Zitiervorschlag: Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan) (Hrsg.): "No. 12.", in: La Bigarure, Vol.5\012 (1750), S. 89-96, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4687 [aufgerufen am: ].


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N°. 12.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► bien, Madame, comment vous trouvez-vous de notre Philosophe? En êtes-vous contente ; & s’est-il bien aquitté, pendant mon absence, de la commission dont je l’avois chargé en partant pour la campagne ? A-t-il un peu égayé son humeur naturellement sérieuse ? Vous a-t-t-il fait quelquefois rire ? Il n’y réüssit pas absolument mal lorsqu’il s’y met, & surtout quand il est en la compagnie, ou sur le chapitre des femmes. Le malheur est que la saison de l’été, que nous passons presque toutes hors de la Ville, où il réside continuellement, lui fournit, pendant ce tems, peu de matières propres à l’egayer.

L’accouchement de notre Dauphine, dont l’aproche nous avoit ramenées ici, nous promettoit des réjouissances Magnifiques, des plaisirs & des fêtes de toutes les espèces, & conséquemment des Avantures galantes, qui ne manquent jamais d’arriver dans ces rencontres, & dont le récit vous auroit agréablement amusée. Mais nos Vœux n’ont été exaucez qu’à demi : & la naissance de la jeune Princesse qu’elle [90] a mis au monde, en reculant nos espérances, a suspendu les transports de notre joye qui ne demandoit qu’à éclater. Le Ciel a encore différé pour quelque tems la faveur que nous lui demandions, & que nous nous flattons qu’il voudra bien nous accorder une autre fois. Ainsi soit-il, & au-plûtôt !

C’est ce qu’un de nos Poëtes vient de nous annoncer, en nous grondant, & avec raison, selon moi, du peu de sensibilité que nous avons fait paroitre pour cette premiere grace qui méritoit que nous lui fissions un meilleur accueil. Voici les Vers qu’il a faits sur ces sujet.

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Vers

Sur l’Acouchement de Madame la Dauphine.

D’ou-vient donc qu’en naissant une Auguste Princesse

Répand sur les François une sombre tristesse,
Que le Peuple abbatu, morne, & baissant les yeux
Semble ne point penser à rendre grace aux Dieux ? . . . .
Il attendoit un Prince . . . . Il n’est pas tems encore.
Le Soleil est toujours devancé par l’Aurore.
L’Aurore a son éclat, & nous fait entrevoir
Dans un doux avenir l’objet de notre espoir. ◀Ebene 3

Mais si la Nation, en général, n’a pas fait éclater, en cette rencontre, toute la joye & toute la reconnoissance qu’elle devoit avoir pour ce bienfait, en revanche, le petit peuple de cette Capitale, à qui la moindre goutte du sang de ses Rois est infiniment précieuse, a fait voir, en cette occasion, la bonté de son cœur & la sincérité de son amour. L’une & l’autre ont éclaté par des rejouissances de son goût, qu’il a fai-[91]tes à ce sujet. Petits feux de joye, petits régals où la délicatesse, qui manquoit à la chere, étoit rachetée par l’effusion abondante du Vin Cris d’Allegresse, Vaudevilles & Chansons à la louange de la Princesse accouchée & de sa chere & aimable Pouponne, tout cela s’est fait ici du meilleur cœur du monde. Vous en verrez un petit échantillon dans le Vaudeville que je vous envoye, & qui court tout Paris. Il est dans un goût qui poura d’abord paroitre singulier à bien des gens, mais qui divertira, à coup sûr, toutes les personnes qui connoissent ceux pour qui il a été fait. L’Auteur les y a representez dans tout leur naturel ; Il y a même imité jusqu’à leur langage dont la risible singularité exprime admirablement bien la naïveté & la charmante simplicité de ces bonnes gens.

Les Acteurs de cette petite piéce, qui m’a paru vraiment réjouissante, sont les Charbonniers, les Porteurs d’Eau, les Crocheteurs, ou Portefaix, les Bateliers de la Place de Greve, & les autres petites gens de cette classe. Ces Acteurs, Madame, ne sont pas, à la vérité, aussi relevez que ceux de notre Opera, & leurs discours, de même que leur chant, ne sont ni aussi brillants, ni aussi flateurs pour des oreilles accoutumées au beau ; Mais on trouve dans l’un & dans l’autre un certain sel dont le piquant, quoique un peu grossier, fait beaucoup de plaisir à ceux qui sçavent le goûter, & qui se divertissent de tout ce qui est bon, dans quelque genre qu’il soit. C’est cette derniere raison, Madame, qui m’a déterminée à vous envoyer cette petite piéce que j’ai présumé qui vous feroit plaisir.

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[92] Vaudeville 1

Sur l’Accouchement de Madame la Dauphine ;
Sur l’Air : Recois dans ton galetas *2

1. 3

C’n’est pas des mocqu’- ; deà, Babet ;

V’la la Dauphine accouchée (a)4 .
C’n’est pas un trop bon paquet,
Pas vrai ? qu’alle nous a lâchée.
Mais pourquoi tant fair’ de ha ?
Tredam’ ! Est-ce qu’on est maitre d’çà,
Tredam’ ! Est-ce qu’on est maitre d’çà.

[93] 2. 5

Vois donc ces Messieurs d’la Cour,

Queu cas i font d’une Princesse ! bis
On pouroit bien à son tour
Leux donner la monnoï d’leux piéce . . . .

Eh . . . mais . . . qu’i song’ donc, Babet,
Que l’ pu biau de leux nez en est fait. bis.

3. 6

Quand t’auras ton jupon bleu,

N’iras-tu pat à Versaye ? bis

On dit qu’on y dresse un feu,
Un feu, vrament, qui n’ s’ra pas de paye.
Un chacun en parl’ beaucoup ;

Dam’ ! on dit qu’ça s’ra biau com’ tout. bis.

[94] 4. 7

J’ verrons ç’lui de la Greve en plin,

Ni pu, ni moins qu’ les Duchesses ; bis

J’ irons, s’ jour là, sur un gradin,
Pel’ mel’ au mitan des Princesses ;
Car, vrament, j’ons un Parin
Sus vot’ respect qu’est un Ej’vin. bis.

5. 8

Et pi la fine Colation ;

J’ n’en tâtron pas ? . . . . c’n’est qu’un rêve. bis

Force Orgeat, Vin à foison,
Et d’la mangeail, tant qu’on en creve.

Y aura la d’ tout à sciau,

J’y s’rons comme l’ poisson dans l’ieu. bis. ◀Ebene 3

Voila, Madame, ce que nous avons actuellement de plus plaisant, dans cette Capitale. Ce n’est pas que nos Spectacles n’y aillent toujours leur train ordinaire ; mais les piéces nouvelles qu’on nous y donne sont si froides, pour la plupart, qu’elles glacent les Spectateurs, même dans la Canicule. C’est l’effet qu’a produit, en particulier, celle que nous a présenté un Au-[95]teur, nommé Rousseau *9 , au quel on a donné, à juste titre, le surnom de Petit, pour le distinguer du célebre Poéte de ce nom. Cette piéce, qui a été jouée sur notre Théatre Italien, étoit intitulée l’Etourdi.

En vérité, Madame, je ne puis me lasser d’admirer la sotte vanité de la plûpart de nos petits Auteurs d’aujourd’hui. Il n’y en a presque point qui n’ait assez bonne opinion de soi même pour oser se mesurer, & prétendre même l’emporter sur nos plus excellents Ecrivains du siécle passé ; & il me paroit que le Sieur Rousseau est de ce nombre. En effet il n’est pas possible de croire qu’il soit assez novice au Théatre pour ignorer qui l’inimitable Moliere a fait de l’Etourdi une de ses plus facétieuses Comédies qui l’on joue encore tous les jours avec le succès qu’elle mérite : Or ne faut-il pas être de la derniere présomption, & même extravagant, pour oser retoucher un sujet déjà traité si heureusement par le Prince de nos Comiques. C’est à peu près comme si le Sieur Marmontel, ou quelqu’autre de nos jeunes Poétes Tragiques, s’avisoit de vouloir nous donner un second Cid, un nouveau Cinna, un nouveau Mitbridate, une nouvelle Athalie, & de remanier tous les sujets que nos plus grands Poétes du siécle dernier ont traités avec tant de succès. Que des Icares aussi présomtueux viennent alors fondre, ou bruler, leurs alles audacieuses à la chandelle de nos Théatres, & culbutent de-là dans le fond du Marais qui est au pied du Parnasse au sommet du quel leur sotte vanité les éleve, il n’y a rien en cela que de très naturel. Aussi n’avons-nous été nulle-[96]ment surprises de voir faire cette culbute au Sieur Rousseau dont la piéce a été trouvée détestable, & a été universellement siflée. Non content de la vouloir pas écouter jusqu’à la fin, le Parterre, dont vous connoissez l’indulgence pour le Théatre Italien, a demandé à voir l’Auteur, apparemment pour lui faire publiquement la Mercuriale qu’il méritoit. Mais le Sieur Rousseau, n’étant pas d’humeur de recevoir ce second affront, n’a pas jugé à propos de se montrer. Il s’est contenté de l’humiliation que sa piéce, à la representation de la quelle il devoit d’autant plus s’attendre, que quelques autres Comédies qu’il a déjà données ; & qui n’étoient guére meilleures que celle-ci, avoient éprouvé le même sort.

Quoique de pareilles Catastrophes, que nos Auteurs essuyent fort souvent aujourdhui, dussent arrêter la démangeaison qu’ils se sentent de travailler pour le Théatre, on ne laisse cependant pas de s’y laisser aller encore plus que jamais. Il semble effectivement, que ce soit ici la maladie générale de tous ceux qui se flattent d’avoir quelque esprit. On vient de me raconter, à ce sujet, une Historiette qui fait la matiere d’un Procès Comique dont le récit poura vous amuser. Voici le fait.

Parmi nos soi-disants Beaux Esprits, qui font ici leurs études dans les Caffez, nous avons, entre autres, un certain Gascon, nommé Gardeil, le quel meurt d’envie d’être Auteur Dramatique. Comme l’envie seule ne suffit pas pour cela, qu’on ne l’est pas impunément, & qu’il faut des talents marquez pour réussir, il a été assez prudent pour se défier des siens, & assez sot pour emprunter ceux d’un homme qui, sans être aussi fou que lui, n’est guére mieux partagé du côté des talents Poëtiques. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2 (La Suite dans le N. suivant.) ◀Ebene 1

1Note des éditeurs de l’édition digitale: Dans le texte original, cette chanson est accompagnée des notes que nous n’avons pas pu copier dans cette représentation numérique.

2* Comme cette Chanson est Ortographiée dans le goût dont elle doit être chantée, & que par cette raison bien des personnes, surtout les étrangers, auroient de la peine à en déchifrer & à en comprendre les paroles, on a cru leur faire plaisir en les mettant ici dans leur Ortographe naturelle. Par ce moyen, elles n’auront plus rien qui ne soit très intelligibe pour toutes les personnes qui entendent le François.

31.   Ce ne sont pas des moqueries, dea, Babet. Voilà la Dauphine accouchée.
Ce n’est pas un trop bon Paquet,
N’est il pas vrai ? qu’elle nous a lâchée ;
Mais pourquoi faire tant de ha ?
Tredame ! est-ce qu’on est maitre de cela ?

4(a) On repete ces deux Vers.

51.   Ce ne sont pas des moqueries, dea, Babet. 2.   Vois donc ces Messieurs de la Cour, Quel cas ils font d’une Princesse !
On pourroit bien à son tour
Leur donner la monoye de leur piéce . . . .
Eh ! mais . . . . qu’ils songent donc, Babet,
Que le plus beau de leur nez en est fait.

61.   Ce ne sont pas des moqueries, dea, Babet. 2.   Vois donc ces Messieurs de la Cour, 3.   Quand tu auras ton jupon bleu N’iras-tu pas à Versailles ?
On dit qu’on y dresse un feu,
Un feu, vraiment, qui ne sera pas de paille.
Un chacun en parle beaucoup
Dame ! on dit que cela sera beau comme tout.

71.   Ce ne sont pas des moqueries, dea, Babet. 2.   Vois donc ces Messieurs de la Cour, 3.   Quand tu auras ton jupon bleu 4.   Je verrons celui de la Greve en plein Ni plus, ni moins que les Duchesses
J’irons ce jour-là sur un gradin,
Peste-Meste au milieu des Duchesses ;
Car, vraiment, j’avons un Parain,
Sur votre respect, qui est Echevin.

81.   Ce ne sont pas des moqueries, dea, Babet. 2.   Vois donc ces Messieurs de la Cour, 3.   Quand tu auras ton jupon bleu 4.   Je verrons celui de la Greve en plein 5.   Et puis la fine Colation, Je n’en tâterons pas ; . . . . Ce n’est qu’un rêve.
Force Orgeat, Vin à foison,
Et de la mangeaille, tant qu’on en creve.
Il y aura là de tout à sçeau
J’y serons comme le Poisson dans l’eau.

9(*) Voyez un échantillon de la Poësie de cet Auteur dans le troisième Tome de cet Ouvrage, N. 4. pag. 27.