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        <title>N°. 22.</title>
        <author>Anonyme (Joseph Marie Durey de Morsan)</author>
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      Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Gazette galante, historique, litteraire, critique, morale,
     satirique, serieuse et badine. Tome Quatrieme. La Haye : chez Pierre Gosse junior, Libraire.
     1750, 9-16 </bibl>
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          <title level="j">La Bigarure</title>
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<p rend="EU"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </hi></p>
<div1><head><hi rend="smallcaps">N°. 22.</hi></head>
<div2><head>(Suite de la Relation des troubles de <hi rend="italic">Paris</hi>.)</head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone> Un</hi> Pere, une Mere, quoique attachez par les liens de la Nature à leur Enfans, peuvent les abandonner lorsqu’ils leur ont déplu, ou qu’ils se sont plongez dans le libertinage ; Mais qui sont ceux qui ne les chérissent pas, lors même qu’ils ne font encore que commencer à bégayer leurs noms ? Les peines que ces Enfans leur coutent dans cet âge de foiblesse ne font rien ; les gentillesses qu’ils leur trouvent sont infiniment au dessus. Nos <hi rend="italic">Parisiens</hi>, qui chérissent assez peu les leurs, lorsqu’ils naissent, pour ne se pas donner la peine de les élever, semblent redoubler d’amour, pour eux, lorsqu’ils les reçoivent des mains de leurs Nourices. Il s’y attachent jusqu’à la foiblesse ; ils en font toutes leurs délices. Sans examiner si la Nourice ne leur en a pas imposé, ils en font leurs idôles, &amp; les perdent enfin à force de complaisances. Quand l’amour que la Nature inspire à des Parents pour la deffense &amp; la conservation de leurs Enfans ne seroit pas aussi grand &amp; aussi général qu’il l’est, cette foiblesse qu’ont ici les notres leur suffiroit pour explorer leurs biens, &amp; même leur vie, pour ne s’en pas laisser priver. Les Auteurs des troubles, dont vous avez entendu parler, ne s’étoient donc pas mépris en semant le bruit qu’on vouloit les leur enlever. Ils avoient bien prévu l’effet que fe-<pb n="10"></pb>roient ces faux bruits ; &amp; ils n’ont pas moins bien senti combien les petits Enfans leur étoient plus chers que les grands. Ce n’étoit plus, selon eux, des hommes dont on pouvoit tirer quelque service dans les Colonies, que l’on enlevoit. C’étoit des Enfans, &amp; des Enfans de la plus tendre jeunesse, pour les transporter dans ces païs au climat desquels ils s’accoutumeroient, disoit-on, bien plus aisément, que des personnes déja toutes formées. Le peuple, qui est peuple partout, c’est-à-dire, sot &amp; crédule, mesure ordinairement ce qu’on lui dit beaucoup moins sur le bon sens, que sur la crainte qu’on lui inspire. Il cherche plutôt à éloigner le prétendu malheur dont on le menace, qu’il ne pense à examiner si ce qu’on lui dit a la moindre ombre de vraisemblance. La frayeur qu’on lui a faite est la seule chose qu’il consulte dans ces occasions. </p>
<p>A entendre la populace de notre <hi rend="italic">bonne</hi> Ville, on entrainoit &amp; on enlevoit de toutes parts un nombre prodigieux d’Enfans. Les uns les avoient vu enlever ; les autres l’avoient entendu dire. Ceux-ci disoient que c’étoit pour les transporter en <hi rend="italic">Amérique</hi> ; ceux-là que c’étoit pour les égorger, &amp; faire de leur sang un Bain pour la guérison d’un Prince de la cour qui ne pouvoit, disoit-on, racheter sa vie qu’aux prix du sang de ces innocents. Tout <hi rend="italic">Paris</hi> retentissoit de ces bruits, &amp; d’autres encore plus ridicules. La frayeur s’empare des esprits ; &amp; il n’est point de Pere ni de Mere qui, en les entendant debiter, ne sente la Nature se révolter. </p>
<p>Toute la Ville étoit dans ces agitations, lorsque, le 16 du Mois dernier, on crut voir les Exemts &amp; les Archers faire la recherche des Enfans, pendant que, dans la réalité, ceux-ci n’en vouloient qu’à un Débiteur qu’ils avoient ordre d’arrêter en vertu d’un Decret de prise de corps obtenu par ses Créanciers. Leur manière d’agir, &amp; l’espece d’empressement qu’ils marquoient pour se saisir de leur proye, furent d’autant plus persuasifs, que l’on étoit plus prévenu contre eux. Il ne falloit qu’un mot pour mettre tout en feu ; &amp; ce mot ne fut pas plus-tôt lâché ; qu’on crie, qu’on s’atroupe de tous les côtez, &amp; qu’on tombe sur les perquisiteurs. Autant <pb n="11"></pb> qu’il se trouve de personnes dont le chemin s’adresse dans cette ruë, autant on en juge en qualité d’amis, ou d’ennemis. Ce n’étoit que cette différence, qui pouvoit les sauver, ou les faire assassiner. Tout ce qui tombe sous la main des furieux leur sert d’armes ; On se bat sans sҫavoir contre qui ; enfin, après avoir tué &amp; blessé quelques personnes, le feu de la sédition se ralentit ; Mais ce ne fut que pour se ràlumer le lendemain aux <hi rend="italic">Porcherons</hi>, l’un des Fauxbourgs de cette Ville, où il n’y eut cependant que quelques blessez. Jusqu’au Vendredi suivant, on n’entendit parler que d’enlevements ; mais il n’y eut point d’émeute. Ce jour-là, la fermentation fut plus grande qu’elle ne l’avoit encore été ; &amp; comme si <hi rend="italic">Paris</hi> eut été dans un danger eminent, il sembloit qu’il n’y eut plus de sureté dans cette Ville. Les Peres &amp; les Meres couroient par les rues pour chercher leurs Enfans. Les uns alloient aux Ecoles, &amp; les autres aux Instructions publiques, pour les ramener, bien résolus de tout égorger, &amp; de se faire égorger eux même, plutôt que de soufrir qu’on les leur enlevat. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Quoique</hi> tous les bruits que je viens de vous raporter, Monsieur, fussent destituez de tout fondement, &amp; qu’il eut été bien difficile de trouver une seule personne qui eut le moindre lieu de se plaindre à ce sujet, ils étoient néanmoins si généralement répandus, qu’on auroit fait passer pour stupide, &amp; pour imbécile, quiconque auroit voulu les nier. Ce fut dans cette disposition des Esprits qu’éclata l’émeute du Fauxbourg S. <hi rend="italic">Denis</hi>. Un espion de la Police fut soupҫonné d’avoir voulu attirer des Enfans. Dans ces occasions le seul soupҫon est punissable. La populace le poursuit aussi-tôt. Le prétendu criminel s’échape, &amp; se réfugie chez un Commissaire ; mais c’est en vain qu’il se croit en sureté dans cet asile. On s’obstine de part &amp; d’autre, les uns à démander qu’on le lui livre, &amp; l’autre à le refuser. On en vient aux invectives &amp; des invectives au désordre. On enfonce la porte du Magistrat, on brise ses fenêtres, &amp; la maison est mise au pillage. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Le</hi> bruit de cette émeute, répandu dans toute la Ville, fasoit fermenter les autres esprits. Sur les deux <pb n="12"></pb> heures, il s’en éleva une autre devant le Collège des <hi rend="italic">Quatre Nations</hi>, où tous les Etudiants, qui y étoient alors assemblez, poursuivirent jusques près du <hi rend="italic">Palais</hi> ces prétendus chercheurs d’Enfants. Le peuple s’atroupa, enfonҫa &amp; pilla plusieurs maisons dans lesquelles ces malheureux s’étoient réfugiez. Sur le soir il s’elevaune &lt;sic&gt; pareille sédition dans un quartier du Fauxbourg S. <hi rend="italic">Germain</hi>, apellé <hi rend="italic">La Croix rouge</hi>. Une douzaine de gens de la plus vile populace, animez par tous ces faux bruits, menaҫoient d’en venir aux plus grandes extrémitez. Un jeune homme, piqué de leurs discours, eut l’imprudence de leur répliquer. Aussi-tôt ces furieux se jetterent sur lui. Pour se dérober à leur rage, il se retire chez un Traiteur de sa connoissance. On l’y poursuit, on attaque la maison du traiteur qui venoit de la fermer ; on en enfonce les portes, on brise toutes les ustensiles, on emporte tous les meubles. La Cave est pillée, &amp; le vin répandu ; enfin on s’assomme à coups de buches, &amp; des autres instruments de Cuisines qui tombent sous la main. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Le</hi> lendemain plusieurs autres mutins s’assemblent devant l’Hôtel du Lieutenant de Police. Pendant que ceux-ci vomissoient mille injures, &amp; faisoient mille imprécations, contre ce Magistrat, une autre troupe arrive, trainant le cadavre d’un malheureux qu’ils venoient de déchirer. Non contens de sa mort, ils se disposoient à l’attacher à la porte de son Hôtel, lorsque, pour arrêter la fureur de ces enragez, on fait prendre les armes à tout le Guet à pied &amp; à cheval. Pour mieux contenir encore cette multitude effrénée, on fait entrer, outre cela, dans la Ville, la Garde Royale des <hi rend="italic">Suisses</hi>, &amp; on les distribue dans les quartiers qui étoient menacez d’une semblable révolution. </p>
<p><hi rend="smallcaps">La</hi> vuë de ce Armement inspiroit bien quelque crainte aux séditieux ; mais elle n’étoit point assez forte pour les contenir entierement. Aussi y joignit-on encore les Gardes <hi rend="italic">Franҫoises</hi>. Ce renfort rétablit un peu le calme. Les choses en resterent-là jusqu’au Lundi suivant, que notre Parlement rendit un Arrêt, portant deffense, sur pein de de mort, de s’atrouper dans les rues, &amp; promet <pb n="13"></pb> tant toute forte de satisfactions aux personnes qui porteroient quelques plaintes fondées au sujet des faux bruits qu’on avoit fait courir dans la Ville, &amp; qui y avoient causé cette confusion &amp; ce désordre. On est d’autant plus persuadé maintenant de la fausseté de ces bruits, que, quelque satisfaction que le Parlement ait offert de donner, il ne s’est présenté personne pour redemander aucun Enfant qui lui ait été enlevé. C’est ainsi que le peuple, toujours crédule, toujours sot, &amp; toujours furieux lorsqu’il s’est une fois mis quelque folie dans la tête, se porte sans raison aux plus grands excès, dont il est toujours lui-même la duppe, &amp; quelquefois la victime. Vous seriez-vous jamais attendu, Monsieur, à de semblables choses de la part de nos tant <hi rend="italic">bons</hi>, &amp; tant dociles, <hi rend="italic">Parisiens</hi> dont je vous ai vu mille fois admirer la patience &amp; la . . . . ? Je suis bien persuadé que non, &amp; que le détail de cet événement, vraiment singulier &amp; extraordinaire, vous causera autant de surprise, qu’il poura vous faire de plaisir. <milestone unit="MT" xml:id="FR.4"></milestone> Je passe à des Nouvelles un peu moins sérieuses, &amp; qui pouront récréer vos Dames. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">La</hi> première, est la chute d’une Tragédie nouvelle qui avoit pour titre <hi rend="italic">Caliste</hi>, ou la <hi rend="italic">Belle Penitente</hi>. Comme cette piéce est traduite de l’Anglois de M. <hi rend="italic">Rawe</hi>, &amp; qu’elle se trouve dans le cinquieme Tome du Théatre <hi rend="italic">Anglois</hi> dont on a fait ici, depuis peu, une traduction, je ne vous en donnerai point ici d’extrait. Je vous dirai seulement, que j’y ai remarqué, avec tout le Public, un Adultére grossier, chose que nos Spectateurs <hi rend="italic">Franҫois</hi>, quoique très galants, &amp; fort peu scrupuleux dans la pratique sur cet article, ne peuvent pourtant souffrir sur le Théatre. Des catastrophes multipliées &amp; risibles font tout le fond de ce Poëme. Le vice du sujet n’est ni voilé, ni racheté par le talent de l’Auteur &amp; du Traducteur. Le Dialogue est long, &amp; froid ; la Versification prosaïque &amp; chevillée ; enfin les pensées en sont fausses &amp; burlesques. On attribue ce pitoyable Ouvrage à M. l’Abbé <hi rend="italic">De la Tour</hi>, Auteur de beaucoup de mauvaises Histoires, &amp; d’un petit Roman, qui n’est pourtant pas sans esprit. </p>
<p><pb n="14"></pb> <hi rend="smallcaps">Quand</hi> cette piéce n’auroit produit que les deux petites Scènes que je vais vous raporter, ce seroit toujours une Nouveauté de plus. Comme l’on est ici toujours affamé de celles qui y paroissent, quoiqu’il y en ait aujourdhui fort peu au Théatre qui méritent cet honneur, tout le monde couroit à la première representation de cette Tragedie, comme on auroit fait à la production la plus achevée, de faҫon, que tous les billets furent enlevez en très peu de tems. Un Petit-maitre, des mieux Adonisez, arrive, mais un peu trop tard pour pouvoir entrer &amp; aller étaler, à l’ordinaire, sa risible personne sur le Théatre, ou dans quelque Loge. Quel chagrin, quelle mortification pour sa vanité ! On ne sҫait ni que faire, ni que devenir. On venoit, disoit-on, de quitter la meilleur &amp; la plus brillante compagnie du monde, dans le dessein de voir, des premiers, cette Nouveauté ; point du tout, il faut s’en passer. Toutes ces chagrinantes réflexions l’amenerent au Caffé. Eh, ne falloit il pas que l’on fut, au moins, instruit de son désespoir ? Là il se plaignit hautement du ridicule empressement qu’avoient les <hi rend="italic">Parisiens</hi> pour tout ce qui a quelque air de Nouveauté. </p>
<p><hi rend="smallcaps">Pendant</hi> qu’il exhaloit ainsi son chagrin, un autre Animal, à peu près de la même espece, mais un peu plus fin, &amp; plus rusé, lui offrit, poliment, un billet qu’il avoit, dit-il, retenu pour un de ses amis qui ne venoit pas assez-tôt à son gré. Le Petit-maitre l’accepte, &amp; le paye. Un instant après, celui qui venoit de lui vendre lui vit un fort joli petit meuble, dont-il devint amoureux. C’étoit un Parapluye de foye, dont les branches étoient d’argent, avec de petites charnieres à la <hi rend="italic">Rhinocérot</hi> ; enfin c’étoit un petit meuble des plus jolis &amp; des plus galants, un vrai meuble à la Petit-maitre. <hi rend="italic">Entrez vous bien-tôt à la Comedie, Monsieur</hi>, lui dit celui qui venoit de lui vendre son billet ? <hi rend="italic">Non</hi>, répondit l’Acheteur : <hi rend="italic">Je n’entrerai que lorsque tout le monde y sera . . . . En ce cas</hi>, lui repliqua son rusé confrere, <hi rend="italic">Voudriez vous bien, Monsieur, me faire le plaisir de me prêter votre parapluye, pour aller jusqu’au milieu de la rué</hi> Dauphine ? <hi rend="italic">je vous en aurai mille obligations ; &amp; dans le moment je suis de retour</hi>.</p>
<p><pb n="15"></pb> <hi rend="smallcaps">Quand</hi> on a le cœur bon, &amp; qu’on se trouve obligé aussi sensiblement que le peut être un Petit-maitre qui meurt d’envie de lorgner nos Dames au Spectacle, oseroit-on rien refuser à une personne qui nous procure cette satisfaction ? . . . Non assurément : Aussi notre Petit-maitre prêta-t-il son para pluye &lt;sic&gt; ; mais, par malheur pour lui, son confrere, non seulement ne le raporta point ; mais le prêteur n’en a point eu de Nouvelles depuis. Peut-être est ce un défaut de mémoire de la part de l’emprunteur, à moins qu’on n’aime mieux dire que c’est un oubli volontaire. Que ce soit l’un ou l’autre de ces deux motifs qui l’a fait agir ainsi, il est certain que l’impatience, les emportements, &amp; la figure risible du Petit-maitre dupé ont fait cent fois plus de plaisir à ceux qui ont été témoins de cette Scène, que ne leur en a fait la representation de la nouvelle Piéce qu’ils allerent voir, après avoir bien ri de cette Avanture. </p>
<p><hi rend="smallcaps">La</hi> seconde Catastrophe, qui n’est pas tout à fait si risible, arriva le même jour, &amp; justement à la même heure sur le Théatre même de la Comédie. Un autre sot, en ayant voulu faire sortir un Domestique qui gardoit une place pour son Maitre, &amp; celui-ci n’ayant pas voulu la lui céder, en fut soufletté vigoureusement par trois différentes reprises. Juste Ciel ! quel est l’homme, &amp; surtout le <hi rend="italic">Franҫois</hi>, assez patient pour en souffrit autant ? Monsieur le Laquais, grand, bien fait, courageux, &amp; robuste, ne crut pas devoir laisser cet affront public impuni. Il prend le fat Petit-maitre au collet, &amp; le terrasse sur le Théatre. Le vaincu se reléve tout furieux, &amp; voulant avoir sa revanche il met flamberge au vent. Il étoit prêt à ensanglanter la Scène, &amp; de tout exterminer, lorsqu’il se sent tout à coup saisir, &amp; conduire à la porte par une force majeure. Le Laquai demeura tranquillement sur le Théatre où il fut très aplaudi par tout le parterre, pour le courage qu’il venoit de faire paroitre ; &amp; il ne quitta sa place que pour la céder à son Maitre. Voilà, Monsieur, ce que nous attirent l’étourderie &amp; la brutalité. Il faut avouer qu’il y a dans le monde des gens qui semblent n’y être que pour divertir les autres par leurs sotises. </p>
<p><pb n="16"></pb> <milestone unit="MT" xml:id="FR.5"></milestone> <hi rend="smallcaps">Notre</hi> <hi rend="italic">Parnasse</hi> ne m’a fourni, cette Semaine, que les Vers que je vous envoye. Ils sont de M. <hi rend="italic">Piron</hi> &amp; contiennent un éloge des <hi rend="italic">Essais de Morale &amp; de Littérature, par M. l’Abbé Trublet</hi>, Ouvrage dont je vous ai parlé dans une de me Lettres (a)<hi rend="superscript"><note n="1">(a) Voyez le second Tome de cet Ouvrage, N. 20 <hi rend="italic">pag</hi>. 7.</note></hi>. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p rend="EU"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.6"></milestone> </hi></p>
<div3><head><hi rend="smallcaps">Madrigal.</hi></head>
<lg><l rend="G1"><hi rend="smallcaps">Homage</hi> <hi rend="italic">&amp; Gloire à l’Auteur des Essais</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et de Morale, &amp; de Littérature.<lb></lb>Plus on te lit, plus, cher Abbé, tu plais ; <lb></lb>Tu passeras à la Race future.<lb></lb>Ce n’est ici gracieuse imosture,<lb></lb>Ni faux encens. Ton œil observateur<lb></lb>Perce les plis &amp; les replis du cœur,<lb></lb>Y voit très clair, &amp; sans faute y sҫait lire. <lb></lb>Au fond du nilon lis donc à ton honneur<lb></lb>Plus mille fois que l’esprit n’en peut dire</hi>. <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></l>
</lg><p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="MT" xml:id="FR.7"></milestone> Dans</hi> une de mes précédentes Lettres je vous ai envoyé un Extrait de l’Histoire de <hi rend="italic">Cléopatre</hi>, que tout le monde attribuoit ici à Mr. <hi rend="italic">Jordans</hi> (b)<hi rend="superscript"><note n="2">(b) Voyez le Tome III. N. 19. <hi rend="italic">pag</hi>. 145.</note></hi>. Mais j’aprends aujourdhui qu’elle est de M. <hi rend="italic">Marmontel</hi> qui a jugé à propos de la composer lui-même, pour mettre le Public au fait de l’Histoire de cette Princesse dont il vient de faire l’Héroïne d’une nouvelle Tragedie de sa façon. Cette piéce a déja eu deux representations. Comme je ne l’ai point encore vue, je ne puis vous en parler ; mais ma Sœur, qui est de retour de sa campagne, &amp; qui doit l’aller voir ce soir, s’est chargée d’en rendre compte à votre aimable Cousine qu’elle salue, ainsi que ses gracieuses compagnes. J’en fais autant de mon côté, &amp; suis très parfaitement, &amp;c. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p rend="date"><hi rend="italic">Paris ce</hi> 6 <hi rend="italic">Juin</hi> 1750.</p>
<p rend="EU"> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div3></div2></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
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          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1"> N°. 22. <seg type="U2">(Suite de la Relation des troubles de
         Paris.)</seg>
                <seg synch="#FR.2" type="E2">
                  <seg synch="#FR.3" type="LB"> Un Pere, une Mere, quoique attachez par les liens de la    
      Nature à leur Enfans, peuvent les abandonner lorsqu’ils leur ont déplu, ou qu’ils se sont
          plongez dans le libertinage ; Mais qui sont ceux qui ne les chérissent pas, lors même
          qu’ils ne font encore que commencer à bégayer leurs noms ? Les peines que ces Enfans leur
          coutent dans cet âge de foiblesse ne font rien ; les gentillesses qu’ils leur trouvent
          sont infiniment au dessus. Nos Parisiens, qui chérissent assez peu les leurs, lorsqu’ils
          naissent, pour ne se pas donner la peine de les élever, semblent redoubler d’amour, pour
          eux, lorsqu’ils les reçoivent des mains de leurs Nourices. Il s’y attachent jusqu’à la
          foiblesse ; ils en font toutes leurs délices. Sans examiner si la Nourice ne leur en a pas
          imposé, ils en font leurs idôles, &amp; les perdent enfin à force de complaisances. Quand
          l’amour que la Nature inspire à des Parents pour la deffense &amp; la conservation de
          leurs Enfans ne seroit pas aussi grand &amp; aussi général qu’il l’est, cette foiblesse
          qu’ont ici les notres leur suffiroit pour explorer leurs biens, &amp; même leur vie, pour
          ne s’en pas laisser priver. Les Auteurs des troubles, dont vous avez entendu parler, ne
          s’étoient donc pas mépris en semant le bruit qu’on vouloit les leur enlever. Ils avoient
          bien prévu l’effet que fe-<pb n="10"></pb>roient ces faux bruits ; &amp; ils n’ont pas moins
          bien senti combien les petits Enfans leur étoient plus chers que les grands. Ce n’étoit
          plus, selon eux, des hommes dont on pouvoit tirer quelque service dans les Colonies, que
          l’on enlevoit. C’étoit des Enfans, &amp; des Enfans de la plus tendre jeunesse, pour les
          transporter dans ces païs au climat desquels ils s’accoutumeroient, disoit-on, bien plus
          aisément, que des personnes déja toutes formées. Le peuple, qui est peuple partout,
          c’est-à-dire, sot &amp; crédule, mesure ordinairement ce qu’on lui dit beaucoup moins sur
          le bon sens, que sur la crainte qu’on lui inspire. Il cherche plutôt à éloigner le
          prétendu malheur dont on le menace, qu’il ne pense à examiner si ce qu’on lui dit a la
          moindre ombre de vraisemblance. La frayeur qu’on lui a faite est la seule chose qu’il
          consulte dans ces occasions. A entendre la populace de notre bonne Ville, on entrainoit
          &amp; on enlevoit de toutes parts un nombre prodigieux d’Enfans. Les uns les avoient vu
          enlever ; les autres l’avoient entendu dire. Ceux-ci disoient que c’étoit pour les
          transporter en Amérique ; ceux-là que c’étoit pour les égorger, &amp; faire de leur sang
          un Bain pour la guérison d’un Prince de la cour qui ne pouvoit, disoit-on, racheter sa vie
          qu’aux prix du sang de ces innocents. Tout Paris retentissoit de ces bruits, &amp;
          d’autres encore plus ridicules. La frayeur s’empare des esprits ; &amp; il n’est point de
          Pere ni de Mere qui, en les entendant debiter, ne sente la Nature se révolter. Toute la
          Ville étoit dans ces agitations, lorsque, le 16 du Mois dernier, on crut voir les Exemts
          &amp; les Archers faire la recherche des Enfans, pendant que, dans la réalité, ceux-ci
          n’en vouloient qu’à un Débiteur qu’ils avoient ordre d’arrêter en vertu d’un Decret de
          prise de corps obtenu par ses Créanciers. Leur manière d’agir, &amp; l’espece
          d’empressement qu’ils marquoient pour se saisir de leur proye, furent d’autant plus
          persuasifs, que l’on étoit plus prévenu contre eux. Il ne falloit qu’un mot pour mettre
          tout en feu ; &amp; ce mot ne fut pas plus-tôt lâché ; qu’on crie, qu’on s’atroupe de tous
          les côtez, &amp; qu’on tombe sur les perquisiteurs. Autant <pb n="11"></pb> qu’il se trouve de
          personnes dont le chemin s’adresse dans cette ruë, autant on en juge en qualité d’amis, ou
          d’ennemis. Ce n’étoit que cette différence, qui pouvoit les sauver, ou les faire
          assassiner. Tout ce qui tombe sous la main des furieux leur sert d’armes ; On se bat sans
          sҫavoir contre qui ; enfin, après avoir tué &amp; blessé quelques personnes, le feu de la
          sédition se ralentit ; Mais ce ne fut que pour se ràlumer le lendemain aux Porcherons,
          l’un des Fauxbourgs de cette Ville, où il n’y eut cependant que quelques blessez. Jusqu’au
          Vendredi suivant, on n’entendit parler que d’enlevements ; mais il n’y eut point d’émeute.
          Ce jour-là, la fermentation fut plus grande qu’elle ne l’avoit encore été ; &amp; comme si
          Paris eut été dans un danger eminent, il sembloit qu’il n’y eut plus de sureté dans cette
          Ville. Les Peres &amp; les Meres couroient par les rues pour chercher leurs Enfans. Les
          uns alloient aux Ecoles, &amp; les autres aux Instructions publiques, pour les ramener,
          bien résolus de tout égorger, &amp; de se faire égorger eux même, plutôt que de soufrir
          qu’on les leur enlevat. Quoique tous les bruits que je viens de vous raporter, Monsieur,
          fussent destituez de tout fondement, &amp; qu’il eut été bien difficile de trouver une
          seule personne qui eut le moindre lieu de se plaindre à ce sujet, ils étoient néanmoins si
          généralement répandus, qu’on auroit fait passer pour stupide, &amp; pour imbécile,
          quiconque auroit voulu les nier. Ce fut dans cette disposition des Esprits qu’éclata
          l’émeute du Fauxbourg S. Denis. Un espion de la Police fut soupҫonné d’avoir voulu attirer
          des Enfans. Dans ces occasions le seul soupҫon est punissable. La populace le poursuit
          aussi-tôt. Le prétendu criminel s’échape, &amp; se réfugie chez un Commissaire ; mais
          c’est en vain qu’il se croit en sureté dans cet asile. On s’obstine de part &amp; d’autre,
          les uns à démander qu’on le lui livre, &amp; l’autre à le refuser. On en vient aux
          invectives &amp; des invectives au désordre. On enfonce la porte du Magistrat, on brise
          ses fenêtres, &amp; la maison est mise au pillage. Le bruit de cette émeute, répandu dans
          toute la Ville, fasoit fermenter les autres esprits. Sur les deux <pb n="12"></pb> heures, il
          s’en éleva une autre devant le Collège des Quatre Nations, où tous les Etudiants, qui y
          étoient alors assemblez, poursuivirent jusques près du Palais ces prétendus chercheurs
          d’Enfants. Le peuple s’atroupa, enfonҫa &amp; pilla plusieurs maisons dans lesquelles ces
          malheureux s’étoient réfugiez. Sur le soir il s’elevaune &lt;sic&gt; pareille sédition
          dans un quartier du Fauxbourg S. Germain, apellé La Croix rouge. Une douzaine de gens de
          la plus vile populace, animez par tous ces faux bruits, menaҫoient d’en venir aux plus
          grandes extrémitez. Un jeune homme, piqué de leurs discours, eut l’imprudence de leur
          répliquer. Aussi-tôt ces furieux se jetterent sur lui. Pour se dérober à leur rage, il se
          retire chez un Traiteur de sa connoissance. On l’y poursuit, on attaque la maison du
          traiteur qui venoit de la fermer ; on en enfonce les portes, on brise toutes les
          ustensiles, on emporte tous les meubles. La Cave est pillée, &amp; le vin répandu ; enfin
          on s’assomme à coups de buches, &amp; des autres instruments de Cuisines qui tombent sous
          la main. Le lendemain plusieurs autres mutins s’assemblent devant l’Hôtel du Lieutenant de
          Police. Pendant que ceux-ci vomissoient mille injures, &amp; faisoient mille imprécations,
          contre ce Magistrat, une autre troupe arrive, trainant le cadavre d’un malheureux qu’ils
          venoient de déchirer. Non contens de sa mort, ils se disposoient à l’attacher à la porte
          de son Hôtel, lorsque, pour arrêter la fureur de ces enragez, on fait prendre les armes à
          tout le Guet à pied &amp; à cheval. Pour mieux contenir encore cette multitude effrénée,
          on fait entrer, outre cela, dans la Ville, la Garde Royale des Suisses, &amp; on les
          distribue dans les quartiers qui étoient menacez d’une semblable révolution. La vuë de ce
          Armement inspiroit bien quelque crainte aux séditieux ; mais elle n’étoit point assez
          forte pour les contenir entierement. Aussi y joignit-on encore les Gardes Franҫoises. Ce
          renfort rétablit un peu le calme. Les choses en resterent-là jusqu’au Lundi suivant, que
          notre Parlement rendit un Arrêt, portant deffense, sur pein de de mort, de s’atrouper dans
          les rues, &amp; promet <pb n="13"></pb> tant toute forte de satisfactions aux personnes qui
          porteroient quelques plaintes fondées au sujet des faux bruits qu’on avoit fait courir
          dans la Ville, &amp; qui y avoient causé cette confusion &amp; ce désordre. On est
          d’autant plus persuadé maintenant de la fausseté de ces bruits, que, quelque satisfaction
          que le Parlement ait offert de donner, il ne s’est présenté personne pour redemander aucun
          Enfant qui lui ait été enlevé. C’est ainsi que le peuple, toujours crédule, toujours sot,
          &amp; toujours furieux lorsqu’il s’est une fois mis quelque folie dans la tête, se porte
          sans raison aux plus grands excès, dont il est toujours lui-même la duppe, &amp;
          quelquefois la victime. Vous seriez-vous jamais attendu, Monsieur, à de semblables choses
          de la part de nos tant bons, &amp; tant dociles, Parisiens dont je vous ai vu mille fois
          admirer la patience &amp; la . . . . ? Je suis bien persuadé que non, &amp; que le détail
          de cet événement, vraiment singulier &amp; extraordinaire, vous causera autant de
          surprise, qu’il poura vous faire de plaisir. <seg synch="#FR.4" type="MT"> Je passe à des
           Nouvelles un peu moins sérieuses, &amp; qui pouront récréer vos Dames. </seg> La
          première, est la chute d’une Tragédie nouvelle qui avoit pour titre Caliste, ou la Belle
          Penitente. Comme cette piéce est traduite de l’Anglois de M. Rawe, &amp; qu’elle se trouve
          dans le cinquieme Tome du Théatre Anglois dont on a fait ici, depuis peu, une traduction,
          je ne vous en donnerai point ici d’extrait. Je vous dirai seulement, que j’y ai remarqué,
          avec tout le Public, un Adultére grossier, chose que nos Spectateurs Franҫois, quoique
          très galants, &amp; fort peu scrupuleux dans la pratique sur cet article, ne peuvent
          pourtant souffrir sur le Théatre. Des catastrophes multipliées &amp; risibles font tout le
          fond de ce Poëme. Le vice du sujet n’est ni voilé, ni racheté par le talent de l’Auteur
          &amp; du Traducteur. Le Dialogue est long, &amp; froid ; la Versification prosaïque &amp;
          chevillée ; enfin les pensées en sont fausses &amp; burlesques. On attribue ce pitoyable
          Ouvrage à M. l’Abbé De la Tour, Auteur de beaucoup de mauvaises Histoires, &amp; d’un
          petit Roman, qui n’est pourtant pas sans esprit. <pb n="14"></pb> Quand cette piéce n’auroit
          produit que les deux petites Scènes que je vais vous raporter, ce seroit toujours une
          Nouveauté de plus. Comme l’on est ici toujours affamé de celles qui y paroissent,
          quoiqu’il y en ait aujourdhui fort peu au Théatre qui méritent cet honneur, tout le monde
          couroit à la première representation de cette Tragedie, comme on auroit fait à la
          production la plus achevée, de faҫon, que tous les billets furent enlevez en très peu de
          tems. Un Petit-maitre, des mieux Adonisez, arrive, mais un peu trop tard pour pouvoir
          entrer &amp; aller étaler, à l’ordinaire, sa risible personne sur le Théatre, ou dans
          quelque Loge. Quel chagrin, quelle mortification pour sa vanité ! On ne sҫait ni que
          faire, ni que devenir. On venoit, disoit-on, de quitter la meilleur &amp; la plus
          brillante compagnie du monde, dans le dessein de voir, des premiers, cette Nouveauté ;
          point du tout, il faut s’en passer. Toutes ces chagrinantes réflexions l’amenerent au
          Caffé. Eh, ne falloit il pas que l’on fut, au moins, instruit de son désespoir ? Là il se
          plaignit hautement du ridicule empressement qu’avoient les Parisiens pour tout ce qui a
          quelque air de Nouveauté. Pendant qu’il exhaloit ainsi son chagrin, un autre Animal, à peu
          près de la même espece, mais un peu plus fin, &amp; plus rusé, lui offrit, poliment, un
          billet qu’il avoit, dit-il, retenu pour un de ses amis qui ne venoit pas assez-tôt à son
          gré. Le Petit-maitre l’accepte, &amp; le paye. Un instant après, celui qui venoit de lui
          vendre lui vit un fort joli petit meuble, dont-il devint amoureux. C’étoit un Parapluye de
          foye, dont les branches étoient d’argent, avec de petites charnieres à la Rhinocérot ;
          enfin c’étoit un petit meuble des plus jolis &amp; des plus galants, un vrai meuble à la
          Petit-maitre. Entrez vous bien-tôt à la Comedie, Monsieur, lui dit celui qui venoit de lui
          vendre son billet ? Non, répondit l’Acheteur : Je n’entrerai que lorsque tout le monde y
          sera . . . . En ce cas, lui repliqua son rusé confrere, Voudriez vous bien, Monsieur, me
          faire le plaisir de me prêter votre parapluye, pour aller jusqu’au milieu de la rué
          Dauphine ? je vous en aurai mille obligations ; &amp; dans le moment je suis de retour.
           <pb n="15"></pb> Quand on a le cœur bon, &amp; qu’on se trouve obligé aussi sensiblement que
          le peut être un Petit-maitre qui meurt d’envie de lorgner nos Dames au Spectacle,
          oseroit-on rien refuser à une personne qui nous procure cette satisfaction ? . . . Non
          assurément : Aussi notre Petit-maitre prêta-t-il son para pluye &lt;sic&gt; ; mais, par
          malheur pour lui, son confrere, non seulement ne le raporta point ; mais le prêteur n’en a
          point eu de Nouvelles depuis. Peut-être est ce un défaut de mémoire de la part de
          l’emprunteur, à moins qu’on n’aime mieux dire que c’est un oubli volontaire. Que ce soit
          l’un ou l’autre de ces deux motifs qui l’a fait agir ainsi, il est certain que
          l’impatience, les emportements, &amp; la figure risible du Petit-maitre dupé ont fait cent
          fois plus de plaisir à ceux qui ont été témoins de cette Scène, que ne leur en a fait la
          representation de la nouvelle Piéce qu’ils allerent voir, après avoir bien ri de cette
          Avanture. La seconde Catastrophe, qui n’est pas tout à fait si risible, arriva le même
          jour, &amp; justement à la même heure sur le Théatre même de la Comédie. Un autre sot, en
          ayant voulu faire sortir un Domestique qui gardoit une place pour son Maitre, &amp;
          celui-ci n’ayant pas voulu la lui céder, en fut soufletté vigoureusement par trois
          différentes reprises. Juste Ciel ! quel est l’homme, &amp; surtout le Franҫois, assez
          patient pour en souffrit autant ? Monsieur le Laquais, grand, bien fait, courageux, &amp;
          robuste, ne crut pas devoir laisser cet affront public impuni. Il prend le fat
          Petit-maitre au collet, &amp; le terrasse sur le Théatre. Le vaincu se reléve tout
          furieux, &amp; voulant avoir sa revanche il met flamberge au vent. Il étoit prêt à
          ensanglanter la Scène, &amp; de tout exterminer, lorsqu’il se sent tout à coup saisir,
          &amp; conduire à la porte par une force majeure. Le Laquai demeura tranquillement sur le
          Théatre où il fut très aplaudi par tout le parterre, pour le courage qu’il venoit de faire
          paroitre ; &amp; il ne quitta sa place que pour la céder à son Maitre. Voilà, Monsieur, ce
          que nous attirent l’étourderie &amp; la brutalité. Il faut avouer qu’il y a dans le monde
          des gens qui semblent n’y être que pour divertir les autres par leurs sotises. <pb n="16"></pb>
                    <seg synch="#FR.5" type="MT"> Notre Parnasse ne m’a fourni, cette Semaine, que les Vers
           que je vous envoye. Ils sont de M. Piron &amp; contiennent un éloge des Essais de Morale
           &amp; de Littérature, par M. l’Abbé Trublet, Ouvrage dont je vous ai parlé dans une de me
           Lettres (a)<note n="1">(a) Voyez le second Tome de cet Ouvrage, N. 20 pag. 7.</note>. </seg>
                    <seg synch="#FR.6" type="E3"> Madrigal. Homage &amp; Gloire à l’Auteur des Essais Et de
           Morale, &amp; de Littérature.<lb></lb>Plus on te lit, plus, cher Abbé, tu plais ; <lb></lb>Tu
           passeras à la Race future.<lb></lb>Ce n’est ici gracieuse imosture,<lb></lb>Ni faux encens. Ton
           œil observateur<lb></lb>Perce les plis &amp; les replis du cœur,<lb></lb>Y voit très clair, &amp;
           sans faute y sҫait lire. <lb></lb>Au fond du nilon lis donc à ton honneur<lb></lb>Plus mille fois
           que l’esprit n’en peut dire. </seg>
                    <seg synch="#FR.7" type="MT"> Dans une de mes précédentes Lettres je vous ai envoyé un
           Extrait de l’Histoire de Cléopatre, que tout le monde attribuoit ici à Mr. Jordans
            (b)<note n="2">(b) Voyez le Tome III. N. 19. pag. 145.</note>. Mais j’aprends aujourdhui
           qu’elle est de M. Marmontel qui a jugé à propos de la composer lui-même, pour mettre le
           Public au fait de l’Histoire de cette Princesse dont il vient de faire l’Héroïne d’une
           nouvelle Tragedie de sa façon. Cette piéce a déja eu deux representations. Comme je ne
           l’ai point encore vue, je ne puis vous en parler ; mais ma Sœur, qui est de retour de sa
           campagne, &amp; qui doit l’aller voir ce soir, s’est chargée d’en rendre compte à votre
           aimable Cousine qu’elle salue, ainsi que ses gracieuses compagnes. J’en fais autant de
           mon côté, &amp; suis très parfaitement, &amp;c. </seg>
                    <seg type="DT">Paris ce 6 Juin 1750.</seg>
                  </seg>
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