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        <title>No. 54</title>
        <author>Jean-François de Bastide</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Michaela Fischer</name>
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          <name> Elisabeth Hobisch</name>
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          <name> Veronika Mussner</name>
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          <name> Sabine Sperr</name>
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        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2016-04-11">11.04.2016</date>
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        <bibl>Jean-François de Bastide: Le Monde comme il est. Tome Second. Amsterdam und
                    Paris: Bauche und Duchesne und Cellot 1760, 277-288, </bibl>
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          <title level="j">Le Monde comme il est
                        (Bastide)</title>
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          <date>1760</date>
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<p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
<div1><head><hi rend="italic">N°. 54. Du Mardi 22 Juillet 1760</hi>.</head>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.4"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.5"></milestone> persécuter ? Ah, <persName corresp="LM" key="Saint-Isle" subtype="F" xml:id="PN.1">Saint-Isle</persName>, qui m’eût dit que je vous perdrois, que vous ne vivriez plus pour moi ! . . . Je voudrois, répondit-il, pouvoir me conserver à vous ; il n’est point de bonheur qui fût égal au mien : pourquoi faut-il que vous vous fassiez respecter par l’Amant même que votre vertu désespere ! Mais quoi, reprit-elle, est-ce un mal sans remede ? Seroit-il impossible que ma tendresse vous suffît ? Ah, <persName corresp="LM" key="Saint-Isle" subtype="F" xml:id="PN.2">Saint-Isle</persName>, vous ne sçavez pas combien je vous aime ! Vous ne sçavez pas. . . . Je sçais combien je vous aime moi-même, répondit-il : tout le charme de votre amour est dans l’excès du mien ; malgré cela je ne serois plus parfaitement heureux. Je me connois, je subis toute la rigueur des caprices de la nature. Je voudrois vainement me soustraire à ses loix impérieuses ; l’esclave enchaîné par un tyran, n’a plus qu’un cou-<pb n="278"></pb>rage inutile. . . . A ces mots, il lui baisa encore tendrement la main. Adieu, lui dit-il, je reste trop auprès de vous, je m’attendris trop, je sens que je vous expose ; il est tems que je fuye. . . . <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> Il partoit. Un mouvement d’<persName corresp="LM" key="Emilie" subtype="F" xml:id="PN.3">Emilie</persName> le ramena à ses genoux. Il profita de l’aveu le moins suspect, &amp; son bonheur en fut le prix. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<div2><head><milestone unit="E3" xml:id="FR.6"></milestone><hi rend="italic"> Aventure.</hi></head>
<p rend="SO"><hi rend="smallcaps">Depuis</hi> fort peu de jours il est arrivé une aventure dans laquelle on reconnoîtra le caractere de la vraie Philosophie, &amp; l’évidence des services qu’elle peut rendre à l’humanité.</p>
<p>Ce mot de Philosophie d’abord fait naître la défiance : on ne croit plus aux Philosophes, &amp; je suis bien loin de regarder cette prévention comme une injustice totale. Le Philosophe est le Sage utile, le Sage reconnu ; peu d’hommes le sont &amp; peuvent l’être. Beaucoup d’esprits orgueilleux se sont parés de <pb n="279"></pb> ce titre respectable ; ils ont fait beaucoup de mal, &amp; leur dessein étoit d’en faire encore davantage. Quand on a l’impudence de cacher ses passions sous un voile imposant, ce n’est que pour se livrer au desir de nuire à la société, autant qu’il est possible, en travaillant pour soi. Cependant il y a eu des sages, des hommes droits, vertueux, sensibles, dont la conduite a prouvé qu’il existe des vertus très-estimables &amp; très-possibles ; il y en a eu, &amp; il y en a encore. Il a fallu les rencontrer, ils ne se mêlent point dans la foule ; il a fallu les deviner, ils ne s’annoncent pas, ne s’affichent point. Si on pouvoit les reconnoître aisément, ce ne seroit qu’à leur extrême modestie. Mais cette marque adorable de perfection, n’est point un flambeau aussi sûr qu’on le voudroit ; le vice s’en est emparé, &amp; trompe nos yeux tous les jours. Cependant avec le tems &amp; l’esprit d’examiner, on parvient à <pb n="280"></pb> se rendre maître de ses doutes en voyant le caractere ou l’apparence de la Philosophie. Le vrai &amp; le faux des caracteres se distinguent plus aisément qu’on ne croit.</p>
<p>C’est cette distinction que j’ai faite sans beaucoup de peine, qui m’engage aujourd’hui à publier une aventure qui va prouver combien un vrai Philosophe peut rendre de grands services aux êtres que la nature a mis en société avec lui. On ne lira point ce récit sans sentir pour lui ce respect tendre qui prouve les droits que la vertu a sur nos cœurs. Mais avant que de le commencer, je veux me permettre encore quelques réflexions sur cette Philosophie dont tout le monde parle, &amp; que si peu de gens connoissent. Elle est dans tous les états ; &amp; l’Artisan, le laboureur, le Général d’Armée n’en sont pas plus privés par état que le Religieux &amp; le Sçavant. Avec un peu d’esprit naturel &amp; un fonds de probité, <pb n="281"></pb> tout homme peut être Philosophe dans sa condition. Mais il n’y a presque plus de conditions distinctes, c’est pourquoi les Philosophes sont si rares. Ici les idées &amp; les réflexions se présentent en foule à mon esprit, &amp; je pourrois dire beaucoup de choses que les hommes sensés ne trouveroient ni trop longues, ni trop sérieuses ; mais je trouve toutes mes pensées &amp; tous mes sentimens répandus dans des vers ingénieux &amp; tendres qui viennent de me tomber sous la main, &amp; qui sont vraisemblablement l’ouvrage d’un Philosophe très-aimable. Je crois que je ne puis rien faire de mieux pour toucher les autres, que de m’exprimer par la bouche d’un homme qui m’a touché moi-même.</p>
<lg><l rend="G1"><milestone unit="E4" xml:id="FR.7"></milestone> <milestone unit="ZM" xml:id="FR.8"></milestone> Plus on observe les retraites,</l>
<l rend="GF">Plus l’aspect en est gracieux ;</l>
<l rend="GF">Est-ce pour l’esprit, pour les yeux</l>
<l rend="GF">Ou pour le cœur, qu’elles sont faites ?</l>
<l rend="GF"><pb n="282"></pb> Je n’y vois rien de toutes parts</l>
<l rend="GF">Qui ne m’arrête &amp; ne m’enchante,</l>
<l rend="GF">Tout y retient, tout y contente,</l>
<l rend="GF">Mon goût, mon choix &amp; mes regards.</l>
<l rend="G1">Quand je contemple ces prairies,</l>
<l rend="GF">Et ces bocages renaissans,</l>
<l rend="GF">Je mêle au plaisir de mes sens</l>
<l rend="GF">Le charme de mes rêveries.</l>
<l rend="GF">J’y laisse couler mon esprit,</l>
<l rend="GF">Comme cette onde gasouillante</l>
<l rend="GF">Qui suit le chemin de sa pente</l>
<l rend="GF">Qu’aucune loi ne lui prescrit.</l>
<l rend="G1">Je vois sur des côteaux fertiles</l>
<l rend="GF">Des troupeaux riches, &amp; nombreux ;</l>
<l rend="GF">Ceux qui les gardent sont heureux,</l>
<l rend="GF">Et les possesseurs sont tranquilles.</l>
<l rend="GF">S’ils ont à redouter les loups,</l>
<l rend="GF">Et si l’hiver vient les contraindre</l>
<l rend="GF">Ce sont-là tous les maux à craindre :</l>
<l rend="GF">Il en est d’autres parmi nous.</l>
<l rend="G1">Nous ne sçavons plus nous connoître,</l>
<l rend="GF">Nous contenter encore moins.</l>
<l rend="GF">Heureux ! nous faisons par nos soins,</l>
<l rend="GF">Tout ce qu’il faut pour ne pas l’être :</l>
<l rend="GF"><pb n="283"></pb> Notre cœur soumet notre esprit</l>
<l rend="GF">Au caprice de notre vie ;</l>
<l rend="GF">En vain la raison se récrie</l>
<l rend="GF">L’abus parle, tout y souscrit.</l>
<l rend="G1">Ici je rêve à quoi nos peres</l>
<l rend="GF">Se bornoient dans les premiers tems ;</l>
<l rend="GF">Sages, modestes, &amp; contens</l>
<l rend="GF">Ils se refusoient aux chimeres.</l>
<l rend="GF">Leurs besoins étoient leurs objets ;</l>
<l rend="GF">Leur travail étoit leur ressource,</l>
<l rend="GF">Et le repos toujours la source</l>
<l rend="GF">De leurs soins &amp; de leurs projets.</l>
<l rend="G1">A l’abri de nos soins profanes</l>
<l rend="GF">Ils élevoient, Religieux,</l>
<l rend="GF">De superbes Temples aux Dieux,</l>
<l rend="GF">Et pour eux de simples cabanes.</l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Renfermés tous dans leur état</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et contens de leur destinée,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ils la croyoient plus fortunée</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Par le repos, que par l’éclat</hi>.</l>
<l rend="G1">Ils sçavoient à quoi la nature</l>
<l rend="GF">A condamné tous les humains :</l>
<l rend="GF">Ils ne devoient tous, qu’à leurs mains</l>
<l rend="GF">Leur vêtement, leur nourriture ;</l>
<l rend="GF"><pb n="284"></pb> Ils ignoroient la volupté,</l>
<l rend="GF">Et la fausse délicatesse,</l>
<l rend="GF">Dont aujourd’hui notre mollesse</l>
<l rend="GF">S’est fait une nécessité.</l>
<l rend="G1">L’intérêt ni la vaine gloire</l>
<l rend="GF">Ne troubloient jamais leur repos</l>
<l rend="GF">Ils aimoient plus dans leurs héros</l>
<l rend="GF">Une vertu qu’une victoire :</l>
<l rend="GF">Ils ne connoissoient d’autre rang</l>
<l rend="GF">Que celui que la vertu donne ;</l>
<l rend="GF">Le mérite de la personne</l>
<l rend="GF">Passoit devant celui du sang.</l>
<l rend="G1">Dès qu’ils songeoient à l’hymenée,</l>
<l rend="GF">Leur penchant conduisoit leur choix,</l>
<l rend="GF">Et l’amour soumettoit ses loix</l>
<l rend="GF">Aux devoirs de la foi donnée.</l>
<l rend="GF">En amour leurs plus doux souhaits</l>
<l rend="GF">Se bornoient au bonheur de plaire,</l>
<l rend="GF">Leurs plaisirs ne leur coûtoient guere ;</l>
<l rend="GF">Les saisons en faisoient les frais.</l>
<l rend="G1">En amitié quelle constance ?</l>
<l rend="GF">Quels soins, quelle fidélité !</l>
<l rend="GF">Ils étoient en réalité</l>
<l rend="GF">Ce qu’on n’est plus qu’en apparence :</l>
<l rend="GF"><pb n="285"></pb> S’étoient-ils donnés ou promis ?</l>
<l rend="GF">Leurs cœurs jaloux de leurs promesses</l>
<l rend="GF">Voloient au-devant des foiblesses</l>
<l rend="GF">Et des besoins de leurs amis.</l>
<l rend="G1">Quel fut ce tems, quel est le nôtre ?</l>
<l rend="GF">Entre deux amis aujourd’hui</l>
<l rend="GF">Quand l’un a besoin d’un appui</l>
<l rend="GF">Le trouve-t-il toujours dans l’autre ?</l>
<l rend="GF">Esclaves de tous nos abus,</l>
<l rend="GF">Victimes de tous nos caprices,</l>
<l rend="GF">Nous ne donnons plus qu’à des vices</l>
<l rend="GF">Le nom des premieres vertus.</l>
<l rend="G1">Dégoûtés des anciens usages,</l>
<l rend="GF">Entêtés de nos goûts nouveaux,</l>
<l rend="GF">Loin de songer à nos troupeaux,</l>
<l rend="GF">Nous détruisons nos pâturages ;</l>
<l rend="GF">Nous changeons nos prés en jardins ;</l>
<l rend="GF">En parterres nos champs fertiles,</l>
<l rend="GF">Nos arbres fruitiers en stériles,</l>
<l rend="GF">Et nos vergers en boulingrins.</l>
<l rend="G1">Heureux habitans de ces plaines</l>
<l rend="GF">Qui vous bornez dans vos desirs !</l>
<l rend="GF">Si vous ignorez nos plaisirs ;</l>
<l rend="GF">Vous ne connoissez pas nos peines ;</l>
<l rend="GF"><pb n="286"></pb> Vous goûtez un repos si doux</l>
<l rend="GF">Qu’il rappelle le tems d’<persName corresp="LM" key="Astrée" subtype="F" xml:id="PN.4">Astrée</persName> :</l>
<l rend="GF">Enchanté de cette contrée</l>
<l rend="GF">J’y reviendrai vivre avec vous. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone></l>
</lg><p rend="SO">Ces peintures sont toujours touchantes, &amp; l’on est porté à croire que celui qui exprime ainsi des regrets, les sent dans son cœur. Supposons qu’ici la pré ention &lt;sic&gt; ne soit point en moi une illusion du sentiment, celui qui a fait les vers qu’on vient de lire, est un Philosophe ; c’est un homme qui sent que les richesses, la faveur déplacée, le luxe, le bel esprit ont tout gâté ; que la nature aiguillonnée sans cesse par le trait charmant du plaisir, a cédé aux piéges de la mollesse, &amp; est devenue semblable à elle ; qu’il n’y a plus ni vrai courage, ni vraie vertu, ni vrai esprit ; il sent cela, y pense sans cesse, se retire dans l’asyle de la raison, qui est la solitude &amp; les rians bocages, &amp; ne hait pourtant pas les <pb n="287"></pb> hommes dont il connoît si bien l’yvresse &amp; les défauts, parce qu’il est supérieur au mépris qu’ils inspirent, &amp; qu’il a une ame pour les plaindre. Cet homme est toujours citoyen, quoique les bois recelent ses vertus &amp; ses actions ; il aime encore les hommes ; &amp; il est encore utile, puisqu’il écrit ses pensées dont le charme, en les lisant, inspire le sentiment, &amp; arrache des réflexions. C’est un Philosophe.</p>
<p>Si dans sa retraite il apprend que les mœurs se corrompent, que la raison &amp; l’esprit s’égarent sur les pas du plaisir, il gémira sur ce malheur public, &amp; ses réflexions passeront au bout de sa plume, sans qu’il se propose d’autre gloire que celle d’être utile. Il n’écrira pas pour faire du bruit, il n’écrira que pour faire du bien ; son zele ne se portera jamais à des excès, il évitera également la sévérité rebutante, &amp; le sarcasme insultant. Il se souviendra qu’il est homme, que tous ses sentimens, toutes ses <pb n="288"></pb> vertus, tout son génie, toutes ses vues ne l’élevent que d’un degré au dessus des autres hommes ; qu’il pouvoit naître imbécille, fou, vicieux, &amp; qu’il n’y a point à s’enorgueillir d’une petite supériorité qui a pris sa source dans le cercle général des événemens. S’il apprend que des envieux, des esprits qui n’aiment qu’à critiquer, des hommes incapables de rien faire, &amp; trouvant toujours que tout est mal fait, lui refusent l’honneur d’être loué de son talent, &amp; remercié de son zele, il ne confondra point toute l’espece humaine dans la même opinion, &amp; ne dira point à tous les hommes, vous êtes des coquins, des ingrats, des êtres abominables ; il songera qu’il y a d’honnêtes gens faits pour l’estimer &amp; l’aimer davantage, à mesure qu’on lui refusera l’estime &amp; la reconnoissance qu’il aura si bien méritées, &amp; il continuera à écrire &amp; à faire le bien à cause de ces gens-là, &amp;c. &amp;c. <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone></p>
<div3><head><hi rend="italic">La suite à la Feuille prochaine</hi>. <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></head>
<p></p></div3></div2></div1></body>
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                    <seg synch="#FR.4" type="AE">
                      <seg synch="#FR.5" type="D"> persécuter ? Ah,
                                                Saint-Isle, qui m’eût dit que je vous perdrois, que
                                                vous ne vivriez plus pour moi ! . . . Je voudrois,
                                                répondit-il, pouvoir me conserver à vous ; il n’est
                                                point de bonheur qui fût égal au mien : pourquoi
                                                faut-il que vous vous fassiez respecter par l’Amant
                                                même que votre vertu désespere ! Mais quoi,
                                                reprit-elle, est-ce un mal sans remede ? Seroit-il
                                                impossible que ma tendresse vous suffît ? Ah,
                                                Saint-Isle, vous ne sçavez pas combien je vous
                                                aime ! Vous ne sçavez pas. . . . Je sçais combien je
                                                vous aime moi-même, répondit-il : tout le charme de
                                                votre amour est dans l’excès du mien ; malgré cela
                                                je ne serois plus parfaitement heureux. Je me
                                                connois, je subis toute la rigueur des caprices de
                                                la nature. Je voudrois vainement me soustraire à ses
                                                loix impérieuses ; l’esclave enchaîné par un tyran,
                                                n’a plus qu’un cou-<pb n="278"></pb>rage inutile. . . .
                                                A ces mots, il lui baisa encore tendrement la main.
                                                Adieu, lui dit-il, je reste trop auprès de vous, je
                                                m’attendris trop, je sens que je vous expose ; il
                                                est tems que je fuye. . . . </seg> Il partoit. Un
                                            mouvement d’Emilie le ramena à ses genoux. Il profita de
                                            l’aveu le moins suspect, &amp; son bonheur en fut le
                                            prix. </seg>
                  </seg>
                  <seg type="U2">
                    <seg synch="#FR.6" type="E3"> Aventure.</seg>
                                        Depuis fort peu de jours il est arrivé une aventure dans
                                        laquelle on reconnoîtra le caractere de la vraie
                                        Philosophie, &amp; l’évidence des services qu’elle peut
                                        rendre à l’humanité. Ce mot de Philosophie d’abord fait
                                        naître la défiance : on ne croit plus aux Philosophes, &amp;
                                        je suis bien loin de regarder cette prévention comme une
                                        injustice totale. Le Philosophe est le Sage utile, le Sage
                                        reconnu ; peu d’hommes le sont &amp; peuvent l’être.
                                        Beaucoup d’esprits orgueilleux se sont parés de <pb n="279"></pb>ce titre respectable ; ils ont fait beaucoup de mal, &amp;
                                        leur dessein étoit d’en faire encore davantage. Quand on a
                                        l’impudence de cacher ses passions sous un voile imposant,
                                        ce n’est que pour se livrer au desir de nuire à la société,
                                        autant qu’il est possible, en travaillant pour soi.
                                        Cependant il y a eu des sages, des hommes droits, vertueux,
                                        sensibles, dont la conduite a prouvé qu’il existe des vertus
                                        très-estimables &amp; très-possibles ; il y en a eu, &amp;
                                        il y en a encore. Il a fallu les rencontrer, ils ne se
                                        mêlent point dans la foule ; il a fallu les deviner, ils ne
                                        s’annoncent pas, ne s’affichent point. Si on pouvoit les
                                        reconnoître aisément, ce ne seroit qu’à leur extrême
                                        modestie. Mais cette marque adorable de perfection, n’est
                                        point un flambeau aussi sûr qu’on le voudroit ; le vice s’en
                                        est emparé, &amp; trompe nos yeux tous les jours. Cependant
                                        avec le tems &amp; l’esprit d’examiner, on parvient à <pb n="280"></pb>se rendre maître de ses doutes en voyant le
                                        caractere ou l’apparence de la Philosophie. Le vrai &amp; le
                                        faux des caracteres se distinguent plus aisément qu’on ne
                                        croit. C’est cette distinction que j’ai faite sans beaucoup
                                        de peine, qui m’engage aujourd’hui à publier une aventure
                                        qui va prouver combien un vrai Philosophe peut rendre de
                                        grands services aux êtres que la nature a mis en société
                                        avec lui. On ne lira point ce récit sans sentir pour lui ce
                                        respect tendre qui prouve les droits que la vertu a sur nos
                                        cœurs. Mais avant que de le commencer, je veux me permettre
                                        encore quelques réflexions sur cette Philosophie dont tout
                                        le monde parle, &amp; que si peu de gens connoissent. Elle
                                        est dans tous les états ; &amp; l’Artisan, le laboureur, le
                                        Général d’Armée n’en sont pas plus privés par état que le
                                        Religieux &amp; le Sçavant. Avec un peu d’esprit naturel
                                        &amp; un fonds de probité, <pb n="281"></pb>tout homme peut être
                                        Philosophe dans sa condition. Mais il n’y a presque plus de
                                        conditions distinctes, c’est pourquoi les Philosophes sont
                                        si rares. Ici les idées &amp; les réflexions se présentent
                                        en foule à mon esprit, &amp; je pourrois dire beaucoup de
                                        choses que les hommes sensés ne trouveroient ni trop
                                        longues, ni trop sérieuses ; mais je trouve toutes mes
                                        pensées &amp; tous mes sentimens répandus dans des vers
                                        ingénieux &amp; tendres qui viennent de me tomber sous la
                                        main, &amp; qui sont vraisemblablement l’ouvrage d’un
                                        Philosophe très-aimable. Je crois que je ne puis rien faire
                                        de mieux pour toucher les autres, que de m’exprimer par la
                                        bouche d’un homme qui m’a touché moi-même. <seg synch="#FR.7" type="E4">
                      <seg synch="#FR.8" type="ZM"> Plus on observe les
                                                retraites, Plus l’aspect en est gracieux ; Est-ce
                                                pour l’esprit, pour les yeux Ou pour le cœur,         
                                       qu’elles sont faites ? <pb n="282"></pb>Je n’y vois rien
                                                de toutes parts Qui ne m’arrête &amp; ne m’enchante,
                                                Tout y retient, tout y contente, Mon goût, mon choix
                                                &amp; mes regards. Quand je contemple ces prairies,
                                                Et ces bocages renaissans, Je mêle au plaisir de mes
                                                sens Le charme de mes rêveries. J’y laisse couler
                                                mon esprit, Comme cette onde gasouillante Qui suit
                                                le chemin de sa pente Qu’aucune loi ne lui prescrit.
                                                Je vois sur des côteaux fertiles Des troupeaux
                                                riches, &amp; nombreux ; Ceux qui les gardent sont
                                                heureux, Et les possesseurs sont tranquilles. S’ils
                                                ont à redouter les loups, Et si l’hiver vient les
                                                contraindre Ce sont-là tous les maux à craindre : Il
                                                en est d’autres parmi nous. Nous ne sçavons plus
                                                nous connoître, Nous contenter encore moins.             
                                   Heureux ! nous faisons par nos soins, Tout ce qu’il
                                                faut pour ne pas l’être : <pb n="283"></pb>Notre cœur
                                                soumet notre esprit Au caprice de notre vie ; En
                                                vain la raison se récrie L’abus parle, tout y
                                                souscrit. Ici je rêve à quoi nos peres Se bornoient
                                                dans les premiers tems ; Sages, modestes, &amp;
                                                contens Ils se refusoient aux chimeres. Leurs
                                                besoins étoient leurs objets ; Leur travail étoit
                                                leur ressource, Et le repos toujours la source De
                                                leurs soins &amp; de leurs projets. A l’abri de nos
                                                soins profanes Ils élevoient, Religieux, De superbes
                                                Temples aux Dieux, Et pour eux de simples cabanes.
                                                Renfermés tous dans leur état Et contens de leur
                                                destinée, Ils la croyoient plus fortunée Par le
                                                repos, que par l’éclat. Ils sçavoient à quoi la
                                                nature A condamné tous les humains : Ils ne devoient
                                                tous, qu’à leurs mains Leur vêtement, leur
                                                nourriture ; <pb n="284"></pb>Ils ignoroient la volupté,
                                                Et la fausse délicatesse, Dont aujourd’hui notre
                                                mollesse S’est fait une nécessité. L’intérêt ni la
                                                vaine gloire Ne troubloient jamais leur repos Ils
                                                aimoient plus dans leurs héros Une vertu qu’une
                                                victoire : Ils ne connoissoient d’autre rang Que
                                                celui que la vertu donne ; Le mérite de la personne
                                                Passoit devant celui du sang. Dès qu’ils songeoient
                                                à l’hymenée, Leur penchant conduisoit leur choix, Et
                                                l’amour soumettoit ses loix Aux devoirs de la foi
                                                donnée. En amour leurs plus doux souhaits Se
                                                bornoient au bonheur de plaire, Leurs plaisirs ne
                                                leur coûtoient guere ; Les saisons en faisoient les
                                                frais. En amitié quelle constance ? Quels soins,
                                                quelle fidélité ! Ils étoient en réalité Ce qu’on
                                                n’est plus qu’en apparence : <pb n="285"></pb>S’étoient-ils donnés ou promis ? Leurs cœurs
                                                jaloux de leurs promesses Voloient au-devant des
                                                foiblesses Et des besoins de leurs amis. Quel fut ce
                                                tems, quel est le nôtre ? Entre deux amis
                                                aujourd’hui Quand l’un a besoin d’un appui Le
                                                trouve-t-il toujours dans l’autre ? Esclaves de tous
                                                nos abus, Victimes de tous nos caprices, Nous ne
                                                donnons plus qu’à des vices Le nom des premieres
                                                vertus. Dégoûtés des anciens usages, Entêtés de nos
                                                goûts nouveaux, Loin de songer à nos troupeaux, Nous
                                                détruisons nos pâturages ; Nous changeons nos prés
                                                en jardins ; En parterres nos champs fertiles, Nos
                                                arbres fruitiers en stériles, Et nos vergers en
                                                boulingrins. Heureux habitans de ces plaines Qui
                                                vous bornez dans vos desirs ! Si vous ignorez nos
                                                plaisirs ; Vous ne connoissez pas nos peines ; <pb n="286"></pb>Vous goûtez un repos si doux Qu’il
                                                rappelle le tems d’Astrée : Enchanté de cette
                                                contrée J’y reviendrai vivre avec vous. </seg>

                    </seg> Ces peintures sont toujours touchantes, &amp; l’on
                                        est porté à croire que celui qui exprime ainsi des regrets,
                                        les sent dans son cœur. Supposons qu’ici la pré ention
                                        &lt;sic&gt; ne soit point en moi une illusion du sentiment,
                                        celui qui a fait les vers qu’on vient de lire, est un
                                        Philosophe ; c’est un homme qui sent que les richesses, la
                                        faveur déplacée, le luxe, le bel esprit ont tout gâté ; que
                                        la nature aiguillonnée sans cesse par le trait charmant du
                                        plaisir, a cédé aux piéges de la mollesse, &amp; est devenue
                                        semblable à elle ; qu’il n’y a plus ni vrai courage, ni
                                        vraie vertu, ni vrai esprit ; il sent cela, y pense sans
                                        cesse, se retire dans l’asyle de la raison, qui est la
                                        solitude &amp; les rians bocages, &amp; ne hait pourtant pas
                                        les <pb n="287"></pb>hommes dont il connoît si bien l’yvresse
                                        &amp; les défauts, parce qu’il est supérieur au mépris
                                        qu’ils inspirent, &amp; qu’il a une ame pour les plaindre.
                                        Cet homme est toujours citoyen, quoique les bois recelent
                                        ses vertus &amp; ses actions ; il aime encore les hommes ;
                                        &amp; il est encore utile, puisqu’il écrit ses pensées dont
                                        le charme, en les lisant, inspire le sentiment, &amp;
                                        arrache des réflexions. C’est un Philosophe. Si dans sa
                                        retraite il apprend que les mœurs se corrompent, que la
                                        raison &amp; l’esprit s’égarent sur les pas du plaisir, il
                                        gémira sur ce malheur public, &amp; ses réflexions passeront
                                        au bout de sa plume, sans qu’il se propose d’autre gloire
                                        que celle d’être utile. Il n’écrira pas pour faire du bruit,
                                        il n’écrira que pour faire du bien ; son zele ne se portera
                                        jamais à des excès, il évitera également la sévérité
                                        rebutante, &amp; le sarcasme insultant. Il se souviendra
                                        qu’il est homme, que tous ses sentimens, toutes ses <pb n="288"></pb>vertus, tout son génie, toutes ses vues ne
                                        l’élevent que d’un degré au dessus des autres hommes ; qu’il
                                        pouvoit naître imbécille, fou, vicieux, &amp; qu’il n’y a
                                        point à s’enorgueillir d’une petite supériorité qui a pris
                                        sa source dans le cercle général des événemens. S’il apprend
                                        que des envieux, des esprits qui n’aiment qu’à critiquer,
                                        des hommes incapables de rien faire, &amp; trouvant toujours
                                        que tout est mal fait, lui refusent l’honneur d’être loué de
                                        son talent, &amp; remercié de son zele, il ne confondra
                                        point toute l’espece humaine dans la même opinion, &amp; ne
                                        dira point à tous les hommes, vous êtes des coquins, des
                                        ingrats, des êtres abominables ; il songera qu’il y a
                                        d’honnêtes gens faits pour l’estimer &amp; l’aimer
                                        davantage, à mesure qu’on lui refusera l’estime &amp; la
                                        reconnoissance qu’il aura si bien méritées, &amp; il
                                        continuera à écrire &amp; à faire le bien à cause de ces
                                        gens-là, &amp;c. &amp;c. </seg>
                </seg>
                <seg type="U3">La suite à la Feuille prochaine. </seg>
              </seg>
            </ab>
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        </body>
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