Zitiervorschlag: Jean-François de Bastide (Hrsg.): "Discours II.", in: Le Nouveau Spectateur (Bastide), Vol.3\002 (1758), S. 40-63, ediert in: Ertler, Klaus-Dieter / Fischer-Pernkopf, Michaela (Hrsg.): Die "Spectators" im internationalen Kontext. Digitale Edition, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.2031 [aufgerufen am: ].


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Discours II.

Zitat/Motto► Fuit haec sapientia quondam, Publica privatis secernere, sacra profanis, Concubitu prohibere vago : dare jura maritis.

Hor.

Dans les premiers âges on ne connoissoit d’autre sagesse que celle qui enseignoit à distinguer le bien public de celui des particuliers, à ne pas confondre le prophane avec le sacré, à défendre la communauté des femmes, à prescrire des regles aux gens mariés. ◀Zitat/Motto

Ebene 2► De tous les objets qu’embrassoit la sagesse dans ces temps éloignés, je ne considérerai ici que ces regles qu’elle prescrivoit aux gens mariés. Elles sont oubliées parmi nous, & notre siecle semble encore les attendre. Nous sommes cependant de tous les peuples de la terre celui à qui elles seront toujours plus nécessaires, & qui pourroit aujourd’hui en tirer plus de pro-[41]fit. De la façon dont notre nation pense, le mariage lui demande plus de procédés, que de sentimens. Or l’on sçait que les procédés deviennent coûteux quand les sentimens cessent d’être indispensables. L’usage d’unir de jeunes personnes long-temps avant qu’elles soient capables de penser, & dignes, par conséquent, d’être l’objet d’un sentiment ; l’usage non moins condamnable de les marier avant qu’elles aient pu se connoître, ont rendu cette dispense de sentimens à peu près nécessaire ; elle est devenue un troisieme usage, & la légéreté, le bel air, le libertinage de l’esprit lui ont donné force de loi. Je ne raisonnerai point sur tout cela ; mais je raisonnerai beaucoup sur la nécessité des procédés que la raison nous prescrit, pour balancer, autant qu’il est en elle, le tort que nous font ces usages dont je viens de parler. L’on sent en effet, [42] que, si des personnes mariées dans les vues d’intérêt, sans connoissance l’une de l’autre, & autorisées par la mode à apporter dans le mariage un cœur étranger, n’ont pas la ressource des égards, pour motif de consolation, si elles sont nées pour le sentiment ; & l’obligation des procédés pour regle de conduite, si elles sont nées pour les travers ; on sent, dis-je, que le mariage sera l’état le plus malheureux & le plus terrible. Il est donc nécessaire que la sagesse répete ici ses premiers préceptes, car ils sont oubliées ; mais de plus il est nécessaire qu’elle particularise, qu’elle entre dans les détails, car des leçons générales ne sçauroient produire qu’un médiocre effet. Pour les rendre véritablement utiles, il faut que l’homme qu’on veut corriger, que la nation qu’on veut instruire, y trouve leurs défauts & leurs devoirs particu-[43]liers. Le Livre de la Bruyere, admiré justement par quelques esprits du Nord, est inutile & vain pour l’Allemagne entiere ; & Horace, tout ingénieux, tout moral, tout adoré qu’il est, parmi ceux de nous qui lisent & sçavent lire, ne vaut pas pour les trois quarts de la nation un Sermoneur de province. La sagesse va donc nous faire entendre des leçons particulieres ; elle a confié sa volonté & sa voix à un mari digne d’être son interprête ; Metatextualität► il vient de m’adresser une lettre qu’il écrit à sa femme, & je suis persuadé que la femme elle-même sera touchée de ce qu’elle contient. Ce sont des conseils délicats qui ne sçauroient blesser son amour propre, & qui peuvent lui en donner. Le procédé de ce mari, m’a rappellé une lettre écrite autrefois au Spectateur Anglois, & que j’avois cru modérée & honnête, parce que je n’avois point alors d’ob-[44]jet de comparaison sous les yeux ; je viens de la relire, & je la tranferis ici pour faire mieux sentir la difference de celle que j’ai d’abord annoncée. ◀Metatextualität

Ebene 3► Brief/Leserbrief► Monsieur le Spectateur, 1

Comme je crois que c’est la premiere plainte de cette nature qu’on ait jamais faite, vous êtes aussi le premier à qui j’aie pu gagner sur moi de l’adresser. Fremdportrait► Lorsque vous sçaurez que je possede une santé ferme & vigoureuse, avec un bien considérable ; que je n’ai aucune passion violente, & que j’ai une femme aimable & pleine de vertu, qui ne manque ni d’esprit ni de naturel, & dont j’ai plusieurs enfans, qui semblent promettre de perpétuer mon nom jusqu’à la postérité la plus reculée, vous en conclurez d’abord que je suis l’hom-[45]me du monde le plus heureux. ◀Fremdportrait Mais malgré toutes ces belles apparences, il s’en faut tant que j’aie lieu d’être content de mon sort, que la crainte de me voir ruiné par une sorte d’excès qui s’est introduit depuis quelques années, dans toutes les bonnes familles que suivent la mode, me prive de toutes les douceurs de la vie, & me rend le plus misérable de tous les hommes qu’il y ait sur la terre. Fremdportrait► Ma femme, qui étoit l’unique enfant, & l’objet de tous les soins d’une mere indulgente, apprit dès son bas âge, tous les exercises d’où dépendent ce qu’on appelle d’ordinaire une bonne & belle éducation. Elle chante, danse, joue du luth & du clavessin, & peint fort joliment ; elle entend le François comme sa langue naturelle, & a fait des progrès considérables dans l’Italien. Elle est d’ailleurs très-habile dans toutes les sciences domestiques, à con-[46]fire des fruits, soit au sucre, ou au sel, & au vinaigre ; dans tout ce qui regarde la pâtisserie ; à faire du vin avec les fruits de notre cru ; à broder, dans toutes sortes d’ouvrages à l’aiguille. ◀Fremdportrait Vous trouverez sans doute qu’il n’y a pas là de quoi se plaindre ! mais suspendez votre décision jusqu’à ce que je me sois un peu plus étendu sur tous ces articles, & je suis persuadé que vous serez alors de mon avis. Vous ne devez pas vous imaginer que je la blâme de ce qu’elle possede toutes les belles qualités dont je viens de vous parler, ni de ce qu’elle se fait un plaisir de les mettre en œuvre ; il n’y a que l’abus que je condamne, lorsque ce qui n’étoit destiné qu’à un honnête amusement, est devenu l’essentiel & l’unique occupation de sa vie. Durant les six mois que nous sommes en ville, depuis la pointe du jour, ou peu s’en faut, jus-[47]ques à midi, elle employe tout la matinée à s’exercer avec ses différens Maitres, qu’elle engage à venir tous les jours de la semaine, afin de réparer les pertes que son absence a causées, durant les autres six mois que nous passions à la campagne ; & comme ils sont des plus habiles qu’il y ait, leur temps doit être payé à proportion : ainsi vous pouvez juger que les frais de ces articles vont assez loin. Il semble que la peinture ne devroit pas coûter grand’chose ; mais de la maniere dont elle s’y prend, c’est un bon surcroît à sa dépense : vous en conviendrez vous-même lorsque vous sçaurez qu’elle peint des éventails pour toutes ses amies, & qu’elle fait les portraits en miniature de tous ses parens ; que les premiers ne doivent être montés que par Colmar, & les autres par Charles Mather. Ce qui fuit est encore pis : je vous ai déjà dit [48] qu’elle est fort experte dans tous les ouvrages à l’aiguille, & la somme qu’elle emplois toutes les années en broderie, est presqu’incroyable : outre ce qu’elle destine à son usage particulier, manteaux, jupes, devant de corps, mouchoirs, bourses, pelotes, ou tabliers ; elle nourrit quatre Françoises réfugiées, qui s’occupent à broder quantité de meubles inutiles ou superflus ; tels que sont des courtepointes, des toilettes, des tentures pour des cabinets, des rideaux de lit & de fenêtres, des fauteuils & des tabourets. Elle s’imagine que c’est un bon ménage, parce que tout cela se fait au logis, & qu’elle y met quelquefois la main ; elle est même si entêtée là-dessus, que je n’ai aucune espérance de la ramener. Ma lettre ne firoit pas, si j’en venois à la dépense qu’elle fait tous les ans en provisions inutiles. Non contente d’avoir de [49] tout, il faut qu’elle en ait de toutes les manieres, & dans cette vue, elle consulte un livre de recette, qui est héréditaire dans sa famille ; car ses ayeules, afin que vous le sçachiez, ont été fort célebres pour le bon ménage, & il y en a une qui s’est rendue immortelle pour avoir donné son nom à un excellent collyre, & à deux sortes de boudins. Je n’oserois vous entretenir de tous ses préparatifs en Médecine ou en Pharmacie, de ses onguens, de ses emplâtres, de ses confections, de ses poudres, de ses cordiaux, de son ratafia, de son persico, de son eau de vie aux cerises, de son eau de fleur d’orange, ni d’une infinité d’autres distillations. Mais il n’y a rien que je prenne tant à cœur que cet abominable catalogue de vins fabriqués, qui tirent leur nom des fruits, des plantes ou des arbres, dont les sucs font les principaux ingrédiens qui les compo-[50]sent. Ils ont un déboire affreux, & ruinent sa santé, outre qu’ils ne se conservent guere plus d’une année, & qu’on est obligé d’y renoncer tôt ou tard, sous le faux prétexte de mener une vie plus frugale. Je suis persuadé qu’il m’en coûte plus cher pour ces maudits poisons, que si je régalois tous ceux qui nous visitent avec le meilleur vin de Bourgogne ou de Champagne. Le café, le chocolat & le thé, soit verd, boue, impérial ou pico, semblent être des bagatelles : mais si l’on y joint les dépenses de la table à thé, ils servent à grossir le compte plus qu’on ne s’imagine.

Avec tout cela je ne sçaurois finir sans lui rendre justice sur un article, là où son épargne est remarquable ; je ne dois pas lui en ôter l’honneur : je veux dire, à l’égard de ses enfans, qui sont tous confinés, garçons & filles, dans une grande chambre, à l’endroit [51] le plus reculé de la maison, avec de bons verroux aux portes, & des barres aux fenêtres, sous les yeux d’une vieille femme, qui a été la garde de sa grand’mere. C’est là où ils font leur résidence d’un bout de l’année à l’autre ; & comme il ne leur est jamais permis de voir la compagnie, mon épouse croit sagement qu’il est inutile de faire aucune dépense pour leurs habits & leur éducation. Sa fille aînée ne sçauroit lire, ni écrire jusqu’à ce jour, si le sommelier, qui est fils d’un procurer de village, ne lui eût appris cette sorte d’écriture qu’on emploie dans la chancellerie, pour grossoyer les actes.

Je vous ai sans doute bien fatigué par le récit de mes griefs domestiques : mais vous m’avouerez qu’il étoit difficile d’être plus court, si vous pensez au paradoxe que j’avois entrepris de soutenir au commencement de mon [52] épitre, & qui n’est devenu que trop une vérité manifeste. Je voudrois de tout mon cœur que le public en prositât, & que cet exemple servît à garantir les femmes vertueuses de tous les défauts où la mienne est tombée, & qui se réduisent visiblement à ces trois. Le premier est de s’être méprise à l’égard des objets de son estime, & de l’avoir toute donnée à des choses qui ne font que l’ornement extérieur de son sexe. Le deuxieme est venu de ce qu’elle n’a pas distingué ce qui convient aux différens états de la vie. Enfin le troisieme est l’abus de quelques excellentes qualités, qui, renfermées dans leurs justes bornes, auroient fait le bonheur & l’avantage de sa famille, mais qui, par un excès vicieux, en font aujourd’hui le poison, & la menacement d’une ruine totale. Je suis, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

[53] Ebene 3► Brief/Leserbrief► Madame,

Je me sens d’une main étrangere pour vous faire parvenir des représentations que la mienne ose à peine tracer. Je connois mieux que personne le risque que l’on court à donner des conseils, & je ne suis pas même rassuré par mes motifs. Un homme qui a le malheur d’enchaîner par état la destinée d’une personne, est aisément accusé de vouloir enchaîner ses volontés. Il est si malheureux en cela, que ses attentions même, dès qu’elles prennent l’air d’avis, deviennent odieuses, & il est presque obligé de devenir tout-à-fait indifférent, pour ne pas parroître importun. Voilà ma situation, Madame, j’en redoute les suites aujourd’hui, & j’ose cependant les braver. C’est pour vous que je me fais cette violence : c’est pour vous procurer un bonheur que j’aurois tâché que [54] mes sentimes pussent vous faire, si le mariage souffroit l’amour, & si j’avois même osé vous aimer, étant votre mari.

Vous êtes née, Madame, avec un esprit charmant ; aucune femme n’a autant de beauté que vous : cependant je ne vous vois pas cette cour brillante, que votre âge, vos charmes & votre état exigent ; j’ai voulu en rejetter la faute sur les hommes ; je les ai accusé de mauvais goût, quand j’ai vu surtout que mille femmes inférieures à vous, à beaucoup d’égards, étoient presque assiégées chez elles par nos merveilleux. Mais j’ai fait d’autres réflexions, & il a fallu que, malgré mon admiration pour vos charmes, je vous imputasse le malheur de votre solitude. Vous avez trop négligé les talens ; ils sont devenus un mérite de convention, & les hommes sont en droit d’en exiger. En effet, Madame, [55] voyez ce qu’on en peut tirer, & combien ils deviennent nécessaires tous les jours. Les deux sexes ne sentent plus rien ; la conversation, la lecture, le spectacle, la galanterie, ne les piquent plus. Ils ont anéanti les plaisirs de l’esprit par l’abus de l’esprit, & les plaisirs de sens par la fatalité qui en suit l’ivresse. Le plaisir qu’ils imaginerent hier, est déjà monotonie aujourd’hui. Ainsi, ni l’esprit, ni la beauté, ni le plaisir, n’ont plus rien à faire pour eux : ils se sont enlevé jusqu’aux ressources du libertinage. Dans cet état ils ont appellé les talens à leur secours ; & l’accueil qu’ils leur ont fait, est devenu une raison de se présenter à eux avec cette recommendation puissante. Quiconque a pris la peine de se distinguer par ce noble avantage, est devenu l’objet de l’amour public ; & en effet définissez les talens : ils unissent la dignité de la raison à la pointe du [56] plaisir, sans avoir la sévérité de l’une, ni l’inconstance de l’autre. Faut-il, en faveur de quelques esprits assoupis par la fatiété, recourir à une légere imitation de l’indécence Les talens ont encore cette ressource précieuse ; car, par exemple, l’amour exprimé sur la guitarre, par une main blanche & légere, que conduisent des yeux animés, celle d’être l’amour, & devient le plaisir. Une danse voluptueusement destinée nous peint un objet charmant dans nos bras, & nous en jouissons quelquefois par le plaisir le plus vrai que je connoisse, qui est celui qui nous vient d’une chose commune en elle-même. . . . Voilà, Madame, ce que peuvent faire les talens ; voilà ce qui porte les hommes à les adorer, & ce qui les porte encore à préférer les femmes, dont ils sont les uniques charmes, à celles qui ont tous les charmes en partage. [57]

Vous aviez ces dons heureux, Madame ; pourquoi les avoir négligés ? Pourquoi même ne vous les pas restituer aujourd’hui que vous voyez la célébrité qu’ils donnent Un instant vous les rendroit tous, & demain vous régneriez sur les hommes. Croyez-vous cet empire méprisable : ah ! Madame, votre raison vous auroit bien trompée, si elle vous avoit tenu ce langage. Consultez les souveraines du monde ; elles vous diront que ce qui les flatte le plus sur le trône qu’elles occupent, ce sont ces regards échappés, ces louanges indiscretes, ces empressemens inconsidérés, qu’elles doivent à leur mérite & à leur beauté : mais peut-être que le motif que je vous suppose, loin de mériter d’être combattu, n’est digne que de mon admiration. Peut-être que l’économie. . . . Ah ! de toutes les vertus vous m’auriez appris à connoître la [58] plus respectable dans une femme qui m’a apporté des millions. Mais cette vertu seroit mon supplice & ma honte ; je croirois toujours que vous condamnez mes dépenses, qui n’excedent pourtant point ma fortune, & je les condamnerois moi-même par respect pour vos jugemens, & par reconnoissance pour vos sacrifices. Cette idée me tourmente ; je ne serai point tranquille que vous ne l’ayez détruite, & pour la détruire, le seul moyen qu’il y ait, c’est d’appeler demain tous les maîtres, & les plus chers surtout. Je l’exigerai personnellement, Madame, si ma lettre n’y suffit pas ; je vous importunerai jusqu’à ce que vous m’ayez donné cette satisfaction : je vous conjure de croire que vous me la devez, & qu’elle m’est nécessaire.

Après vous avoir conseillé ce qui peut vous rendre aimable, permettez-moi de vous proposer ce qui peut [59] vous rendre heureuse. Vous vous ennuyez ? Madame ; vous le dissimuleriez en vain. Je vois ce qui vous manque, & malheureusement il m’est défendu de voler au devant de vos desirs. L’amour. . . . Oui l’amour : il fut toujours le charme de votre âge. Tout vous le peint, & peut-être tout vous l’inspire ! Que ne devez-vous pas souffrir dans cette situation Un pressentiment me dit que vous me la reprochez. Oui, Madame, j’ai cette affreuse pensée, & je ne serois pas même rassuré par vos sermens. La nature fut trompée le jour de votre mariage ; elle vous avoit promis des plaisirs constans ; ils ne sont pas venus ; les premiers que vous aviez goûtés, se sont même envolés rapidement. Pour m’en disculper auprès de vous, j’en ai gémi moi-même : mais vous ne m’en reprochez pas moins votre ennui, & mes raisons [60] vous paroissent des crimes. Voilà du moins, Madame, comme je dois raisonner. Pour vous prouver que mon excuse fut sincere, que mes regrets le sont, que je vous sacrifie, ni à mes goûts, ni à mes dégoûts, je veux aujourd’hui vous proposer de prendre un amant. Je vous dois ce conseil, & pour vous engager à le suivre, j’oublie que je vous l’aye donné. Je ne fus pas l’auteur de vos ennuis ; une loi souveraine, un préjugé vainqueur, firent ma destinée & la vôtre : mais je mériterois seul les reproches que vous ne devez adresser qu’au sort, si je ne venois à votre secours, parce que le sort, tout cruel qu’il est, est obligé d’emprunter l’autorité qu’il me donne sur vous, pour retenir dans une fidelle soumission à votre malheur. Il est principe, & moi organe. Ainsi, Madame, je vous rends la liberté qu’il ne vous ravit qu’une [61] fois, & que je vous ravis tous les jours. Faites-en un usage digne de vous. La décence vous honorera à mes yeux, & votre bonheur me justifiera aux vôtres. J’ai l’honneur d’être, &c. ◀Brief/Leserbrief ◀Ebene 3

J’espere qu’on me sera la grace, en lisant cette lettre, de croire que je n’adopte aucune des idées que renferme l’article qui la termine ; je crois même que ce seroit avoir mauvaise opinion de la justice du public, que de me faire des craintes à cet égard. Je condamnerai toujours des sentimens & des maximes qui aboutiront à renverser les établissemens sacrés de la nature & de la société. Ainsi un mari qui croit devoir plus de respect aux usages des hommes de sa sphere, que de soumission à la loi divine & humaine, me paroîtra toujours répréhensible. Mais si je pense qu’on doit porter les regards les plus séveres sur une monstreuse innovation – [62] j’oserai penser aussi qu’il peut y avoir tel de ces novateurs qui rachete la moitié de son erreur par des vertus tout-à-fait admirables. Tel est le mari qui a écrit la lettre qu’on vient de lire ; & ce sont ces vertus, que je n’ai pu m’empêcher d’estimer en lui, qui m’ont porté à lui donner d’abord des louanges qui paroissent à présent déposer contre moi. Il paroîtra que je les confirme en les justifiant. J’ose confesser que c’est mon intention, & pour la faire trouver aussi innocente qu’elle me le paroît à moi-même, je vais employer une comparaison. Nous sommes bien persuadés que tout idolâtre n’est point dans la voie de Dieu : mais s’il a des vertus, s’il est généreux, juste, compatissant, mérite-t’il le mépris du chrétien ? Je n’attends point la réponse qu’on doit faire à cette question, pour me croire justifié. Croyant l’être, & ne craignant plus [63] qu’on s’exagere le mouvement qui m’a emporté, j’oserai faire observer le fonds de procédés qu’il y a dans le cœur de ce mari, d’ailleurs très-condamnable. C’est l’objet qui m’a engagé à traiter ce long article. J’ai voulu faire voir qu’il falloit se piquer de procédés pour sa femme, & je n’ai pas cru pouvoir le prouver mieux qu’en montrant un mari qui en étoit rempli, toute erreur & tout ridicule considérés à part. J’ai voulu en même temps donner une idée de ce qu’un Anglois peut reprocher à sa femme, & de ce qu’un François peut conseiller à la sienne. A tout cela je ne vois qu’un bien. Le premier objet a servi à apprendre qu’on peut unir des vertus à des travers. Le second a servi à faire connoître les ridicules des différentes nations. Je voudrois bien être sûr que tous les sujets que je traiterai dans la suite, renfermeront le même germe d’utilité. ◀Ebene 2 ◀Ebene 1

1Tirée du Tome troisieme, pag. 503.