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        <title>No. 9.</title>
        <author>Anonyme (Charles de Fieux de Mouhy)</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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                        Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <date when="2019-01-10">10.01.2019</date>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Meslange curieux, instructif et amusant de nouvelles,
                    de critique, de morale, de poésies et autres matières de littérature,
                    d&apos;événements singuliers et extraordinaires, d&apos;avantures galantes, d&apos;histoires
                    secrettes, et de plusieurs autres nouveautés amusantes, avec des réflexions
                    critiques sur chaque sujet. Tome Troisieme. La Haye : chez Pierre Gosse junior,
                    Libraire. 1750, 65-72 </bibl>
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          <title level="j">La
                        Bigarure</title>
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<p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </p>
<div1><head>N°. 9.</head>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone> <hi rend="smallcaps">Le</hi> croiriez-vous, Madame, que notre Commerce de Lettres, &amp; l’empressement que nous avons à vous servir, mon Frere &amp; moi, viennent d’occasionner entre nous une querelle qui auroit pu degénérer en brouillerie si nous n’étions pas aussi bons amis que nous le sommes ? Vous allez, sans doute, m’en demander le sujet : Voici la chose, telle qu’elle vient d’arriver.</p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.4"></milestone> <hi rend="smallcaps">J’avois</hi> pris la plume pour vous écrire ; J’avois même déja tracé quelques lignes sur le papier, lorsque mon très cher &amp; très honoré Frere (je lui donne ce dernier titre qu’il mérite certaїnement bien, étant mon ainé de quinze ans) est entré dans ma Chambre. J’étois occupée dans ce moment à tirer au clair quelques Histoires Tragiques &amp; lamentables arrivées dernierement ici ; d’un autré côté j’avois mis à part sur ma Table quelques jolies petites piéces de Vers : enfin je me disposois à vous faire de tout cela une espece d’Ambigue Tragi Comique qui vous auroit fait alternativement rire &amp; pleurer, vous &amp; votre Société, lorsque Mr. mon très féal &amp; très amé Frere, s’etant avisé de jetter les yeux sur ces papiers : <milestone unit="D" xml:id="FR.5"></milestone> « Dispensez-vous, ma Sœur, m’a-t il dit avec toute la gravité d’un <hi rend="italic">Caton</hi>, d’envoyer cela à notre Amie. . . Et pourquoi, lui ai-je répondu, ne le lui enverrai je pas ?. . . parce que, m’a-t-il dit, ce seroit de la peine, du tems, du papier, &amp; des ports de Lettres de perdus. . . .Et pourquoi, lui ai-je repliqué, tout cela seroit-il perdu ? Pourquoi ?. . . Pour de très bonnes raisons, m’a-t-il dit. . . . Et quel-<pb n="66"></pb>les sont ces raisons, lui ai-je répondu ? . . . C’est qu’elle a déjà vu, &amp; sçait tout cela, m’a-t-il aussi tôt reparti. . . . Et comment en pouvez-vous être informé, lui ai-je repliqué sur le champ ?. . . Comment, m’a-t-il dit ? Parce que j’ai tout envoyé à son aimable Cousin ; &amp; vous sçavez que ces deux chers parents n’ont rien de secret l’un pour l’autre. . . . Fort bien, Monsieur, lui-ai-je dit d’un air &amp; d’un ton piqué ; voilà encore de vos tours. Je n’ai qu’à vous laisser faire, Vous m’en jouerez tous les jours de nouveaux, &amp; me traiterez bientôt comme un <hi rend="italic">Zero</hi> en chifre. De quoi vous mêslez-vous, ai-je ajouté avec une vivacité dans laquelle il entroit un peu d’emportement ? Voilà donc comme vous tenez l’accord que nous avons fait ensemble ! Ne sommes-nous pas convenus que dans notre Correspondance vous ne vous mesleriez point. . . . Et là là, Ma chere Sœur, a-t-il interrompu, le crime est il si grand pour exciter votre colère ?. . . Assurément, lui ai-je répondu ; &amp; vous mériteriez. . . . » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> Un baiser qu’il m’a donné m’a empêché de poursuivre, &amp; a calmé le ressentiment où j’étois contre lui. Mais je ne sçai, Madame, s’il m’excusera auprès de vous. C’est la grace que je vous demande, &amp; de ne me soupçonner ni de négligence, ni d’oubli, si je n’ai pas été la prémière à vous envoyer ces piéces &amp; ces Histoires. Je suis fâchée que mon Frere m’ait prévenu ; mais, après tout, j’aime beaucoup mieux que ce soit lui que tout autre, puisque vous connoitrez du moins par là que notre empressement est égal à vous servir. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">N’ayant</hi> dont point d’Histoire à vous presenter aujourdhui, je vais tâcher de vous amuser par l’Extrait d’un Ouvrage singulier dont on vient de nous régaler. <milestone unit="AE" xml:id="FR.6"></milestone> Avant que de vous en dire le titre, il est à propos que vous sachiez qu’un de ces coureurs qui vont de Foire en Foire montrer des Curiositez, nous fit voir, il y a quelque tems, à notre Foire de S. <hi rend="italic">Germain</hi>, un Animal qu’on n’y avoit encore jamais vu. C’étoit un <hi rend="italic">Rhinoceros</hi> vivant, qui avoit été amené en <hi rend="italic">France</hi> du fonds de l’<hi rend="italic">Asie</hi>, ou des Deserts de l’<hi rend="italic">Afrique</hi>. Tout <hi rend="italic">Paris</hi> courut en <pb n="67"></pb> foule voir cette espèce de Phénomene, &amp; quoique cet Animal soit mort depuis ce tems, on n’a pas laissé de courir encore, pendant la dernière Foire pour aller voir sa figure &amp; sa peau que son Maitre a fait remplir de paille, &amp; avec laquelle il a tiré encore beaucoup d’argent de nos bons <hi rend="italic">Parisiens</hi>. Comme vous les connoissez, Madame, vous n’aurez pas de peine à croire que leur simplicité ait été jusque-là ; mais ce que vous aurez peut-être plus de peine à vous persuader, quoique la chose soit exactement vraie, c’est que, tout laid &amp; tout Monstrueux qu’étoit cet Animal, il a regné néanmoins ici, depuis ce tems, à la Toilette de nos Dames qui ont imaginé une façon nouvelle de Coëffures à qui elles ont donné son nom (a<hi rend="superscript"><note n="1">(a) Voyez la première page du N°. 5. de ce Volume.</note></hi>). Nos Petits-Maitres, qui se sont toujours fait gloire de nous imiter, &amp; même de nous surpasser en petitesse, ont de même inventé une espèce de harnois, qu’ils ont aussi décoré du beau nom de <hi rend="italic">Rhinoceros</hi>. Enfin, comme s’il étoit arrêté que tous ceux qui veulent nous plaire doivent extravaguer, il n’y a pas jusqu’à nos Beaux-Esprits qui n’ayent pris du goût &amp; de l’inclination pour ce vilain Animal (b<hi rend="superscript"><note n="2">(b) Le <hi rend="italic">Rhinoceros</hi> est un Animal sauvage qui se trouve en <hi rend="italic">Asie</hi> &amp; dans les Deserts de l’<hi rend="italic">Afrique</hi>. Il a la tête &amp; le museau comme un Cochon, &amp; est couvert d’une peau sans poil, fort épaisse, fort dure, pleine de rides, disposée en forme d’écailles, de couleur de Chataigne, &amp; très difficile à percer. Il porte une Corne fort pointue sur le museau, &amp; dont la couleur est d’un gris obscur. Il est de la grosseur d’un médiocre Eléphant ; mais il n’a pas les jambes si hautes. Il vit de chardons, de ronces, d’autre herbes piquantes, &amp; d’Arbrisseaux chargez d’épines ; Aussi a-t-il la langue si rude, que si dans sa furie il terrasse un homme ou un Cheval, il le décharne jusqu’aux os en le léchant. Il a la queue &amp; les pieds semblables à ceux de l’Epéphant, &amp; les Oreilles droites &amp; rondes.</note></hi>), jusque-là, qu’un de ces Messieurs en a fait le sujet d’un Poëme Epique en prose dont il vient de nous régaler. Il est vrai que dans le corps de l’Ouvrage il n’est pas beaucoup question de lui, mais son nom &amp; sa figure se trouvent au Frontispice ; Il est un des premiers Acteurs qui parois-<pb n="68"></pb>sent dans le Poëme &amp; pour ainsi dire l’Introducteur des autres. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Cette</hi> idée vraiment singulière en a fait naitre une autre qui ne l’est pas moins, &amp; dire à un Sçavant des plus Caustiques que c’étoit domage que cet Animal fut mort ; car s’il avoit vécu, il ne doutoit nullement que ces Messieurs ne lui eussent donné, avec le tems, une place dans leur Académie. La chose, quoique étonnante, n’auroit pas été, après tout, absolument nouvelle pour vous &amp; pour moi, Madame, qui avons lu dans de très anciens &amp; très respectables Historiens, qu’un Empereur <hi rend="italic">Romain</hi> fit autrefois à son Cheval des honneurs encore bien plus grands &amp; plus extraordinaires (c<hi rend="superscript"><note n="3">(c) L’Empereur <hi rend="italic">Cains</hi>, surnommé <hi rend="italic">Caligula</hi>, avoit un Cheval qu’il amoit si passionément, qu’il lui avoit fait faire une Ecurie de marbre, une Ange d’Yvoire, des couvertures de Pourpre, &amp; un collier de perles. Il lui avoit donné une maison, des Domestiques, &amp; des meubles pour recevoir magnifiquement ceux qui seroient invitez de sa part à souper avec lui. Il juroit par sa vie &amp; par sa fortune, l’avoit déclaré Pontife, &amp; designé pour être Consul ; mais la mort de cet Empereur, qui arriva peu de tems après, empêcha que ces deux derniers articles ne fussent exécutez.</note></hi>). Mais ce qui va vous surprendre, &amp; à quoi vous ne vous attendez pas, c’est que ce titre risible dut cous annoncer une Satire de nos mœurs. Tout ce prétendu Poëme en prose se reduit pourtant à cela comme vous en jugerez vous même par quelques endroits des plus plaisants que je vais en extraire.</p>
<p><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.7"></milestone> <milestone unit="AL" xml:id="FR.8"></milestone> Trois</hi> Génies, qui font l’Amour du gain, la Curiosité, &amp; la Renommée, conduisent en Europe, l’Animal Monstrueux qu’ils débarquent à <hi rend="italic">Amsterdam</hi>. Cette première Station donne occasion à l’Auteur de peindre les habitants de la Hollande dont cette grande Ville est regardée comme la Capitale. Ces peules, dit-il, sous un extérieur simple, &amp; même grossier, ont la secrette industrie de s’enrichir aux dépens du reste de l’Univers. L’Amour du gain, poursuit-il, vit avec plaisir qu’il n’y en avoit point sur la Terre chez qui on lui dressat plus d’Autels, que dans cette contrée. Du haut d’un <pb n="69"></pb> Edifice qui dominoit sur toute la Ville, il contempla à loisir ces peuples laborieux qui mettoient toute leur industrie à conserver leurs Tresors, &amp; à en amasser de nouveaux. Là il voyoit trainer des Chariots chargez d’Or &amp; d’Argent ; ici les hommes &amp; les Animaux gémissoient sous le poids des Marchandises les plus précieuses. Plus loin paroissent &lt;sic&gt;nn épais Banquier qui, d’une main endurcie à force de manier de l’Or, faisoit un payement de cette riche Monnoye qu’un Tirannique excompte fertilisoit en peu de tems. Il n’y appercevoit point de ces Mortels fainéants qui, semblables aux Frelons, s’emparent d’un Miel qu’ils n’ont point composé, de ces hommes lâches &amp; paresseux qui regardant la Nature comme une Esclave qui leur est subordonnée, dédaignant même de lui demander leurs besoins, &amp; dont la Vie ressemble à une Mort. Chaque habitant s’empressoit à l’envi l’un de l’autre de s’enrichir ; on peut dire même qu’il y avoit entre eux un défi continuel en vertu duquel chacun tendoit à ce but. Le travail même honoroit ceux qui étoient revétus des plus hautes dignitez.</p>
<p><hi rend="smallcaps">D’Amsterdam</hi>, les trois Génies enlevent le <hi rend="italic">Rhinocéros</hi>, &amp; le conduisent à <hi rend="italic">Paris</hi>. En passant au dessus des <hi rend="italic">Tuileries</hi>, ils apperçoivent nos Femmes &amp; nos Petits-Maitres qui y viennent, conduits par la Vanité. Ils y sont à la fois Spectateurs &amp; Spectacle. Ils y mendient des regards &amp; de l’admiration ; mais ils n’obtiennent que des régards, &amp; s’admirent eux mêmes. . . . <milestone unit="D" xml:id="FR.9"></milestone> « Des Petits-Maitres, interrompit la Curiosité ! Et quels Animaux sont-ce là ? Les Petits-Maitres, poursuit la Renommée, sont une espèce particuliere d’Etres, mitoyens entre l’Homme &amp; la Femme. Ils n’ont que la marque distinctive du premier, &amp; souvent assez imparfaite ; pour tout le reste, ce sont des Singes du Sexe charmant. Mauvaise santé, Molesse, Minauderies, Fureur pour le nouveau goût, Singularité dans les habits &amp; dans les expressions, difficulté à articuler, Etourderie d’aprêt, démarche voluptueuse ; Rien n’est à ceux, ils doivent tout à ce Sexe <hi rend="italic">Prothée</hi> ». <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></p>
<p><pb n="70"></pb> <hi rend="smallcaps">Des</hi> Petits-Maitres, la Renommenée passe à une autre espèce de créatures qui n’est guére moins ridicule. Ce sont les Abbez, quelle définit ainsi : <milestone unit="FP" xml:id="FR.10"></milestone> Un Abbé est un heureuse Créature, choisie pour dévorer, privativement à tous les autres, trois ou quatre Bénéfices dont il partage voluptueusement les revenus avec ses Maitresses, &amp; quelques éleves de <hi rend="italic">Bacchus</hi>. C’est, pour vous le mieux définir, </p>
<lg><l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="E4" xml:id="FR.11"></milestone> Un Etre Sémillant, Volage, <lb></lb>Une Femmelette en Rabat, <lb></lb>Ayant des Vapeurs par usage, <lb></lb>Et digérant mal par état, <lb></lb>L’Orateur né du persiflage,<lb></lb>Une Soubrette en manteau court,<lb></lb>Ministre élégant de Toilette,<lb></lb>Et dont la science est complette<lb></lb>S’il sçait la Nouvelle du Jour,<lb></lb>S’il entend à conter fleurette<lb></lb>En plaçant la Mouche &amp; l’Aigrette,<lb></lb>Armes puissantes de l’Amour. <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone></hi></l>
</lg><p><hi rend="smallcaps">Apres</hi> ce portrait des Abbez, la Renommée donne celui des Nouvellistes. Elle passe ensuite dans les <hi rend="italic">Caffez</hi> dont elle fait la description, &amp; peint le ridicule de ceux qui fréquentent ces sortes d’endroits. Elle va de-là à la Foire S. <hi rend="italic">Germain</hi> où elle fait une relation de ce qu’on y voit, &amp; de tout ce qui s’y passe. Ensuite tombant sur la plus risible extravagance dans laquelle notre Nation ait jamais donné, je veux dire celle des <hi rend="italic">Pantins *</hi><hi rend="superscript"><note n="4">* Voyez à la page 100 de second Volume de cet Ouvrage, ce que c‘étoit que ce puéril amusement de nos <hi rend="italic">François</hi>.</note></hi>, elle s’exprime en ces termes : <milestone unit="FP" xml:id="FR.12"></milestone> « Un <hi rend="italic">Pantin</hi> de bonne grace a plusieurs fois aplani la route des faveurs. Un <hi rend="italic">Pantin</hi> est un de ces chef-d’œuvres que le génie <hi rend="italic">François</hi>, fatigué d’enfanter des prodiges s’est délassé à composer, il y a quelque tems. Il y a des <hi rend="italic">Pantins</hi> Magistrats, des <hi rend="italic">Pantins</hi> Abbez, <pb n="71"></pb> des <hi rend="italic">Pantins</hi> Petit-Maîtres, &amp; des <hi rend="italic">Pantins</hi> femmes de qualité ; <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> &amp; l’on n’étoit point à la mode si l’on n’avoit des <hi rend="italic">Pantins</hi>. Un homme à bonnes fortunes s’est ruiné à entretenir chez lui quarante Ouvriers qui, le jour &amp; la nuit, s’occupoient à faire de ces figures mouvantes qu’il distribuoit ensuite dans tout <hi rend="italic">Paris</hi> à ses connoissances, &amp; à ses Amis &amp; Amies. Une Dame a vendu presque toute sa Garde-robe, &amp; une partie de ses Bijoux pour avoir, dans son Cabinet de Toilette, cinquante <hi rend="italic">Pantins</hi> des plus brillants. Enfin la vogue extraordinaire des <hi rend="italic">Pantins</hi>, venant à diminuer à la Cour &amp; dans la Capitale, les Provinciaux leur ont offert une retraite honorable chez eux ».</p>
<p><hi rend="smallcaps">Après</hi> avoir ainsi tourné en ridicule a plus impertinente de nos sotises, l’Auteur du Poëme revient au <hi rend="italic">Rhinocéros</hi> même, dont le spectacle lui offre un nouveau sujet de Satire. <milestone unit="ZM" xml:id="FR.13"></milestone> « Rien ne captivoit davantage, dit-il, la maligne curiosité de ceux qui se rendoient à ce spectacle, que la Corne de ce Monstrueux Animal. Elle donna lieu à des allusions &amp; à des Epigrammes qui tourneroient toujours à la gloire de l’<hi rend="italic">Amour</hi> &amp; à la confusion de l’<hi rend="italic">Himen</hi>. Chaque instant du spectacle étoit marqué par de nouvelles Avantures. » <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></p>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic"><milestone unit="E4" xml:id="FR.14"></milestone> Un Mari, dont sa chere Helene</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Faisoit un second Ménélas,</hi></l>
<l rend="G1"><hi rend="italic">Voit le Monstre, soupire, &amp; recule trois pas.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Se flatant d’adoucir sa peine<lb></lb>Il quitte ces lieux ; mains helas !<lb></lb>Du préjugé l’ombre inhumaine</hi><lb></lb><hi rend="italic">Le suit, &amp; ne le quitte pas.</hi></l>
<l rend="G1"><hi rend="italic">A peine la nuit sombre<lb></lb>L’invite par son ombre</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">A goûter le sommeil qui soulage nos maux ; </hi></l>
<l rend="G1"><hi rend="italic">Des Songes la troupe volage<lb></lb>Vient interrompre son repos.<lb></lb>Grace à Messer Cocuage,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Notre Epoux se figure être un Rhinoceros</hi><lb></lb><pb n="72"></pb> <hi rend="italic">Que sa moitié conduit de Province ou Province</hi></l>
<l rend="G1"><hi rend="italic">Pour le montrer aux Curieux.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Pour éveiller sa femme, il la mord, il la pince : <lb></lb>Ma bonne, lui dit-il, quel changement affreux ! . . . .<lb></lb>Je suis devenu Monstre. . . une Corne rebelle. . . </hi></l>
<l rend="G1"><hi rend="italic">Tâte mon front. . . . Le malheur est nouveau. . . . <lb></lb>Vous n’êtes pas le premier, lui dit-elle, <lb></lb>Dont un vain songe a troublé le cerveau. <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone></hi></l>
</lg><p><hi rend="smallcaps">Enfin</hi> la folie de nos <hi rend="italic">François</hi> &amp; de nos <hi rend="italic">Françoïses</hi> pour ce vilain Animal a été si grande, que, pour immortaliser sa mémoire, les Dames ont donné, comme je l’ai dit ci-dessus, son nom à une nouvelle espece de Coëffures que leur imagination, toujours fertile pour ces sortes de choses, leur a fait inventer, en quoi elles ont été imitées aussi-tôt par nos Petits-Maitres qui ont aussi donné le nom de ce Monstre à une mode nouvelle de harnois qu’ils ont fait faire à leur carosses. <milestone rend="closer" unit="AL"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Voila</hi>, Madame, une matiere telle qu’il en faut pour amuser la plûpart des personnes de notre Sexe. Je souhaite que l’échantillon que je viens vous envoye divertisse un peu celles qui composent votre Société que je salue.</p>
<p rend="BU">J’ai l’honneur d’être &amp;c.</p>
<p rend="date"><hi rend="italic">Paris ce </hi>23<hi rend="italic"> Avril </hi>1750<hi rend="italic">.</hi></p>
<p rend="EU"><milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab> No. 9. 1750 <seg synch="#FR.1" type="E1">
                <seg type="U1">N°. 9.</seg>
                <seg synch="#FR.2" type="E2">
                  <seg synch="#FR.3" type="LB"> Le croiriez-vous, Madame, que
                                        notre Commerce de Lettres, &amp; l’empressement que nous
                                        avons à vous servir, mon Frere &amp; moi, viennent
                                        d’occasionner entre nous une querelle qui auroit pu
                                        degénérer en brouillerie si nous n’étions pas aussi bons
                                        amis que nous le sommes ? Vous allez, sans doute, m’en
                                        demander le sujet : Voici la chose, telle qu’elle vient
                                        d’arriver. <seg synch="#FR.4" type="MT"> J’avois pris la
                                            plume pour vous écrire ; J’avois même déja tracé
                                            quelques lignes sur le papier, lorsque mon très cher
                                            &amp; très honoré Frere (je lui donne ce dernier titre
                                            qu’il mérite certaїnement bien, étant mon ainé de quinze
                                            ans) est entré dans ma Chambre. J’étois occupée dans ce
                                            moment à tirer au clair quelques Histoires Tragiques
                                            &amp; lamentables arrivées dernierement ici ; d’un autré
                                            côté j’avois mis à part sur ma Table quelques jolies
                                            petites piéces de Vers : enfin je me disposois à vous
                                            faire de tout cela une espece d’Ambigue Tragi Comique
                                            qui vous auroit fait alternativement rire &amp; pleurer,
                                            vous &amp; votre Société, lorsque Mr. mon très féal
                                            &amp; très amé Frere, s’etant avisé de jetter les yeux
                                            sur ces papiers : <seg synch="#FR.5" type="D">
                                                « Dispensez-vous, ma Sœur, m’a-t il dit avec toute
                                                la gravité d’un Caton, d’envoyer cela à notre
                                                Amie. . . Et pourquoi, lui ai-je répondu, ne le lui
                                                enverrai je pas ?. . . parce que, m’a-t-il dit, ce
                                                seroit de la peine, du tems, du papier, &amp; des  
                                              ports de Lettres de perdus. . . .Et pourquoi, lui
                                                ai-je repliqué, tout cela seroit-il perdu ?
                                                Pourquoi ?. . . Pour de très bonnes raisons,
                                                m’a-t-il dit. . . . Et quel-<pb n="66"></pb>les sont ces                                             
   raisons, lui ai-je répondu ? . . . C’est qu’elle a
                                                déjà vu, &amp; sçait tout cela, m’a-t-il aussi tôt
                                                reparti. . . . Et comment en pouvez-vous être
                                                informé, lui ai-je repliqué sur le champ ?. . .
                                                Comment, m’a-t-il dit ? Parce que j’ai tout envoyé à
                                                son aimable Cousin ; &amp; vous sçavez que ces deux
                                                chers parents n’ont rien de secret l’un pour
                                                l’autre. . . . Fort bien, Monsieur, lui-ai-je dit
                                                d’un air &amp; d’un ton piqué ; voilà encore de vos                   
                             tours. Je n’ai qu’à vous laisser faire, Vous m’en
                                                jouerez tous les jours de nouveaux, &amp; me
                                                traiterez bientôt comme un Zero en chifre. De quoi
                                                vous mêslez-vous, ai-je ajouté avec une vivacité
                                                dans laquelle il entroit un peu d’emportement ?
                                                Voilà donc comme vous tenez l’accord que nous avons
                                                fait ensemble ! Ne sommes-nous pas convenus que dans
                                                notre Correspondance vous ne vous mesleriez
                                                point. . . . Et là là, Ma chere Sœur, a-t-il
                                                interrompu, le crime est il si grand pour exciter
                                                votre colère ?. . . Assurément, lui ai-je répondu ;
                                                &amp; vous mériteriez. . . . » </seg> Un baiser
                                            qu’il m’a donné m’a empêché de poursuivre, &amp; a calmé
                                            le ressentiment où j’étois contre lui. Mais je ne sçai,
                                            Madame, s’il m’excusera auprès de vous. C’est la grace
                                            que je vous demande, &amp; de ne me soupçonner ni de
                                            négligence, ni d’oubli, si je n’ai pas été la prémière à
                                            vous envoyer ces piéces &amp; ces Histoires. Je suis
                                            fâchée que mon Frere m’ait prévenu ; mais, après tout,
                                            j’aime beaucoup mieux que ce soit lui que tout autre,
                                            puisque vous connoitrez du moins par là que notre
                                            empressement est égal à vous servir. </seg> N’ayant dont
                                        point d’Histoire à vous presenter aujourdhui, je vais tâcher
                                        de vous amuser par l’Extrait d’un Ouvrage singulier dont on
                                        vient de nous régaler. <seg synch="#FR.6" type="AE"> Avant
                                            que de vous en dire le titre, il est à propos que vous
                                            sachiez qu’un de ces coureurs qui vont de Foire en Foire
                                            montrer des Curiositez, nous fit voir, il y a quelque                  
                          tems, à notre Foire de S. Germain, un Animal qu’on n’y
                                            avoit encore jamais vu. C’étoit un Rhinoceros vivant,
                                            qui avoit été amené en France du fonds de l’Asie, ou des
                                            Deserts de l’Afrique. Tout Paris courut en <pb n="67"></pb>
                                            foule voir cette espèce de Phénomene, &amp; quoique cet
                                            Animal soit mort depuis ce tems, on n’a pas laissé de
                                            courir encore, pendant la dernière Foire pour aller voir
                                            sa figure &amp; sa peau que son Maitre a fait remplir de
                                            paille, &amp; avec laquelle il a tiré encore beaucoup
                                            d’argent de nos bons Parisiens. Comme vous les
                                            connoissez, Madame, vous n’aurez pas de peine à croire
                                            que leur simplicité ait été jusque-là ; mais ce que vous
                                            aurez peut-être plus de peine à vous persuader, quoique
                                            la chose soit exactement vraie, c’est que, tout laid
                                            &amp; tout Monstrueux qu’étoit cet Animal, il a regné
                                            néanmoins ici, depuis ce tems, à la Toilette de nos
                                            Dames qui ont imaginé une façon nouvelle de Coëffures à
                                            qui elles ont donné son nom (a<note n="1">(a) Voyez la                                   
             première page du N°. 5. de ce Volume.</note>). Nos
                                            Petits-Maitres, qui se sont toujours fait gloire de nous
                                            imiter, &amp; même de nous surpasser en petitesse, ont
                                            de même inventé une espèce de harnois, qu’ils ont aussi
                                            décoré du beau nom de Rhinoceros. Enfin, comme s’il
                                            étoit arrêté que tous ceux qui veulent nous plaire
                                            doivent extravaguer, il n’y a pas jusqu’à nos
                                            Beaux-Esprits qui n’ayent pris du goût &amp; de
                                            l’inclination pour ce vilain Animal (b<note n="2">(b) Le
                                                Rhinoceros est un Animal sauvage qui se trouve en
                                                Asie &amp; dans les Deserts de l’Afrique. Il a la
                                                tête &amp; le museau comme un Cochon, &amp; est
                                                couvert d’une peau sans poil, fort épaisse, fort
                                                dure, pleine de rides, disposée en forme d’écailles,
                                                de couleur de Chataigne, &amp; très difficile à
                                                percer. Il porte une Corne fort pointue sur le
                                                museau, &amp; dont la couleur est d’un gris obscur.
                                                Il est de la grosseur d’un médiocre Eléphant ; mais
                                                il n’a pas les jambes si hautes. Il vit de chardons,
                                                de ronces, d’autre herbes piquantes, &amp;
                                                d’Arbrisseaux chargez d’épines ; Aussi a-t-il la
                                                langue si rude, que si dans sa furie il terrasse un
                                                homme ou un Cheval, il le décharne jusqu’aux os en                       
                         le léchant. Il a la queue &amp; les pieds semblables
                                                à ceux de l’Epéphant, &amp; les Oreilles droites
                                                &amp; rondes.</note>), jusque-là, qu’un de ces
                                            Messieurs en a fait le sujet d’un Poëme Epique en prose
                                            dont il vient de nous régaler. Il est vrai que dans le
                                            corps de l’Ouvrage il n’est pas beaucoup question de
                                            lui, mais son nom &amp; sa figure se trouvent au
                                            Frontispice ; Il est un des premiers Acteurs qui
                                                parois-<pb n="68"></pb>sent dans le Poëme &amp; pour
                                            ainsi dire l’Introducteur des autres. </seg> Cette idée
                                        vraiment singulière en a fait naitre une autre qui ne l’est
                                        pas moins, &amp; dire à un Sçavant des plus Caustiques que
                                        c’étoit domage que cet Animal fut mort ; car s’il avoit
                                        vécu, il ne doutoit nullement que ces Messieurs ne lui
                                        eussent donné, avec le tems, une place dans leur Académie.
                                        La chose, quoique étonnante, n’auroit pas été, après tout,
                                        absolument nouvelle pour vous &amp; pour moi, Madame, qui
                                        avons lu dans de très anciens &amp; très respectables
                                        Historiens, qu’un Empereur Romain fit autrefois à son Cheval                                
        des honneurs encore bien plus grands &amp; plus
                                        extraordinaires (c<note n="3">(c) L’Empereur Cains, surnommé
                                            Caligula, avoit un Cheval qu’il amoit si passionément,
                                            qu’il lui avoit fait faire une Ecurie de marbre, une
                                            Ange d’Yvoire, des couvertures de Pourpre, &amp; un
                                            collier de perles. Il lui avoit donné une maison, des
                                            Domestiques, &amp; des meubles pour recevoir
                                            magnifiquement ceux qui seroient invitez de sa part à
                                            souper avec lui. Il juroit par sa vie &amp; par sa
                                            fortune, l’avoit déclaré Pontife, &amp; designé pour
                                            être Consul ; mais la mort de cet Empereur, qui arriva
                                            peu de tems après, empêcha que ces deux derniers
                                            articles ne fussent exécutez.</note>). Mais ce qui va
                                        vous surprendre, &amp; à quoi vous ne vous attendez pas,
                                        c’est que ce titre risible dut cous annoncer une Satire de
                                        nos mœurs. Tout ce prétendu Poëme en prose se reduit
                                        pourtant à cela comme vous en jugerez vous même par quelques
                                        endroits des plus plaisants que je vais en extraire. <seg synch="#FR.7" type="E3">
                      <seg synch="#FR.8" type="AL"> Trois Génies, qui font
                                                l’Amour du gain, la Curiosité, &amp; la Renommée,
                                                conduisent en Europe, l’Animal Monstrueux qu’ils
                                                débarquent à Amsterdam. Cette première Station donne                                          
      occasion à l’Auteur de peindre les habitants de la
                                                Hollande dont cette grande Ville est regardée comme
                                                la Capitale. Ces peules, dit-il, sous un extérieur
                                                simple, &amp; même grossier, ont la secrette
                                                industrie de s’enrichir aux dépens du reste de     
                                           l’Univers. L’Amour du gain, poursuit-il, vit avec
                                                plaisir qu’il n’y en avoit point sur la Terre chez
                                                qui on lui dressat plus d’Autels, que dans cette
                                                contrée. Du haut d’un <pb n="69"></pb> Edifice qui
                                                dominoit sur toute la Ville, il contempla à loisir
                                                ces peuples laborieux qui mettoient toute leur
                                                industrie à conserver leurs Tresors, &amp; à en
                                                amasser de nouveaux. Là il voyoit trainer des
                                                Chariots chargez d’Or &amp; d’Argent ; ici les
                                                hommes &amp; les Animaux gémissoient sous le poids
                                                des Marchandises les plus précieuses. Plus loin
                                                paroissent &lt;sic&gt;nn épais Banquier qui, d’une
                                                main endurcie à force de manier de l’Or, faisoit un
                                                payement de cette riche Monnoye qu’un Tirannique
                                                excompte fertilisoit en peu de tems. Il n’y
                                                appercevoit point de ces Mortels fainéants qui,
                                                semblables aux Frelons, s’emparent d’un Miel qu’ils
                                                n’ont point composé, de ces hommes lâches &amp;
                                                paresseux qui regardant la Nature comme une Esclave
                                                qui leur est subordonnée, dédaignant même de lui
                                                demander leurs besoins, &amp; dont la Vie ressemble
                                                à une Mort. Chaque habitant s’empressoit à l’envi
                                                l’un de l’autre de s’enrichir ; on peut dire même
                                                qu’il y avoit entre eux un défi continuel en vertu
                                                duquel chacun tendoit à ce but. Le travail même
                                                honoroit ceux qui étoient revétus des plus hautes
                                                dignitez. D’Amsterdam, les trois Génies enlevent le
                                                Rhinocéros, &amp; le conduisent à Paris. En passant
                                                au dessus des Tuileries, ils apperçoivent nos Femmes
                                                &amp; nos Petits-Maitres qui y viennent, conduits
                                                par la Vanité. Ils y sont à la fois Spectateurs
                                                &amp; Spectacle. Ils y mendient des regards &amp; de
                                                l’admiration ; mais ils n’obtiennent que des
                                                régards, &amp; s’admirent eux mêmes. . . . <seg synch="#FR.9" type="D"> « Des Petits-Maitres,
                                                  interrompit la Curiosité ! Et quels Animaux
                                                  sont-ce là ? Les Petits-Maitres, poursuit la
                                                  Renommée, sont une espèce particuliere d’Etres,
                                                  mitoyens entre l’Homme &amp; la Femme. Ils n’ont
                                                  que la marque distinctive du premier, &amp;
                                                  souvent assez imparfaite ; pour tout le reste, ce
                                                  sont des Singes du Sexe charmant. Mauvaise santé,         
                                         Molesse, Minauderies, Fureur pour le nouveau goût,
                                                  Singularité dans les habits &amp; dans les
                                                  expressions, difficulté à articuler, Etourderie
                                                  d’aprêt, démarche voluptueuse ; Rien n’est à ceux,
                                                  ils doivent tout à ce Sexe Prothée ». </seg>
                        <pb n="70"></pb> Des Petits-Maitres, la Renommenée passe
                                                à une autre espèce de créatures qui n’est guére
                                                moins ridicule. Ce sont les Abbez, quelle définit
                                                ainsi : <seg synch="#FR.10" type="FP"> Un Abbé est
                                                  un heureuse Créature, choisie pour dévorer,
                                                  privativement à tous les autres, trois ou quatre
                                                  Bénéfices dont il partage voluptueusement les
                                                  revenus avec ses Maitresses, &amp; quelques éleves
                                                  de Bacchus. C’est, pour vous le mieux définir,
                                                  <seg synch="#FR.11" type="E4"> Un Etre Sémillant,
                                                  Volage, <lb></lb>Une Femmelette en Rabat, <lb></lb>Ayant      
                                            des Vapeurs par usage, <lb></lb>Et digérant mal par
                                                  état, <lb></lb>L’Orateur né du persiflage,<lb></lb>Une
                                                  Soubrette en manteau court,<lb></lb>Ministre élégant
                                                  de Toilette,<lb></lb>Et dont la science est
                                                  complette<lb></lb>S’il sçait la Nouvelle du
                                                  Jour,<lb></lb>S’il entend à conter fleurette<lb></lb>En
                                                  plaçant la Mouche &amp; l’Aigrette,<lb></lb>Armes
                                                  puissantes de l’Amour. </seg>

                        </seg> Apres ce portrait des Abbez, la Renommée
                                                donne celui des Nouvellistes. Elle passe ensuite
                                                dans les Caffez dont elle fait la description, &amp;
                                                peint le ridicule de ceux qui fréquentent ces sortes
                                                d’endroits. Elle va de-là à la Foire S. Germain où
                                                elle fait une relation de ce qu’on y voit, &amp; de
                                                tout ce qui s’y passe. Ensuite tombant sur la plus
                                                risible extravagance dans laquelle notre Nation ait
                                                jamais donné, je veux dire celle des Pantins *<note n="4">* Voyez à la page 100 de second Volume de
                                                  cet Ouvrage, ce que c‘étoit que ce puéril
                                                  amusement de nos François.</note>, elle s’exprime
                                                en ces termes : <seg synch="#FR.12" type="FP"> « Un
                                                  Pantin de bonne grace a plusieurs fois aplani la
                                                  route des faveurs. Un Pantin est un de ces
                                                  chef-d’œuvres que le génie François, fatigué
                                                  d’enfanter des prodiges s’est délassé à composer,                            
                      il y a quelque tems. Il y a des Pantins
                                                  Magistrats, des Pantins Abbez, <pb n="71"></pb> des
                                                  Pantins Petit-Maîtres, &amp; des Pantins femmes de
                                                  qualité ; </seg> &amp; l’on n’étoit point à la
                                                mode si l’on n’avoit des Pantins. Un homme à bonnes
                                                fortunes s’est ruiné à entretenir chez lui quarante
                                                Ouvriers qui, le jour &amp; la nuit, s’occupoient à
                                                faire de ces figures mouvantes qu’il distribuoit
                                                ensuite dans tout Paris à ses connoissances, &amp; à
                                                ses Amis &amp; Amies. Une Dame a vendu presque toute
                                                sa Garde-robe, &amp; une partie de ses Bijoux pour
                                                avoir, dans son Cabinet de Toilette, cinquante
                                                Pantins des plus brillants. Enfin la vogue
                                                extraordinaire des Pantins, venant à diminuer à la
                                                Cour &amp; dans la Capitale, les Provinciaux leur
                                                ont offert une retraite honorable chez eux ». Après
                                                avoir ainsi tourné en ridicule a plus impertinente
                                                de nos sotises, l’Auteur du Poëme revient au
                                                Rhinocéros même, dont le spectacle lui offre un
                                                nouveau sujet de Satire. <seg synch="#FR.13" type="ZM"> « Rien ne captivoit davantage, dit-il,
                                                  la maligne curiosité de ceux qui se rendoient à ce
                                                  spectacle, que la Corne de ce Monstrueux Animal.
                                                  Elle donna lieu à des allusions &amp; à des
                                                  Epigrammes qui tourneroient toujours à la gloire
                                                  de l’Amour &amp; à la confusion de l’Himen. Chaque
                                                  instant du spectacle étoit marqué par de nouvelles
                                                  Avantures. » </seg>
                        <seg synch="#FR.14" type="E4"> Un Mari, dont sa
                                                  chere Helene Faisoit un second Ménélas, Voit le
                                                  Monstre, soupire, &amp; recule trois pas. Se
                                                  flatant d’adoucir sa peine<lb></lb>Il quitte ces
                                                  lieux ; mains helas !<lb></lb>Du préjugé l’ombre
                                                  inhumaine<lb></lb>Le suit, &amp; ne le quitte pas. A
                                                  peine la nuit sombre<lb></lb>L’invite par son ombre A
                                                  goûter le sommeil qui soulage nos maux ; Des
                                                  Songes la troupe volage<lb></lb>Vient interrompre son
                                                  repos.<lb></lb>Grace à Messer Cocuage, Notre Epoux se           
                                       figure être un Rhinoceros<lb></lb>
                          <pb n="72"></pb> Que sa
                                                  moitié conduit de Province ou Province Pour le
                                                  montrer aux Curieux. Pour éveiller sa femme, il la
                                                  mord, il la pince : <lb></lb>Ma bonne, lui dit-il,                                      
            quel changement affreux ! . . . .<lb></lb>Je suis
                                                  devenu Monstre. . . une Corne rebelle. . . Tâte
                                                  mon front. . . . Le malheur est nouveau. . . .
                                                  <lb></lb>Vous n’êtes pas le premier, lui dit-elle,
                                                  <lb></lb>Dont un vain songe a troublé le cerveau.
                                                </seg> Enfin la folie de nos François &amp; de nos
                                                Françoïses pour ce vilain Animal a été si grande,
                                                que, pour immortaliser sa mémoire, les Dames ont
                                                donné, comme je l’ai dit ci-dessus, son nom à une
                                                nouvelle espece de Coëffures que leur imagination,
                                                toujours fertile pour ces sortes de choses, leur a
                                                fait inventer, en quoi elles ont été imitées
                                                aussi-tôt par nos Petits-Maitres qui ont aussi donné              
                                  le nom de ce Monstre à une mode nouvelle de harnois
                                                qu’ils ont fait faire à leur carosses. </seg>

                    </seg> Voila, Madame, une matiere telle qu’il en faut pour
                                        amuser la plûpart des personnes de notre Sexe. Je souhaite
                                        que l’échantillon que je viens vous envoye divertisse un peu
                                        celles qui composent votre Société que je salue. J’ai
                                        l’honneur d’être &amp;c. <seg type="DT">Paris ce 23 Avril
                                            1750.</seg>
                  </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
