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        <title>Discours CIX.</title>
        <author>Justus Van Effen [Joseph Addison, Richard Steele]</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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                        Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Justus Van Effen : Le Mentor moderne ou Discours sur les mœurs du siècle ;
                    traduit de l&apos;Anglois du Guardian de Mrs Addisson, Steele, et autres Auteurs du
                    Spectateur. La Haye : Frères Vaillant et N. Prévost, Tome III, 53-64 </bibl>
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          <title level="j">Le Mentor
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<div1><head><hi rend="smallcaps">Discours CIX.</hi></head>
<p rend="UM"><hi rend="italic"><milestone unit="ZM" xml:id="FR.2"></milestone> Le chemin des Paresseux est comme une Haye d’Epines.</hi></p>
<p rend="QU"><hi rend="smallcaps">Prov. De </hi><persName corresp="MM" key="Salomon" rend="smallcaps" subtype="H" xml:id="PN.1">Salomon</persName><hi rend="smallcaps">. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></hi></p>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E2" xml:id="FR.3"></milestone> Il</hi> y a deux Classes de Personnes, qui pechent par rapport à l’usage que la Raison nous ordonne de faire d’une chose aussi précieuse que le tems. La premiere est ce vaste corps de Paresseux &amp; d’indolens, qui bien loin d’employer leur tems d’une maniere criminelle, ne l’employent point du tout. La seconde est composée de ces gens d’un tempérament plus vif, qui ne négligent pas seulement de faire un bon usage de leur tems, mais qui en font valoir chaque instant pour ainsi dire, pour se procurer des satisfactions criminelles.</p>
<p><pb n="54"></pb> Quel que puisse être le sentiment des Théologiens sur ces deux ordres de malheureux, la situation des premiers me paroît la plus déplorable, sur-tout parce que l’habitude de l’indolence me paroît beaucoup plus invincible, que l’habitude du crime. D’ailleurs on s’abandonne à la paresse, lors qu’on est tranquille possesseur de son bon-sens ; on s’y livre de sang froid, &amp; après une mûre déliberation ; mais la débauche est d’ordinaire l’effet du Vin, ou d’une impetueuse Jeunesse, qu’on peut appeler une ivresse perpetuelle ; or il est clair que les fautes où l’on tombe dans l’absence, ou dans la suspension de la Raison, sont plus excusables, que celles où l’on se laisse entraîner au mépris du bon-sens, qui nous offre un secours present &amp; sûr.</p>
<p>Les saillies irrêgulieres des penchans vicieux, cessent aussi-tôt que la passion est satisfaite, &amp; le calme succéde à l’orage ; mais une paresse bien réglée reçoit de jour en jour de nouvelles forces de sa continuation ; la paresse ne s’épuise jamais ; son fond, pour ainsi dire, s’augmente par la dépense. Je passois, dit <persName corresp="MM" key="Salomon" subtype="H" xml:id="PN.2">Salomon</persName>, auprès du Champ du Paresseux, &amp; auprès de la Vigne de <pb n="55"></pb> l’Homme vuide d’intelligence ; voici il n’y croissoit que des Epines, &amp; les Chardons en avoient couvert toute la face. Pour caracteriser encore mieux cette malheureuse indolence, il ajoûte ; L’homme paresseux cache sa main dans sa poitrine, &amp; c’est à regret qu’il la porte à sa bouche. Ce sage Roi ne se contente pas de nous marquer ici les tristes effets de la paresse ; mais par l’étenduë qu’il donne à ses effets, mais par ces Champs livrez à une sterilité presque irreparable, par ces membres du corps presque devenus immobiles par l’habitude de l’inaction, il nous dépeint vivement les progrès que fait continuellement cette léthargie de l’Ame.</p>
<p>Quand même il ne faudroit pas rendre un jour compte de l’usage qu’on fait du tems, les seuls inconveniens qui accompagnent une vie oisive devroient porter les personnes judicieuses à se précautionner contre les premiers accès de cette maladie funeste. Je dis les personnes judicieuses ; parce qu’il n’arrive pas rarement qu’elles donnent dans ce vice, &amp; que c’est sur-tout à leur utilité que je destine ce Discours. Je sai trop bien que le raisonnement n’a point de prise sur des gens inconsidérez, qui sen-<pb n="56"></pb>tent, mais qui ne raisonnent point, &amp; qui se laissent gouverner absolument par les moindres apparences de la fatigue, &amp; de la commodité. Je ne parle qu’à des personnes, qui ont du moins assez de raison, pour raisonner sur leur propre sentiment ; je croi qu’on peut dire sans exagerer, qu’il y a réellement dans la paresse plus d’incommodité &amp; plus de peine, que dans l’Emploi le plus difficile &amp; le plus penible ; rien n’est à mon avis plus fatiguant, que de ne rien faire ? Il est obligé à travailler par cela même qu’il évite le travail ; il est forcé, pour s’attacher à son indolence favorite, de luter continuellement contre ce principe d’activité, qui est naturel à tout homme. Il doit tromper &amp; bercer ce principe par des Sophismes perpetuels. S’agit-il de dépêcher une affaire aisée, commune, il se fait à lui-même un nombre infini d’objections pour se prouver, que cette affaire est diffcile, épineuse, impossible ? Il se retire dans le sein de son indolence qu’il vient de barricader par ses faux raisonnemens ; il s’écrie ; <hi rend="italic">Il y a un Lion dans le Chemin ; il y a un Lion dans la ruë ;</hi> c’est à dire, il y a un obstacle à surmonter, qui est au dessus des forces humaines.</p>
<p><pb n="57"></pb> Quand cette espece de Gangrene gagne une fois le cœur d’un homme naturellement pensif, mais qui craint la peine attachée à des pensées utiles, il ne manque guéres de tomber peu à peu dans une melancolie sombre &amp; invincible ; il fixe toute l’attention de son ame sur l’état de sa santé, &amp; sur la situation de ses affaires, &amp; son esprit triste &amp; sombre ne sauroit les voir que dans un jour lugubre ; mais l’homme, qui s’applique à l’Etude, ou bien aux affaires, détourne ses pensées de ces noires contemplations ; les progrès qu’il fait dans la Fortune, ou dans la connoissance de la Vérité égayent son ame, &amp; lui inspirent dans toutes ses entreprises une heureuse confiance. Au lieu de s’abandonner à des rêveries creuses, qui donnent un air de probabilité, à tous les desastres possibles, il employe les momens de son loisir à remettre son esprit dans une utile gayeté par les agrémens de la conversation ; ce mélange bien ménagé d’affaires, &amp; de plaisirs innocens entretient son ame dans une serenité heureuse, dont un Paresseux hypocondriaque n’apperçoit de tems en tems qu’une petite lueur, graces à un beau jour, à l’arrivée d’un Ami inti-<pb n="58"></pb>me, à quelque bonheur qui lui vient en dormant.</p>
<p>Une vie oisive quoique réguliére doit traîner après elle des remords plus frequens, que la plus coupable activité des ébauchez de profession ; un Libertin, bon œconome de son tems, ne se donne pas le loisir d’examiner sa conduite. La chaîne de ses plaisirs est si serrée que le repentir ne sauroit s&apos;y fourer ; il réfléchit aussi peu sur lui-même, que le Paresseux sur toute chose, qui n’est pas lui ; les remords du dernier se sentent d’ordinaire de l’indolence de son ame ; ils ne lui causent qu’une douleur sourde, &amp; ils ne sont pas assez vifs pour le réveiller en sursaut, &amp; pour l’arracher à sa triste habitude ; ce ne sont que des Songes inquiets qui troublent son sommeil sans l’interrompre.</p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.4"></milestone> Pour donner une idée de ces sortes d’esprits oisifs, qui s’accoûtument à la fin à se punir eux-mêmes de leur insolence, par des réfléxions qui leur donnent des maladies imaginaires, je rapporterai ici ce qu’un Paresseux du premier ordre m’a raconté de l’état où il s’est trouvé lui-même. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.5"></milestone> <milestone unit="EX" xml:id="FR.6"></milestone> Dans un seul hyver il bût plus de deux cens bouteilles d’Eau de Spa, plus de vingt pintes <pb n="59"></pb> de Teinture de Mars, &amp; quelques barils de Vin d’Absinthe ; avec cela il fit de compte fait cent cinquante projets infaillibles, qui manquerent tous, &amp; dans le tems que le Vent de Nord-Est soufloit il reçut de tout l’Univers des affronts terribles, qu’ame qui vive ne songeoit à lui faire ! En un mot, il fit plus de dépense, que l’homme le plus prodigue, &amp; il souffrit plus de miseres, qu’un simple Soldat, qui fait la Campagne la plus rude. <milestone rend="closer" unit="EX"></milestone></p>
<p><milestone unit="EX" xml:id="FR.7"></milestone> Un autre qui a eu le bonheur de revenir de ce triste état d’indolence m’a dit, qu’il y étoit tombé à la fleur de son âge dans l’Université où bien souvent la Jeunesse, au lieu de se préparer pour les affaires, s’endort dans un repos qui l’en rend à jamais incapable ; comme il pouvoit être paresseux <hi rend="italic">incognito</hi> dans sa chambre, il y resta pendant plusieurs années abîmé dans la commodité molle d’un Fauteuil qui auroit fait les délices d’un Prélat ; il y rêvoit profondement à rien d’une maniere qui lui faisoit beaucoup d’honneur, puis qu’il passoit pour le plus appliqué de tous les Ecoliers. Pendant cette Léthargie il eut quelques intervalles de Lecture, qui ne faisoient qu’aggraver <pb n="60"></pb> son triste état, en lui faisant sentir les fruits qu’on peut recueillir de l’application ; il ressembloit à cet égard aux Damnez de <persName corresp="MM" key="Milton, John" subtype="H" xml:id="PN.3">Milton</persName>, qui transportez du feu le plus ardent dans l’eau la plus glacée, au lieu d’en être soulagez ne sentent que plus vivement le froid de l’une &amp; la chrleur&lt;sic&gt; de l’autre. Las à la fin de ce même genre de paresse, il résolut de la varier un peu par des promenades uniquement destinées à se promener ; quand cette envie le prenoit il subornoit lui-même la Servante à lui venir dire, que sa Chambre devoit être nettoyée ; il ne manquoit jamais de se mettre en colere contre elle, &amp; de lui soûtenir que cette affaire pouvoit souffrir quelque delai, mais à la fin il se rendoit à des conditions honorables, &amp; il sortoit de la place le dépit sur le visage, &amp; la satisfaction dans le cœur.</p>
<p>Pendant tout ce tems-là il ne voyoit personne, &amp; il vivoit plus retiré qu’un Moine, &amp; en même tems tout aussi coupable qu’un débauché ; c&apos;est ainsi qu&apos;il perdit la fleur de son âge, jusqu’à ce qu’un rare bonheur le tira de son inaction, &amp; lui fit goûter les agrémens du travail ; depuis cet heureux periode, il est le plus content des hommes, <pb n="61"></pb> il a oublié qu’il a une ratte, &amp; il n’est non plus sujet à la mélancolie qu’un Hollandois, qui, selon l’observation du Chevalier <persName corresp="MM" key="Temple" subtype="U" xml:id="PN.4">Temple</persName>, est toûjours parfaitement bien, quand il n’est pas mal, &amp; qui est gai autant qu’il le faut, lors qu’il n’est pas triste. <milestone rend="closer" unit="EX"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.8"></milestone> A propos de cette fâcheuse indisposition de l’ame, qui a été jusqu’ici le sujet de ce Discours. Il faut que je raconte à mes Lecteurs les moyens dont se sert un Cavalier de mes Voisins, pour s’en garantir. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.9"></milestone> <milestone unit="EX" xml:id="FR.10"></milestone> Il a une aversion invincible pour les Livres, pour les affaires, &amp; pour l’inaction en même tems ; mais il a la langue parfaitement bien penduë, &amp; il trouve la plus grande volupté à faire valoir ce talent. Qu’a-t-il fait ? Comme il a du bien, il a donné une Pension à un homme pour l’accompagner toûjours, &amp; il en exige pour tout merite d’avoir l’air attentif, &amp; de ne l’interrompre jamais par des demandes, &amp; par des réponses, quelque naturelle qu’en soit l’occasion. Ayant ouvert ainsi la porte à son babil, il l’élargit considerablement en donnant carriére à son imagination, &amp; en ne pensant jamais à ce qu’il dit. Il donne l’essor à chaque pensée, telle qu’elle s’offre à sa langue, <pb n="62"></pb> &amp; ensuite il en prouve la vérité, ou bien il en dévelope le ridicule avec toute la bonne foi imaginable ; il se fait le même plaisir de se réfuter lui-même, qu’un autre trouve à triompher dans la dispute d’un Antagoniste obstiné. Ses discours ressemblent à la conversation de deux Personnes, qui défendent deux opinions opposées, avec peu de liaison, avec beaucoup de chaleur, &amp; avec une grande politesse. <milestone rend="closer" unit="EX"></milestone> <milestone unit="EX" xml:id="FR.11"></milestone> Il y a un autre de mes amis qui passe la plus grande partie de sa vie dans le Parc, &amp; qui s’occupe d’une maniére tout aussi industrieuse, mais un peu plus criminelle. C’est le premier homme du monde pour attrapper des mouches, &amp; il les sait attacher fort adroitement aux deux bouts d’un crin de cheval, dont sa Perruque est un magazin inépuisable. Il suspend ensuite ce crin par le milieu à sa canne de maniere que les deux Insectes se trouvent comme on dit <hi rend="italic">bec à bec</hi>, ce qui les anime d’abord à une Guerre opiniâtre, puisque la retraite leur est impossible. Son œil est tellement fait à ces Batailles, par une longue habitude, qu’il en apperçoit les differentes vicissitudes, qu’il est impossible de remarquer à un Spectateur vulgaire ; je le trouvai l’au-<pb n="63"></pb>tre jour tout occupé à jouïr de la fureur de deux Guepes gigantesques, qui se livroient le combat le plus cruel. Pour que j&apos;en pusse démêler les differentes particularitez il me prêta une Lunette d’approche, par le moyen de laquelle je vis la bataille la plus furieuse &amp; la mieux disputée entre deux monstres plus horribles, que tous ceux qu’on trouve dans les anciens Romans. <milestone rend="closer" unit="EX"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> Si nous ne pouvons pas gagner d’abord sur nous de nous appliquer à des choses utiles &amp; importantes, forçons-nous pourtant à nous donner tous les jours, sans y manquer, quelque application, quelque puerile, quelque sterile en avantages solides qu’elle puisse être ; nous remporterons du moins par là des victoires sur un esprit inconstant &amp; vagabond ; nous apprendrons par là à nous rendre maîtres de notre volonté, &amp; à l’accoûtumer à l’empire de la Raison.</p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.12"></milestone> Mon but particulier a été aujourd’hui de développer ce que la paresse a de fâcheux &amp; d’incommode ; je pourrois bien un jour destiner un Discours entier à faire voir jusqu’à quel point elle est contraire à notre sainte Religion ; je placerai alors à la tête de ma feuille cette Sentence, <hi rend="italic">Pereunt &amp; imputantur, </hi><pb n="64"></pb> les Heures passent, mais elles sont sur notre compte, c’est la Devise d’un Cadran au Soleil, qu’on voit dans l’Hôtel, qui sert de domicile à nos jeunes Jurisconsultes. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> Comme ces Messieurs vivent dans un tumulte perpetuel d’affaires &amp; de plaisirs, on ne pouvoit pas mieux faire que de les forcer à voir cette Devise toutes les fois qu’ils veulent s’instruire de l’heure qu’il est. Pour ceux qui s’attachent aux affaires, c’est un conseil gracieux d être &lt;sic&gt; ponctuels à venir aux rendez-vous où le devoir les appelle, &amp; pour ceux qui n’aiment que le divertissement, c’est une exhortation effrayante, qui les détourne des rendez-vous, qui leur ont été donnez par le plaisir criminel. <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
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                                    faire d’une chose aussi précieuse que le tems. La premiere est
                                    ce vaste corps de Paresseux &amp; d’indolens, qui bien loin
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                                    pour ainsi dire, pour se procurer des satisfactions criminelles.
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                                    Théologiens sur ces deux ordres de malheureux, la situation des
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                                    l’habitude de l’indolence me paroît beaucoup plus invincible,
                                    que l’habitude du crime. D’ailleurs on s’abandonne à la paresse,
                                    lors qu’on est tranquille possesseur de son bon-sens ; on s’y
                                    livre de sang froid, &amp; après une mûre déliberation ; mais la
                                    débauche est d’ordinaire l’effet du Vin, ou d’une impetueuse
                                    Jeunesse, qu’on peut appeler une ivresse perpetuelle ; or il est
                                    clair que les fautes où l’on tombe dans l’absence, ou dans la
                                    suspension de la Raison, sont plus excusables, que celles où
                                    l’on se laisse entraîner au mépris du bon-sens, qui nous offre
                                    un secours present &amp; sûr. Les saillies irrêgulieres des
                                    penchans vicieux, cessent aussi-tôt que la passion est
                                    satisfaite, &amp; le calme succéde à l’orage ; mais une paresse
                                    bien réglée reçoit de jour en jour de nouvelles forces de sa
                                    continuation ; la paresse ne s’épuise jamais ; son fond, pour
                                    ainsi dire, s’augmente par la dépense. Je passois, dit Salomon,
                                    auprès du Champ du Paresseux, &amp; auprès de la Vigne de <pb n="55"></pb> l’Homme vuide d’intelligence ; voici il n’y
                                    croissoit que des Epines, &amp; les Chardons en avoient couvert
                                    toute la face. Pour caracteriser encore mieux cette malheureuse
                                    indolence, il ajoûte ; L’homme paresseux cache sa main dans sa
                                    poitrine, &amp; c’est à regret qu’il la porte à sa bouche. Ce
                                    sage Roi ne se contente pas de nous marquer ici les tristes
                                    effets de la paresse ; mais par l’étenduë qu’il donne à ses
                                    effets, mais par ces Champs livrez à une sterilité presque
                                    irreparable, par ces membres du corps presque devenus immobiles              
                      par l’habitude de l’inaction, il nous dépeint vivement les
                                    progrès que fait continuellement cette léthargie de l’Ame. Quand
                                    même il ne faudroit pas rendre un jour compte de l’usage qu’on
                                    fait du tems, les seuls inconveniens qui accompagnent une vie
                                    oisive devroient porter les personnes judicieuses à se
                                    précautionner contre les premiers accès de cette maladie
                                    funeste. Je dis les personnes judicieuses ; parce qu’il n’arrive
                                    pas rarement qu’elles donnent dans ce vice, &amp; que c’est
                                    sur-tout à leur utilité que je destine ce Discours. Je sai trop
                                    bien que le raisonnement n’a point de prise sur des gens
                                    inconsidérez, qui sen-<pb n="56"></pb>tent, mais qui ne raisonnent
                                    point, &amp; qui se laissent gouverner absolument par les
                                    moindres apparences de la fatigue, &amp; de la commodité. Je ne
                                    parle qu’à des personnes, qui ont du moins assez de raison, pour
                                    raisonner sur leur propre sentiment ; je croi qu’on peut dire
                                    sans exagerer, qu’il y a réellement dans la paresse plus
                                    d’incommodité &amp; plus de peine, que dans l’Emploi le plus
                                    difficile &amp; le plus penible ; rien n’est à mon avis plus
                                    fatiguant, que de ne rien faire ? Il est obligé à travailler par
                                    cela même qu’il évite le travail ; il est forcé, pour s’attacher
                                    à son indolence favorite, de luter continuellement contre ce
                                    principe d’activité, qui est naturel à tout homme. Il doit
                                    tromper &amp; bercer ce principe par des Sophismes perpetuels.
                                    S’agit-il de dépêcher une affaire aisée, commune, il se fait à
                                    lui-même un nombre infini d’objections pour se prouver, que
                                    cette affaire est diffcile, épineuse, impossible ? Il se retire
                                    dans le sein de son indolence qu’il vient de barricader par ses
                                    faux raisonnemens ; il s’écrie ; Il y a un Lion dans le Chemin ;
                                    il y a un Lion dans la ruë ; c’est à dire, il y a un obstacle à
                                    surmonter, qui est au dessus des forces humaines. <pb n="57"></pb>
                                    Quand cette espece de Gangrene gagne une fois le cœur d’un homme
                                    naturellement pensif, mais qui craint la peine attachée à des
                                    pensées utiles, il ne manque guéres de tomber peu à peu dans une
                                    melancolie sombre &amp; invincible ; il fixe toute l’attention
                                    de son ame sur l’état de sa santé, &amp; sur la situation de ses
                                    affaires, &amp; son esprit triste &amp; sombre ne sauroit les
                                    voir que dans un jour lugubre ; mais l’homme, qui s’applique à   
                                 l’Etude, ou bien aux affaires, détourne ses pensées de ces
                                    noires contemplations ; les progrès qu’il fait dans la Fortune,
                                    ou dans la connoissance de la Vérité égayent son ame, &amp; lui
                                    inspirent dans toutes ses entreprises une heureuse confiance. Au
                                    lieu de s’abandonner à des rêveries creuses, qui donnent un air 
                                   de probabilité, à tous les desastres possibles, il employe les
                                    momens de son loisir à remettre son esprit dans une utile gayeté
                                    par les agrémens de la conversation ; ce mélange bien ménagé
                                    d’affaires, &amp; de plaisirs innocens entretient son ame dans
                                    une serenité heureuse, dont un Paresseux hypocondriaque
                                    n’apperçoit de tems en tems qu’une petite lueur, graces à un
                                    beau jour, à l’arrivée d’un Ami inti-<pb n="58"></pb>me, à quelque
                                    bonheur qui lui vient en dormant. Une vie oisive quoique
                                    réguliére doit traîner après elle des remords plus frequens, que
                                    la plus coupable activité des ébauchez de profession ; un
                                    Libertin, bon œconome de son tems, ne se donne pas le loisir
                                    d’examiner sa conduite. La chaîne de ses plaisirs est si serrée
                                    que le repentir ne sauroit s&apos;y fourer ; il réfléchit aussi peu
                                    sur lui-même, que le Paresseux sur toute chose, qui n’est pas
                                    lui ; les remords du dernier se sentent d’ordinaire de
                                    l’indolence de son ame ; ils ne lui causent qu’une douleur
                                    sourde, &amp; ils ne sont pas assez vifs pour le réveiller en
                                    sursaut, &amp; pour l’arracher à sa triste habitude ; ce ne sont
                                    que des Songes inquiets qui troublent son sommeil sans
                                    l’interrompre. <seg synch="#FR.4" type="MT"> Pour donner une
                                        idée de ces sortes d’esprits oisifs, qui s’accoûtument à la
                                        fin à se punir eux-mêmes de leur insolence, par des
                                        réfléxions qui leur donnent des maladies imaginaires, je
                                        rapporterai ici ce qu’un Paresseux du premier ordre m’a
                                        raconté de l’état où il s’est trouvé lui-même. </seg>
                  <seg synch="#FR.5" type="E3">
                    <seg synch="#FR.6" type="EX"> Dans un seul hyver il bût plus
                                            de deux cens bouteilles d’Eau de Spa, plus de vingt
                                            pintes <pb n="59"></pb> de Teinture de Mars, &amp; quelques
                                            barils de Vin d’Absinthe ; avec cela il fit de compte
                                            fait cent cinquante projets infaillibles, qui manquerent
                                            tous, &amp; dans le tems que le Vent de Nord-Est
                                            soufloit il reçut de tout l’Univers des affronts
                                            terribles, qu’ame qui vive ne songeoit à lui faire ! En
                                            un mot, il fit plus de dépense, que l’homme le plus
                                            prodigue, &amp; il souffrit plus de miseres, qu’un
                                            simple Soldat, qui fait la Campagne la plus rude. </seg>      
              <seg synch="#FR.7" type="EX"> Un autre qui a eu le bonheur
                                            de revenir de ce triste état d’indolence m’a dit, qu’il
                                            y étoit tombé à la fleur de son âge dans l’Université où
                                            bien souvent la Jeunesse, au lieu de se préparer pour
                                            les affaires, s’endort dans un repos qui l’en rend à
                                            jamais incapable ; comme il pouvoit être paresseux
                                            incognito dans sa chambre, il y resta pendant plusieurs
                                            années abîmé dans la commodité molle d’un Fauteuil qui
                                            auroit fait les délices d’un Prélat ; il y rêvoit
                                            profondement à rien d’une maniere qui lui faisoit                                           
 beaucoup d’honneur, puis qu’il passoit pour le plus
                                            appliqué de tous les Ecoliers. Pendant cette Léthargie
                                            il eut quelques intervalles de Lecture, qui ne faisoient
                                            qu’aggraver <pb n="60"></pb> son triste état, en lui faisant
                                            sentir les fruits qu’on peut recueillir de
                                            l’application ; il ressembloit à cet égard aux Damnez de
                                            Milton, qui transportez du feu le plus ardent dans l’eau
                                            la plus glacée, au lieu d’en être soulagez ne sentent
                                            que plus vivement le froid de l’une &amp; la
                                            chrleur&lt;sic&gt; de l’autre. Las à la fin de ce même
                                            genre de paresse, il résolut de la varier un peu par des
                                            promenades uniquement destinées à se promener ; quand
                                            cette envie le prenoit il subornoit lui-même la Servante
                                            à lui venir dire, que sa Chambre devoit être nettoyée ;
                                            il ne manquoit jamais de se mettre en colere contre
                                            elle, &amp; de lui soûtenir que cette affaire pouvoit
                                            souffrir quelque delai, mais à la fin il se rendoit à
                                            des conditions honorables, &amp; il sortoit de la place
                                            le dépit sur le visage, &amp; la satisfaction dans le
                                            cœur. Pendant tout ce tems-là il ne voyoit personne,
                                            &amp; il vivoit plus retiré qu’un Moine, &amp; en même
                                            tems tout aussi coupable qu’un débauché ; c&apos;est ainsi
                                            qu&apos;il perdit la fleur de son âge, jusqu’à ce qu’un rare
                                            bonheur le tira de son inaction, &amp; lui fit goûter
                                            les agrémens du travail ; depuis cet heureux periode, il
                                            est le plus content des hommes, <pb n="61"></pb> il a oublié
                                            qu’il a une ratte, &amp; il n’est non plus sujet à la
                                            mélancolie qu’un Hollandois, qui, selon l’observation du
                                            Chevalier Temple, est toûjours parfaitement bien, quand
                                            il n’est pas mal, &amp; qui est gai autant qu’il le
                                            faut, lors qu’il n’est pas triste. </seg>
                  </seg>
                  <seg synch="#FR.8" type="MT"> A propos de cette fâcheuse
                                        indisposition de l’ame, qui a été jusqu’ici le sujet de ce
                                        Discours. Il faut que je raconte à mes Lecteurs les moyens
                                        dont se sert un Cavalier de mes Voisins, pour s’en garantir. </seg>
                  <seg synch="#FR.9" type="E3">
                    <seg synch="#FR.10" type="EX"> Il a une aversion invincible
                                            pour les Livres, pour les affaires, &amp; pour             
                               l’inaction en même tems ; mais il a la langue
                                            parfaitement bien penduë, &amp; il trouve la plus grande
                                            volupté à faire valoir ce talent. Qu’a-t-il fait ? Comme
                                            il a du bien, il a donné une Pension à un homme pour
                                            l’accompagner toûjours, &amp; il en exige pour tout
                                            merite d’avoir l’air attentif, &amp; de ne l’interrompre
                                            jamais par des demandes, &amp; par des réponses, quelque
                                            naturelle qu’en soit l’occasion. Ayant ouvert ainsi la
                                            porte à son babil, il l’élargit considerablement en
                                            donnant carriére à son imagination, &amp; en ne pensant
                                            jamais à ce qu’il dit. Il donne l’essor à chaque pensée,
                                            telle qu’elle s’offre à sa langue, <pb n="62"></pb> &amp;
                                            ensuite il en prouve la vérité, ou bien il en dévelope
                                            le ridicule avec toute la bonne foi imaginable ; il se
                                            fait le même plaisir de se réfuter lui-même, qu’un autre
                                            trouve à triompher dans la dispute d’un Antagoniste
                                            obstiné. Ses discours ressemblent à la conversation de
                                            deux Personnes, qui défendent deux opinions opposées,
                                            avec peu de liaison, avec beaucoup de chaleur, &amp;
                                            avec une grande politesse. </seg>
                    <seg synch="#FR.11" type="EX"> Il y a un autre de mes amis
                                            qui passe la plus grande partie de sa vie dans le Parc,
                                            &amp; qui s’occupe d’une maniére tout aussi
                                            industrieuse, mais un peu plus criminelle. C’est le
                                            premier homme du monde pour attrapper des mouches, &amp;
                                            il les sait attacher fort adroitement aux deux bouts
                                            d’un crin de cheval, dont sa Perruque est un magazin
                                            inépuisable. Il suspend ensuite ce crin par le milieu à
                                            sa canne de maniere que les deux Insectes se trouvent
                                            comme on dit bec à bec, ce qui les anime d’abord à une
                                            Guerre opiniâtre, puisque la retraite leur est
                                            impossible. Son œil est tellement fait à ces Batailles,
                                            par une longue habitude, qu’il en apperçoit les
                                            differentes vicissitudes, qu’il est impossible de
                                            remarquer à un Spectateur vulgaire ; je le trouvai
                                                l’au-<pb n="63"></pb>tre jour tout occupé à jouïr de la             
                               fureur de deux Guepes gigantesques, qui se livroient le
                                            combat le plus cruel. Pour que j&apos;en pusse démêler les
                                            differentes particularitez il me prêta une Lunette
                                            d’approche, par le moyen de laquelle je vis la bataille
                                            la plus furieuse &amp; la mieux disputée entre deux
                                            monstres plus horribles, que tous ceux qu’on trouve dans               
                             les anciens Romans. </seg>

                  </seg> Si nous ne pouvons pas gagner d’abord sur nous de nous
                                    appliquer à des choses utiles &amp; importantes, forçons-nous
                                    pourtant à nous donner tous les jours, sans y manquer, quelque
                                    application, quelque puerile, quelque sterile en avantages                                 
   solides qu’elle puisse être ; nous remporterons du moins par là
                                    des victoires sur un esprit inconstant &amp; vagabond ; nous
                                    apprendrons par là à nous rendre maîtres de notre volonté, &amp;
                                    à l’accoûtumer à l’empire de la Raison. <seg synch="#FR.12" type="MT"> Mon but particulier a été aujourd’hui de
                                        développer ce que la paresse a de fâcheux &amp;
                                        d’incommode ; je pourrois bien un jour destiner un Discours
                                        entier à faire voir jusqu’à quel point elle est contraire à
                                        notre sainte Religion ; je placerai alors à la tête de ma
                                        feuille cette Sentence, Pereunt &amp; imputantur, <pb n="64"></pb> les Heures passent, mais elles sont sur notre compte,
                                        c’est la Devise d’un Cadran au Soleil, qu’on voit dans
                                        l’Hôtel, qui sert de domicile à nos jeunes Jurisconsultes.
                                    </seg> Comme ces Messieurs vivent dans un tumulte perpetuel
                                    d’affaires &amp; de plaisirs, on ne pouvoit pas mieux faire que
                                    de les forcer à voir cette Devise toutes les fois qu’ils veulent
                                    s’instruire de l’heure qu’il est. Pour ceux qui s’attachent aux
                                    affaires, c’est un conseil gracieux d être &lt;sic&gt; ponctuels
                                    à venir aux rendez-vous où le devoir les appelle, &amp; pour
                                    ceux qui n’aiment que le divertissement, c’est une exhortation
                                    effrayante, qui les détourne des rendez-vous, qui leur ont été
                                    donnez par le plaisir criminel. </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
