Zitiervorschlag: Anonyme (Charles de Fieux de Mouhy) (Hrsg.): "No. 8.", in: La Bigarure, Vol.3\08 (1750), S. 57-64, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4639 [aufgerufen am: ].


Ebene 1►

N°. 8.

Ebene 2► Brief/Leserbrief► Les Peintres, les Auteurs, les Musiciens, & les Poëtes ont formé, de tout tems, dans la Societé, une Classe particuliere d’hommes qui ont presque toujours été brouillez avec la Fortune. La raison de cette singularité, je serois assez embarassé de la dire au juste ; car quoiqu’on en raporte plusieurs, je n’en ai point trouvé jusqu’à present qui m’ait paru satisfaisante. Mais de quelque cause que cela procéde, il est certain, Monsieur, que l’éclat de leur fortune a, dans tous les tems, fait beaucoup de tort au progrès des Arts & des Sciences, comme d’un autre côté il releve beaucoup le mérite de ceux qui s’y appliquent, & qui s’y distinguent Il faut en effet avoir une force d’esprit plus qu’ordinaire, & se sentir dans le cœur un attrait bien puissant, pour se consacrer à un travail rebutant dont on sçait, par l’expérience qu’en ont fait tant d’autres, que les fatigues n’aboutiront, tout au plus, qu’à quelque réputation dont on ne jouit même, pour l’ordinaire, que lorsqu’on n’est plus en état d’y être sensible, je veux dire après la mort :

Ebene 3► A quelque prix qu’on mette une telle fumée,

L’Obscurité vaut mieux que cette renommée ;
Et chez les gens sensez peu tirent vanité
D’aller par ce chemin à l’Immortalité. ◀Ebene 3

Malgré la solidité de cette dernière réflexion, il s’est néanmoins toujours trouvé, & l’on voit encore aujourdhui un grand nombre de personnes qui se consa-[58]crent à ces Arts & à ses Sciences. Jamais la Poësie, par exemple, n’eut tant de Sectateurs & de Partisans, qu’elle en a aujourdhui parmi nous ; & si Apollon n’y met promtement ordre, il est à craindre qu’il ne puisse bientôt plus se remuer sur son Parnasse où nos François s’efforcent, à l’envi l’un de l’autre, de grimper, pour se placer tous à côté de ce Dieu des Poëtes, dans l’endroit le plus élevé de cette stérile Montagne.

Rien de plus propre, à mon avis ; rien de plus capable de guérir nos Compatriotes de cette manie, qui semble être devenue le mal à la mode (car tout le monde s’en mesle ici, Hommes & Femmes, Garçons & Filles) que la lecture de la piéce que je vous envoye. Elle est d’un nommé Pontau, Poëte médiocre, dont la fortune est encore plus plus basse. Le parallelle qu’il y fait des quarante Fermiers Généraux avec les quarante Membres de notre Académie Françoise, & quelques autres traits assez heureux ont piqué la curiosité du Public qui s’empresse de la transcrire. Je me persuade, Monsieur, que la votre me sçaura gré de lui avoir procuré cette satisfaction. La voici :

Requeste
d’un Poete

a Messieurs les Fermiers generaux.

Ebene 3► C’est à toi, Divine Esperance,
Que j’adresse aujourdhui mes Vœux ;

Je sens que dans mon cœurs la Crainte te balance ;

Ce n’est qu’en te suivant que l’on peut être heureux ;

Rassure ma Muse timide,
Prête lui ton puissant secours ;
C’est toi, Déesse, qui la guide

[59] Près des Mécenes *1 de nos jours.

Je sçai ce qu’elle risque en prenant cette route,

Je connois sa témérité ;
Fais en sorte que l’on l’écoute
En faveur de la Vérité ;
Rends-la touchante sans tristesse,
On gagne l’Esprit par le Cœur,
L’un réussit où l’autre échoue ;

Il est avantageux parfois de basarder :

L’un blâme ce que l’autre loue ;
L’événement fait décider.

Venons au fait, courte en sera l’histoire.

D’abord de la Chicane noire

J’étudiai le pénible patois.

Le stile affreux de son Grimoire
Mit bien-tôt mon ame aux abois.

Le Bureau succéda ; les Filles de Mémoire

Me détournerent quelquefois ;

Pour les Italiens, même pour les François,

Tenté par un gain illusoire,
J’abandonnai de bons emplois.

Et je vins, à la fin, m’établir à la Foire ;
Le Comique Opera s’y rangea sous mes loix, (a2 )
Aux Théatres fameux j’y disputai la gloire

De vous amuser quelquefois.

Lorsque je régissois ce Spectacle Comique
Je me vis apellé pour amuser la Cour,

[60] Et je puis me venter d’avoir été l’unique

Qui l’ai produit dans ce brillant sejour.

Pendant long-tems l’inconstante Fortune,

A qui tout est soumis, varia sur mon sort :
Ainsi qu’un Noutonnier sur les flots de Neptune,
Sans pouvoir aborder, je découvrois le Port.

Enfin par un revers funeste
J’ai vu renverser mes projets,
Et pour tout bien il ne me reste

Qu’un triste souvenir de mes anciens succès
Avec un long & pénible Procès.

Par mes Amis & par ma bourse
Jusqu’à ce jour j’ai pu fournir aux fraix ;
Mais me voyant à la fin sans ressource,

Je m’en pris au Destin qui, sans autre appareil
Que son ton imposant, me dicta ce Conseil. *3 ◀Ebene 3

Sur l’Air du Veaudeville de l’Oracle.

Ebene 3► « L’Espoir soutient tout homme sage ;
Mets tous tes talents en usage,

Cherche par ce moyen à sortir d’embaras ;

Fais une Epitre, & la presente
Sans crainte à Messieurs les quarante,

Cet Oracle est plus sûr que celui de Calchas. » ◀Ebene 3

Suite du même Air.

Ebene 3► Cet Oracle me mit en peine,
Deux Corps illustres dans Paris

Sont composez chacun de quarantaine,

[61] Tous également chéris ;

Auquel faut-il aller ? mon ame est incertaine. ◀Ebene 3

Sur l’Air de la Ressemblance.

Ebene 3► Sous l’autorité du Roi
Tous les deux ont de l’emploi,
Voilà la ressemblance.
L’un au Roi coute de l’or,
L’autre remplit son Trésor,
Voilà la différence. ◀Ebene 3

Air des Arrêts de l’Amour.

Ebene 3► Or, voici comme je raisonne :
Pour me tirer de ce détroit,

Il me convient d’aller droit à celui qui donne,

Plutôt qu’à celui qui reçoit.
Voici l’instant que je redoute,
Quand on demande qu’il en coute,
Tout honête homme le ressent ;

Il ne prend ce parti que dans un cas pressant.

Confiez à ma vigilance
Quelques emplois avec un peu d’avance,
Soit en Province, ou bien, soit, à Paris.
Je ne fixe point de Païs,
Répondez à mon espérance,
Ainsi soit fait qu’il est requis.
Ces mots combleroient mes désirs
Rendrez vous mon attente vaine ?
J’ai dépensé pour vos plaisirs ;
Ah ! soulagez moi dans ma peine ! ◀Ebene 3

Voila l’Antienne la plus ordinaire de Messieurs les Poëtes, & le ton sur lequel ils ont presque tous chan-[62]té lorsqu’ils se sont trouvez au bout de leur carière. Homere, le Divin Homere, leur Partiarche, auquel l’Antiquité éleva des Temples & des Autels après sa mort, Homere, dis-je, étant devenu aveugle dans sa vieillesse, fut obligé, pour vivre, d’aller mendier de porte en porte où il récitoit & chantoit, pour un morceau de pain, les admirables Vers de son Iliade & de son Odissé, à peu près comme nos Mendiants chantent aujourdhui, dans la même vue, le Cantique des Pellerins de S. Jaques, ou les Miracles de notre Dame de Lorette. Le facétieux Plaute, après avoir long-tems diverti les Romains par ses Comédiens, fut contraint, dans sa Vieillesse, pour ne pas mourir de faim, de gagner sa vie à tourner la meule au Moulin, travail si rude, qu’il servoit de châtiment aux Esclaves. Ovide, le tendre, le galant Ovide, l’Oracle du Dieu des Amours, & le Favori de toutes les Dames Romaines de la Cour d’Auguste, mourut misérable, loin de sa Patrie, dans un Païs où sa Muse le fit reléguer ; Stace, malgré tous ses Poëmes qu’il avoit adressez & presentez à Domitien, seroit mort de faim s’il n’eut par son travail prevenu ce malheur. Presque tous les autres Poëtes, tant Grecs que Latins, sont morts de même dans la misère. Les notres, si l’on en excepte ceux du regne immortel de Louis XIV. n’ont été guére plus heureux ; & je n’ai vu, ni lu nulle part que ceux des autres Nations ayent été beaucoup mieux traitez par la Fortune.*4

[63] Après ces exemples fameux, le Sieur Pontau doit il s’étonner & s’afliger de l’état où il se trouve ? Le sort d’un Poëte est de mourir dans la misére, comme celui d’un Militaire est d’être tué sur une brêche, ou dans une Action. Mourir de faim pour parvenir à l’immortalité,

Est-ce trop acheter une gloire si belle ?

Non assurément, & il paroit que la Sieur Pontau le croyoit lui-même autrefois puisqu’il nous aprend qu’il quitta son Bureau, & préféra à toutes les richesses qu’il auroit pu y amasser, les Lauriers Poëtiques dont il comptoit se voir couronner sur le Parnasse. Aujourdhui il y renonce, & voudroit rentrer dans la Finance ;

Et voilà comme
L’Homme

N’est jamais content !

Autre preuve de la vérité de cette derniere réflexion dans la piéce suivante. L’Auteur y pense contre la peine que lui a couté une douzaine de Vers que personne ne lui a demandez, & qu’il seroit peut-être très faché qu’on ne trouvat pas aussi beaux qu’ils le lui ont paru.

Rondeau.

Ebene 3► Un Diable fin & Lutinea

Mene, je crois, l’art du Rondeau ;
[64] Car depuis quatre jours je pense,
Sans qu’en rien cependant j’avance,

Pour en composer un nouveau.

Laissons donc un emploi si beau

Qui renverseroit mon Cerveau,
Et mettroit dans l’impatience

Un Diable.

J’ai beau suer le sang & l’eau
Mettre des rimes en monceau
Je ferois avec plus d’aisance
Sortir de l’Infernal fourneau

Un Diable. ◀Ebene 3

J’ai l’honneur d’être, & c.

Paris, ce 19. Avril 1750.

◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 2

livres nouveaux
et autres.

Qui se vendent à la Haye dans la Boutique de Pierre Gosse Junior Libraire de S. A. R. à la Haye.

Maximes Morales tirées de Balthasar Gracian, Jesuite Espagnol dans son Livre qui a pour titre l’Homme de Cour, sur la Conversation & la manière de bien parler 8. la Haye 1750.

Le Spectateur, ou le Socrate Moderne, 12. Tome VII, Amst. 1750.

Magazin (le) des Modernes, Opera Comique par Mr. Panard, 8. la Haye, 1750.

Monde fou preferé au Monde sage, en vingt six Promenades, 8. 2 vol. Londres 1744.

Tablettes Cronologiques de l’Histoire Universelle sacrée & Prophane Ecclésiastique & Civile depuis la Création du Moude jusqu’à l’an 1743. par l’Abbé Langlet du Fresny, 8. 2 vol. Paris, 1743.

Histoire Generale de Portugal, par Mr. de la Cléde, 12. 8 vol. Paris, 1735. ◀Ebene 1

1* Mécene, Favori de l’Empereur Auguste; fut le Protecteur & le Bienfaiteur de tous les Sçavans & gens à talent qui brillent, en grand nombre, sous le regne de ce Prince.

2(a) L’Auteur de cette Requête a été, pendant plusieurs années, l’Entrepreneur & le Directeur de ce Théatre pour lequel il a même composé plusieurs piéces.

3* Après un Procès, qui a long-tems duré, le Théatre de l’Opera Comique a été enfin suprimé, ce qui n’a pas été une grande perte pour le Public,

4- - - Aonidum paupertas semper adhœrens It comes, & oastris militat ipsa suis. Sive canas acies in Turcica bella paratas, Sive aptas tenui mollia verba Lyrœ, Sive levi captas populi Spectacula socco, Turgidus aut Tragico Syrmate verris humum, Denique quidquid agis, comes assidet improba egestas, Sive poëma canis, sive poëma Homeri; Bella gerunt urbes septem de Patria Homeri; Nulla domus vivo, patria nulla fuit. Ӕger, inops, patrios deplorat Tityrus agros; Statius instantem vix fugat arte famem; Exul, Hyperboreum Naso projectus ad Axem Exilium Musis imputat ille suum. Ipse Deus Vatum vaccas pavisse Pherœas. Dicitur, Ӕmonios & numerasse greges. Calliope longum cœlebs cur vixit in œvum? Nempe nibil dotis, quod numeraret, erat, &c. Buchanan. Eleg. I.