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        <title>Discours XII.</title>
        <author>Jean-François de Bastide</author>
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          <name> Karin Heiling</name>
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          <name> Sabine Sperr</name>
          <resp>Editor</resp>
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        <respStmt>
          <name> Barbara Thuswalder</name>
          <resp>Editor</resp>
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        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2015-03-30">30.03.2015</date>
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        <bibl>Jean-François de Bastide: Le Nouveau Spectateur. Tome II. Amsterdam und Paris:
                    Rollin und Bauche 1758, 294-338, </bibl>
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          <title level="j">Le Nouveau Spectateur
                        (Bastide)</title>
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          <date>1758</date>
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<p rend="SO"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
<div1><head>Discours XII.</head>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <hi rend="smallcaps">L’adversité</hi> énerve les ames communes, souvent mêmes elle les corrompt. Celles qu’elle laisse avec leurs vertus, peuvent être regardées comme des prodiges. Les dernieres méritent notre estime ; les autres paroîtront plus dignes de compassion que de mépris, si l’on considere la foiblesse incontestable de la nature. Quel respect, quelle admiration ne méritent donc <pb n="295"></pb> pas ces ames fortes, ces ames divines, qui, au milieu des orages &amp; des tourmens, prennent encore de nouvelles forces &amp; deviennent supérieures à elles-mêmes ! C’est ce que l’on voit quelquefois : exemples précieux que l’homme sensible ne voit point sans devenir vertueux, que tous les esprits sont forcés d’admirer, qui fortifient les cœurs les plus estimables, &amp; dont l’impression fait le caractere de tous ceux pour qui il peut y avoir des exemples utiles.</p>
<p>Mais si l’adversité peut faire des prodiges si beaux ; si par les effets qu’elle produit, le courage qu’elle donne, l’impression qu’elle fait, la nature peut être domptée, la vertu acquérir des défenseurs généreux, la morale voir naitre des héros, combien ces effets merveilleux n’augmentent-ils pas de prix, lorsque c’est dans l’ame d’un Magistrat qu’ils se font admirer ! <pb n="296"></pb> <milestone unit="FP" xml:id="FR.3"></milestone> Un Magistrat, comme pere du citoyen, puise des bienfaits dans sa vertu. L’effort de cette vertu produit bientôt le dernier effort de la sensibilité &amp; de la justice. Jugeant dès-lors par sentiment de tout ce que l’adversité mérite de consolation &amp; d’égards, &amp; ayant dans ses mains le fort des malheureux, s’il ne peut être que cela, il est du moins généreux dans tout le préambule de la justice. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone></p>
<p>On a vu trop souvent des Magistrats écouter avec impatience, &amp; répondre avec dureté : c’est qu’ils n’avoient point été malheureux. L’homme naturellement dur, n’aimant point à accorder sa pitié, refuse jusqu’à son attention. Par un contraste trop évident entre son caractere &amp; le droit de la nature, plus une situation est déplorable, moins elle excite sa sensibilité ; vous n’êtes plus recommandé <pb n="297"></pb> auprès de lui que par votre droit à sa justice ; eh ! quelle justice que celle qu’on ne rend plus, que parce qu’on ne peut la refuser.</p>
<p>L’adversité est non-seulement un avantage pour nous, par rapport aux autres ; mais elle l’est encore par rapport à nous-mêmes. On ne sçauroit disconvenir qu’il n’y ait une douceur extrême attachée à la bienfaisance. L’épreuve du malheur la rend en nous ingénieuse &amp; féconde. Dans mille circonstances la seule sensibilité n’eût pas suffi pour nous rendre bien-faisans. Il y a des malheureux qui se taisent ; peu d’hommes ont le courage de consentir à faire pitié. On voit tant de dureté dans les hommes, on est si convaincu que leur commisération même est insultante, on entend répéter tant de fois dans le jour cette maxime vulgaire, mais trop fondée, <pb n="298"></pb> qu’il vaut mieux faire envie que pitié, qu’on n’est plus le maître de forcer la nature &amp; l’amour propre à la violence qu’exige un aveu si humiliant. Voilà donc des milliers d’hommes, avec lesquels il faut avoir le don de pénétration ? La sensibilité seule peut-elle le donner ? Non, assurément ; il faut avoir senti le malheur, pour deviner le malheur qui se déguise. La sensibilité donnera tout au plus le don de deviner qu’un homme souffre, qu’un homme est malheureux ; mais elle ne donnera rien de plus ; conséquemment elle fera peu de chose : l’infortune a des détails ; c’est dans ces détails qu’est le malheur ; on n’a rien fait si on n’y entre ; comment y entrer sans une expérience acquise par les chagrins ?</p>
<p>Concevez à présent, je vous prie, combien l’infortune est avantageuse dans le point dont il s’agit ; à celui <pb n="299"></pb> qui l’a éprouvée. Avec toute l’humanité possible, on eût peut-être à peine connu, sans cette épreuve, la froide satisfaction de n’avoir point fait de mal, de n’avoir point commis d’injustices : le charme de la bienfaisance, le plaisir inexprimable de faire des heureux, eussent été des êtres à jamais ignorés. Mais que le Magistrat a encore d’avantages dans cette partie sur l’homme privé ! Les bienfaits ont un ordre de mérite reconnu ; plus ils sont essentiels, plus la récompense s’en fait ressentir dans l’ame de celui qui aime à les répandre. Telle est la condition d’un Magistrat sensible, s’il a été malheureux. Il connoît le cruel état de la douleur : il est plus en état de calmer la fureur des procès ; il peint avec force le chagrin qu’on auroit de la perte d’une cause qu’on croyoit juste ; il ne se contente pas d’épouvanter l’esprit, il attaque le <pb n="300"></pb> cœur ; c’est à lui qu’il parle : les moyens qu’il y emploie sont infaillibles ; il a souffert, il a connu le chagrin dévorant, &amp; sa sensibilité ramene sur ses levres cette voix du cœur exercée autrefois par la douleur, &amp; formée à l’art précieux de persuader. Placé sur le trône de la justice, il dépouille cette gravité toujours effrayante, souvent injurieuse, qu’il semble que son état exige, &amp; qu’il n’autorise point. L’humanité eût suffi pour lui apprendre que tous les hommes méritent des égards ; mais le malheur lui a appris que des égards ne sont pas suffisans pour les hommes qu’un appareil effrayant fait toujours trembler dans les poursuites les plus justes. Il les rassure par la politesse du ton, par la douceur des regards, par l’attention la plus scrupuleuse, &amp; s’il est obligé de faire un malheureux, en détruisant par son jugement des prétentions chiméri-<pb n="301"></pb>ques, il adoucit la sévérité de la loi par l’air de regret répandu sur ses traits. Est-il contraint d’écouter des accusations contre un coupable, il est intérieurement son défenseur jusqu’au dernier moment, avant que d’être son Juge. Il écarte tous les faux jours que la prévention répand trop souvent sur un fait même vrai ; il épluche, questionne, retourne de cent façons l’esprit des accusateurs : l’impression qu’a laissée en lui l’adversité, est une lumiere sans cesse renaissante, qu’il emploie à pénétrer dans les cœurs &amp; dans les esprits, le plus avant qu’il est possible. Après les plus exactes recherches, il doute encore de la vérité d’un crime dont le châtiment doit lui arracher des larmes ; il n’a jamais assez de preuves, &amp; lorsqu’il n’est plus en droit d’en exiger, lorsqu’il est contraint de prononcer, c’est un père qui punit un fils ; la justice est obéie, mais <pb n="302"></pb> la nature est épargnée autant qu’elle peut l’être.</p>
<p>Parcourons d’autres objets. L’on sçait avec quelle inconsidération on forme dans le monde des jugemens, &amp; avec quelle rapidité ces jugemens courent. L’homme est né si méchant, que même sans aucun dessein, sans nul motif, il répandra, souvent avec goût, les médisances les plus deshonorantes ! La moindre apparence aura assez de crédit sur son esprit, pour lui tenir de preuves du fait le plus important à examiner. Il aura à peine entrevu la possibilité d’une action dont l’humanité exige du moins de douter, qu’il en garantira la certitude. Je veux le supposer sans méchanceté déterminée, sans nul objet, &amp;, pour ainsi dire, dans la sécurité la plus parfaite ; il n’en répandra pas moins ses songes, ses visions, avec cette indiscrétion, cette ardeur, ce plaisir dont l’affreuse <pb n="303"></pb> calomnie a donné l’exemple : il aura bien-tôt pour échos les honnêtes gens ; car l’exemple les entraîne toujours comme les autres : mille voix répéteront le deshonneur d’un homme sans reproche, &amp; souvent d’un homme qui, dans le cas présent, aura mérité, par sa conduite, l’estime  générale. L’amitié éclairée, la vérité généreuse auront beau s’élever contre un oracle trompeur ; leur témoignage, leurs cris, leurs gémissemens seront des digues très-impuissantes contre un torrent par lequel les esprits sont irrésistiblement emportés. Tel est le succès de toutes les médisances ; tel est le caractere de tous les hommes. Que fait le sage dans ces circonstances critiques, s’il a connu l’infortune ? Il entend avec douleur des bruits toujours suspects, quoiqu’accrédités ; il remonte à leur source, tâche d’en découvrir les causes ; il en suppose, s’il n’en <pb n="304"></pb> trouve pas, &amp; tant qu’il n’est pas contraint par l’évidence, il reste toujours décidé à l’incrédulité. Le malheur lui a appris à se défier des jugemens des hommes ; il a éprouvé leur méchanceté, &amp; il commence toujours par prendre le parti de la nature contre eux, persuadé que, qui se plaît à médire, n’est guere capable de bien juger. Ve sage respectable, cet ami de l’humanité reçoit quelquefois la récompense de sa générosité ; car on peut appeler de ce nom la charité qui s’arme contre le torrent de la médisance. Le triomphe de la vérité fut les apparences, n’est pas éternel ; il arrive quelquefois que l’innocence, long-temps cachée ou méconnue, perce à travers les voiles sombres de la calomnie : quels ne sont pas alors le plaisir &amp; la gloire du héros qui l’a constamment défendue ! Le charme de la plus belle action se joint dans son <pb n="305"></pb> cœur au plaisir nouveau d’être l’objet de la vénération publique. Il reçoit un tribut consenti, &amp; il trouve encore le secret d’en augmenter le prix, en refusant d’en jouir avec éclat. Sa victoire ne se borne point à un avantage passager, comme toutes celles qui ne procurent que de la gloire ; elle devient éternelle par une fuite de son principe. Toutes les fois qu’il prendra le parti d’un accusé, il jouira de la consolation d’exercer avec succès sa bienfaisance : on n’osera plus insister devant lui lorsqu’il aura parlé : le respect de sa vertu perpétuera l’impression de son triomphe : il ne fera pas disparoître la médisance ( elle habite pour jamais dans les cœurs ), mais il la fera taire ; ce sera un ennemi qu’il aura enchaîné, &amp; qui sera toujours timide devant lui. C’est toujours un assez grand avantage pour l’humanité ; une assez grande gloire <pb n="306"></pb> pour son protecteur ; &amp; un plaisir bien consolant &amp; bien doux pour une ame qui sçait sentir. Voilà ce que produit l’adversité à celui qui sçait faire usage des leçons précieuses qu’elle grave dans le cœur.</p>
<p>On peut dire, sans se donner un air de philosophie austere, que les Magistrats n’ont pas toujours l’air de dignité que leur état exige. Quelques-uns nés dans l’opulence, élevés dans le faste, conservent encore long-temps l’élégance de la parure, le brillant des manieres, après y avoir renoncé par le choix d’un état que la simplicité &amp; la modestie doivent caractériser. Quel spectacle pour ces malheureux, dont toute la ressource est de trouver dans un Juge incorruptible, un sage solide &amp; éclairé, qui s’attache à débrouiller l’obscurité d’une affaire, &amp; sçache fixer la certitude d’un droit ! Pour l’homme du monde, pour l’homme <pb n="307"></pb> qui pense, ce n’est peut-être pas la même chose. Dans cette nation frivole, mais spirituelle, on ne juge pas des qualités d’un homme par les bigarrures de l’extérieur. On a vu si souvent le Militaire efféminé faire des actions admirables dans les Champs de Mars, &amp; le Magistrat <hi rend="italic">petit-Maître</hi> prononcer en sage consommé sur le thrône de Thémis, qu’on n’apprécie plus ni l’un ni l’autre sur les apparences. Mais le peuple, qui ne pense point, &amp; dont la jalousie éternelle &amp; machinale s’exerce sur tous les heureux, ne distingue point deux hommes dans un ; il ne voit qu’un <hi rend="italic">petit-Maître</hi> dans un Magistrat qui l’est ; &amp; ne supposant pas même la connoissance des loix dans un homme qui affiche la mode &amp; les plaisirs, il fait le mal sans crainte &amp; par vengeance. L’adversité sauve le Magistrat de cette sorte de dégradation. Elle le rend mo-<pb n="308"></pb>deste, solitaire &amp; compârissant. C’est un bonheur pour lui ; car le respect de son état &amp; l’attachement à ses devoir, ont des douceurs inexprimables : c’est un bonheur pour l’humanité ; car la vue d’un Juge recueilli, modeste &amp; charitable, imprime l’amour de la justice, le respect des loix &amp; la crainte des châtimens.</p>
<p>On peut regarder les malheurs qui arrivent à quelques hommes, comme une source d’avantages pour tous les hommes, comme une source d’avantages pour tous les hommes. Je viens de prouver que rien n’est plus vrai par rapport à la morale ; il ne me sera pas plus difficile de faire voir que c’est une vérité également incontestable par rapport à l’esprit &amp; aux arts.</p>
<p>Il est des hommes nés sages, &amp; capables de très-grandes choses, que l’attrait du monde entraîne dans la dissipation, &amp; que l’habitude d’une molle oisiveté retient, malgré eux, dans les <pb n="309"></pb> entraves d’une paresse dont ils rougissent quelquefois, &amp; qu’ils ne peuvent vaincre. C’est une perte pour le public éclairé. Cette paresse invincible, dans les hommes dont je parle, le prive de mille productions, ou infiniment agréables, ou infiniment utiles : c’est même un sujet de douleur pour lui ; car lorsqu’on a l’amour des arts &amp; de l’esprit ( &amp; cet amour est dans le public ) ; on voit avec regret la perte qu’ils font par la négligence de les cultiver : ce regret augmente à mesure que l’objet, dont la dissipation le fait naître, laisse plus apercevoir de raison &amp; de mœurs. C’est-là le cas de souhaiter que l’homme ingénieux &amp; estimable éprouve quelque malheur : l’exemple de ceux qu’un revers a conduit dans la solitude, &amp; qui y ont puisé le goût du travail, excite à ce souhait intérieur, &amp; le justifie. Combien de grands hommes eussent tou-<pb n="310"></pb>jours été inutiles, si la fortune leur avoit toujours été fidelle ! L’univers profite &amp; jouira toujours du fruit de leurs productions immortelles. Quel malheur pour nous &amp; pour eux-mêmes, qu’ils n’eussent jamais été malheureux !</p>
<p>Il y a autant de preuves de ce que j’avance, qu’on pourroit faire de raisonnemens pour le prouver encore. Malgré une évidence sensible, je ne me dissimule pas qu’il s’élevera contre ces réflexions mille cris d’esprits superficiels. L’adversité, toujours envisagée avec horreur par les ames foibles, ne peut leur paroître reconnoissable si elle est embellie ; elle ne peut être rendue au vrai que par les plus sombres couleurs. Ainsi les couleurs touchantes &amp; agréables dont je la peins, le caractere que je lui donne, les avantages &amp; les bienfaits que je lui prête, les honneurs que je lui décer-<pb n="311"></pb>ne, paroîtront les songes d’un esprit triste, endormi dans des fleurs ; &amp; les impressions utiles que pourront faire ces songes supposés, seront regardées conséquemment comme ces attendrissemens dangereux que font naître les fictions romanesques. Mais laissons les petits esprits &amp; les ames foibles ou efféminées, juger &amp; condamner. Reconnoissons la vérité dans tous les tableaux qui nous la représentent. L’adversité est cruelle ; l’adversité est avantageuse. On peint le même objet dans les plaisirs &amp; dans les larmes. Parce qu’on l’aura vu dans le premier tableau, sera-t’on fondé a le méconnoître dans le second ? C’est la vérité qui décide ; les couleurs n’y font rient. </p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.4"></milestone> <hi rend="italic">J’interromps ces réflexions pour ne pas fatiguer les esprits. J’y reviendrai une autre fois.</hi> <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> <pb n="312"></pb></p>
<p rend="BA"><milestone unit="E3" xml:id="FR.5"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.6"></milestone> <hi rend="smallcaps">Monsieur le Spectateur</hi>,</p>
<p>Je suis né tendre jusqu’au mépris de mes plus chers intérêts pour l’objet que j’aime. Je ne connois plus que lui, même dans le tourment de ses rigueurs. Je ne me plains point de son indifférence, si elle est l’effet de la vertu : j’affecte au contraire d’applaudir à des principes qu’on ne voit plus sur la terre, qu’on ne suit plus, &amp; qui interdisent à mon amour-propre le droit de me reprocher l’humiliation de mes inutiles soupirs. Si elle a sa source dans une répugnance bizarre, j’étudie l’art de plaire ; je cherche à me faire aimer par des choses qui soient faites sans art, &amp; toujours je me fais un bonheur particulier, en attendant le bonheur plus grand où j’aspire. Voilà comme j’aime avant que d’être aimé. Vous voyez déjà qu’il y a bien de bonnes choses dans mon cœur ? Mais pas-<pb n="313"></pb>sons à d’autres sentimens, car ils changent de forme dans tous les hommes en devenant plus vifs, &amp; prennent, pour ainsi dire, un autre nom. Les miens, quand mon bonheur est assuré, ne parroissent plus aussi agréables que je viens de vous les représenter ; &amp; une certaine singularité qu’on y remarque ( en comparaison de ce qu’ils ont été d’abord ), les soumet peut-être à une opinion arbitraire. Je suis jaloux, c’est-à-dire, soupçonneux ; mais c’est l’effet de la grande passion, &amp; elle doit être mon excuse. Il est aisé de voir que l’amour-propre n’y a aucune part ; car dans mes reproches, Qui sont rares, il perce je ne sçais quelle modestie qui fait voir que je me plains, parce que je souffre, &amp; non parce que je suis humilié. Je conviens cependant qu’une agitation souvent injuste, quelquefois violente, qui trouble perpétuellement le repos d’un <pb n="314"></pb> objet à qui on s’est engagé solemnellement de n’offrir que des plaisirs, est condamnable dans un amant ; &amp; que l’innocence de son principe la défend mal contre le reproche de son mauvais effet : je conviens de cela, quoique je sçache très-bien que beaucoup de femmes, qui aiment, ne sont pas des juges si séveres des mouvemens d’un cœur jaloux, &amp; que quelques-unes même ne regardent la jalousie que par le côté qui décele le sentiment d’un cœur passionné. Voilà comme je suis. Des vertus &amp; des défauts sont le fonds de mon caractere ; mais les unes montrées au naturel, sans craindre jamais qu’on en abuse, &amp; les autres cachés avec soin, sentant qu’on peut légitimement m’en punir ; mais les uns &amp; les autres n’agissant jamais, ne se développant que par le principe d’une passion toujours extrême. Il semble qu’avec un cœur aussi tendre <pb n="315"></pb> on doive être sûr de toucher le cœur le plus insensible. Cependant j’éprouve le contraire. J’aime avec fureur une femme qui, de son aveu, n’a ni insensibilité, ni pruderie, &amp; qui de plus ne sent aucune aversion pour moi ; &amp; je ne puis m’en faire aimer. J’ai tout essayé, tout ce que l’imagination peut suggerer à un amant riche, délicat, inventif, &amp; rien n’a pu l’attendrir. Je lui parlai l’autre jour pour la vingtieme fois ; j’étois désespéré, j’avois les larmes aux yeux : je lui fis pitié sans doute ! Elle me dit qu’elle ne me haïssoit pas, mais qu’elle ne vouloit point aimer. <milestone unit="E4" xml:id="FR.7"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.8"></milestone> Eh ! pourquoi me désespérer ? Si c’est vertu, vous êtes condamnée par l’humanité, qui exige quelquefois que l’on soit foible ; si c’est inquiétude, vous offensez l’amant le plus tendre. . . . C’est terreur, me dit-elle, crainte de l’avenir, <pb n="316"></pb> défiance de moi-même ; non que je m’abandonne ici à des idées austeres, &amp; que je me frappe du danger que peut courir la vertu dans un engagement trop tendre : je ne suis peut-être pas assez vertueuse pour me faire des devoirs : non, l’inquiétude qui m’agite, est d’une nature plus délicate, &amp; offre plus de difficultés à détruire. Je crains les violences de la passion, les secousses qu’elle fait éprouver à une ame née pour le repos : vous sçavez comment j’ai vécu jusqu’à présent ? La tranquillité a fait mon bonheur, bonheur foible à la vérité, mais enfin solide : il me sauve de la dépendance. Si aujourd’hui je me laisse séduire à l’appât de plus grands plaisirs, je sçais à quoi je m’espose ; je commence par perdre sans être sûre de gagner. Voilà ce qui me retient, ce qui me donne la force de vous résister. Je sçais ce que vous m’allez dire, mais je sçais <pb n="317"></pb> aussi qu’on ne peut rien répondre à ce que je vous dis. . . . Non, m’écrirai-je, en me précipitant à ses genoux, je n’ai rien à vous dire. Mes vœux, mon amour, mon désespoir, ne sont point des autorités ; &amp; de plus, je n’en veux employer aucune. Vous vous défendez par des raisons, &amp; moi, je veux triompher de ces raisons sans les attaquer ; c’est votre cœur seul que je veux vaincre ; je sens que l’excès de mon amour me permet cet espoir. . . . . <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> Je me croyois plus avancé après cette conversation ; mais elle n’est pas comme les autres femmes avec qui on gagne en parlant ; je me trouve toujours au point d’où je suis parti quand j’ai commencé à lui parler. Ayez la bonté de m’apprendre, Monsieur, par la voie de vos feuilles, ce que vous croyez que je doive faire pour attendrir une femme si forte &amp; si cruelle. <pb n="318"></pb> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p rend="BA"><milestone unit="E3" xml:id="FR.9"></milestone> <hi rend="smallcaps">Réponse</hi></p>
<p>Un spectateur ne doit point répondre à des questions qui tendent à favoriser les foiblesses humaines. Il y a déjà assez de moyens pour subjuguer une femme raisonnable qui résiste, sans que je me mêle d’en suggérer à l’homme impitoyable qui veut troubler le repos de celle dont il parle ici. Il est peut-être permis d’employer tous les moyens de séduire, quand on aime éperduement &amp; ; mais il est défendu par l’honneur d’en conseiller aucun. Cette maxime ne cessera d’être vraie, que lorsque les honnêtes gens s’accorderont à ne plus regarder une résistance vertueuse que comme un violement des loix de la société.</p>
<p><milestone unit="AE" xml:id="FR.10"></milestone> Je me souviens, à ce sujet, d’un homme qui vint me demander de quelle façon il faudroit qu’il s’y prît pour suborner une gouvernante qui <pb n="319"></pb> gardoit à vue une jeune personne qu’il vouloit enlever. <milestone unit="E4" xml:id="FR.11"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.12"></milestone> Monsieur, lui dis-je, si vous étiez le père de cette Demoiselle, &amp; qu’on vînt vous dire que j’aurois donné un conseil pour cela, que penseriez-vous de moi ? <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E4"></milestone> Mon étourdi ne répliqua pas, &amp; fit une pirouette. <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p>Hélas ! il n’y a que trop de ces conseillers dangereux. Sans eux, peut-être, on compteroit un peu moins difficilement le nombre des ménages désunis &amp; des familles déshonorées. Leur complaisance fatale a enhardi des hommes lâches à favoriser à prix d’argent les plus méprisables passions, &amp; ne doutons point que la chaîne de ces basses intrigues, dont l’amour &amp; la raison frémissent également, ne se fût pas si prodigieusement étendue, sans le mauvais effet de cette premiere complaisance. Femmes raisonnables, &amp; qui voulez résister, ne souffrez ja-<pb n="320"></pb>mais que l’ami de l’amant qui vous aime, vous parle pour lui ; vous n’avez pas trop de votre vertu pour lui résister à lui-même. Après avoir écouté un ami sensible, vous écouteriez un confident mercénaire ; après avoir écouté ce confident pour une passion innocente, vous l’écouteriez pour des desseins moins innocens, &amp; d’une foiblesse à l’autre, vous éprouveriez enfin qu’un moment d’imprudence peut décider de la destinée &amp; du deshonneur d’une femme. Vous êtes entourées d’hommes que votre raison irrite ; ils n’épargneront rien pour écraser l’ennemi qui les brave ; vous pertez dans votre cœur le germe des foiblesses des sentimens mondains ; ils le sçavent ; ils feront briller les diamans à vos yeux, ils vous les feront offrir par ce même confident que vous aurez déjà écouté pour un objet plus noble ; vous écouterez encore, &amp; vous <pb n="321"></pb> serez séduite. Souvenez-vous de ce qui fut dit à une de nos Reines au sujet du pouvoir de l’or. Un satyrique de sa Cour prétendoit en sa présence qu’il n’y avoit d’honnêtes femmes qu’autant qu’on ne les attaquoit pas par les présens. <milestone unit="E3" xml:id="FR.13"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.14"></milestone> Oh ! vous m’offririez tout ce que vous voudriez, lui dit la Reine, que vous ne me séduiriez pas : mais, Madame, si je vous offrois dix millions. . . . Je vous assure qu’ils ne me tenteroient pas. . . . Si j’allois jusqu’à trente ? . . . . Ce seroit la même chose. . . . Si je vous en offrois cent ? . . . . Pas d’avantage. . . . Mais enfin si je poussois jusqu’à mille ? . . . . Oh, vous en direz tant qu’à la fin. . . . Eh bien, Madame, vous voyez qu’il  ne s’agit plus que de trouver les millions. . . . <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> Femmes raisonnables, voilà votre leçon. L’or peut vous séduire, &amp; il double dans les mains d’un confident adroit. <pb n="322"></pb></p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.15"></milestone> <hi rend="italic">Je reviens aux réflexions sur l’adversité.</hi> <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><milestone unit="E3" xml:id="FR.16"></milestone> « L’on connoît le prix de l’amitié dans tous les âges, &amp; le besoin de cette amitié dans un âge avancé. Pendant les jours heureux de la vie, les plaisirs tiennent lieu de tous ; ils emportent loin de la situation présente, ils sauvent tous les chagrins lient à tous les objets, &amp; remplissent toute l’imagination, s’il ne remplissent pas tout le cœur. Mais ce temps si doux, n’est séparé d’un autre très-triste ; que par un espace bien court. Ces mêmes plaisirs si agréables, hâtent encore un avenir cruel par les petits excès qu’ils demandent nécessairement ; les maladies &amp; la vieillesse les suivent, les chagrins prennent leur place. Quel changement de scene &amp; de situation ? L’esprit même change avec les objets qui <pb n="323"></pb> l’agitoient si doucement. Si l’on éprouve encore des desirs, l’humiliante impossibilité de les satisfaire en fait autant de supplices : si les idées se conservent encore un peu riantes, à peine a-t’on voulu les suivre, qu’on éprouve toute la difficulté qu’oppose à leur réalisation une machine fatiguée, une ame refroidie &amp; paresseuse, un monde inexorable qui ne nous compte plus pour rien, lorsque nous ne sommes plus bons à tout. Fatigué &amp; honteux de faire une sorte de métier, on prend le parti de la retraite, on compte sur quelques amis, on espere en voir remplir le vuide par leur société ; mais reste-t’il des amis à ceux qui dans les hommes n’ont jamais cherché que des témoins &amp; des compagnons de leurs plaisirs ? On éprouve bientôt un abandon général. Combien alors un homme <pb n="324"></pb> qui a été recherché, fêté &amp; chérie, ne se sent-il pas pas humilié &amp; délaissé ? Quel vuide &amp; quel ennui ne succede pas à cette plénitude de plaisirs, formée du moins par l’amusement toujours renaissant de les faire naître &amp; de les varie ? Mais ne lui reste-t’il pas la ressource des livres &amp; des talens ? Car je lui en suppose : non, il ne lui reste rien : ces ressources seroient des consolations pour un homme que le monde a quitté. Il veut ouvrir des livres, ils lui tombent des mains ; il s’endort sur les premieres pages : son esprit toujours attaché sur les objets qui l’ont uniquement touché, les ramene sans cesse sous ses yeux, &amp; chaque ligne ne lui offre que leurs images trompeuses &amp; désormais tourmentantes. Veut-il revenir à l’usage de ses talens ? Tentative éga-<pb n="325"></pb>lement inutile ; il n’est plus jeune, d’ailleurs, il ne les retrouve plus en lui : pourquoi cela ? c’est qu’il n’a plus de témoins, &amp; que tout ce qui n’est propre qu’à servir à l’amusement, perd son attrait &amp; sa consistance, en perdant ce droit de communication, qui en est l’ame &amp; qui souvent en fut le principe. On a dit : <hi rend="italic">Il ne suffit pas d’avoir une belle maison, il faut encore avoir quelqu’un à qui on dise, voilà une belle maison !</hi> Je n’avance rien ici qui ne soit vrai, &amp; que n’éprouvent tous les jours des milliers d’hommes qui n’avoient jamais pensé que cette vérité pût exister. L’adversité prévient ce malheur, auquel il n’y a point de remede, elle accoutume de bonne heure à penser, à être seul, à se passer des hommes. La solitude prématurée à laquelle elle contraint, pour quelque temps, n’a rien d’humiliant, parce qu’elle <pb n="326"></pb> est volontaire quoique forcée, &amp; qu’elle ne fait cesser qu’autant qu’on veut, les rapports avec un monde que l’on retrouve après le cours du chagrin. Les causes de cette solitude une fois cessées, on rentre dans la société des hommes ; on les retrouve tels qu’ils étoient, on retrouve avec eux les mêmes plaisirs ; mais on les a connus ; on a été frappé de leur dureté envers ceux que le malheur force à s’éloigner d’eux, &amp; cette impression qu’un secret mépris accompagne, &amp; qui se tourne en réflexion continuelle, prépare aux outrages auxquels on doit s’attendre encore dans la vieillesse, &amp; donne le courage d’envisager ce temps inévitable sans horreur.</p>
<p>Fixons les yeux sur d’autres points de vue ; il s’en présente mille dignes d’être offerts à nos réflexions. Le père de famille a des devoirs in-<pb n="327"></pb>dispensables ; c’est de son exemple que vont couler les idées, &amp; les mœurs des jeunes objets qui se forment sous ses yeux. L’intérêt de sa maison, l’intérêt même de la société exigent de lui l’attention la plus scrupuleuse à cet égard. Quels soins pourra-t-il leur donner, si toujours occupé de plaisirs, il consacre tout son temps aux besoins de son cœur ! Quelle éducation pourront recevoir ses enfans ? quels talens, quelles qualités pourront-ils acquérir ? si, livrés à eux-mêmes, ou abandonnés à un gouverneur choisi à la hâte, ils n’ont rien de plus frappant devant les yeux que la vie constante d’un père qui semble conspirer contre leur innocence &amp; leur raison, par l’exemple qu’il leur donne. Un malheur imprévu devient alors une source d’avantages pour le père &amp; pour les enfans : heureux événe-<pb n="328"></pb>ment qui va faire succéder, dans le premier, les maximes solides aux idées frivoles ; &amp; dans les autres, l’impression d’une sagesse imposante aux tentations d’une vie trop capable de séduire l’esprit &amp; le cœur.</p>
<p><milestone unit="FP" xml:id="FR.17"></milestone> Une femme brillante, toujours fêtée, toujours heureuse, est une mere bien incapable de conduire sa fille dans les sentiers de la raison &amp; de la vertu. En a-t-elle l’esprit ? peut-elle en avoir le temps ? Dans le tumulte des plaisirs les plus variés &amp; les moins interrompus, la raison peut-elle parler à son cœur ? peut-elle y faire entendre sa voix, si aisément étouffée par le cri continuel des objets frivoles ? Non, sans doute ; une mere coquette, une mere joueuse, une mere ambitieuse, n’ont plus d’instans à donner à l’éducation de la fille même, qui demande les soins les moins diffé-<pb n="329"></pb>rés. Cependant la nature profite de cette négligence homicide ; elle égare par ses inspirations un cœur &amp; des sens qui pouvoient recevoir la loi de la raison, &amp; elle abuse enfin de son triomphe malheureux. Quelle source de douleurs pour une famille deshonorée ? Ce malheur ne seroit point arrivé, si la mere, tristement traversée dans ses plaisirs ou dans ses intrigues, avoit elle-même connu le malheur. Ce père de la raison, ce bienfaicteur de l’humanité, eût fait passer dans son ame ses conseils &amp; ses maximes : la tendresse &amp; l’honneur eussent pris la place des idées frivoles ou criminelles, &amp; la fille éclairée par un repentir effectif, fût peut-être devenue aussi vertueuse, qu’elle sera à jamais étourdie &amp; méprisée. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone></p>
<p>Combien ces réflexions ne déviendront-elles pas plus sensibles, <pb n="330"></pb> si je les étends jusqu’à ces parens odieux, à qui la nature n’a jamais parlé ; &amp; qui, tyrans impitoyables de leurs enfans infortunés, ne leur ont donné le jour que pour le leur ravir, pour ainsi dire, par une violence barbare ! Ici les idées du lecteur me préviennent ; elles se portent sur l’objet que j’envisage par un instinct qu’éclaire le sentiment &amp; la pitié. Je vois ses yeux fixés sur ces gouffres immenses, que d’innombrables victimes remplissent de leurs gémissemens ; j’entends ses soupirs secrets, je le vois frémir : que cette horreur est naturelle ! Qui pourroit voir, sans frémir, l’humanité immolée ? . . . Quelles mains barbares ont enchaîné dans ces prisons affreuses, quoique sacrées, les malheureux objets qui nous attachent des larmes ? Aurai-je le courage de le dire ? La nature répugne à les nom-<pb n="331"></pb>mer. Peres cruels &amp; sanguinaires, objets d’une affreuse haine &amp; d’un éternel mépris, venez entendre votre arrêt trop légitime ; venez apprendre par nos murmures trop naturels le sort que vous méritez &amp; qui cous est préparé : vous verrez vos enfans malheureux vivre &amp; mourir dans les tourmens réunis d’une imagination révoltée &amp; d’un cœur ulcéré ; vous serez sensibles à des gémissemens horribles, &amp; vos remords seront plus cruels que les bourreaux. Je distingue ici les vocations &amp; les violences, les appellés &amp; les victimes ; il est même inutile de le dire. L’on croira aisément que je ne veux parler que de ces objets déplorables, sur lesquels l’ambition ou la haine ont seules prononcé. Combien, malgré cette distinction, ne reste-t-il pas de sujets à pleurer ? Mais ces parens que je condamne comme dé-<pb n="332"></pb>naturés, sont peut-être aussi à plaindre que leurs victimes. C’est peut-être le malheur qui les a portés à cette extrêmité. Ils aimoient des enfans précieux ; ils ne pouvoient leur faire un sort digne de leur tendresse ; ils ont voulu leur assurer du moins un asyle, &amp; leur ressource cruelle leur paroît peut-être aussi affreuse que le mal qu’elle a réparé ? Non, ne souffrons pas que notre sensibilité nous abuse ; ne cherchons point une excuse à des tyrans qui n’en ont point. C’est dans les plaisirs que cet homicide a été conçu ; la vanité méprisable, l’amour de soi-même en ont donné la premiere idée sous le masque de l’ambition ; &amp; l’amour du plaisir, l’orgueil des alliances, la soif de l’or ont érigé en maximes les conseils perfides de la vanité. Ces exemples de cruauté sont bien moins communs dans les maisons <pb n="333"></pb> où l’adversité s’est fait sentir, que dans celles où elle n’a jamais été connue que de nom. L’adversité donne les sentimens de la nature ; elle place un père au milieu de ses enfans : il en est mieux en état de connoître leur caractere, de lire dans leur cœur, &amp; par conséquent de leur préparer un avenir heureux, par le choix d’un état qui leur soit propre. On ne sçauroit contester à l’adversité ces avantages inestimables ; en les lui accordant, on sent qu’elle perd son nom ; &amp; on est tenté de ne la plus envisager que comme un trésor dans une famille. » <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p>Il regne dans la nature un malheur général ; tous les ordres, tous les états offrent des objets sans nombre dignes d’émouvoir la sensibilité. Qu’il est doux de pouvoir s’attendrir en faveur de ceux qui méritent notre pitié ! L’homme toujours heureux, ignore ce <pb n="334"></pb> plaisir de l’ame ; il a des liaisons avec tout le monde, &amp; n’a des sentimens pour personne ; le charme des bienfaits semble le fuir ; aussi peut-on le regarder comme étranger partout.</p>
<p>Un militaire à la tête de sa compagnie, un particulier à la tête de sa maison, un général à la tête de son armée sont trop souvent des hommes durs, dignes de commander ou d’être servis par des antropophages. Des soldats exténués, des domestiques malades, des officiers blessés ou accablés de fatigue, n’ont jamais remué un instant leurs entrailles : aussi la nature outragée fait-elle quelquefois éclater sur eux sa vengeance légitime ; leurs revers, lorqu’ils en éprouvent, leurs disgraces, leurs maladies, sont des spectacles délicieux pour leurs victimes devenues impitoyables. Heureux si ces effets de leur cruauté peuvent les frapper &amp; leur faire faire des réfle-<pb n="335"></pb>xions : ils prendront des sentimens, acquerront des amis, &amp; jouiront jusqu’au tombeau, d’une sorte d’empire ; car l’homme né pour se faire obéir, a le sort d’un roi lorsqu’il se fait aimer.</p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.18"></milestone> Je reviens au magistrat : c’est là mon objet principal. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> Je vois une perfection dans cet état auguste ; elle dépend de la possession de quelques vertus très-rares. Ces vertus ne peuvent être dans bien des magistrats que l’ouvrage du malheur. Heureux celui qui les acquiert à plus de frais. Un bien communicable, une sensibilité fructueuse, redoublent de prix à proportion qu’ils ont coûté à acquérir.</p>
<p>Je vois dans l’étendue de la magistrature des membres adorés. Je sens mon ame voler vers eux, pour leur payer un juste tribut d’amour &amp; de vénération. Je crois voir des dieux bien-faisans toujours occupés du bonheur <pb n="336"></pb> des hommes, &amp; toujours plus heureux que les heureux qu’ils font. La douce agitation que me fait éprouver leur aspect enchanteur, me laisse la liberté de réfléchir, d’examiner : je recherche la source de cette humanité adorable, qui me charme &amp; me rend vertueux ; je la trouve dans des malheurs secrets qu’ils ont toujours cachés, &amp; qui laissent à leur sensibilité tout l’honneur de leur vertu.</p>
<p>D’après cette expérience, je fais des réflexions, &amp; je ne les dissimulerai pas. Selon moi, il seroit à souhaiter que chaque magistrat eût éprouvé des revers, &amp; en conservât toute l’impression, lorsqu’il est admis dans le sanctuaire de Thémis. Cette opinion paroîtra outrée ? Je demande d’être écouté. Qu’est-ce qu’un Magistrat ? Un ami éclairé des hommes, un protecteur incorruptible de l’ordre, un père rende de l’orphelin, un cher vigi-<pb n="337"></pb>lent de la patrie, un vengeur infatigable du crime. Voilà le caractere &amp; les devoirs d’un juge. Le jour qu’on en prend le titre, on s’engage solemnellement à être tout cela : engagement difficile à remplir. Qu’on se représente toutes les qualités nécessaires pour arriver à cette perfection ; la prospérité, leur nuit, &amp; le malheur les donne. L’adversité est donc nécessaire à la réunion, à l’activité des vertus qu’exige cet état respectable. On peut trouver quelques juges parfaits, malgré l’obstacle d’un bonheur non interrompu ; mais cela ne détruit pas la vérité de ma maxime qui, étant générale ne peut point trouver une contradiction légitime dans quelques faits particuliers.</p>
<p>Reconnoissons donc les avantages de l’adversité. Dans tous les rangs, dans tous les états, on a intérêt de se persuader qu’elle en a de très-grands ; <pb n="338"></pb> c’est une consolation pour le présent, si l’on n’est pas heureux ; c’est une provision pour l’avenir, quelque heureux qu’on puisse être ; car doit-on se flatter de jouir d’une félicité invariable ? <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1">
                <seg type="U1">Discours XII.</seg>
                <seg synch="#FR.2" type="E2"> L’adversité énerve les ames communes,
                                    souvent mêmes elle les corrompt. Celles qu’elle laisse avec
                                    leurs vertus, peuvent être regardées comme des prodiges. Les
                                    dernieres méritent notre estime ; les autres paroîtront plus
                                    dignes de compassion que de mépris, si l’on considere la
                                    foiblesse incontestable de la nature. Quel respect, quelle
                                    admiration ne méritent donc <pb n="295"></pb>pas ces ames fortes,
                                    ces ames divines, qui, au milieu des orages &amp; des tourmens,
                                    prennent encore de nouvelles forces &amp; deviennent supérieures
                                    à elles-mêmes ! C’est ce que l’on voit quelquefois : exemples
                                    précieux que l’homme sensible ne voit point sans devenir
                                    vertueux, que tous les esprits sont forcés d’admirer, qui
                                    fortifient les cœurs les plus estimables, &amp; dont
                                    l’impression fait le caractere de tous ceux pour qui il peut y
                                    avoir des exemples utiles. Mais si l’adversité peut faire des
                                    prodiges si beaux ; si par les effets qu’elle produit, le
                                    courage qu’elle donne, l’impression qu’elle fait, la nature peut
                                    être domptée, la vertu acquérir des défenseurs généreux, la
                                    morale voir naitre des héros, combien ces effets merveilleux
                                    n’augmentent-ils pas de prix, lorsque c’est dans l’ame d’un
                                    Magistrat qu’ils se font admirer ! <pb n="296"></pb>
                  <seg synch="#FR.3" type="FP"> Un Magistrat, comme pere du
                                        citoyen, puise des bienfaits dans sa vertu. L’effort de
                                        cette vertu produit bientôt le dernier effort de la
                                        sensibilité &amp; de la justice. Jugeant dès-lors par
                                        sentiment de tout ce que l’adversité mérite de consolation
                                        &amp; d’égards, &amp; ayant dans ses mains le fort des
                                        malheureux, s’il ne peut être que cela, il est du moins
                                        généreux dans tout le préambule de la justice. </seg> On a
                                    vu trop souvent des Magistrats écouter avec impatience, &amp;
                                    répondre avec dureté : c’est qu’ils n’avoient point été
                                    malheureux. L’homme naturellement dur, n’aimant point à accorder
                                    sa pitié, refuse jusqu’à son attention. Par un contraste trop
                                    évident entre son caractere &amp; le droit de la nature, plus
                                    une situation est déplorable, moins elle excite sa sensibilité ;
                                    vous n’êtes plus recommandé <pb n="297"></pb>auprès de lui que par
                                    votre droit à sa justice ; eh ! quelle justice que celle qu’on
                                    ne rend plus, que parce qu’on ne peut la refuser. L’adversité
                                    est non-seulement un avantage pour nous, par rapport aux
                                    autres ; mais elle l’est encore par rapport à nous-mêmes. On ne
                                    sçauroit disconvenir qu’il n’y ait une douceur extrême attachée
                                    à la bienfaisance. L’épreuve du malheur la rend en nous
                                    ingénieuse &amp; féconde. Dans mille circonstances la seule
                                    sensibilité n’eût pas suffi pour nous rendre bien-faisans. Il y                                  
  a des malheureux qui se taisent ; peu d’hommes ont le courage de
                                    consentir à faire pitié. On voit tant de dureté dans les hommes,
                                    on est si convaincu que leur commisération même est insultante,
                                    on entend répéter tant de fois dans le jour cette maxime
                                    vulgaire, mais trop fondée, <pb n="298"></pb>qu’il vaut mieux faire
                                    envie que pitié, qu’on n’est plus le maître de forcer la nature
                                    &amp; l’amour propre à la violence qu’exige un aveu si
                                    humiliant. Voilà donc des milliers d’hommes, avec lesquels il
                                    faut avoir le don de pénétration ? La sensibilité seule
                                    peut-elle le donner ? Non, assurément ; il faut avoir senti le
                                    malheur, pour deviner le malheur qui se déguise. La sensibilité
                                    donnera tout au plus le don de deviner qu’un homme souffre,
                                    qu’un homme est malheureux ; mais elle ne donnera rien de plus ;
                                    conséquemment elle fera peu de chose : l’infortune a des
                                    détails ; c’est dans ces détails qu’est le malheur ; on n’a rien
                                    fait si on n’y entre ; comment y entrer sans une expérience
                                    acquise par les chagrins ? Concevez à présent, je vous prie,
                                    combien l’infortune est avantageuse dans le point dont il
                                    s’agit ; à celui <pb n="299"></pb>qui l’a éprouvée. Avec toute
                                    l’humanité possible, on eût peut-être à peine connu, sans cette
                                    épreuve, la froide satisfaction de n’avoir point fait de mal, de
                                    n’avoir point commis d’injustices : le charme de la
                                    bienfaisance, le plaisir inexprimable de faire des heureux,
                                    eussent été des êtres à jamais ignorés. Mais que le Magistrat a
                                    encore d’avantages dans cette partie sur l’homme privé ! Les
                                    bienfaits ont un ordre de mérite reconnu ; plus ils sont
                                    essentiels, plus la récompense s’en fait ressentir dans l’ame de
                                    celui qui aime à les répandre. Telle est la condition d’un
                                    Magistrat sensible, s’il a été malheureux. Il connoît le cruel
                                    état de la douleur : il est plus en état de calmer la fureur des
                                    procès ; il peint avec force le chagrin qu’on auroit de la perte
                                    d’une cause qu’on croyoit juste ; il ne se contente pas
                                    d’épouvanter l’esprit, il attaque le <pb n="300"></pb>cœur ; c’est à         
                           lui qu’il parle : les moyens qu’il y emploie sont infaillibles ;
                                    il a souffert, il a connu le chagrin dévorant, &amp; sa
                                    sensibilité ramene sur ses levres cette voix du cœur exercée
                                    autrefois par la douleur, &amp; formée à l’art précieux de
                                    persuader. Placé sur le trône de la justice, il dépouille cette
                                    gravité toujours effrayante, souvent injurieuse, qu’il semble
                                    que son état exige, &amp; qu’il n’autorise point. L’humanité eût
                                    suffi pour lui apprendre que tous les hommes méritent des
                                    égards ; mais le malheur lui a appris que des égards ne sont pas                          
          suffisans pour les hommes qu’un appareil effrayant fait toujours
                                    trembler dans les poursuites les plus justes. Il les rassure par
                                    la politesse du ton, par la douceur des regards, par l’attention
                                    la plus scrupuleuse, &amp; s’il est obligé de faire un
                                    malheureux, en détruisant par son jugement des prétentions
                                        chiméri-<pb n="301"></pb>ques, il adoucit la sévérité de la loi
                                    par l’air de regret répandu sur ses traits. Est-il contraint
                                    d’écouter des accusations contre un coupable, il est
                                    intérieurement son défenseur jusqu’au dernier moment, avant que
                                    d’être son Juge. Il écarte tous les faux jours que la prévention
                                    répand trop souvent sur un fait même vrai ; il épluche,
                                    questionne, retourne de cent façons l’esprit des accusateurs :
                                    l’impression qu’a laissée en lui l’adversité, est une lumiere
                                    sans cesse renaissante, qu’il emploie à pénétrer dans les cœurs
                                    &amp; dans les esprits, le plus avant qu’il est possible. Après
                                    les plus exactes recherches, il doute encore de la vérité d’un
                                    crime dont le châtiment doit lui arracher des larmes ; il n’a
                                    jamais assez de preuves, &amp; lorsqu’il n’est plus en droit
                                    d’en exiger, lorsqu’il est contraint de prononcer, c’est un père
                                    qui punit un fils ; la justice est obéie, mais <pb n="302"></pb>la
                                    nature est épargnée autant qu’elle peut l’être. Parcourons
                                    d’autres objets. L’on sçait avec quelle inconsidération on forme
                                    dans le monde des jugemens, &amp; avec quelle rapidité ces
                                    jugemens courent. L’homme est né si méchant, que même sans aucun
                                    dessein, sans nul motif, il répandra, souvent avec goût, les
                                    médisances les plus deshonorantes ! La moindre apparence aura
                                    assez de crédit sur son esprit, pour lui tenir de preuves du
                                    fait le plus important à examiner. Il aura à peine entrevu la
                                    possibilité d’une action dont l’humanité exige du moins de
                                    douter, qu’il en garantira la certitude. Je veux le supposer
                                    sans méchanceté déterminée, sans nul objet, &amp;, pour ainsi
                                    dire, dans la sécurité la plus parfaite ; il n’en répandra pas
                                    moins ses songes, ses visions, avec cette indiscrétion, cette
                                    ardeur, ce plaisir dont l’affreuse <pb n="303"></pb>calomnie a donné
                                    l’exemple : il aura bien-tôt pour échos les honnêtes gens ; car
                                    l’exemple les entraîne toujours comme les autres : mille voix
                                    répéteront le deshonneur d’un homme sans reproche, &amp; souvent
                                    d’un homme qui, dans le cas présent, aura mérité, par sa
                                    conduite, l’estime générale. L’amitié éclairée, la vérité
                                    généreuse auront beau s’élever contre un oracle trompeur ; leur
                                    témoignage, leurs cris, leurs gémissemens seront des digues
                                    très-impuissantes contre un torrent par lequel les esprits sont            
                        irrésistiblement emportés. Tel est le succès de toutes les
                                    médisances ; tel est le caractere de tous les hommes. Que fait
                                    le sage dans ces circonstances critiques, s’il a connu
                                    l’infortune ? Il entend avec douleur des bruits toujours
                                    suspects, quoiqu’accrédités ; il remonte à leur source, tâche
                                    d’en découvrir les causes ; il en suppose, s’il n’en <pb n="304"></pb>trouve pas, &amp; tant qu’il n’est pas contraint par
                                    l’évidence, il reste toujours décidé à l’incrédulité. Le malheur
                                    lui a appris à se défier des jugemens des hommes ; il a éprouvé
                                    leur méchanceté, &amp; il commence toujours par prendre le parti
                                    de la nature contre eux, persuadé que, qui se plaît à médire,
                                    n’est guere capable de bien juger. Ve sage respectable, cet ami
                                    de l’humanité reçoit quelquefois la récompense de sa
                                    générosité ; car on peut appeler de ce nom la charité qui s’arme
                                    contre le torrent de la médisance. Le triomphe de la vérité fut
                                    les apparences, n’est pas éternel ; il arrive quelquefois que
                                    l’innocence, long-temps cachée ou méconnue, perce à travers les
                                    voiles sombres de la calomnie : quels ne sont pas alors le
                                    plaisir &amp; la gloire du héros qui l’a constamment défendue !
                                    Le charme de la plus belle action se joint dans son <pb n="305"></pb>cœur au plaisir nouveau d’être l’objet de la vénération
                                    publique. Il reçoit un tribut consenti, &amp; il trouve encore
                                    le secret d’en augmenter le prix, en refusant d’en jouir avec
                                    éclat. Sa victoire ne se borne point à un avantage passager,
                                    comme toutes celles qui ne procurent que de la gloire ; elle
                                    devient éternelle par une fuite de son principe. Toutes les fois
                                    qu’il prendra le parti d’un accusé, il jouira de la consolation
                                    d’exercer avec succès sa bienfaisance : on n’osera plus insister
                                    devant lui lorsqu’il aura parlé : le respect de sa vertu
                                    perpétuera l’impression de son triomphe : il ne fera pas
                                    disparoître la médisance ( elle habite pour jamais dans les
                                    cœurs ), mais il la fera taire ; ce sera un ennemi qu’il aura
                                    enchaîné, &amp; qui sera toujours timide devant lui. C’est
                                    toujours un assez grand avantage pour l’humanité ; une assez
                                    grande gloire <pb n="306"></pb>pour son protecteur ; &amp; un
                                    plaisir bien consolant &amp; bien doux pour une ame qui sçait
                                    sentir. Voilà ce que produit l’adversité à celui qui sçait faire
                                    usage des leçons précieuses qu’elle grave dans le cœur. On peut
                                    dire, sans se donner un air de philosophie austere, que les
                                    Magistrats n’ont pas toujours l’air de dignité que leur état
                                    exige. Quelques-uns nés dans l’opulence, élevés dans le faste,
                                    conservent encore long-temps l’élégance de la parure, le
                                    brillant des manieres, après y avoir renoncé par le choix d’un
                                    état que la simplicité &amp; la modestie doivent caractériser.
                                    Quel spectacle pour ces malheureux, dont toute la ressource est
                                    de trouver dans un Juge incorruptible, un sage solide &amp;
                                    éclairé, qui s’attache à débrouiller l’obscurité d’une affaire,
                                    &amp; sçache fixer la certitude d’un droit ! Pour l’homme du
                                    monde, pour l’homme <pb n="307"></pb>qui pense, ce n’est peut-être
                                    pas la même chose. Dans cette nation frivole, mais spirituelle,
                                    on ne juge pas des qualités d’un homme par les bigarrures de
                                    l’extérieur. On a vu si souvent le Militaire efféminé faire des
                                    actions admirables dans les Champs de Mars, &amp; le Magistrat
                                    petit-Maître prononcer en sage consommé sur le thrône de Thémis,
                                    qu’on n’apprécie plus ni l’un ni l’autre sur les apparences.
                                    Mais le peuple, qui ne pense point, &amp; dont la jalousie
                                    éternelle &amp; machinale s’exerce sur tous les heureux, ne
                                    distingue point deux hommes dans un ; il ne voit qu’un
                                    petit-Maître dans un Magistrat qui l’est ; &amp; ne supposant
                                    pas même la connoissance des loix dans un homme qui affiche la
                                    mode &amp; les plaisirs, il fait le mal sans crainte &amp; par
                                    vengeance. L’adversité sauve le Magistrat de cette sorte de
                                    dégradation. Elle le rend mo-<pb n="308"></pb>deste, solitaire &amp;
                                    compârissant. C’est un bonheur pour lui ; car le respect de son
                                    état &amp; l’attachement à ses devoir, ont des douceurs
                                    inexprimables : c’est un bonheur pour l’humanité ; car la vue
                                    d’un Juge recueilli, modeste &amp; charitable, imprime l’amour
                                    de la justice, le respect des loix &amp; la crainte des
                                    châtimens. On peut regarder les malheurs qui arrivent à quelques
                                    hommes, comme une source d’avantages pour tous les hommes, comme
                                    une source d’avantages pour tous les hommes. Je viens de prouver
                                    que rien n’est plus vrai par rapport à la morale ; il ne me sera
                                    pas plus difficile de faire voir que c’est une vérité également
                                    incontestable par rapport à l’esprit &amp; aux arts. Il est des
                                    hommes nés sages, &amp; capables de très-grandes choses, que
                                    l’attrait du monde entraîne dans la dissipation, &amp; que
                                    l’habitude d’une molle oisiveté retient, malgré eux, dans les
                                        <pb n="309"></pb>entraves d’une paresse dont ils rougissent
                                    quelquefois, &amp; qu’ils ne peuvent vaincre. C’est une perte
                                    pour le public éclairé. Cette paresse invincible, dans les
                                    hommes dont je parle, le prive de mille productions, ou
                                    infiniment agréables, ou infiniment utiles : c’est même un sujet
                                    de douleur pour lui ; car lorsqu’on a l’amour des arts &amp; de
                                    l’esprit ( &amp; cet amour est dans le public ) ; on voit avec
                                    regret la perte qu’ils font par la négligence de les cultiver :
                                    ce regret augmente à mesure que l’objet, dont la dissipation le
                                    fait naître, laisse plus apercevoir de raison &amp; de mœurs.
                                    C’est-là le cas de souhaiter que l’homme ingénieux &amp;
                                    estimable éprouve quelque malheur : l’exemple de ceux qu’un
                                    revers a conduit dans la solitude, &amp; qui y ont puisé le goût
                                    du travail, excite à ce souhait intérieur, &amp; le justifie.
                                    Combien de grands hommes eussent tou-<pb n="310"></pb>jours été
                                    inutiles, si la fortune leur avoit toujours été fidelle !
                                    L’univers profite &amp; jouira toujours du fruit de leurs
                                    productions immortelles. Quel malheur pour nous &amp; pour
                                    eux-mêmes, qu’ils n’eussent jamais été malheureux ! Il y a
                                    autant de preuves de ce que j’avance, qu’on pourroit faire de
                                    raisonnemens pour le prouver encore. Malgré une évidence
                                    sensible, je ne me dissimule pas qu’il s’élevera contre ces
                                    réflexions mille cris d’esprits superficiels. L’adversité,
                                    toujours envisagée avec horreur par les ames foibles, ne peut
                                    leur paroître reconnoissable si elle est embellie ; elle ne peut
                                    être rendue au vrai que par les plus sombres couleurs. Ainsi les
                                    couleurs touchantes &amp; agréables dont je la peins, le
                                    caractere que je lui donne, les avantages &amp; les bienfaits
                                    que je lui prête, les honneurs que je lui décer-<pb n="311"></pb>ne,
                                    paroîtront les songes d’un esprit triste, endormi dans des
                                    fleurs ; &amp; les impressions utiles que pourront faire ces
                                    songes supposés, seront regardées conséquemment comme ces
                                    attendrissemens dangereux que font naître les fictions
                                    romanesques. Mais laissons les petits esprits &amp; les ames
                                    foibles ou efféminées, juger &amp; condamner. Reconnoissons la
                                    vérité dans tous les tableaux qui nous la représentent.
                                    L’adversité est cruelle ; l’adversité est avantageuse. On peint
                                    le même objet dans les plaisirs &amp; dans les larmes. Parce
                                    qu’on l’aura vu dans le premier tableau, sera-t’on fondé a le
                                    méconnoître dans le second ? C’est la vérité qui décide ; les
                                    couleurs n’y font rient. <seg synch="#FR.4" type="MT">
                                        J’interromps ces réflexions pour ne pas fatiguer les
                                        esprits. J’y reviendrai une autre fois. </seg>
                  <pb n="312"></pb>
                  <seg synch="#FR.5" type="E3">
                    <seg synch="#FR.6" type="LB"> Monsieur le Spectateur, Je
                                            suis né tendre jusqu’au mépris de mes plus chers
                                            intérêts pour l’objet que j’aime. Je ne connois plus que
                                            lui, même dans le tourment de ses rigueurs. Je ne me
                                            plains point de son indifférence, si elle est l’effet de
                                            la vertu : j’affecte au contraire d’applaudir à des             
                               principes qu’on ne voit plus sur la terre, qu’on ne suit
                                            plus, &amp; qui interdisent à mon amour-propre le droit
                                            de me reprocher l’humiliation de mes inutiles soupirs.
                                            Si elle a sa source dans une répugnance bizarre,
                                            j’étudie l’art de plaire ; je cherche à me faire aimer
                                            par des choses qui soient faites sans art, &amp;
                                            toujours je me fais un bonheur particulier, en attendant
                                            le bonheur plus grand où j’aspire. Voilà comme j’aime
                                            avant que d’être aimé. Vous voyez déjà qu’il y a bien de
                                            bonnes choses dans mon cœur ? Mais pas-<pb n="313"></pb>sons
                                            à d’autres sentimens, car ils changent de forme dans
                                            tous les hommes en devenant plus vifs, &amp; prennent,
                                            pour ainsi dire, un autre nom. Les miens, quand mon
                                            bonheur est assuré, ne parroissent plus aussi agréables
                                            que je viens de vous les représenter ; &amp; une
                                            certaine singularité qu’on y remarque ( en comparaison
                                            de ce qu’ils ont été d’abord ), les soumet peut-être à
                                            une opinion arbitraire. Je suis jaloux, c’est-à-dire,
                                            soupçonneux ; mais c’est l’effet de la grande passion,
                                            &amp; elle doit être mon excuse. Il est aisé de voir que
                                            l’amour-propre n’y a aucune part ; car dans mes
                                            reproches, Qui sont rares, il perce je ne sçais quelle
                                            modestie qui fait voir que je me plains, parce que je
                                            souffre, &amp; non parce que je suis humilié. Je
                                            conviens cependant qu’une agitation souvent injuste,
                                            quelquefois violente, qui trouble perpétuellement le
                                            repos d’un <pb n="314"></pb>objet à qui on s’est engagé
                                            solemnellement de n’offrir que des plaisirs, est
                                            condamnable dans un amant ; &amp; que l’innocence de son
                                            principe la défend mal contre le reproche de son mauvais             
                               effet : je conviens de cela, quoique je sçache très-bien
                                            que beaucoup de femmes, qui aiment, ne sont pas des
                                            juges si séveres des mouvemens d’un cœur jaloux, &amp;
                                            que quelques-unes même ne regardent la jalousie que par
                                            le côté qui décele le sentiment d’un cœur passionné.
                                            Voilà comme je suis. Des vertus &amp; des défauts sont
                                            le fonds de mon caractere ; mais les unes montrées au
                                            naturel, sans craindre jamais qu’on en abuse, &amp; les
                                            autres cachés avec soin, sentant qu’on peut légitimement
                                            m’en punir ; mais les uns &amp; les autres n’agissant
                                            jamais, ne se développant que par le principe d’une
                                            passion toujours extrême. Il semble qu’avec un cœur
                                            aussi tendre <pb n="315"></pb>on doive être sûr de toucher
                                            le cœur le plus insensible. Cependant j’éprouve le
                                            contraire. J’aime avec fureur une femme qui, de son
                                            aveu, n’a ni insensibilité, ni pruderie, &amp; qui de
                                            plus ne sent aucune aversion pour moi ; &amp; je ne puis
                                            m’en faire aimer. J’ai tout essayé, tout ce que
                                            l’imagination peut suggerer à un amant riche, délicat,
                                            inventif, &amp; rien n’a pu l’attendrir. Je lui parlai
                                            l’autre jour pour la vingtieme fois ; j’étois désespéré,
                                            j’avois les larmes aux yeux : je lui fis pitié sans
                                            doute ! Elle me dit qu’elle ne me haïssoit pas, mais
                                            qu’elle ne vouloit point aimer. <seg synch="#FR.7" type="E4">
                        <seg synch="#FR.8" type="D"> Eh ! pourquoi me
                                                  désespérer ? Si c’est vertu, vous êtes condamnée
                                                  par l’humanité, qui exige quelquefois que l’on
                                                  soit foible ; si c’est inquiétude, vous offensez
                                                  l’amant le plus tendre. . . . C’est terreur, me
                                                  dit-elle, crainte de l’avenir, <pb n="316"></pb>défiance de moi-même ; non que je m’abandonne
                                                  ici à des idées austeres, &amp; que je me frappe
                                                  du danger que peut courir la vertu dans un
                                                  engagement trop tendre : je ne suis peut-être pas
                                                  assez vertueuse pour me faire des devoirs : non,
                                                  l’inquiétude qui m’agite, est d’une nature plus
                                                  délicate, &amp; offre plus de difficultés à
                                                  détruire. Je crains les violences de la passion,
                                                  les secousses qu’elle fait éprouver à une ame née
                                                  pour le repos : vous sçavez comment j’ai vécu
                                                  jusqu’à présent ? La tranquillité a fait mon
                                                  bonheur, bonheur foible à la vérité, mais enfin
                                                  solide : il me sauve de la dépendance. Si
                                                  aujourd’hui je me laisse séduire à l’appât de plus
                                                  grands plaisirs, je sçais à quoi je m’espose ; je
                                                  commence par perdre sans être sûre de gagner.
                                                  Voilà ce qui me retient, ce qui me donne la force
                                                  de vous résister. Je sçais ce que vous m’allez
                                                  dire, mais je sçais <pb n="317"></pb>aussi qu’on ne
                                                  peut rien répondre à ce que je vous dis. . . .
                                                  Non, m’écrirai-je, en me précipitant à ses genoux,
                                                  je n’ai rien à vous dire. Mes vœux, mon amour, mon
                                                  désespoir, ne sont point des autorités ; &amp; de
                                                  plus, je n’en veux employer aucune. Vous vous                                       
           défendez par des raisons, &amp; moi, je veux
                                                  triompher de ces raisons sans les attaquer ; c’est
                                                  votre cœur seul que je veux vaincre ; je sens que
                                                  l’excès de mon amour me permet cet espoir. . . . .
                                                </seg>

                      </seg> Je me croyois plus avancé après cette
                                            conversation ; mais elle n’est pas comme les autres
                                            femmes avec qui on gagne en parlant ; je me trouve
                                            toujours au point d’où je suis parti quand j’ai commencé
                                            à lui parler. Ayez la bonté de m’apprendre, Monsieur,
                                            par la voie de vos feuilles, ce que vous croyez que je
                                            doive faire pour attendrir une femme si forte &amp; si
                                            cruelle. <pb n="318"></pb>
                    </seg>
                  </seg>
                  <seg synch="#FR.9" type="E3"> Réponse Un spectateur ne doit
                                        point répondre à des questions qui tendent à favoriser les
                                        foiblesses humaines. Il y a déjà assez de moyens pour
                                        subjuguer une femme raisonnable qui résiste, sans que je me
                                        mêle d’en suggérer à l’homme impitoyable qui veut troubler
                                        le repos de celle dont il parle ici. Il est peut-être permis
                                        d’employer tous les moyens de séduire, quand on aime
                                        éperduement &amp; ; mais il est défendu par l’honneur d’en
                                        conseiller aucun. Cette maxime ne cessera d’être vraie, que
                                        lorsque les honnêtes gens s’accorderont à ne plus regarder
                                        une résistance vertueuse que comme un violement des loix de
                                        la société. <seg synch="#FR.10" type="AE"> Je me souviens, à
                                            ce sujet, d’un homme qui vint me demander de quelle
                                            façon il faudroit qu’il s’y prît pour suborner une
                                            gouvernante qui <pb n="319"></pb>gardoit à vue une jeune
                                            personne qu’il vouloit enlever. <seg synch="#FR.11" type="E4">
                        <seg synch="#FR.12" type="D"> Monsieur, lui dis-je,
                                                  si vous étiez le père de cette Demoiselle, &amp;
                                                  qu’on vînt vous dire que j’aurois donné un conseil
                                                  pour cela, que penseriez-vous de moi ? </seg>
                      </seg> Mon étourdi ne répliqua pas, &amp; fit une
                                            pirouette. </seg>

                  </seg> Hélas ! il n’y a que trop de ces conseillers dangereux.
                                    Sans eux, peut-être, on compteroit un peu moins difficilement le
                                    nombre des ménages désunis &amp; des familles déshonorées. Leur
                                    complaisance fatale a enhardi des hommes lâches à favoriser à
                                    prix d’argent les plus méprisables passions, &amp; ne doutons
                                    point que la chaîne de ces basses intrigues, dont l’amour &amp;
                                    la raison frémissent également, ne se fût pas si prodigieusement
                                    étendue, sans le mauvais effet de cette premiere complaisance.
                                    Femmes raisonnables, &amp; qui voulez résister, ne souffrez
                                        ja-<pb n="320"></pb>mais que l’ami de l’amant qui vous aime,
                                    vous parle pour lui ; vous n’avez pas trop de votre vertu pour
                                    lui résister à lui-même. Après avoir écouté un ami sensible,
                                    vous écouteriez un confident mercénaire ; après avoir écouté ce
                                    confident pour une passion innocente, vous l’écouteriez pour des
                                    desseins moins innocens, &amp; d’une foiblesse à l’autre, vous
                                    éprouveriez enfin qu’un moment d’imprudence peut décider de la
                                    destinée &amp; du deshonneur d’une femme. Vous êtes entourées
                                    d’hommes que votre raison irrite ; ils n’épargneront rien pour
                                    écraser l’ennemi qui les brave ; vous pertez dans votre cœur le
                                    germe des foiblesses des sentimens mondains ; ils le sçavent ;
                                    ils feront briller les diamans à vos yeux, ils vous les feront
                                    offrir par ce même confident que vous aurez déjà écouté pour un
                                    objet plus noble ; vous écouterez encore, &amp; vous <pb n="321"></pb>serez séduite. Souvenez-vous de ce qui fut dit à une de nos
                                    Reines au sujet du pouvoir de l’or. Un satyrique de sa Cour
                                    prétendoit en sa présence qu’il n’y avoit d’honnêtes femmes
                                    qu’autant qu’on ne les attaquoit pas par les présens. <seg synch="#FR.13" type="E3">
                    <seg synch="#FR.14" type="D"> Oh ! vous m’offririez tout ce
                                            que vous voudriez, lui dit la Reine, que vous ne me
                                            séduiriez pas : mais, Madame, si je vous offrois dix
                                            millions. . . . Je vous assure qu’ils ne me tenteroient
                                            pas. . . . Si j’allois jusqu’à trente ? . . . . Ce
                                            seroit la même chose. . . . Si je vous en offrois cent ?
                                            . . . . Pas d’avantage. . . . Mais enfin si je poussois
                                            jusqu’à mille ? . . . . Oh, vous en direz tant qu’à la
                                            fin. . . . Eh bien, Madame, vous voyez qu’il ne s’agit             
                               plus que de trouver les millions. . . . </seg>

                  </seg> Femmes raisonnables, voilà votre leçon. L’or peut vous
                                    séduire, &amp; il double dans les mains d’un confident adroit.
                                        <pb n="322"></pb>
                  <seg synch="#FR.15" type="MT"> Je reviens aux réflexions sur
                                        l’adversité. </seg>
                  <seg synch="#FR.16" type="E3"> « L’on connoît le prix de
                                        l’amitié dans tous les âges, &amp; le besoin de cette amitié
                                        dans un âge avancé. Pendant les jours heureux de la vie, les
                                        plaisirs tiennent lieu de tous ; ils emportent loin de la
                                        situation présente, ils sauvent tous les chagrins lient à
                                        tous les objets, &amp; remplissent toute l’imagination, s’il
                                        ne remplissent pas tout le cœur. Mais ce temps si doux,
                                        n’est séparé d’un autre très-triste ; que par un espace bien
                                        court. Ces mêmes plaisirs si agréables, hâtent encore un
                                        avenir cruel par les petits excès qu’ils demandent      
                                  nécessairement ; les maladies &amp; la vieillesse les
                                        suivent, les chagrins prennent leur place. Quel changement
                                        de scene &amp; de situation ? L’esprit même change avec les
                                        objets qui <pb n="323"></pb>l’agitoient si doucement. Si l’on
                                        éprouve encore des desirs, l’humiliante impossibilité de les
                                        satisfaire en fait autant de supplices : si les idées se
                                        conservent encore un peu riantes, à peine a-t’on voulu les
                                        suivre, qu’on éprouve toute la difficulté qu’oppose à leur
                                        réalisation une machine fatiguée, une ame refroidie &amp;
                                        paresseuse, un monde inexorable qui ne nous compte plus pour
                                        rien, lorsque nous ne sommes plus bons à tout. Fatigué &amp;
                                        honteux de faire une sorte de métier, on prend le parti de
                                        la retraite, on compte sur quelques amis, on espere en voir
                                        remplir le vuide par leur société ; mais reste-t’il des amis
                                        à ceux qui dans les hommes n’ont jamais cherché que des
                                        témoins &amp; des compagnons de leurs plaisirs ? On éprouve
                                        bientôt un abandon général. Combien alors un homme <pb n="324"></pb>qui a été recherché, fêté &amp; chérie, ne se
                                        sent-il pas pas humilié &amp; délaissé ? Quel vuide &amp;
                                        quel ennui ne succede pas à cette plénitude de plaisirs,
                                        formée du moins par l’amusement toujours renaissant de les
                                        faire naître &amp; de les varie ? Mais ne lui reste-t’il pas
                                        la ressource des livres &amp; des talens ? Car je lui en
                                        suppose : non, il ne lui reste rien : ces ressources
                                        seroient des consolations pour un homme que le monde a
                                        quitté. Il veut ouvrir des livres, ils lui tombent des
                                        mains ; il s’endort sur les premieres pages : son esprit             
                           toujours attaché sur les objets qui l’ont uniquement touché,
                                        les ramene sans cesse sous ses yeux, &amp; chaque ligne ne
                                        lui offre que leurs images trompeuses &amp; désormais
                                        tourmentantes. Veut-il revenir à l’usage de ses talens ?
                                        Tentative éga-<pb n="325"></pb>lement inutile ; il n’est plus
                                        jeune, d’ailleurs, il ne les retrouve plus en lui : pourquoi
                                        cela ? c’est qu’il n’a plus de témoins, &amp; que tout ce
                                        qui n’est propre qu’à servir à l’amusement, perd son attrait
                                        &amp; sa consistance, en perdant ce droit de communication,
                                        qui en est l’ame &amp; qui souvent en fut le principe. On a
                                        dit : Il ne suffit pas d’avoir une belle maison, il faut
                                        encore avoir quelqu’un à qui on dise, voilà une belle
                                        maison ! Je n’avance rien ici qui ne soit vrai, &amp; que
                                        n’éprouvent tous les jours des milliers d’hommes qui
                                        n’avoient jamais pensé que cette vérité pût exister.             
                           L’adversité prévient ce malheur, auquel il n’y a point de
                                        remede, elle accoutume de bonne heure à penser, à être seul,
                                        à se passer des hommes. La solitude prématurée à laquelle
                                        elle contraint, pour quelque temps, n’a rien d’humiliant,
                                        parce qu’elle <pb n="326"></pb>est volontaire quoique forcée,
                                        &amp; qu’elle ne fait cesser qu’autant qu’on veut, les
                                        rapports avec un monde que l’on retrouve après le cours du
                                        chagrin. Les causes de cette solitude une fois cessées, on
                                        rentre dans la société des hommes ; on les retrouve tels
                                        qu’ils étoient, on retrouve avec eux les mêmes plaisirs ;
                                        mais on les a connus ; on a été frappé de leur dureté envers
                                        ceux que le malheur force à s’éloigner d’eux, &amp; cette
                                        impression qu’un secret mépris accompagne, &amp; qui se
                                        tourne en réflexion continuelle, prépare aux outrages
                                        auxquels on doit s’attendre encore dans la vieillesse, &amp;
                                        donne le courage d’envisager ce temps inévitable sans
                                        horreur. Fixons les yeux sur d’autres points de vue ; il
                                        s’en présente mille dignes d’être offerts à nos réflexions.
                                        Le père de famille a des devoirs in-<pb n="327"></pb>dispensables ; c’est de son exemple que vont couler les
                                        idées, &amp; les mœurs des jeunes objets qui se forment sous
                                        ses yeux. L’intérêt de sa maison, l’intérêt même de la
                                        société exigent de lui l’attention la plus scrupuleuse à cet
                                        égard. Quels soins pourra-t-il leur donner, si toujours
                                        occupé de plaisirs, il consacre tout son temps aux besoins
                                        de son cœur ! Quelle éducation pourront recevoir ses
                                        enfans ? quels talens, quelles qualités pourront-ils
                                        acquérir ? si, livrés à eux-mêmes, ou abandonnés à un
                                        gouverneur choisi à la hâte, ils n’ont rien de plus frappant
                                        devant les yeux que la vie constante d’un père qui semble
                                        conspirer contre leur innocence &amp; leur raison, par
                                        l’exemple qu’il leur donne. Un malheur imprévu devient alors
                                        une source d’avantages pour le père &amp; pour les enfans :
                                        heureux événe-<pb n="328"></pb>ment qui va faire succéder, dans
                                        le premier, les maximes solides aux idées frivoles ; &amp;
                                        dans les autres, l’impression d’une sagesse imposante aux
                                        tentations d’une vie trop capable de séduire l’esprit &amp;
                                        le cœur. <seg synch="#FR.17" type="FP"> Une femme brillante,
                                            toujours fêtée, toujours heureuse, est une mere bien
                                            incapable de conduire sa fille dans les sentiers de la
                                            raison &amp; de la vertu. En a-t-elle l’esprit ?
                                            peut-elle en avoir le temps ? Dans le tumulte des                                     
       plaisirs les plus variés &amp; les moins interrompus, la
                                            raison peut-elle parler à son cœur ? peut-elle y faire
                                            entendre sa voix, si aisément étouffée par le cri
                                            continuel des objets frivoles ? Non, sans doute ; une
                                            mere coquette, une mere joueuse, une mere ambitieuse,
                                            n’ont plus d’instans à donner à l’éducation de la fille
                                            même, qui demande les soins les moins diffé-<pb n="329"></pb>rés. Cependant la nature profite de cette négligence
                                            homicide ; elle égare par ses inspirations un cœur &amp;
                                            des sens qui pouvoient recevoir la loi de la raison,
                                            &amp; elle abuse enfin de son triomphe malheureux.
                                            Quelle source de douleurs pour une famille deshonorée ?
                                            Ce malheur ne seroit point arrivé, si la mere,
                                            tristement traversée dans ses plaisirs ou dans ses
                                            intrigues, avoit elle-même connu le malheur. Ce père de
                                            la raison, ce bienfaicteur de l’humanité, eût fait
                                            passer dans son ame ses conseils &amp; ses maximes : la
                                            tendresse &amp; l’honneur eussent pris la place des
                                            idées frivoles ou criminelles, &amp; la fille éclairée
                                            par un repentir effectif, fût peut-être devenue aussi
                                            vertueuse, qu’elle sera à jamais étourdie &amp;
                                            méprisée. </seg> Combien ces réflexions ne
                                        déviendront-elles pas plus sensibles, <pb n="330"></pb>si je les
                                        étends jusqu’à ces parens odieux, à qui la nature n’a jamais
                                        parlé ; &amp; qui, tyrans impitoyables de leurs enfans
                                        infortunés, ne leur ont donné le jour que pour le leur     
                                   ravir, pour ainsi dire, par une violence barbare ! Ici les
                                        idées du lecteur me préviennent ; elles se portent sur
                                        l’objet que j’envisage par un instinct qu’éclaire le
                                        sentiment &amp; la pitié. Je vois ses yeux fixés sur ces
                                        gouffres immenses, que d’innombrables victimes remplissent
                                        de leurs gémissemens ; j’entends ses soupirs secrets, je le
                                        vois frémir : que cette horreur est naturelle ! Qui pourroit
                                        voir, sans frémir, l’humanité immolée ? . . . Quelles mains
                                        barbares ont enchaîné dans ces prisons affreuses, quoique
                                        sacrées, les malheureux objets qui nous attachent des
                                        larmes ? Aurai-je le courage de le dire ? La nature répugne
                                        à les nom-<pb n="331"></pb>mer. Peres cruels &amp; sanguinaires,
                                        objets d’une affreuse haine &amp; d’un éternel mépris, venez
                                        entendre votre arrêt trop légitime ; venez apprendre par nos
                                        murmures trop naturels le sort que vous méritez &amp; qui
                                        cous est préparé : vous verrez vos enfans malheureux vivre
                                        &amp; mourir dans les tourmens réunis d’une imagination
                                        révoltée &amp; d’un cœur ulcéré ; vous serez sensibles à des
                                        gémissemens horribles, &amp; vos remords seront plus cruels
                                        que les bourreaux. Je distingue ici les vocations &amp; les
                                        violences, les appellés &amp; les victimes ; il est même
                                        inutile de le dire. L’on croira aisément que je ne veux
                                        parler que de ces objets déplorables, sur lesquels
                                        l’ambition ou la haine ont seules prononcé. Combien, malgré
                                        cette distinction, ne reste-t-il pas de sujets à pleurer ?
                                        Mais ces parens que je condamne comme dé-<pb n="332"></pb>naturés, sont peut-être aussi à plaindre que leurs
                                        victimes. C’est peut-être le malheur qui les a portés à
                                        cette extrêmité. Ils aimoient des enfans précieux ; ils ne
                                        pouvoient leur faire un sort digne de leur tendresse ; ils
                                        ont voulu leur assurer du moins un asyle, &amp; leur
                                        ressource cruelle leur paroît peut-être aussi affreuse que
                                        le mal qu’elle a réparé ? Non, ne souffrons pas que notre
                                        sensibilité nous abuse ; ne cherchons point une excuse à des
                                        tyrans qui n’en ont point. C’est dans les plaisirs que cet
                                        homicide a été conçu ; la vanité méprisable, l’amour de
                                        soi-même en ont donné la premiere idée sous le masque de
                                        l’ambition ; &amp; l’amour du plaisir, l’orgueil des
                                        alliances, la soif de l’or ont érigé en maximes les conseils
                                        perfides de la vanité. Ces exemples de cruauté sont bien
                                        moins communs dans les maisons <pb n="333"></pb>où l’adversité
                                        s’est fait sentir, que dans celles où elle n’a jamais été
                                        connue que de nom. L’adversité donne les sentimens de la
                                        nature ; elle place un père au milieu de ses enfans : il en
                                        est mieux en état de connoître leur caractere, de lire dans
                                        leur cœur, &amp; par conséquent de leur préparer un avenir
                                        heureux, par le choix d’un état qui leur soit propre. On ne
                                        sçauroit contester à l’adversité ces avantages
                                        inestimables ; en les lui accordant, on sent qu’elle perd
                                        son nom ; &amp; on est tenté de ne la plus envisager que
                                        comme un trésor dans une famille. » </seg> Il regne dans la
                                    nature un malheur général ; tous les ordres, tous les états
                                    offrent des objets sans nombre dignes d’émouvoir la sensibilité.
                                    Qu’il est doux de pouvoir s’attendrir en faveur de ceux qui
                                    méritent notre pitié ! L’homme toujours heureux, ignore ce <pb n="334"></pb>plaisir de l’ame ; il a des liaisons avec tout le
                                    monde, &amp; n’a des sentimens pour personne ; le charme des
                                    bienfaits semble le fuir ; aussi peut-on le regarder comme
                                    étranger partout. Un militaire à la tête de sa compagnie, un
                                    particulier à la tête de sa maison, un général à la tête de son
                                    armée sont trop souvent des hommes durs, dignes de commander ou
                                    d’être servis par des antropophages. Des soldats exténués, des
                                    domestiques malades, des officiers blessés ou accablés de
                                    fatigue, n’ont jamais remué un instant leurs entrailles : aussi
                                    la nature outragée fait-elle quelquefois éclater sur eux sa
                                    vengeance légitime ; leurs revers, lorqu’ils en éprouvent, leurs
                                    disgraces, leurs maladies, sont des spectacles délicieux pour
                                    leurs victimes devenues impitoyables. Heureux si ces effets de
                                    leur cruauté peuvent les frapper &amp; leur faire faire des
                                        réfle-<pb n="335"></pb>xions : ils prendront des sentimens,
                                    acquerront des amis, &amp; jouiront jusqu’au tombeau, d’une
                                    sorte d’empire ; car l’homme né pour se faire obéir, a le sort
                                    d’un roi lorsqu’il se fait aimer. <seg synch="#FR.18" type="MT">
                                        Je reviens au magistrat : c’est là mon objet principal.
                                    </seg> Je vois une perfection dans cet état auguste ; elle
                                    dépend de la possession de quelques vertus très-rares. Ces
                                    vertus ne peuvent être dans bien des magistrats que l’ouvrage du
                                    malheur. Heureux celui qui les acquiert à plus de frais. Un bien
                                    communicable, une sensibilité fructueuse, redoublent de prix à
                                    proportion qu’ils ont coûté à acquérir. Je vois dans l’étendue
                                    de la magistrature des membres adorés. Je sens mon ame voler
                                    vers eux, pour leur payer un juste tribut d’amour &amp; de
                                    vénération. Je crois voir des dieux bien-faisans toujours
                                    occupés du bonheur <pb n="336"></pb>des hommes, &amp; toujours plus
                                    heureux que les heureux qu’ils font. La douce agitation que me
                                    fait éprouver leur aspect enchanteur, me laisse la liberté de
                                    réfléchir, d’examiner : je recherche la source de cette humanité
                                    adorable, qui me charme &amp; me rend vertueux ; je la trouve
                                    dans des malheurs secrets qu’ils ont toujours cachés, &amp; qui
                                    laissent à leur sensibilité tout l’honneur de leur vertu.
                                    D’après cette expérience, je fais des réflexions, &amp; je ne
                                    les dissimulerai pas. Selon moi, il seroit à souhaiter que
                                    chaque magistrat eût éprouvé des revers, &amp; en conservât
                                    toute l’impression, lorsqu’il est admis dans le sanctuaire de
                                    Thémis. Cette opinion paroîtra outrée ? Je demande d’être
                                    écouté. Qu’est-ce qu’un Magistrat ? Un ami éclairé des hommes,
                                    un protecteur incorruptible de l’ordre, un père rende de
                                    l’orphelin, un cher vigi-<pb n="337"></pb>lent de la patrie, un
                                    vengeur infatigable du crime. Voilà le caractere &amp; les
                                    devoirs d’un juge. Le jour qu’on en prend le titre, on s’engage
                                    solemnellement à être tout cela : engagement difficile à                             
       remplir. Qu’on se représente toutes les qualités nécessaires
                                    pour arriver à cette perfection ; la prospérité, leur nuit,
                                    &amp; le malheur les donne. L’adversité est donc nécessaire à la
                                    réunion, à l’activité des vertus qu’exige cet état respectable.
                                    On peut trouver quelques juges parfaits, malgré l’obstacle d’un
                                    bonheur non interrompu ; mais cela ne détruit pas la vérité de
                                    ma maxime qui, étant générale ne peut point trouver une
                                    contradiction légitime dans quelques faits particuliers.
                                    Reconnoissons donc les avantages de l’adversité. Dans tous les
                                    rangs, dans tous les états, on a intérêt de se persuader qu’elle
                                    en a de très-grands ; <pb n="338"></pb>c’est une consolation pour le
                                    présent, si l’on n’est pas heureux ; c’est une provision pour
                                    l’avenir, quelque heureux qu’on puisse être ; car doit-on se
                                    flatter de jouir d’une félicité invariable ? </seg>
              </seg>
            </ab>
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