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        <title>N°. 30.</title>
        <author>Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan)</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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                        Universität Graz</orgName>
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                        Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <date when="2019-01-14">14.01.2019</date>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Gazette galante, historique, litteraire, critique,
                    morale, satirique, serieuse et badine. Tome Quatrieme. La Haye : chez Pierre
                    Gosse junior, Libraire. 1750, 73-80 </bibl>
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                        Bigarure</title>
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          <date>1750</date>
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<div1><head><hi rend="smallcaps">N°. 30.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone> Si</hi> vous n’étiez pas, Madame, à plus de cinquante lieues de nous, &amp; cela depuis près d’un an, je pourois croire, en voyant l’empressement que mon frere a pour vous servir, qu’il seroit devenu amoureux de vous. A peine, effectivement, avons-nous appris ici quelque nouveauté, qu’il me la vole pour vous en faire part aussi-tôt, &amp; me prive par là du plaisir que j’aurois à vous l’écrire moi-même. Il est heureux, sans doute, pour lui, que la Nature ne nous ait pas fait tous les deux du même Sexe, &amp; que l’Amitié ne soit pas sujette aux emportements qui accompagnent si souvent l’Amour ; Sans cela nous courrions risque de nous couper la gorge, pour nous disputer l’honneur de votre bienveillance. Mais</p>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic">La tranquille Amitié bannit la Jalousie.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">L’Amour, le seul Amour, aveugle en sa folie, </hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Tirannisant le cœur qu’il a cru s’engager,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Craint par d’autres objets de le voir partager.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">L’Ami, pour son Ami, sҫait s’oublier lui-même ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ravi qu’un autre encor aime l’objet qu’il aime,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">D’une rivale ardeur, loin de s’inquietter,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Lui-même par ses soins il cherche à l’augmenter,</hi></l>
</lg><p>Bien loin donc, Madame, de voir d’un œil jaloux l’empressement qu’a mon frere à vous servir, je serai char-<pb n="74"></pb>mée, au contraire, qu’il redouble ses soins pour tout ce qui peut vous faire plaisir ; mais à condition, que je me réserverai toujours le droit de vous amuser toutes les fois que mes occupations me le permettront, &amp; que je croirai que cela vous sera agréable. C’est uniquement dans cette vue que je le préviens aujourd’hui, &amp; prens la plume, pour vous faire part d’une Avanture Tragique qui vient d’arriver ici, &amp; de quelques autres Nouveautez. Voici la premiere.</p>
<p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="AE" xml:id="FR.4"></milestone> Un</hi> Bourgeois de cette Ville, venoit ordinairement, &amp; régulierement, passer son tems chez un de ses Amis dont la femme étoit jolie, sans avoir un air ni galant ni coquet. On ne soupҫonne point d’ordinaire ces sortes de personnes ; Mais souvent les passions les plus violentes &amp; les plus folles se cachent sous ces dehors trompeurs. Par malheur pour celle-ci, son Mari se mit dans la tête que ce n’étoit point à lui que s’adressoient les fréquentes visites de son Ami, &amp; prétendit que les charmes de sa femme y avoient plus de part que le desir d’entretenir son Amitié. L’assiduité, quelques tête-à-têtes, ménagez toujours en son absence, &amp; qui ne lui paroissoient rien moins que naturels, lui persuaderent qu’il ne s’étoit pas trompé. </p>
<p><hi rend="smallcaps">La</hi> jalousie a des yeux qui voyent quelque fois ce qui n’existe pas. L’Epoux de la jeune Brunette n’avoit rien vu ; mais il avoit cru tout voir. Plein de cette idée, &amp; résolu de faire cesser ce commerce, un peu trop familier pour lui, il vint trouver son Ami auquel il tint ce discours. « Quoique je vous croye trop homme d’honneur pour me défier de vous, &amp; que la vertu de ma femme me paroisse hors d’atteinte, je ne vois pas cependant d’un œil indifférent &amp; tranquille vos assiduitez auprès d’elle. Je ne vous soupҫonne ni l’un ni l’autre d’aucun égarement ; mais l’amour que j’ai pour ma femme me fait désirer que personne ne partage avec moi sa confiance. Je veux même croire que jusqu’à present mes affaires n’ont point été le sujet de vos entretiens. Elles pouroient le devenir par la suite, &amp; je serois fâché que vous en dussiez <pb n="75"></pb> la connoissance à d’autre qu’à moi. Ainsi, mon très cher, ou cessez de voir ma femme, ou cessez d’être mon Ami. On ne sҫauroit me choquer impunément, &amp; j’espere que, si mon Amitié vous est chere, vous ferez cas &amp; profiterez de l’Avertissement que je vous donne ici ».</p>
<p><hi rend="smallcaps">L’Ami</hi> feignit d’être fort surpris de cette déclaration. Elle devoit l’étonner ; mais un autre l’eut été bien davantage. Sa résolution fut bientôt prise. Il témoigna au Mari que, puisque ses visites lui portoient ombrage, il ne lui en rendroit plus aucune à l’avenir, non plus qu’à sa femme. Sur cette promesse, les deux Amis, contents en apparence l’un de l’autre, burent ensemble, &amp; se firent mille amitiez. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Cependant</hi> le Mari,étant de retour chez lui, voulut éprouver sa femme. Dans cette vue il lui dit qu’il venoit de se brouiller avec son ami, contre lequel il se répandit en invectives. La femme, qui ne se defioit point du piége qu’il lui tendoit, &amp; qui ne croyoit pas qu’elle fut la cause de cette rupture, offrit d’abord sa médiation pour les racommoder, &amp; exalta beaucoup les bonnes qualitez de son Ami. Ce n’est pas le moyen de faire la cour à un Mari jaloux que de lui tenir un pareil langage. Loin que ce zele indiscret fit revenir celui-ci, &amp; le guérit de ses soupҫons, il ne fit que les augmenter encore. Cependant la femme, voulant s’éclaircir de tout ceci, en écrivit à son Ami, qui lui fit une réponse, dans laquelle il lui détailloit fort au long tout ce qui s’étoit passé entre eux, la situation presente de leurs affaires, &amp; les risques qu’ils couroient l’un &amp; l’autre. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Quoique</hi> il se passat quelque temps, après cette premiere scène, sans que le Mari s’apperҫut de rien, il n’en étoit pas pour cela plus tranquille. Il regardoit les caresses &amp; la bonne mine que lui faisoit sa femme comme autant de témoignages secrets de sa haine, &amp; de marques de son affectation.</p>
<lg><l rend="G1"><pb n="76"></pb> <hi rend="italic">Maris, Amants jaloux, de votre phrénésie </hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Voilà le détestable effet.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Les soupҫons défiants de votre Jalousie</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Convertissent en fiel de la douceur infinie</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Des caresses sans nombre, &amp; de ce que vous fait</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Une tendre Maitresse, une Epouse chérie.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ce Monstre, sur vos sens &amp; sur votre raison</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Répandant son mortel poison,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Change votre amour en furie,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et dans un objet plein d’attraits,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Pour qui votre ame fut mille fois attendrie,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Vous fait voir bien souvent ce qui n’y fut jamais</hi>.</l>
</lg><p><hi rend="smallcaps">Dans</hi> cette perplexité, notre Jaloux eut recours aux Espions, pour faire observer tous les pas &amp; toutes les démarches de sa femme. Ces sortes de gens, pour faire parade de leur vigilance &amp; de leur zele, ou plutôt pour être plus grassement payez, feignent souvent d’avoir vu en effet ce qu’ils n’ont qu’inventé ; &amp; il est rare que leurs imaginations ne soient pas adoptées pour des réalitez par des personnes que leur propre imagination a déjà plus d’àmoitié &lt;sic&gt; persuadées. D’ordinaire ils n’assurent d’abord rien d’absolument criminel, mais ils répandent si habilement des soupҫons, &amp; sҫavent si bien confirmer ceux qu’ont déjà les sots qui les mettent en œuvre, qu’il n’est presque pas possible à ceux-ci de ne se pas rendre à leurs discours. </p>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic">Maris soupҫonneux &amp; jaloux,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Lorsque vous agissez d’une telle manière</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Avecque &lt;sic&gt; vos moitiez, dites, qu’y gagnez-vous ? . . .</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Vous vous attirez, d’ordinaire,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Le prétendu malheur dont la peur vous rend foux,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et ces beaux procédez leur font faire des coups </hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Qu’elles n’auroient jamais pensé, sans vous, à faire,</hi></l>
</lg><p>Ce n’est pas, en effet, connoitre notre Sexe, que de s’imaginer qu’on le guérira de ses foiblesses, lorsqu’il <pb n="77"></pb> en a, en s’y prenant de cette maniere. C’est, au contraire, le veritable moyen de le faire succomber, &amp; même de le faire penser à des choses auxquelles, fort souvent, il ne penseroit pas. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Quoiqu’il</hi> en soit de cette réflexion, le pauvre Jaloux voulut enfin triompher, si l’on peut donner le nom de triomphe à ces fâcheuses découvertes. Pour cet effet il feignit un voyage, aposta bien ses espions, &amp; jura de tirer une éclatante vengeance des infidélitez qu’on lui avoit dit que lui faisoit sa femme. Il étoit bien vrai qu’elle aimoit son Ami ; mais elle avoit conduit si adroitement cette intrigue, qu’on ne pouvoit avoir aucune preuve convaincante qu’elle eut avec lui un commerce criminel.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Tant</hi> qu’on est sur la défiance, on se tient toujours sur ses gardes ; mais le malheur est qu’en amours on se néglige, on s’abandonne un peu trop lorsqu’on se croit en sureté. Ce fut la faute que commirent ces deux Amants. Croyant le Mari bien loin, l’Ami se rendit le soir chez sa Belle avec laquelle il comptoit passer une nuit des plus délicieuses. Les Espions, que le Jaloux avoit appostés, firent pour cette fois leur devoir, &amp; lui accuserent la vérité. Instruit par eux du rendez-vous qui alloit vérifier tous ses soupҫons &amp; justifier toutes ses craintes, il revient chez lui, heurte avec fureur à la porte de l’allée de sa maison. La Servante s’eveille &amp; se leve, met la tête à la fenêtre d’où elle apperҫoit son Maitre dans la rue, qui revenoit de son prétendu voyage, &amp; qui redoubloit ses coups pour qu’on lui ouvrit promptement. Elle court aussi-tôt à la chambre de sa Maitresse : <hi rend="italic">Mon Dieu, Madame</hi>, s’écriat-elle en entrant, <hi rend="italic">nous sommes perdues ! Voilà Monsieur de retour ! . . . . Arrêtez</hi>, lui répondit le Galant, <hi rend="italic">ne faites point de bruit ni l’une ni l’autre &amp; que l’on éteigne les bougies</hi>. A ces mots il saute du lit, s’habille à la hâte, prend un couteau de chasse qu’il avoit apporté avec lui, &amp; descend lui-même avec la Servante pour ouvrir la porte au Jaloux, &amp; se poste derriere, le fer nud, tout prêt à immoler son ennemi s’il a le malheur <pb n="78"></pb> d’en être attaqué. On ouvre. Pendant que la crainte fait palpiter le cœur de notre amoureux Héros, le Jaloux, transporté de fureur &amp; de rage, n’a presque pas le tems d’attendre que la porte soit ouverte. Il se précipite dans l’allée, monte les degrez quatre à quatre, &amp; parvient à son appartement de la porte duquel il s’assure en appelant sa Servante. Elle vient. Il allume la bougie, &amp; courant vers le lit où il croit trouver le Galant, il vomit contre sa femme toutes les invectives que sa fureur jalouse peut lui suggérer. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Pendant</hi> qu’il exhaloit ainsi sa bile, en cherchant toujours le Galant qu’il est fort étonné de ne point trouver, celui-ci rioit, dans la rue, du tapage qu’il entendoit faire à ce Jaloux, &amp; remercioit le Ciel de l’avoir tiré aussi heureusement du danger qu’il venoit de courir. Enfin, après bien des perquisitions inutiles, honteux &amp; confus des infamies dont il vient d’accabler sa femme, ce pauvre Mari ne sҫait comment s’excuser auprès d’elle. Il maudit les Espions qui l’avoient, disoit-il, ainsi trompé, &amp; l’avoient exicté, par leurs faux raports, à faire cet esclandre, &amp; reprend enfin auprès de sa femme, la place qu’y occupoit son Galant un demi quart d’heure auparavant. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Le</hi> lendemain il se plaignit amérement à ceux qu’il avoit appostez, du rapport infidelle qu’ils lui avoient fait. Ceux-ci lui répondirent que ce n’étoit pas leur faute si le gibier, qu’il cherchoit, lui étoit échapé au moment qu’il alloit s’en saisir ; mais qu’il étoit, bien surement, dans la maison lorsqu’il y étoit entré. Sur ce nouveau raport, le Mari sonde adroitement sa Servante qui defend d’abord vigoureusement l’honneur de sa Maitresse ; mais, comme il y revient à diverses reprises, elle tergiverse &amp; se coupe dans ses réponses. Il n’en fallut pas davantage au Jaloux pour former un nouveau projet de vengeance. Pour cet effet il invite son Ami à venir diner chez lui. Celui-ci refuse, &amp; lui propose de faire cette partie chez lui-même. Le Mari accepte le repas où tout se passa tranquillement jusqu’au dessert. On y parla de mille choses indifférentes ; mais lorsque <pb n="79"></pb> le Domestique se fut retiré, selon la coutume, la conversation tourna insensiblement sur le chapitre des femmes &amp; enfin sur l’article dont il étoit question. La dispute ne fut pas long-tems sans s’échaufer. Au moment qu’on y pensoit le moins, le Jaloux tombe sur son Ami qu’il blesse de plusieurs coups de couteau. Les cris du blessé font accourir à son secours ; mais l’asassin avoit déja pris la fuite. Heureusement pour l’un &amp; pour l’autre que les blessures ne sont pas mortelles. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Voilà</hi>, Madame, une de ces scènes Tragiques qui ne sont pas fort ordinaires dans notre <hi rend="italic">bonne</hi> Ville où les Maris passent, avec raison, pour les hommes du monde les plus pacifiques, les plus bénins, les plus complaisants, &amp; les plus indulgents envers leurs femmes. Mais si elles sont aussi rares dans ce païs, qu’elles sont communes en <hi rend="italic">Italie</hi>, en <hi rend="italic">Espagne</hi>, en <hi rend="italic">Portugal</hi>, &amp; ailleurs, elles n’en doivent être que plus instructives, &amp; nous apprendre combien nous devons nous garder d’une passion qui nous expose à des retours si funestes. </p>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic">Sitôt qu’on s’abandonne à ses trompeurs appas,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Si l’on veut éprouver l’effet de ses promesses,<lb></lb>Si l’on se fie à ses caresses,<lb></lb>Quels maux affreux l’Amour ne nous cause-t-il pas !<lb></lb>Son empire est si tirannique,<lb></lb>Que lorsqu’on lui resiste, on lui résiste en vain,<lb></lb>Et dans sa violence il est plus inhumain,<lb></lb>Que tous les Monstres de l’Afrique.<lb></lb>Il fournit mille traits à la rigueur du Sort,<lb></lb>Il en fournit à la colere ;<lb></lb>Il abuse du nom qu’il porte pour nous plaire<lb></lb>Et l’on doit craindre moins &amp; l’Enfer &amp; la Mort.</hi></l>
</lg><p><hi rend="smallcaps">Autre</hi> effet Tragique de l’Amour, mais effet le plus bisarre, je crois, que vous ayez jamais entendu raconter. Aussi nous vient-il d’un païs dont les habitants passent pour le peuple de l’Europe le plus singulier dans ses manières &amp; dans sa façon de penser &amp; d’agir. Le <pb n="80"></pb> voici tel qu’une Dame <hi rend="italic">Angloise</hi> vient de me l’écrire de <hi rend="italic">Londres</hi>.</p>
<p><milestone unit="E3" xml:id="FR.5"></milestone> « Vous sҫavez, Madame, que lorsqu’on nous donne, à nous autres <hi rend="italic">Angloises</hi>, quelque passion amoureuse, on nous la fait toujours signaler par quelque trait des plus extraordinaires. En voici un qui, à ce que je crois, n’a jamais eu son pareil chez vous. </p>
<p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="AE" xml:id="FR.6"></milestone> Dans</hi> un Vilage, situé sur le bord de la <hi rend="italic">Tamise</hi>, à quelques milles de cette Capitale, est un Aubergiste, Cabaretier, ou Tavernier (trois termes qui sont Synonymes ici) lequel avoit une fille, la plus belle peut-être qui fut dans tous les trois Royaumes de la <hi rend="italic">Grande Bretagne</hi>. Cette fille, qui étoit agée d’environ 19 ou 20 ans, par les charmes ravissants de sa beauté attiroit une si grande affluence de monde dans l’Auberge de son Pere qu’elle lui a fait faire, en assez peu de temps, une fortune considerable. On y venoit effectivement en foule, non seulement de <hi rend="italic">Londres</hi>, mais de quantité d’autres Villes bien plus éloignées, moins encore pour s’y réjouir &amp; y faire bonne chere, que pour y voir &amp; admirer la charmante &amp; l’incomparable <hi rend="italic">Nanny</hi>. C’étoit le nom de cette aimable fille.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Dans</hi> une si grande multitude de Curieux, il n’étoit pas possible que tous ceux qui venoient pour la voir la regardassent impunément. La voir, en effet, &amp; l’aimer, étoit presque une même chose. Aussi jamais fille ne se vit peut-être un si grand nombre d’adorateurs. Gens de tout rang, de tout état, de toute condition, chacun s’empressoit à lui faire la cour ; desorte qu’elle ne sҫavoit bien souvent auquel entendre. Importunée par un si grand nombre de soupirants, elle résolut enfin de s’en debarrasser. Mais je suis bien sûre, Madame, que vous ne devinerez jamais à quel expédient elle a eu recours pour cela. Il faut être <hi rend="italic">Angloise</hi> pour en imaginer de semblables. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone></p>
<p>(<hi rend="italic">La Suite dans le No. suivant</hi>) <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1"> N°. 30. <seg synch="#FR.2" type="E2">
                  <seg synch="#FR.3" type="LB"> Si vous n’étiez pas, Madame, à
                                        plus de cinquante lieues de nous, &amp; cela depuis près
                                        d’un an, je pourois croire, en voyant l’empressement que mon
                                        frere a pour vous servir, qu’il seroit devenu amoureux de
                                        vous. A peine, effectivement, avons-nous appris ici quelque
                                        nouveauté, qu’il me la vole pour vous en faire part
                                        aussi-tôt, &amp; me prive par là du plaisir que j’aurois à
                                        vous l’écrire moi-même. Il est heureux, sans doute, pour
                                        lui, que la Nature ne nous ait pas fait tous les deux du
                                        même Sexe, &amp; que l’Amitié ne soit pas sujette aux                            
            emportements qui accompagnent si souvent l’Amour ; Sans cela
                                        nous courrions risque de nous couper la gorge, pour nous
                                        disputer l’honneur de votre bienveillance. Mais La
                                        tranquille Amitié bannit la Jalousie. L’Amour, le seul
                                        Amour, aveugle en sa folie, Tirannisant le cœur qu’il a cru
                                        s’engager, Craint par d’autres objets de le voir partager.
                                        L’Ami, pour son Ami, sҫait s’oublier lui-même ; Ravi qu’un
                                        autre encor aime l’objet qu’il aime, D’une rivale ardeur,
                                        loin de s’inquietter, Lui-même par ses soins il cherche à
                                        l’augmenter, Bien loin donc, Madame, de voir d’un œil jaloux
                                        l’empressement qu’a mon frere à vous servir, je serai
                                            char-<pb n="74"></pb>mée, au contraire, qu’il redouble ses
                                        soins pour tout ce qui peut vous faire plaisir ; mais à
                                        condition, que je me réserverai toujours le droit de vous
                                        amuser toutes les fois que mes occupations me le
                                        permettront, &amp; que je croirai que cela vous sera
                                        agréable. C’est uniquement dans cette vue que je le préviens
                                        aujourd’hui, &amp; prens la plume, pour vous faire part
                                        d’une Avanture Tragique qui vient d’arriver ici, &amp; de
                                        quelques autres Nouveautez. Voici la premiere. <seg synch="#FR.4" type="AE"> Un Bourgeois de cette Ville,
                                            venoit ordinairement, &amp; régulierement, passer son
                                            tems chez un de ses Amis dont la femme étoit jolie, sans
                                            avoir un air ni galant ni coquet. On ne soupҫonne point
                                            d’ordinaire ces sortes de personnes ; Mais souvent les
                                            passions les plus violentes &amp; les plus folles se
                                            cachent sous ces dehors trompeurs. Par malheur pour
                                            celle-ci, son Mari se mit dans la tête que ce n’étoit
                                            point à lui que s’adressoient les fréquentes visites de
                                            son Ami, &amp; prétendit que les charmes de sa femme y
                                            avoient plus de part que le desir d’entretenir son
                                            Amitié. L’assiduité, quelques tête-à-têtes, ménagez                  
                          toujours en son absence, &amp; qui ne lui paroissoient
                                            rien moins que naturels, lui persuaderent qu’il ne
                                            s’étoit pas trompé. La jalousie a des yeux qui voyent
                                            quelque fois ce qui n’existe pas. L’Epoux de la jeune
                                            Brunette n’avoit rien vu ; mais il avoit cru tout voir.
                                            Plein de cette idée, &amp; résolu de faire cesser ce
                                            commerce, un peu trop familier pour lui, il vint trouver
                                            son Ami auquel il tint ce discours. « Quoique je vous
                                            croye trop homme d’honneur pour me défier de vous, &amp;
                                            que la vertu de ma femme me paroisse hors d’atteinte, je
                                            ne vois pas cependant d’un œil indifférent &amp;
                                            tranquille vos assiduitez auprès d’elle. Je ne vous
                                            soupҫonne ni l’un ni l’autre d’aucun égarement ; mais
                                            l’amour que j’ai pour ma femme me fait désirer que
                                            personne ne partage avec moi sa confiance. Je veux même
                                            croire que jusqu’à present mes affaires n’ont point été
                                            le sujet de vos entretiens. Elles pouroient le devenir
                                            par la suite, &amp; je serois fâché que vous en dussiez
                                                <pb n="75"></pb> la connoissance à d’autre qu’à moi.
                                            Ainsi, mon très cher, ou cessez de voir ma femme, ou
                                            cessez d’être mon Ami. On ne sҫauroit me choquer
                                            impunément, &amp; j’espere que, si mon Amitié vous est
                                            chere, vous ferez cas &amp; profiterez de
                                            l’Avertissement que je vous donne ici ». L’Ami feignit
                                            d’être fort surpris de cette déclaration. Elle devoit
                                            l’étonner ; mais un autre l’eut été bien davantage. Sa
                                            résolution fut bientôt prise. Il témoigna au Mari que,
                                            puisque ses visites lui portoient ombrage, il ne lui en
                                            rendroit plus aucune à l’avenir, non plus qu’à sa femme.
                                            Sur cette promesse, les deux Amis, contents en apparence
                                            l’un de l’autre, burent ensemble, &amp; se firent mille
                                            amitiez. Cependant le Mari,étant de retour chez lui,
                                            voulut éprouver sa femme. Dans cette vue il lui dit
                                            qu’il venoit de se brouiller avec son ami, contre lequel
                                            il se répandit en invectives. La femme, qui ne se
                                            defioit point du piége qu’il lui tendoit, &amp; qui ne
                                            croyoit pas qu’elle fut la cause de cette rupture,
                                            offrit d’abord sa médiation pour les racommoder, &amp;
                                            exalta beaucoup les bonnes qualitez de son Ami. Ce n’est
                                            pas le moyen de faire la cour à un Mari jaloux que de
                                            lui tenir un pareil langage. Loin que ce zele indiscret
                                            fit revenir celui-ci, &amp; le guérit de ses soupҫons,
                                            il ne fit que les augmenter encore. Cependant la femme,
                                            voulant s’éclaircir de tout ceci, en écrivit à son Ami,
                                            qui lui fit une réponse, dans laquelle il lui détailloit
                                            fort au long tout ce qui s’étoit passé entre eux, la                        
                    situation presente de leurs affaires, &amp; les risques
                                            qu’ils couroient l’un &amp; l’autre. Quoique il se
                                            passat quelque temps, après cette premiere scène, sans
                                            que le Mari s’apperҫut de rien, il n’en étoit pas pour
                                            cela plus tranquille. Il regardoit les caresses &amp; la
                                            bonne mine que lui faisoit sa femme comme autant de                                       
     témoignages secrets de sa haine, &amp; de marques de son
                                            affectation. <pb n="76"></pb> Maris, Amants jaloux, de votre
                                            phrénésie Voilà le détestable effet. Les soupҫons
                                            défiants de votre Jalousie Convertissent en fiel de la
                                            douceur infinie Des caresses sans nombre, &amp; de ce
                                            que vous fait Une tendre Maitresse, une Epouse chérie.
                                            Ce Monstre, sur vos sens &amp; sur votre raison
                                            Répandant son mortel poison, Change votre amour en
                                            furie, Et dans un objet plein d’attraits, Pour qui votre
                                            ame fut mille fois attendrie, Vous fait voir bien
                                            souvent ce qui n’y fut jamais. Dans cette perplexité,
                                            notre Jaloux eut recours aux Espions, pour faire
                                            observer tous les pas &amp; toutes les démarches de sa
                                            femme. Ces sortes de gens, pour faire parade de leur
                                            vigilance &amp; de leur zele, ou plutôt pour être plus
                                            grassement payez, feignent souvent d’avoir vu en effet
                                            ce qu’ils n’ont qu’inventé ; &amp; il est rare que leurs
                                            imaginations ne soient pas adoptées pour des réalitez
                                            par des personnes que leur propre imagination a déjà
                                            plus d’àmoitié &lt;sic&gt; persuadées. D’ordinaire ils
                                            n’assurent d’abord rien d’absolument criminel, mais ils
                                            répandent si habilement des soupҫons, &amp; sҫavent si
                                            bien confirmer ceux qu’ont déjà les sots qui les mettent
                                            en œuvre, qu’il n’est presque pas possible à ceux-ci de
                                            ne se pas rendre à leurs discours. Maris soupҫonneux
                                            &amp; jaloux, Lorsque vous agissez d’une telle manière
                                            Avecque &lt;sic&gt; vos moitiez, dites, qu’y
                                            gagnez-vous ? . . . Vous vous attirez, d’ordinaire, Le
                                            prétendu malheur dont la peur vous rend foux, Et ces
                                            beaux procédez leur font faire des coups Qu’elles
                                            n’auroient jamais pensé, sans vous, à faire, Ce n’est                              
              pas, en effet, connoitre notre Sexe, que de s’imaginer
                                            qu’on le guérira de ses foiblesses, lorsqu’il <pb n="77"></pb> en a, en s’y prenant de cette maniere. C’est, au
                                            contraire, le veritable moyen de le faire succomber,
                                            &amp; même de le faire penser à des choses auxquelles,        
                                    fort souvent, il ne penseroit pas. Quoiqu’il en soit de
                                            cette réflexion, le pauvre Jaloux voulut enfin
                                            triompher, si l’on peut donner le nom de triomphe à ces
                                            fâcheuses découvertes. Pour cet effet il feignit un
                                            voyage, aposta bien ses espions, &amp; jura de tirer une
                                            éclatante vengeance des infidélitez qu’on lui avoit dit
                                            que lui faisoit sa femme. Il étoit bien vrai qu’elle
                                            aimoit son Ami ; mais elle avoit conduit si adroitement
                                            cette intrigue, qu’on ne pouvoit avoir aucune preuve
                                            convaincante qu’elle eut avec lui un commerce criminel.
                                            Tant qu’on est sur la défiance, on se tient toujours sur
                                            ses gardes ; mais le malheur est qu’en amours on se
                                            néglige, on s’abandonne un peu trop lorsqu’on se croit
                                            en sureté. Ce fut la faute que commirent ces deux
                                            Amants. Croyant le Mari bien loin, l’Ami se rendit le
                                            soir chez sa Belle avec laquelle il comptoit passer une
                                            nuit des plus délicieuses. Les Espions, que le Jaloux
                                            avoit appostés, firent pour cette fois leur devoir,
                                            &amp; lui accuserent la vérité. Instruit par eux du
                                            rendez-vous qui alloit vérifier tous ses soupҫons &amp;
                                            justifier toutes ses craintes, il revient chez lui,
                                            heurte avec fureur à la porte de l’allée de sa maison.
                                            La Servante s’eveille &amp; se leve, met la tête à la
                                            fenêtre d’où elle apperҫoit son Maitre dans la rue, qui
                                            revenoit de son prétendu voyage, &amp; qui redoubloit
                                            ses coups pour qu’on lui ouvrit promptement. Elle court
                                            aussi-tôt à la chambre de sa Maitresse : Mon Dieu,
                                            Madame, s’écriat-elle en entrant, nous sommes perdues !
                                            Voilà Monsieur de retour ! . . . . Arrêtez, lui répondit
                                            le Galant, ne faites point de bruit ni l’une ni l’autre
                                            &amp; que l’on éteigne les bougies. A ces mots il saute
                                            du lit, s’habille à la hâte, prend un couteau de chasse
                                            qu’il avoit apporté avec lui, &amp; descend lui-même
                                            avec la Servante pour ouvrir la porte au Jaloux, &amp;
                                            se poste derriere, le fer nud, tout prêt à immoler son
                                            ennemi s’il a le malheur <pb n="78"></pb> d’en être attaqué.
                                            On ouvre. Pendant que la crainte fait palpiter le cœur
                                            de notre amoureux Héros, le Jaloux, transporté de fureur
                                            &amp; de rage, n’a presque pas le tems d’attendre que la
                                            porte soit ouverte. Il se précipite dans l’allée, monte
                                            les degrez quatre à quatre, &amp; parvient à son                                           
 appartement de la porte duquel il s’assure en appelant
                                            sa Servante. Elle vient. Il allume la bougie, &amp;
                                            courant vers le lit où il croit trouver le Galant, il
                                            vomit contre sa femme toutes les invectives que sa
                                            fureur jalouse peut lui suggérer. Pendant qu’il exhaloit
                                            ainsi sa bile, en cherchant toujours le Galant qu’il est
                                            fort étonné de ne point trouver, celui-ci rioit, dans la                 
                           rue, du tapage qu’il entendoit faire à ce Jaloux, &amp;
                                            remercioit le Ciel de l’avoir tiré aussi heureusement du
                                            danger qu’il venoit de courir. Enfin, après bien des
                                            perquisitions inutiles, honteux &amp; confus des
                                            infamies dont il vient d’accabler sa femme, ce pauvre
                                            Mari ne sҫait comment s’excuser auprès d’elle. Il maudit
                                            les Espions qui l’avoient, disoit-il, ainsi trompé,
                                            &amp; l’avoient exicté, par leurs faux raports, à faire
                                            cet esclandre, &amp; reprend enfin auprès de sa femme,
                                            la place qu’y occupoit son Galant un demi quart d’heure
                                            auparavant. Le lendemain il se plaignit amérement à ceux
                                            qu’il avoit appostez, du rapport infidelle qu’ils lui
                                            avoient fait. Ceux-ci lui répondirent que ce n’étoit pas
                                            leur faute si le gibier, qu’il cherchoit, lui étoit
                                            échapé au moment qu’il alloit s’en saisir ; mais qu’il
                                            étoit, bien surement, dans la maison lorsqu’il y étoit
                                            entré. Sur ce nouveau raport, le Mari sonde adroitement
                                            sa Servante qui defend d’abord vigoureusement l’honneur
                                            de sa Maitresse ; mais, comme il y revient à diverses
                                            reprises, elle tergiverse &amp; se coupe dans ses
                                            réponses. Il n’en fallut pas davantage au Jaloux pour
                                            former un nouveau projet de vengeance. Pour cet effet il
                                            invite son Ami à venir diner chez lui. Celui-ci refuse,
                                            &amp; lui propose de faire cette partie chez lui-même.
                                            Le Mari accepte le repas où tout se passa tranquillement
                                            jusqu’au dessert. On y parla de mille choses
                                            indifférentes ; mais lorsque <pb n="79"></pb> le Domestique
                                            se fut retiré, selon la coutume, la conversation tourna
                                            insensiblement sur le chapitre des femmes &amp; enfin
                                            sur l’article dont il étoit question. La dispute ne fut                    
                        pas long-tems sans s’échaufer. Au moment qu’on y pensoit
                                            le moins, le Jaloux tombe sur son Ami qu’il blesse de
                                            plusieurs coups de couteau. Les cris du blessé font
                                            accourir à son secours ; mais l’asassin avoit déja pris
                                            la fuite. Heureusement pour l’un &amp; pour l’autre que
                                            les blessures ne sont pas mortelles. </seg> Voilà,
                                        Madame, une de ces scènes Tragiques qui ne sont pas fort
                                        ordinaires dans notre bonne Ville où les Maris passent, avec
                                        raison, pour les hommes du monde les plus pacifiques, les
                                        plus bénins, les plus complaisants, &amp; les plus
                                        indulgents envers leurs femmes. Mais si elles sont aussi
                                        rares dans ce païs, qu’elles sont communes en Italie, en
                                        Espagne, en Portugal, &amp; ailleurs, elles n’en doivent
                                        être que plus instructives, &amp; nous apprendre combien
                                        nous devons nous garder d’une passion qui nous expose à des
                                        retours si funestes. Sitôt qu’on s’abandonne à ses trompeurs
                                        appas, Si l’on veut éprouver l’effet de ses
                                        promesses,<lb></lb>Si l’on se fie à ses caresses,<lb></lb>Quels maux
                                        affreux l’Amour ne nous cause-t-il pas !<lb></lb>Son empire est
                                        si tirannique,<lb></lb>Que lorsqu’on lui resiste, on lui résiste
                                        en vain,<lb></lb>Et dans sa violence il est plus
                                        inhumain,<lb></lb>Que tous les Monstres de l’Afrique.<lb></lb>Il
                                        fournit mille traits à la rigueur du Sort,<lb></lb>Il en fournit
                                        à la colere ;<lb></lb>Il abuse du nom qu’il porte pour nous
                                        plaire<lb></lb>Et l’on doit craindre moins &amp; l’Enfer &amp;
                                        la Mort. Autre effet Tragique de l’Amour, mais effet le plus
                                        bisarre, je crois, que vous ayez jamais entendu raconter.
                                        Aussi nous vient-il d’un païs dont les habitants passent
                                        pour le peuple de l’Europe le plus singulier dans ses
                                        manières &amp; dans sa façon de penser &amp; d’agir. Le <pb n="80"></pb> voici tel qu’une Dame Angloise vient de me
                                        l’écrire de Londres. <seg synch="#FR.5" type="E3"> « Vous
                                            sҫavez, Madame, que lorsqu’on nous donne, à nous autres
                                            Angloises, quelque passion amoureuse, on nous la fait
                                            toujours signaler par quelque trait des plus
                                            extraordinaires. En voici un qui, à ce que je crois, n’a
                                            jamais eu son pareil chez vous. <seg synch="#FR.6" type="AE"> Dans un Vilage, situé sur le bord de la
                                                Tamise, à quelques milles de cette Capitale, est un
                                                Aubergiste, Cabaretier, ou Tavernier (trois termes
                                                qui sont Synonymes ici) lequel avoit une fille, la
                                                plus belle peut-être qui fut dans tous les trois                         
                       Royaumes de la Grande Bretagne. Cette fille, qui
                                                étoit agée d’environ 19 ou 20 ans, par les charmes
                                                ravissants de sa beauté attiroit une si grande
                                                affluence de monde dans l’Auberge de son Pere
                                                qu’elle lui a fait faire, en assez peu de temps, une
                                                fortune considerable. On y venoit effectivement en
                                                foule, non seulement de Londres, mais de quantité
                                                d’autres Villes bien plus éloignées, moins encore
                                                pour s’y réjouir &amp; y faire bonne chere, que pour
                                                y voir &amp; admirer la charmante &amp;
                                                l’incomparable Nanny. C’étoit le nom de cette
                                                aimable fille. Dans une si grande multitude de                                              
  Curieux, il n’étoit pas possible que tous ceux qui
                                                venoient pour la voir la regardassent impunément. La
                                                voir, en effet, &amp; l’aimer, étoit presque une
                                                même chose. Aussi jamais fille ne se vit peut-être
                                                un si grand nombre d’adorateurs. Gens de tout rang,
                                                de tout état, de toute condition, chacun
                                                s’empressoit à lui faire la cour ; desorte qu’elle
                                                ne sҫavoit bien souvent auquel entendre. Importunée
                                                par un si grand nombre de soupirants, elle résolut
                                                enfin de s’en debarrasser. Mais je suis bien sûre,
                                                Madame, que vous ne devinerez jamais à quel
                                                expédient elle a eu recours pour cela. Il faut être
                                                Angloise pour en imaginer de semblables. </seg>
                    </seg>
                  </seg>
                </seg> (La Suite dans le No. suivant) </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
