Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "N°. 12.", in: La Bigarure, Vol.7\012 (1750), S. 89-96, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4733 [aufgerufen am: ].
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N°. 12.
Ebene 2► Brief/Leserbrief► Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Pendant qu’il lui tenoit ce doucereux langage, notre brutale, interditte & rêveuse, ouvroit de grands yeux & le parcouroit de la tête aux pieds, examinant sa figure, sa taille, & sa phisionomie, qu’il avoit fort belles. Quand il eut fini de parler, & elle de le considérer : Dialog► Quoi, Monsieur, lui dit-elle d’un ton & d’un air à demi poli, vous êtes ici venu pour me demander en mariage ! Vous pretendriez m’épouser ! m’epouser !…. Je n’aurois jamais cru qu’il y eût sur la Terre un homme assez hardi, ni assez sot, pour m’épouser . . . M’épouser ! Ah, je voudrois bien, pour avoir le plaisir… d’en rire, que vous eussiez la hardiesse de m’épouser ! « C’est une affaire faite, Mademoiselle, lui répliqua l’Officier en lui baisant la main, si vous daignez y consentir. . . » Et. . . Mais, lui répondit la Demoiselle . . . la chose ne seroit pas absolument impossible si mon pere le vouloit, & moyennant certaines conditions ; par exemple, que je serois toujours ma Maitresse ; que je sortirois, & irois, quand, & où je voudrois ; que je boirois & mangerois à telle heure qu’il me plairoit, & ce que je voudrois ; que je me leverois & me coucherois de même ; en un mot, que je me gouvernerois, & toute ma maison, à ma fantaisie. A ces conditions je n’aurois aucune repugnance pour le Mariage ; Mais je crois, Monsieur, qu’elles ne sont nullement [90] de votre goût, & que vous ne les accepteriez jamais. . . . « Detrompez-vous, Mademoiselle, lui repondit l’Officier. Mon intention, en epousant une femme, est de la rendre la plus heureuse qui soit au monde ; & puisqu’il ne tient qu’à ces bagatelles, je prie Monsieur votre Pere, qui a bien voulu agréer la demande que je lui ai faite de votre aimable personne, d’envoyer sur le champ chercher le Notaire qui stipulera dans notre Contrat de Mariage toutes ces conditions, & toutes les autres qu’il vous plaira encore d’y ajouter. ◀Dialog
Quand le cœur est une fois pris, il est bien difficile de reculer. Le vieux Gentil-homme ayant agréé la proposition de l’Officier, sa fille, qui avoit fait elle même les conditions du Traité, ne put s’en dédire. Je suis même persuadé, Monsieur, que dans la situation où elle se trouvoit alors elle en auroit été fâchée. Le Notaire fut appellé, les conditions stipulées dans le Contrat, & signées ; & comme le Pere, qui connoissoit la brutalité & les caprices presque continuels de sa fille, apréhendoit que son nouveau gendre ne s’en dégoûtât, & ne rompit le marché, il abrégea le plus qu’il put les cérémonies, & se hâta de faire célébrer le Mariage. Comme il n’est point de païs en Europe où ces sortes d’affaires se terminent plus promtement qu’en Angleterre, celle-ci fut conclue en moins de deux jours.
A peine ces deux nouveaux Epoux furent-ils unis, que la Mariée, le jour même des noces, mit en exécution une des conditions qu’elle avoit stipulées dans son Contrat. Lorsqu’il fut question d’aller coucher avec son Mari, elle le lui refusa constamment, quelques raisons qu’on lui pût alléguer ; desorte qu’il fut obligé de s’en passer cette nuit-là. Le lendemain, & les jours suivants, [91] même refus, sans qu’il parut s’en offenser. Même caprice, même obstination pour le reste. Vouloit-il boire & manger, comme il est ordinaire, à ses heures réglées, elle faisoit servir tantôt deux heures plus-tôt, & tantôt deux heures plus tard. Aimoit-il à manger chaud, froid, salé ; toujours elle lui faisoit servir le contraire, disant que c’étoit son goût & son plaisir. Etoit-il sérieux, ou triste, elle se mettoit aussi-tôt à danser, & à faire la folle. S’égayoit-il, elle entroit dans sa mauvaise humeur, & lui entamoit une Kirielle d’injures & d’invectives, qui ne finissoit point. Lui venoit-il Compagnie, elle regardoit ces survenants comme autant d’Ecornifleurs qui venoient, leur disoit elle, dans sa maison, pour manger son bien. A l’égard des Domestiques, comme son pere, à la sollicitation de son gendre, lui en avoit laissé la direction absolue pendant le peu de tems qu’elle avoit encore rester auprès de lui, c’étoit, du matin au soir, une gronderie perpétuelle. Jamais les coups de pied & les souflets ne furent prodiguez avec plus de libéralité, & même de profusion ; enfin aucun d’eux n’y pouvant plus tenir, les choses furent portées si loin par cette nouvelle Mégere, qu’en quinze jours de tems elle renouvella quatorze fois sa maison.
Cependant le Pere, qui voyoit tout ce train, admiroit la patience extraordinaire de son nouveau gendre, qui le surprenoit. Il aspiroit après le moment qui devoit le délivrer de ce terrible fléau qui, s’il fût resté plus long-tems chez lui, l’auroit rendu fou, ou fait mourir de chagrin. L’Officier, aussi tranquille au milieu de tout ce Bacchanal, que s’il eût eu la femme du monde la plus raisonnable & la plus gracieuse, consoloit son beau-pere, en l’assurant que cela n’auroit qu’un tems, & qu’il esperoit qu’elle changeroit [92] dans peu Dialog► « Je le souhaite de tout mon cœur pour l’amour de vous, mon gendre, lui repondit le Vieillard ; mais je crains bien que cela n’arrive jamais. Elle n’a jamais valu grand’ chose, & depuis qu’elle est mariée, je vois qu’elle vaut encore moins. Vous la gâtez par votre excessive complaisance. Au-reste, ce sont vos affaires dorénavant, & grace au Ciel m’en voilà débarassé… » Je suis bien fâché, Monsieur, en ce cas, lui répartit l’Officier, de ne l’avoir pas connue, & epousée plus tôt. Je vous aurois épargné bien des peines & des chagrins. Allez, soyez bien assuré qu’elle changera. Il ne faut jamais désespérer de la Jeunesse. Il y a toujours de la ressource, & en s’y prenant d’une certaine façon on la fait revenir de bien des écarts. Votre fille en sera elle même un exemple ; je vous garantis qu’avant deux mois d’ici, elle sera changée au point, que vous ne la reconnoitrez pas. Pour vous en convaincre par vos propres yeux, je vous prie, si vos affaires vous le permettent, de nous faire l’honneur de nous venir voir. ◀Dialog
Le Vieillard le lui promit. Ils passerent encore quelques jours ensemble ; Dialog► après quoi l’Officier demanda à sa femme, si elle vouloit bien le suivre chez lui où quelques affaires très pressées demandoient qu’il se rendit au plutôt. Elle lui repondit que non, & qu’elle iroit quand elle le jugeroit à propos ; & en effet elle ne vouloit point partir. Son Mari voyant que, par esprit de contradiction, elle avoit refusé de le suivre, prit, quelques jours après, une autre route pour l’y faire consentir. Il lui dit qu’il s’étoit bien aperçu qu’elle se plaisoit infiniment dans la maison de son Pere, & que ce seroit lui faire un trop grand chagrin que de l’en arracher ; qu’en ce cas, comme son intention n’avoit jamais été, & [93] ne seroit jamais, de lui faire la moindre peine, elle y pouroit rester aussi long-tems qu’elle voudroit, & même tout le reste de ses jours si cela lui faisoit plaisir ; mais que pour lui, comme sa presence & son sejour étoient indispensables chez lui, il falloit absolument qu’il partit ; qu’en conséquence il prenoit congé d’elle, & lui souhaitoit toute sorte de prospéritez & de contentements jusqu’à ce qu’elle jugeat à propos de venir le rejoindre…. Fort bien, Monsieur, lui dit-elle d’un ton & d’un air mêlé de colere & d’indignation ; je vous entends. C’est-à-dire, pour parler sans Enigme, que vous êtes venu ici m’épouser afin d’avoir ma dot, & ensuite me planter-là. Jour-de-D. . . ! si je t’avois cru capable d’une pareille scélératesse, je t’aurois étranglé cette nuit pendant que j’étois au lit avec toi ! Sans doute que tu as chez toi quelque Gueuse de Maitresse qui s’impatiente à t’attendre, & avec la quelle tu brules d’aller dissiper promtement le bien que mon Pere vient de me donner. C’est en effet le train ordinaire de tes semblables. Mais ne te flattes pas que je te laisse faire, ni que je perde ma dot de vue. Tu veux partir ; Tu en ès le Maitre ; Mais sache que tu ne partiras point sans moi. Je suis bien aise de connoitre, & de voir un peu de mes propres yeux tes allures. ◀Dialog
Quoique l’Officier fût charmé de voir le succès qu’avoit eu son stratagême, pour l’affermir encore plus dans sa résolution, il feignit de s’y opposer, & il allégua pour cela des raisons qui ne firent qu’irriter encore d’avantage sa jalousie & sa curiosité. Sa ruse lui réussit parfaitement, & il continua toujours de protester qu’il ne consentiroit point à son départ. Il fit plus ; car l’ayant quittée assez brusquement, il alla faire seller son Cheval, sur le quel il monta, résolu de par-[94]tir sur le champ. Comme il vint prendre congé de son Beau-pere, avec le quel cette Scène étoit concertée, la Demoiselle, voyant que c’étoit tout de bon, ne voulut pas en avoir le démenti. Dans cette vue, au moment que son Mari étoit occupé à faire ses adieux au bon homme, elle saute, & se met en croupe sur son Cheval, prend de méme congé de lui, & veut absolument partir de compagnie avec son Epoux. Celui-ci feint encore de s’y opposer. Le Pere, qui desiroit bien sincérement d’être débarrassé de sa fille, prie instamment son gendre de consentir qu’elle l’accompagne, sauf à la lui renvoyer, en cas qu’il n’en soit pas content. Enfin ils partent ensemble ; & le Pere leur donne mille Bénédictions. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3
Jusqu’ici, Monsieur, vous n’avez encore vu, dans cette Histoire, que bien des méchancetez, des caprices, des bizareries, & des brutalitez, dont une mauvaise femme est capable. Sans doute que vous brulez d’apprendre de quelle maniere son Mari s’y prit pour en faire, je ne dis pas un sujet passable & ordinaire, mais un modelle d’obeissance, de douceur, de complaisance, de docilité, une femme, en un mot, qui, huit jours après qu’elle eut quitté la maison paternelle, l’emportoit de beaucoup sur sa sœur cadette (dont vous vous avez vu ci-dessus le portrait) par toutes les Vertus qui font une femme aussi parfaite qu’on en puisse jamais trouver. C’est ce qui me reste à vous raconter, & qui n’est pas la partie la moins instructive de cette histoire.
Ebene 3► Allgemeine Erzählung► Le premier jour du voyage, l’Officier eut toutes les complaisances imaginables pour sa femme, qui continuoit de lui faire éprouver ses caprices & sa mauvaise humeur. Il en auroit été, vraisemblablement, de même le long du reste [95] de la route ; Mais le tems choisi pour la corriger, & les moyens qu’il avoit projetté d’employer pour cela, se presenterent enfin ; & il les mit en usage de la maniere suivante.
J’ai oublié de vous dire, Monsieur, qu’en allant épouser sa femme, l’Officier avoit amené avec lui un magnifique Levrier qu’il aimoit éperdument, & qui ne lui étoit pas moins attaché. Cet Animal n’avoit pas son pareil pour la Chasse. Il y étoit si bien dressé, que quelques sommes d’argent qu’on en eut offert à son Maitre, celui-ci n’avoit jamais voulu le ceder, pas même à des premiers Seigneurs de la Cour. Ce Chien, selon le naturel de ceux de cette espece, étoit extrêmement caressant. Par-là, & par ses autres bonnes qualitez, il s’étoit fait aimer de sa nouvelle Maitresse pendant le sejour qu’il avoit fait chez elle. Cet Animal se trouvant alors, avec nos Voyageurs, dans une longue & vaste Bruyere où il y avoit beaucoup de gibier, emporté par son naturel, il se mit à courir aprês quelques Lapins qu’il fit lever. L’Officier, qui s’en apperçut, & qui avoit projetté de le faire servir d’exemple & d’instruction à sa femme, le rapella, & lui ordonna de le suivre sans le devancer d’un seul pas. C’est pour la premiere fois, ajouta-t-il en lui adressant la parole ; prends garde à la seconde. Le Chien obeit, & suit pendant quelque tems son Maitre pas à pas ; Mais un Lievre ayant traversé, à quelques pas de lui, le chemin dans le quel ils marchoient, le Levrier, emporté par sa vivacité, se met à le poursuivre. L’Officier le rapelle, & lui donne le même ordre : Et de deux, lui dit-il, Garre la troisieme. Docile à son commandement, l’Animal ne songeoit qu’à son suivre Maitre, quand un Renard vint se jetter entre ses jambes. Le [96] Chien alloit l’étrangler si l’Animal, revenant à lui, & sentant le danger où il se trouvoit, n’eut gagné la campagne ; & le Levrier de courir à toutes jambes après lui . . . Oh ! pour le coup, dit le Maitre, en jurant comme un veritable Officier de Dragons, qu’il étoit, c’en est trop ; & tu seras châtié de ta désobeissance comme tu le mérites. Aussi-tôt il rapelle son Levrier, qui ne revint que lorsqu’il fut las de courir après le Renard que les ruses de cet Animal lui avoient fait manquer. L’Officier, l’ayant alors aperçu à la portée du Pistolet, tire un de ceux qu’il avoit à l’arçon de sa selle, lâche son coup, & tue son Chien, en lui disant : Tiens malheureux ; Voilà pour toi. Aprens par là ce que l’on gagne à me désobeir.
Peu s’en falut que sa femme, effrayée de ce coup imprévu, ne tombat à la renverse. La frayeur & la douleur qu’elle eut de voir expirer ce pauvre Animal qui étoit, peut-être, la seule Créature dans le monde, qu’elle eut jamais aimée, la mirent dans une fort grande colere contre son Mari. Elle s’exhala d’abord en injures ; après quoi elle lui representa la brutalité d’un pareil procédé contre un Animal qui, n’ayant, lui dit-elle, ni Raison, ni Jugement, n’avoit pas pu prévoir les conséquences funestes que pouvoit avoir sa désobeissance. Cela peut être, lui repliqua son Mari ; Mais quand je parle, je prétends être obei ; & la Mort est, chez moi, le châtiment de la désobeissance. Le ton impérieux, absolu, & colere, dont il prononça ce peu de paroles, imposa silence à la Dame, qui n’osa lui repliquer, & se mit à faire de sérieuses réflexions sur ce qui venoit d’arriver. ◀Allgemeine Erzählung ◀Ebene 3 ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2
(La suite dans le No. suivant) ◀Ebene 1
