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      <titleStmt>
        <title>LVII. Bagatelle</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
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      <editionStmt>
        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Susanna Falle</name>
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          <name> Michaela Fischer</name>
          <resp>Editor</resp>
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          <name> Michael Hammer<hi rend="smallcaps"></hi>
          </name>
          <resp>Editor</resp>
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      </editionStmt>
      <publicationStmt>
        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2015-10-29">29.10.2015</date>
        <idno type="PID">o:mws.3773</idno>
      </publicationStmt>
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        <bibl>Justus Van Effen: La Bagatelle ou Discours ironiques, ou l’on prête des
                    Sophismes ingénieux au Vice &amp; à l’Extravagance, pour en faire mieux sentir
                    le ridicule. Nouvelle Édition, revue &amp; corrigée. Tome Second. Lausanne &amp;
                    Genève : Marc-Mic. Bousquet et Comp. 1745, 36-41, </bibl>
        <bibl type="Einzelausgabe" xml:id="Ba">
          <title level="j">La
                        Bagatelle</title>
          <biblScope type="vol">2</biblScope>
          <biblScope type="issue">006</biblScope>
          <date>1745</date>
          <placeName key="#GID.1">Frankreich</placeName>
        </bibl>
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            <interpGrp type="Narrative_Darstellungsebenen">
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        <name type="place">Graz, Austria</name>
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        <language ident="fr">French</language>
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            <term xml:lang="de">Gesellschaftsstruktur</term>
            <term xml:lang="it">Struttura della Società</term>
            <term xml:lang="en">Structure of
                            Society</term>
            <term xml:lang="es">Estructura de la Sociedad</term>
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            <term xml:lang="de">Menschenbild</term>
            <term xml:lang="it">Immagine
                            dell&apos;Umanità</term>
            <term xml:lang="en">Idea of Man</term>
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            <term xml:lang="fr">Image de
                            l’humanité</term>
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                    <p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
                    <div1>
                        <head>LVII. Bagatelle.</head>
                        <p rend="date"><hi rend="italic">Du Jeudi</hi> 21. <hi rend="italic">Novembre</hi> 1718.</p>
                        <p><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> Comme je me suis rangé de nouveau
                            dans le Parti des <hi rend="italic">Rationalistes</hi>, j’ose dire
                            hardiment que je ne crois de l’esprit aux gens, qu’à mesure qu’ils
                            goûtent &amp; qu’ils admirent <name corresp="#" key="Le Spectateur" type="work" xml:id="WT.1">le Spectateur</name>. Je sai bien
                            qu’on y trouve par-ci par-là des Piéces fades &amp; plates ; ce qui peut
                            venir de ce qu’elles sont faites ou trop à la hâte, ou par celui d’entre
                            les Auteurs qui a le moins de génie. Mais ce qu’on y trouve de bon, dans
                            les principes de tous les Sectateurs du <hi rend="italic">Bon-sens</hi>,
                            est si excellent, que je ne conçois pas que l’Esprit humain puisse aller
                            au delà. Je ne découvre pas seulement cet excellent, dans certaines
                            réflexions profondes &amp; neuves sur les Vérités de la Religion, &amp;
                            dans ces caractéres qui nous représentent la Vertu de son côté utile
                            &amp; aimable ; je le trouve surtout dans la maniére dont il traite
                            certaines choses, basses &amp; communes de leur nature, mais fertiles en
                            réflexions &amp; en lumiéres qu’il nous en fait tirer, sans presque que
                            nous nous en appercevions. Telles sont certaines circonstances petites
                            &amp; ordinaires de la Vie, qui font infiniment mieux connoître le cœur
                                hu-<pb n="37"></pb>main, que ces actions éclatantes, qu’il produit
                            ordinairement par des motifs qui lui sont étrangers. Je me fais
                            aujourd’hui un plaisir d’imiter cette façon d’écrire. Ce que j’ai dit
                            dans mon prémier Volume, touchant l’Esprit, m’en fournit, ce me semble,
                            une fort &lt;sic&gt; bonne occasion.</p>
                        <p>Avant que d’entrer en matiere, j’avertis que j’entens ici par <hi rend="italic">Esprit</hi>, ce que ces gens qui ne raisonnent point,
                            entendent ordinairement par-là. Cette sorte d’Esprit ne change pas
                            seulement de nature, selon les différens Climats ; on trouve quelquefois
                            cent sortes d’Esprits chez un même Peuple, &amp; dans une même Ville.
                            Tout cela dépend des habits, du rang, des richesses, de la naissance,
                            d’un degré de timidité ou d’effronterie.</p>
                        <p>Un Homme mal en ordre dit une chose, c’est un Sot. Une Veste de brocard
                            dit la même chose, c’est un Homme d’esprit. Un tel, sort d’une maison où
                            il vient d’avoir de l’esprit au delà de l’imagination, &amp; il entre  
                          dans une autre où il n’aura pas le sens-commun. D’où vient°? C’est qu’on
                            y parle un langage de <hi rend="italic">Cotterie</hi>, où il n’entend
                            rien ; parce qu’on y dérange toute l’économie du <hi rend="italic">Dictionnaire</hi>
                            <hi rend="italic">de l’Académie</hi>, en donnant à chaque mot un sens
                            que l’Usage n’y a jamais attaché. Tous ces beaux Parleurs vont le
                            regarder du haut de leur jargon, mais il aura bientôt sa revanche. Ils
                            n’ont qu’à rendre une visite chez leur Voi-<pb n="38"></pb>sin, ils se
                            verront bientôt les Sots les plus insuportables que l’Art ait jamais
                            formés.</p>
                        <p>On peut distinguer toute la Masse d’Esprit qui roule dans tout un Pays,
                            en <hi rend="italic">Esprit</hi> de <hi rend="italic">qualité</hi>,
                            &amp; en <hi rend="italic">Esprit roturier</hi> ou <hi rend="italic">bourgeois</hi>. L’Esprit de qualité est le meilleur, la chose est
                            incontestable ; &amp; je ne blâme pas ceux qui en sont doués, de refuser
                            le titre d’esprit appelle <hi rend="italic">Esprit bourgeois</hi>. J’ai
                            même vu une Dame de distinction, qui, à mon avis, poussoit la charité
                            pour la Roture un peu trop loin°; en disant qu’une Femme de moindre
                            étoffe qu’elle, avoit bien de l’esprit pour une Bourgeoise. Mais comme
                            je suis bien-aise de plaire à tout le monde, &amp; que je suis fort
                            éloigné moi-même d’être de qualité, un Lecteur délicat ne doit pas
                            trouver mauvais que je parle de <hi rend="italic">l’Esprit
                                bourgeois </hi>; cette épithéte corrige suffisamment ce que le terme
                            d’Esprit peut avoir de trop relevé. Or sur cet <hi rend="italic">Esprit
                                bourgeois</hi> j’ai une remarque très curieuse à faire ; c’est que
                            d’ordinaire il est d’une espéce différente, selon le différent Métier
                            que professent les gens <hi rend="italic">bourgeoisement
                            spirituels</hi>.</p>
                        <p>Le tour d’esprit d’un <hi rend="italic">Tailleur</hi>, par exemple, est
                            ordinairement la Galanterie &amp; la Politesse. La raison en est, que
                            son Métier est sédentaire, paisible, &amp; propre à la conversation. Il
                            se trouve toujours en compagnie de jeunes gens, qui ont des amourettes,
                            &amp; qui en parlent sans doute. Tout en faisant une boutonniére, il
                            peut écouter le récit des bonnes for-<pb n="39"></pb>tunes de ses
                            Compagnons, &amp; profiter des découvertes qu’ils ont faites dans le
                            Pays du Tendre. D’ailleurs, le Métier d’un <hi rend="italic">Tailleur</hi> paroit fait exprès pour lier commerce avec le
                            Beau-Sexe. Comme il donne le bon air aux autres, il auroit tort de se
                            l’épargner à soi-même. Il seroit bien malheureux, si en galonnant un
                            habit, il ne lui restoit pas autant de galon qu’il en faut pour une
                            paire de jartiéres, &amp; pour enrichir une culotte rouge. De plus, il a
                            mille occasions de satisfaire au désir naturel d’une Belle, de se mettre
                            au dessus des Femmes de sa sorte, par quelques enjolivemens distingués.
                            Par conséquent elles doivent admettre avec plaisir, ceux qui les
                            fournissent continuellement de quelque petit reste d’étofe &lt;sic&gt;
                            d’or pour une bourse, ou pour une paire de pantoufles. Enfin un jeune
                                <hi rend="italic">Tailleur</hi> manque rarement de cette hardiesse,
                            qui est une partie essentielle de la Galanterie. Il l’acquiert dans les
                            visites qu’il rend aux Dames les mieux hupées, pour leur essayer un
                            corps de jupe ; occasion charmante de voir les plus belles dans un
                            desordre si ravissant, que leurs Amans les plus favorisés, s’en
                            lécheroient les doigts.</p>
                        <p>L’Esprit d’un <hi rend="italic">Savetier</hi> est ordinairement enjoué,
                            railleur &amp; bouffon, c’est le Rieur de son quartier. Sa gayeté vient
                            de ce qu’il travaille, pour ainsi dire, en pleine rue, toujours au
                            milieu de l’air &amp; de la lumiére. Il devient railleur &amp; drolle,
                            parce qu’il est con-<pb n="40"></pb>nu de presque tous les passans, qui
                            manquent rarement de lui lancer quelque quolibet, ou quelque bon-mot. Au
                            commencement il y répond tant bien, que mal ; mais il faut bien qu’il
                            s’y stile peu à peu, &amp; qu’à la fin il se fasse un magazin de pointes
                            &amp; de brocards, propres à le faire considérer de tout un
                            voisinage.</p>
                        <p>Les <hi rend="italic">Bateliers</hi> ont le même tour d’esprit, par les
                            mêmes raisons ; aussi tout le monde convient que ce sont les plus
                            drolles de gens de l’Univers. Combien de fois n’ai je pas vu de Beaux
                            Esprits passagers, excités de la noble émulation de rendre à un Batelier
                                <hi rend="italic">brocard</hi> pour <hi rend="italic">brocard</hi>,
                            jettés les quatres fers en l’air par les pointes de leurs Antagonistes,
                            dont ils étoient renversés comme de la massue d’<persName corresp="#" key="Hercule" subtype="F" xml:id="PN.1">Hercule</persName>.</p>
                        <p>Je ferois grand tort aux <hi rend="italic">Barbiers</hi>, si je n’en
                            disois pas un mot ici. Il faut leur rendre justice. De toutes les
                            espéces d’<hi rend="italic">Esprit bourgeois</hi>, il n’y en a pas qui
                            approche davantage de <hi rend="italic">l’Esprit </hi>de<hi rend="italic"> qualité</hi> que le leur. Ils sont toujours dans le
                            beau monde, où l’on n’a garde de refuser les honneurs de la conversation
                            à un homme qui vous tient le couteau sur la gorge.</p>
                        <p>La Politique &amp; le Bel-Esprit, sont en général le fort d’un <hi rend="italic">Barbier</hi>. Il manque rarement de lire <name corresp="#" key="La Gazette" type="work" xml:id="WT.2">la
                                Gazette</name>, &amp; de faire des Vers. Il a d’ordinaire un peu
                            d’étude ; &amp; comme il rase sans distinction l’Officier, le Sénateur
                            &amp; le Poëte, il attrape de tous côtés quelque terme de l’Art, quelque
                            mot à la mode, &amp; quelque expression <pb n="41"></pb> scientifique, dont
                            il s’enrichit la mémoire &amp; le langage.</p>
                        <p>Les <hi rend="italic">Gascons</hi> surtout se distinguent parmi les
                            autres <hi rend="italic">Barbiers</hi> leurs Confréres, &amp; il ne faut
                            pas s’en étonner ; puisque la légéreté de la main &amp; de la langue,
                            est propre à cette Nation, d’une façon toute particuliére.</p>
                        <p>Moi-même, qui vous parle, j’ai été rasé pendant quelque tems, par un de
                            ces Favoris de la <hi rend="italic">Garonne</hi>, dont je m’accommodois
                            fort, &amp; à qui je ne trouvois rien à redire, qu’un excès d’esprit
                            &amp; de savoir. Comme il me prenoit pour un Homme d’étude, il
                            m’emportoit d’ordinaire la barbe en Latin, &amp; souvent la moitié de
                            mon poil abbatu, attendoit avec impatience la ruïne de l’autre, jusqu’à
                            ce que mon <hi rend="italic">illustre</hi> eût trouvé quelque phrase
                            élégante, dont il vouloit régaler ma Latinité.</p>
                        <p>J’ose me persuader que si j’épluchois de même l’<hi rend="italic">Esprit</hi> de <hi rend="italic">qualité</hi>, je pourrois faire
                            sur cet article des réflexions parfaitement paralléles à celles que l’on
                            vient de voir. <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone>
                            <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
                        <p></p>
                    </div1>
                </body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body xml:space="preserve">
                    <div>
                        <ab>
                            <seg synch="#FR.1" type="E1">
                                <seg type="U1">LVII. Bagatelle.</seg>
                                <seg type="DT">Du Jeudi 21. Novembre 1718.</seg>
                                <seg synch="#FR.2" type="E2"> Comme je me suis rangé de nouveau dans
                                    le Parti des Rationalistes, j’ose dire hardiment que je ne crois
                                    de l’esprit aux gens, qu’à mesure qu’ils goûtent &amp; qu’ils
                                    admirent le Spectateur. Je sai bien qu’on y trouve par-ci par-là
                                    des Piéces fades &amp; plates ; ce qui peut venir de ce qu’elles
                                    sont faites ou trop à la hâte, ou par celui d’entre les Auteurs
                                    qui a le moins de génie. Mais ce qu’on y trouve de bon, dans les
                                    principes de tous les Sectateurs du Bon-sens, est si excellent,
                                    que je ne conçois pas que l’Esprit humain puisse aller au delà.
                                    Je ne découvre pas seulement cet excellent, dans certaines
                                    réflexions profondes &amp; neuves sur les Vérités de la
                                    Religion, &amp; dans ces caractéres qui nous représentent la
                                    Vertu de son côté utile &amp; aimable ; je le trouve surtout
                                    dans la maniére dont il traite certaines choses, basses &amp;
                                    communes de leur nature, mais fertiles en réflexions &amp; en
                                    lumiéres qu’il nous en fait tirer, sans presque que nous nous en
                                    appercevions. Telles sont certaines circonstances petites &amp;
                                    ordinaires de la Vie, qui font infiniment mieux connoître le             
                       cœur hu-<pb n="37"></pb>main, que ces actions éclatantes, qu’il
                                    produit ordinairement par des motifs qui lui sont étrangers. Je
                                    me fais aujourd’hui un plaisir d’imiter cette façon d’écrire. Ce
                                    que j’ai dit dans mon prémier Volume, touchant l’Esprit, m’en
                                    fournit, ce me semble, une fort &lt;sic&gt; bonne occasion.
                                    Avant que d’entrer en matiere, j’avertis que j’entens ici par
                                    Esprit, ce que ces gens qui ne raisonnent point, entendent
                                    ordinairement par-là. Cette sorte d’Esprit ne change pas
                                    seulement de nature, selon les différens Climats ; on trouve
                                    quelquefois cent sortes d’Esprits chez un même Peuple, &amp;
                                    dans une même Ville. Tout cela dépend des habits, du rang, des
                                    richesses, de la naissance, d’un degré de timidité ou
                                    d’effronterie. Un Homme mal en ordre dit une chose, c’est un
                                    Sot. Une Veste de brocard dit la même chose, c’est un Homme
                                    d’esprit. Un tel, sort d’une maison où il vient d’avoir de
                                    l’esprit au delà de l’imagination, &amp; il entre dans une autre
                                    où il n’aura pas le sens-commun. D’où vient°? C’est qu’on y
                                    parle un langage de Cotterie, où il n’entend rien ; parce qu’on
                                    y dérange toute l’économie du Dictionnaire de l’Académie, en
                                    donnant à chaque mot un sens que l’Usage n’y a jamais attaché.
                                    Tous ces beaux Parleurs vont le regarder du haut de leur jargon,
                                    mais il aura bientôt sa revanche. Ils n’ont qu’à rendre une
                                    visite chez leur Voi-<pb n="38"></pb>sin, ils se verront bientôt les
                                    Sots les plus insuportables que l’Art ait jamais formés. On peut
                                    distinguer toute la Masse d’Esprit qui roule dans tout un Pays,
                                    en Esprit de qualité, &amp; en Esprit roturier ou bourgeois.
                                    L’Esprit de qualité est le meilleur, la chose est
                                    incontestable ; &amp; je ne blâme pas ceux qui en sont doués, de
                                    refuser le titre d’esprit appelle Esprit bourgeois. J’ai même vu
                                    une Dame de distinction, qui, à mon avis, poussoit la charité
                                    pour la Roture un peu trop loin°; en disant qu’une Femme de
                                    moindre étoffe qu’elle, avoit bien de l’esprit pour une
                                    Bourgeoise. Mais comme je suis bien-aise de plaire à tout le
                                    monde, &amp; que je suis fort éloigné moi-même d’être de
                                    qualité, un Lecteur délicat ne doit pas trouver mauvais que je
                                    parle de l’Esprit bourgeois ; cette épithéte corrige
                                    suffisamment ce que le terme d’Esprit peut avoir de trop relevé.
                                    Or sur cet Esprit bourgeois j’ai une remarque très curieuse à
                                    faire ; c’est que d’ordinaire il est d’une espéce différente,
                                    selon le différent Métier que professent les gens bourgeoisement
                                    spirituels. Le tour d’esprit d’un Tailleur, par exemple, est
                                    ordinairement la Galanterie &amp; la Politesse. La raison en
                                    est, que son Métier est sédentaire, paisible, &amp; propre à la
                                    conversation. Il se trouve toujours en compagnie de jeunes gens,
                                    qui ont des amourettes, &amp; qui en parlent sans doute. Tout en
                                    faisant une boutonniére, il peut écouter le récit des bonnes
                                        for-<pb n="39"></pb>tunes de ses Compagnons, &amp; profiter des
                                    découvertes qu’ils ont faites dans le Pays du Tendre.
                                    D’ailleurs, le Métier d’un Tailleur paroit fait exprès pour lier
                                    commerce avec le Beau-Sexe. Comme il donne le bon air aux
                                    autres, il auroit tort de se l’épargner à soi-même. Il seroit
                                    bien malheureux, si en galonnant un habit, il ne lui restoit pas
                                    autant de galon qu’il en faut pour une paire de jartiéres, &amp;
                                    pour enrichir une culotte rouge. De plus, il a mille occasions
                                    de satisfaire au désir naturel d’une Belle, de se mettre au
                                    dessus des Femmes de sa sorte, par quelques enjolivemens
                                    distingués. Par conséquent elles doivent admettre avec plaisir,
                                    ceux qui les fournissent continuellement de quelque petit reste
                                    d’étofe &lt;sic&gt; d’or pour une bourse, ou pour une paire de
                                    pantoufles. Enfin un jeune Tailleur manque rarement de cette
                                    hardiesse, qui est une partie essentielle de la Galanterie. Il
                                    l’acquiert dans les visites qu’il rend aux Dames les mieux
                                    hupées, pour leur essayer un corps de jupe ; occasion charmante
                                    de voir les plus belles dans un desordre si ravissant, que leurs
                                    Amans les plus favorisés, s’en lécheroient les doigts. L’Esprit
                                    d’un Savetier est ordinairement enjoué, railleur &amp; bouffon,
                                    c’est le Rieur de son quartier. Sa gayeté vient de ce qu’il
                                    travaille, pour ainsi dire, en pleine rue, toujours au milieu de
                                    l’air &amp; de la lumiére. Il devient railleur &amp; drolle,
                                    parce qu’il est con-<pb n="40"></pb>nu de presque tous les passans,
                                    qui manquent rarement de lui lancer quelque quolibet, ou quelque
                                    bon-mot. Au commencement il y répond tant bien, que mal ; mais
                                    il faut bien qu’il s’y stile peu à peu, &amp; qu’à la fin il se
                                    fasse un magazin de pointes &amp; de brocards, propres à le
                                    faire considérer de tout un voisinage. Les Bateliers ont le même
                                    tour d’esprit, par les mêmes raisons ; aussi tout le monde
                                    convient que ce sont les plus drolles de gens de l’Univers.
                                    Combien de fois n’ai je pas vu de Beaux Esprits passagers,
                                    excités de la noble émulation de rendre à un Batelier brocard
                                    pour brocard, jettés les quatres fers en l’air par les pointes
                                    de leurs Antagonistes, dont ils étoient renversés comme de la
                                    massue d’Hercule. Je ferois grand tort aux Barbiers, si je n’en
                                    disois pas un mot ici. Il faut leur rendre justice. De toutes           
                         les espéces d’Esprit bourgeois, il n’y en a pas qui approche
                                    davantage de l’Esprit de qualité que le leur. Ils sont toujours
                                    dans le beau monde, où l’on n’a garde de refuser les honneurs de
                                    la conversation à un homme qui vous tient le couteau sur la
                                    gorge. La Politique &amp; le Bel-Esprit, sont en général le fort
                                    d’un Barbier. Il manque rarement de lire la Gazette, &amp; de
                                    faire des Vers. Il a d’ordinaire un peu d’étude ; &amp; comme il
                                    rase sans distinction l’Officier, le Sénateur &amp; le Poëte, il             
                       attrape de tous côtés quelque terme de l’Art, quelque mot à la
                                    mode, &amp; quelque expression <pb n="41"></pb>scientifique, dont il
                                    s’enrichit la mémoire &amp; le langage. Les Gascons surtout se
                                    distinguent parmi les autres Barbiers leurs Confréres, &amp; il
                                    ne faut pas s’en étonner ; puisque la légéreté de la main &amp;
                                    de la langue, est propre à cette Nation, d’une façon toute
                                    particuliére. Moi-même, qui vous parle, j’ai été rasé pendant
                                    quelque tems, par un de ces Favoris de la Garonne, dont je
                                    m’accommodois fort, &amp; à qui je ne trouvois rien à redire,
                                    qu’un excès d’esprit &amp; de savoir. Comme il me prenoit pour
                                    un Homme d’étude, il m’emportoit d’ordinaire la barbe en Latin,
                                    &amp; souvent la moitié de mon poil abbatu, attendoit avec
                                    impatience la ruïne de l’autre, jusqu’à ce que mon illustre eût
                                    trouvé quelque phrase élégante, dont il vouloit régaler ma
                                    Latinité. J’ose me persuader que si j’épluchois de même l’Esprit
                                    de qualité, je pourrois faire sur cet article des réflexions
                                    parfaitement paralléles à celles que l’on vient de voir. </seg>
                            </seg>
                        </ab>
                    </div>
                </body>
      </text>
    </group>
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