avoient eu sur elle un si promt & si salutaire effet, qu’elle n’en ouvrit seulement pas la bouche. Bien plus, elle profita si bien de cette sévére correction, que lorsqu’elle fut arrivée chez son Mari, elle fut absolument méconnoisable. Douceur, complaisance, politesse, attention à écarter tout ce qui pouvoit lui faire de la peine, & à le prévenir dans tout ce qui pouvoit lui faire plaisir, enfin toutes les qualitez & les vertus qui font une excellente femme, voilà ce que devint, en moins d’un mois, la personne la plus brutale, la plus grossiere, & peut-être la plus méchante qui fut dans tout son Sexe.

Le bruit d’un changement si extraordinaire s’étant répandu partout, vint jusqu’aux oreilles de son Pere & de tous ses parents. Les uns & les autres eurent tant de peine à croire ce qu’on leur en disoit, que le vieux Gentilhomme voulut voir de ses propres yeux ce qui en étoit. Il partit pour cet effet avec son gendre & sa fille Cadette, & vint voir son Ainée qui le reçut avec des politesses & une effusion de tendresse, vraiment filiale, qu’il n’avoit jamais vue en elle. Il avoit peine à en croire ses propres yeux, tant il étoit etonné d’une Metamorphose si extraordinaire & si promte. En voulez-vous, Monsieur, une preuve bien convaincante, lui dit l’Officier ? Vous l’allez avoir dans le moment. Alors appellant un de ses Laquais : « Allez, lui dit-il, prier Madame, de ma part, de m’envoyer sur le champ la magnifique Coëffure dont je lui ai [101] fait present hier. Si elle vous demande ce que j’en veux faire, répondez lui que c’est pour la jetter dans le feu. »

Le Valet part, & va trouver sa Maitresse qui étoit pour lors à sa Toilette où elle achevoit de se coëffer. Il s’aquite de sa commission auprès de la Dame qui fit répondre à son Mari qu’elle le prioit de l’excuser si elle ne lui envoyoit pas le Coëffure qu’il lui faisoit demander, & que malheureusement elle venoit de mettre sur sa tête. Le Valet vient rendre compte de son message « Retournez vers elle, repliqua le Maitre au Valet, & ne lui dites, de ma patt, que ces deux mots, Et d’une ! Le Laquais étant remonté, n’eut pas plus-tot prononcé à sa Maitresse ces deux terribles mots, que la Dame l’arrêtant se decoëffa sur le champ avec une précipitation qui le surprit, & lui remit promtement sa Coëffure pour la porter à son Mari qui la demandoit, en l’assurant, de sa part, que puisque cela lui faisoit plaisir, il pouvoit en faire tout ce qu’il jugeroit à propos.

Le Pere & sa fille Cadette, lui voyant une docilité dont elle ne leur avoit jamais donné le moindre échantillon, ne pouvoient concevoir par quel enchantement avoit pu se faire un changement si extraordinaire & si subit. Dialog► « Je vous l’avois annoncé & promis, Monsieur, dit l’Officier au Gentilhomme ; & vous voyez que je vous ai tenu parole » . . . . Plus que je n’aurois jamais osé l’espérer, répondit le vieux bon-homme. Vous en avez plus fait en un mois, que je n’en ai pu faire en trente ans. Si nous étions Papistes, l’un & l’autre, je ne balancerois pas un moment de vous attribuer le don des Miracles ; Mais du moins, en qualité [102] d’Anglican, je ne puis m’empêcher de regarder ce que je vois ici comme un Phénomene des plus extraordinaires dans la Nature.

« Le Phenomene n’est pas si extraordinaire, Monsieur, qu’il vous le paroit, lui repliqua l’Officier ; & je crois qu’il n’y a point d’homme dans le monde qui, en s’y prenant comme j’ai fait, n’opérat le même Miracle. Si dans une Armée un seul homme en conduit deux ou trois cents mille dont il fait tout ce qu’il veut, pourquoi un homme ordinaire ne viendroit-il pas à bout de la tête d’une seule femme ? Si elles nous maitrisent, nous dominent, & nous rendent malheureux, ce n’est pas à elles que nous devons nous en prendre, mais à notre propre foiblesse qui nous avilit jusqu’au point de nous rendre leurs Esclaves. Mille fois plus effeminez en Europe, que ne le sont les Orientaux, & tous les autres peuples de l’Univers, qui bien plus sages que nous en ce point, tiennent ce Sexe dans la subordination & la dépendance pour la quelle l’Auteur de la Nature l’a créé, nous poussons l’extravagance jusqu’à idolâtrer ses caprices les plus ridicules, jusqu’à encenser ses defauts & ses Vices, enfin jusqu’à lui sacrifier tout ce que nous avons de plus precieux dans le monde, je veux dire notre fortune, notre liberté, & quelquefois même notre vie. Et nous avons, après cela, le front de nous donner pour le peuple le plus sage de l’Univers ! Laissons ce ridicule aux François qui, par leur sotte & fade complaisance pour les femmes dont ils ont fait, chez eux, de véritables idoles, se sont rendus la Fable & la risée de toutes les autres Nations. Son-[103]geons qu’un Anglois doit-être aussi bien Philosophe sur cet article, que sur tout le reste des choses de ce monde, c’est-à-dire, qu’il ne doit consulter & suivre, en tout, que ce que lui dicte la droite raison. » ◀Dialog

C’est en ces termes, Monsieur, que notre Officier Anglois débitoit à son beau-pere, à ses deux filles qui étoient présentes à cet entretien, une Morale qui paroitra, sans doute, un peu Dragone à vos Dames ; quoique, à la bien prendre, elle me paroisse quadrer assez avec la Raison qui nous dit qu’on ne doit estimer & respecter les femmes, aussi bien que les hommes, qu’à proportion de leur vertu, & des belles autres qualitez qu’elles peuvent avoir. Le vieux Gentilhomme en fut si enchanté, aussi bien que du changement extraordinaire de sa fille dont la mechanceté l’avoit fait si long-tems soufrir, qu’il fut tenté de passer l’hiver auprès de ces deux nouveaux mariez. Elle l’en pressa fortement, en lui disant qu’il lui feroit un plaisir inexprimable, & que ce seroit pour elle une occasion de reparer, par sa bonne conduite envers lui, toutes les mortifications qu’elle lui avoit données par le passé & dont elle lui demanda mille & mille fois pardon. Le bon-homme ne pleura de joye, lui donna mille benedictions en la felicitant sur son heureux changement, & l’exhortant à persister dans la pratique de toutes les vertus qu’il lui voyoit, & qui faisoient seules la prospérité & la felicité des bons Mariages. Il passa encore auprès d’elle une quinzaine de jours au bout des quels il revint à sa Terre, avec ses deux autres enfans qui l’y reconduisirent, & s’en retournerent ensuite chez eux. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3

Voila, Monsieur, l’Histoire du Gentilhomme [104] Anglois, telle qu’on vient de nous l’envoyer. Je ne sçai si elle sera du goût de toutes vos Dames. C’est à vous, qui connoissez leur humeur & leur caractere, à voir si vous pouvez la leur communiquer sans courir risque d’être dévisagé par quelqu’une d’elles qui pouroit bien ressembler à celle dont vous venez de voir le portrait. Tout ce que je puis ajouter ici, est que cette Avanture m’a paru fort instructive, & que bien des Maris ne feroient pas mal de la faire lire à leurs femmes. Ils pouroient s’en trouver beaucoup mieux.

Ebene 3► De cet exemple-ci, Belles, profitez bien.

Quelque tendre penchant qu’il vous fasse paroitre,
Songez qu’un Mari veut, & doit-être le Maitre ;
Ou redoutez le sort du Cheval & du Chien. ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être, &c.

Paris ce 7. Janvier 1751.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

Livres Nouveaux

Qui se vendent à la Haye chez Pierre Gosse Junior, Libraire de S. A. R.

Essai de Cosmologie par Mr. de Maupertuis, Leide, 8. 1751.

Lettres Supprimées à Paris par un Arrêt du Conseil & reimprimees en faveur & à l’usage du Clerge ; ou Recueil d’Ecrits Pour & Contre les Immunités pretendues par le Clergé de France, 8. 2 vol. Haye, 1751.

- - - id. 8. tome second Separement, Haye, 1751.

- - - sur l’Esprit de Patriotisme, sur l’idée d’un Roi Patriote & sur & l’état des partis lors de l’Evenement du Roi George I. Traduit de l’Anglois, 8. Edinbourg, 1750.

Jeudi ce 14 Janvier 1751.

◀Ebene 1