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        <title>No. 20</title>
        <author>Justus Van Effen</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <name>Michaela Fischer</name>
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          <name> Karin Heiling</name>
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          <name> Katharina Jechsmayr</name>
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          <name> Sabine Sperr<hi rend="smallcaps"></hi>
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      <publicationStmt>
        <publisher>Institut für Romanistik, Universität Graz</publisher>
        <date when="2016-04-11">11.04.2016</date>
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        <bibl>Justus Van Effen: Le Nouveau Spectateur ou Discours dans lesquels on voit un
                    Portrait naïf des Mœurs de ce Siecle. La Haye: Jean Neaulme 1725, 305-320, </bibl>
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          <title level="j">Le Nouveau Spectateur
                        français</title>
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          <date>1723-1725</date>
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<p rend="SO"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone></p>
<div1><head>No. 20</head>
<p rend="MO"><milestone unit="ZM" xml:id="FR.2"></milestone> Dulce est desipere in loco. <persName corresp="NS1" key="Horaz" subtype="H" xml:id="PN.1">Hor.</persName></p>
<p rend="MO"><hi rend="italic">Il est agréable de renoncer à la sagesse en tems &amp; lieux. <milestone rend="closer" unit="ZM"></milestone></hi></p>
<div2><head><milestone unit="E2" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="E3" xml:id="FR.4"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.5"></milestone> Lettre à Monsieur le Nouveau Spectateur François.</head>
<p rend="BA"><hi rend="smallcaps">Monsieur,</hi></p>
<p rend="SO">« Vous permettés à votre <hi rend="italic">Sage</hi> de badiner ; mais vous ne voulés pas, à ce qui me paroit, qu’il aille jamais jusqu’à la bouffonerie. Il me semble pourtant qu’un peu de <pb n="306"></pb> bouffonerie de tems en tems a bien son mérite. J’ai lû quelque part que dans tout homme il y a deux personnages ; il y a un sage &amp; un fou, &amp; le menagement le plus delicat de la raison consiste à faire vivre ces deux Messieurs-là en bonne intelligence. Quand le sage tient toûjours la ferule haute, quand il est toûjours à tarabuster son Compagnon, à le chicaner sur ses moindres faillies, &amp; à le moriginer sur ses moindres escapades, le fou se mutine, il fait enrager le sage á son tour, &amp; il est assés fin pour prendre son tems justement, quand son concitoyen s’éforce à s’occuper aux affaires les plus importantes. Pour faire ensorte qu’il soit joli ; il faut le traiter en enfant, &amp; l’amuser innocemment à quelque jouet ; il s’y attache, il s’y fatigue, il s’endort, &amp; le sage se sert de ce tems, pour s’acquiter tranquillement de ses devoirs.</p>
<p>Il est bon pourtant que le sage ne l’abandonne pas entièrement à lui-même ; Il fait bien de venir voir un peu de tems en tems ce que son camarade fait, quand il s’emancipe trop, de le redresser doucement, &amp; de le remettre, sans qu’il s’en apperçoive lui-même sur les voyes de l’Innocence. Le sage doit se cacher, mais non pas s’absenter tout-à-fait ; il doit être toûjours prêt à accourir au moindre desordre ; quand il s’écarte trop, mon fou se jette quelque fois etourdiment dans le quartier <pb n="307"></pb> des passions ; il y cause un remu-menage terrible, &amp; fécondé par cette bande seditieuse, il se rend souvent maitre du logis, &amp; jette le sage par la fenêtre. Le plan de prudence que je viens de tracer, est suivi avec exactitude par une societé de joueurs de boule, de laquelle je me trouve depuis quelque tems membre indigne. Nous sommes tous gens grave, ou par notre âge ou par notre profession, honnêtes gens, gens de bien, &amp; je ne croi pas même être trop vain, en vous assurant que nous avons quelques lumières. Deux ou trois fois par semaine, nous nous donnons rendés-vous dans quelque joli Jardin, dans l’intention de renoncer au bon sens par un principe de sagesse. C’est là que nous mettons chacun à notre fou une boule à la main, &amp; que nous lui permettons de crier à tue-tête, de faire des grimaces, des contorsions, des fanfaronades, des doléances &amp; des chicanes. Vous ne sauriés vous imaginer l’épouvantable tapage que font tous ces fous ensemble, tandis que nos sages qui ne les perdent pas de vuë, rient sous cape de les voir tirer leur poudre aux moineaux, &amp; jetter tout leur feu, sans causer le moindre dommage à ame qui vive.</p>
<p>Il ne vous sera pas difficile de concevoir le profit considérable qui nous revient de cette folie sensée. Chaque accès débarrasse nos ames, du moins pour deux ou trois <pb n="308"></pb> jours de toutes leurs petitesses, de toutes leurs puerilités ; elle en vuide tout le fond, &amp; au sortir de notre amusement, nous rentrons dans la societé des gens sages, plus doux, plus fermes, plus faciles, moins glorieux, moins chicaneurs, moins entêtés. C’est une espèce de medecine que nous donnons à notre bon sens ; en y causant un léger désordre, elle le défait de toutes ses mauvaises humeurs.</p>
<p>La force de la vérité m’oblige à avouer ingenuement, que mon fou n’est pas si habile-homme, que ceux de mes compagnons ; c’est le moindre des frères, c’est la mazette de la troupe ; aussi faut il voir comme il est étrillé par ses camarades, &amp; comme on l’accable de censures &amp; de railleries. Mais il ne s’en met guère en peine, &amp; il se dédommage de tout cela, en se donnant de plus grands airs que tous les autres, en suivant sa boule avec plus d’ardeur, en faisant un plus grand nombre de gambades &amp; de postures grotesques, &amp; en attribuant plus effrontément ses fautes au hazard, &amp; ses coups heureux à son adresse. Comme mon bon sens a besoin d’une medecine plus forte que celui de mes illustres confrères, j’ai soin , comme vous voyez, Monsieur, de lui en donner de bonnes dozes. Je fais plus, quand au sortir du jardin je ne trouve pas ma raison suffisamment nettoyée, je prens encore quelque chose chés moi pour précipiter le <pb n="309"></pb> remède, &amp; pour en animer l’operation.</p>
<p>J’ai poussé même la cure jusqu’à tracer dans mon cabinet, un tableau en Vers, d’une partie merveilleuse, que j’avois eu la gloire de finir par un coup des plus surprenants. Avant que de vous communiquer ce badinage, il est néceffaire de vous donner une idée du jeu en question. Imaginés-vous, Monsieur, une allée d’une vingtaine de toises, le terrein en est ferme, &amp; elle est bordée de deux rangées de buis de la hauteur de quatre ou cinq pouces. C’est là le champ de bataille, où la fortune, qui dispose au gré de ses caprices des affaires humaines, nous procure tour à tour, ou les palmes les plus glorieuses, ou les plus mortifiantes défaites. Les armes dont nous nous servons sont des boules en forme de fromage, elles ont du plomb d’un coté, &amp; ce coté s’apelle le fort de la boule ; on les nomme boules Normandes, soit à cause qu’elles sont originaires du paës de sapience, soit parce qu’elles vont au but en faisant semblant de s’en éloigner. Supposés à present notre partie reglée ; nous sommes quatre contre quatre : c’est à nos ennemis à jouer les premiers. Mes gens semblent ne se pas soucier beaucoup de ce desavantage ; ils sont un peu fachés seulement de m’avoir pour compagnon : mais ils sont accoûtumés de faire à mauvais jeu bonne mine. Il faut que je vous dise encore, pour faciliter l’intelligence de cette <pb n="310"></pb> fameuse partie à vos Lecteurs, &amp; à vous, que j’ai distingué, par un différent Caractère, les discours de nos adversaires &amp; les notres ; vous verrés aussi que quand ceux du même parti parlent ensemble, leur entretien est separé par des guillemets. Ne vous étonnés pas au reste de ce qu’en parlant d’une boule, je dis quelquefois <hi rend="italic">il</hi> au lieu d’<hi rend="italic">elle</hi>. Vous saurés que dans le jeu, la <hi rend="italic">boule</hi> est le <hi rend="italic">joueur</hi>, &amp; le <hi rend="italic">joueur</hi> est la <hi rend="italic">boule</hi> ; ils ne sont qu’un seul personnage. Voila des préparatifs de reste ; faisons venir les Acteurs sur la scène ; ce sont nos Antagonistes qui commencent à jouer &amp; à babiller. » <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone></p>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.6"></milestone> Allons, voila le but ; commencerai-je moi ?</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">« Non, que plutôt Monsieur commence,<lb></lb>Sa boule pour ces coup est plus propre, je pense.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Allons, mon Cher, faites un coup de Roi.<lb></lb>A gauche, votre fort ; très-bien ; entrés en dance.<lb></lb>Trop doux, trop doux, vous restez en chemin ;<lb></lb>Aussi vous lui donnés un fichu tour de main.<lb></lb>Elle avance pourtant, avance donc, avance.<lb></lb>Deux ou trois tours de plus ;<lb></lb>Et vous etiés dessus.<lb></lb>Le coup cependant est passable,<lb></lb>Il s’en fera de plus mauvais. » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.7"></milestone> Vous, gardés vous pourtant de faire un coup semblable.</l>
<l rend="GF">« Je sai le jeu, Mon Cher » Eh fort bien je me tais.</l>
<l rend="GF"><pb n="311"></pb> Si de vous conseiller pourtant j’étois capable,</l>
<l rend="GF">Je vous conseillerois de pouser un peu fort.</l>
<l rend="GF">« Un peu fort ? Eh bien soit, Parbleu vous avés tort.</l>
<l rend="GF">Elle passe mardi. » vous poussés comme un Diable ;</l>
<l rend="GF">C’est bien le moyen de gagner.</l>
<l rend="GF">Quelle chienne de force. Eh faites vous saigner.</l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">C’est au premier</hi>. C’est au premier sans doute.</l>
<l rend="GF">Vous, qui savés jouer, prenés la même route ;<lb></lb>Un tour plus fort que jeu, le but vous sert d’appui.<lb></lb>Venés juste à mon pied, fort bien, l’aimable boule !</l>
<l rend="GF">Entrés precisement entre le but &amp; lui.</l>
<l rend="GF">Eh ! roule donc, mignonne, encore, encore, eh roule !</l>
<l rend="GF">Elle y vient, l’y voila ; Qu’il suit bien ma leçon !</l>
<l rend="GF">Ah ! l’habile-homme ! Ah le joli garçon ! <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.8"></milestone> Le Peste soit du coup ! Frere </hi><persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.2">Arnaud</persName><hi rend="italic">, comment faire ?</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">« Comment faire ? Pardi voila bien du mistere !</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Il faut tirer dessus, il faut la débusquer.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ouï Dea, mais si je manque. Il ne faut pas manquer.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Emportés moi le but, eh rien n’est si facile. » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.9"></milestone> Lui, l’emporter ! Bon, bon, je le lui donne en mille.</l>
<l rend="GF">Voyés comme il l’emporte, il en est à cent pas. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.10"></milestone> Tirerai-je aussi moi, « Non prenés par le bas.</hi></l>
<l rend="GF"><pb n="312"></pb><hi rend="italic"> Frisés un peu le buis, à côté de la mienne.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Elle m’échappe aux doits, peste soit de la chienne ! »</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Cette boule, morbleu, ne valut jamais rien,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Avant de commencer, je vous le disois bien.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ca, c’est à Frere </hi><persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.3">Arnaud</persName><hi rend="italic"> à redresser la chose.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">« Je voudrois bien tirer ; mais, par ma fois, je n’ose. »</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Tirons pourtant, c’est le jeu, je le crois.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">« Non pas ; le but manqué, peut leur en donner trois. Songés plûtôt, s’il vous plait, à defendre.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Que voila bien jouer ! parsambleu c’est l’entendre.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ne trouve rien, Mami, Eh tourne, eh tourne un peu.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Elle trouve la mienne, au Diantre soit le jeu. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.11"></milestone> Nous sommes deux encor, faisons chacun le notre.</l>
<l rend="GF">La mienne entre ; fort bien ! bon ! vous faites le votre.</l>
<l rend="GF">Trois à point, mes amis ; tout commence á souhait.</l>
<l rend="GF">Vîte, achevons de leur donner leur fait.</l>
<l rend="GF">Voila le but encor : bon ; ma boule le baise.</l>
<l rend="GF">Elle meur tout dessus ; je ne me sens pas d’aise.</l>
<l rend="GF">A vous le dé, Messieurs, il m’otteront de lá ;</l>
<l rend="GF">S’ils le peuvent, s’entend, Le grand coup que voila !</l>
<l rend="GF">Il n’en est qu’à vingt pieds. Encore à nous ; Encore.</l>
<l rend="GF">Toujours à nous. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.12"></milestone> <hi rend="italic">Eh voyés la pecore ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Il s’enfonce en ce buis, il y paroît cloué.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">« Que Diantre voulez vous ? Mon sort n’a pas joué.</hi></l>
<l rend="GF"><pb n="313"></pb><hi rend="italic"> Pas joué, pas joué, quelle excuse il nous donne ? » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.13"></milestone> Faisons en quatre, nous ; bonne celle-ci, bonne ;</l>
<l rend="GF">En voila deux ; … &amp; trois ; … &amp; quatre, <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.14"></milestone> <hi rend="italic">s’il vous plait</hi>, </l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Trois, trois, tout doucement</hi>, quatre, <hi rend="italic">non pas</hi> ; <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.15"></milestone> si fait ;</l>
<l rend="GF">Ouvrés les yeux ; quatre, quatre, vous dis-je ;</l>
<l rend="GF">Voyés ; à mesurer ce chicaneur m’oblige. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.16"></milestone> Hé bien ; là, gagnés vous, il s’en faut de six doits ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Qui chicane à present ?</hi> <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.17"></milestone> contentons nous de trois ;</l>
<l rend="GF">Nous en avons toûjours six à point ; à bon compte.</l>
<l rend="GF">Allons sur nouveaux frais… <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.18"></milestone> <hi rend="italic">Ils l’ont encore de deux.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Comme nous jouons mal ! si donc, c’est une honte.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Huit à point, c’en est trop. Ils nous siflent entre eux.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Allons donc, Pere </hi><persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.4">Arnaud</persName><hi rend="italic">, montrés leur qui vous étes.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">« Il falloit bien un peu rejouir ces mazettes ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Quoiqu’ils soient prèts, encor rabattons leur caquet.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Je vais droit sur le but, je l’emporte tout net,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et j’y reste attaché ; Parbleu qu’ils m’en détachent.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ils font tout de travers ; voyés vous ? Ils se fachent.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ils ne jouront plus rien qui vaille tout le jour.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Vous, faites comme moi. Ma chere, mon amour,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Approche donc, friponne, un petit tour, de grace.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Fort bien. Vous, joliment suivés la même trace ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et vous, quatre ? Non, trois ; la chanca va tourner.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Trois à huit, quel honneur, morbleu, de les gagner !</hi></l>
<l rend="GF"><pb n="314"></pb><hi rend="italic"> « Avec leur huit à point ; j’en creverois de rire ; » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.19"></milestone> Eh joués, Franfaron, joués, je vous admire.</l>
<l rend="GF">Fiés vous en à moi, vous n’en creverés pas.</l>
<l rend="GF">Nous voulons reculer en peu votre trepas… <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.20"></milestone> En voila deux pourtant, Frere </hi><persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.5">Arnaud</persName><hi rend="italic"> se reveille ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Quand il s’y met, il fait merveille.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Cinq à huit : d’un encor ; nous allons, Messieurs, courage.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Voila le but jetté, pour le coup faisons rage.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">J’y suis collé, ma foi, qu’on m’ote si l’on peut.</hi></l>
<l rend="GF">Tirés vous ; « vous manqués ; » n’attrape pas qui veut.</l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ils tirent tous, sans qu’aucun en approche.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Jouer avec ces gens c’est de l’argent en poche.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">J’en pretens quatre au moins. Quatre ? ouï tout au plus.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Quatre, une cochonnée. Ah nos gens sont tendus ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">La fortune à la fin se racroche au merite ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Nous faisons dix points tout de suite.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Dix à huit. Comment donc ? huit-à-huit ; huit-à-huit</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Oh ! dix à huit, je n’en puis rien rabattre,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Je croi que nous en avions six ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Et nous venons d’en faire quatre ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Or par tout l’univers, à mon petit avis.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Six &amp; quatre font dix. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.21"></milestone> Ils ont raison ; nous en avons dans l’aile.</l>
<l rend="GF">« Fi donc, vous avés peur, ranimons notre zéle.</l>
<l rend="GF">Dejà le grand <persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.6">Arnaud</persName> fait un coup malheureux.</l>
<l rend="GF"><pb n="315"></pb> Il n’est, il est vrai, que d’une toise ou deux.</l>
<l rend="GF">Je prendrai par le haut, bon, m’y voila tout contre.</l>
<l rend="GF">C’est dans les grands perils que la valeur se montre. » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.22"></milestone> Allons, vous, notre ami, joués donc comme il faut. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.23"></milestone> Bon, sa boule a trouvé celle du Frere <persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.7">Arnaud</persName>.</l>
<l rend="GF">Ah, que celle-ci marche, amis, faisons lui place. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.24"></milestone> Elle touche. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi> <milestone unit="D" xml:id="FR.25"></milestone> Non pas, elle passe, elle passe.</l>
<l rend="GF">Ils n’on plus qu’une boule. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.26"></milestone> <hi rend="italic">Elle n’est pas trop mal. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.27"></milestone> Vous, Messieurs, par ici, ce terrein est égal.</l>
<l rend="GF">En voila deux … &amp; trois ; Nous finirons, je gage.</l>
<l rend="GF">C’a, l’ami, finissés ; trop doux, trop doux, trop doux.</l>
<l rend="GF">Hé, vous n’y venés pas, le mal-adroit ! j’enrage.</l>
<l rend="GF">« Nous avons onze à dix, allons, consolons-nous.<lb></lb>Il faut bien leur laisser quelque peu d’esperance. » <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.28"></milestone> Voyés un peu cette arrogance.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Que je serois ravi de les humilier !</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Achevons, rira bien, qui rira le dernier.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Commencés donc, Messieurs de la Garonne. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.29"></milestone> Je le veux bien, elle est bonne, assés bonne.</l>
<l rend="GF">Le but est loin. <hi rend="italic">Fort bien, mais celle-ci vaut mieux.</hi></l>
<l rend="GF">Je n’en sais rien. <hi rend="italic">Bon ! cela saute aux yeux.</hi></l>
<l rend="GF">Non pas, c’est au premier, encor la même chose. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.30"></milestone> Ne restés pas du moins ; passés plûtôt, pour cause.</hi></l>
<l rend="GF">C’est toûjours au premier. <hi rend="italic">Frere </hi><persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.8">Arnaud</persName><hi rend="italic"> un effort.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Faites leur faire ici naufrage dans le port.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Il prend le but, il le prend, il l’entraine.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ah, l’habile-homme ! il me l’ameine.</hi></l>
<l rend="GF"><pb n="316"></pb> <hi rend="italic">De deux, Mardi, que nous avons beau jeu !<lb></lb>Vous devant, moi derriere, &amp; le but au milieu,</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">A quatre doits de nouveau ; le coup n’est pas gagnable.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Il en faut convenir, c’est un homme impayable.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Celui-ci pour le moins, ne nous sera point tort.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Ni celui-là non plus, il se noye, il est mort ;</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Rien desormais ne m’inquiette.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Il ne leur reste plus que leur pauvre mazette. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.31"></milestone> Mazette, nous verrons, mazette. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone unit="D" xml:id="FR.32"></milestone> <hi rend="italic">Allons, poussés.</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Il en a trop. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi> <milestone unit="D" xml:id="FR.33"></milestone> Hé non, il n’en a pas assés. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.34"></milestone> Il en a trop, vous dis-je ; il passera sans doute. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.35"></milestone> Point du tout, point du tout. Ah, qu’il prend bien la route !</l>
<l rend="GF">Tourne vers le milieu, deux petits tours mignons.</l>
<l rend="GF">Il entre, il est entré, nous gagnerons, nous gagnons <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic"><milestone unit="D" xml:id="FR.36"></milestone> Ils gagnent, quel hazard extrême ! <milestone rend="closer" unit="D"></milestone></hi></l>
<l rend="GF"><milestone unit="D" xml:id="FR.37"></milestone> Hazard, comment hazard, Monsieur, hazard vous-même.</l>
<l rend="GF">Tenés ; je prens ma boule, &amp; je vous la conduis,</l>
<l rend="GF">Tout doucement, du côté de ce buis ;</l>
<l rend="GF">Tout en chemin faisant, là la force s’emousse ;</l>
<l rend="GF">Le buis aidant mon fort, droit dans le jeu me pousse.</l>
<l rend="GF">J’esquive votre boule &amp; courant entre deux,</l>
<l rend="GF">J’ote le but ; le coup, vous dis-je, est merveilleux.</l>
<l rend="GF">Frere <persName corresp="NS1" key="Arnaud" subtype="U" xml:id="PN.9">Arnaud</persName> cependant plus défait &amp; plus blême.</l>
<l rend="GF">Qu’un austere devot à la fin du Carême,</l>
<l rend="GF">Lance d’abord un regard vers les Cieux :</l>
<l rend="GF">Ensuite sur ma boule il attache ses yeux ;</l>
<l rend="GF">A les en detourner il ne peut se resoudre,</l>
<l rend="GF"><pb n="317"></pb> Pour lui ce coup vainqueur tient lui d’un coup de foudre. <milestone rend="closer" unit="D"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></l>
<l rend="GF"></l>
</lg><p rend="SO"><milestone unit="MT" xml:id="FR.38"></milestone> Je remercie très-humblement l’Auteur de cette Lettre du plaisir qu’il m’a procuré par ses vers &amp; sur tout par sa prose. C’est dommage seulement que sa <hi rend="italic">partie de boules</hi> ne puisse pas procurer au public un amusement général ; elle ne divertira guères que ceux qui seront initiés dans les mystères de ce jeu fécond en babil &amp; en contorsion. Je ne say si leur nombre est fort grand dans ce païs ; mais n’importe ; <hi rend="italic">il faut que tout le monde</hi> <hi rend="italic">vive</hi>, dit le Proverbe ; il faut bien aussi que tout le monde se divertisse. Les joueurs de boule ont à present leur tour, &amp; à l’avenir je tacheray de faire en sorte, que toutes les differentes classes d’hommes trouvent dans mon Spectateur des amusemens qui leur conviennent. Qu’en attendant, le reste de mes Lecteurs ne prenne ceci, s’il veut, que pour une demi feuille ; je ne crois pas pourtant qu’ils ayent lieu de se plaindre ; il arrive assés souvent qu’on leur donne des feuilles entieres, qui contiennent, s’il m’est permis de parler ainsi, moins d’étoffe, que les quatre ou cinq pages de prose qui servent de préambule aux vers. Ce que j’y trouve de meilleur, c’est qu’il me semble que le bon sens, qui regne dans les réfléxions, ne souffre point du tout du badinage qui anime le tour &amp; l’expression.</p>
<p>Je rempliray ce qui me reste de vuide dans <pb n="318"></pb> mon cahier, d’une petite lettre qui m’est écrite par un homme, qui peut-être n’est pas aussi simple qu’il veut le paroitre. Le public en jugera. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p rend="BA"><hi rend="smallcaps"><milestone unit="E3" xml:id="FR.39"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.40"></milestone> Monsieur</hi>,</p>
<p rend="SO">Je viens d’un païs où l’on veut enseigner aux gens, à coup de baton, à raisonner juste c’est-à-dire à raisonner comme la plûpart de leurs concitoyens, &amp; où on les tue quelquefois, pour leur apprendre à vivre selon les maximes de la bonne Religion. Je n’ai pas la moindre étude ; mais je n’ai pas laissé de croire que le sens commun n’avoit rien à démêler avec cette conduite. Dans cette persuasion j’ay quitté ma patrie, &amp; je suis venu ici pour troquer ma Religion contre une meilleure, ce que je n’ai pas cru fort difficile. Voyés pourtant jusqu’à quel point les apparences sont trompeuses ; l’experience m’a fait voir que cette affaire n’est nullement de plein pied. D’honnêtes-gens qui ne sont guères plus habiles que moi m’ont recommandé deux Docteurs d’une grande reputation, &amp; très capables de me mettre d’un plein saut dans la bonne voye. J’ai été d’abord très-satisfait d’eux &amp; de leurs discours. Le premier a l’air d’un ange, l’autre à la mine d’un homme de bien ; celui-ci paroit un bon vivant, vertueux : celui-là represente un saint deja à demi glorifié. Le croiriez vous&lt;sic&gt;, Monsieur ? Ces braves gens ne s‘aiment pas <pb n="319"></pb> beaucoup au bout du compte. Le Beat regarde l’autre avec horreur, comme un homme très-pernicieux, &amp; il est consideré par le Bon Vivant, comme un petit esprit digne de pitié. La cause de cette petite aversion mutuelle, c’est que leurs idées ne sont pas tout à fait à l’Unisson. J’ai assez de penetration, pour avoir compris cela par ce qu’ils m’ont dit. L’un m’a soutenu que, pour trouver la vente, il est bon de se défier beaucoup de la raison : que du moins il faut l’employer avec une très-grande économie ; &amp; que le plus sûr moyen de s égarer, c’est de pousser trop loin les consequences contenues dans les principes les plus indubitables. Avec tout cela, il ne laisse pas de raisonner à perte de vuë, même quand il s’agit de prouver que la raison ne vaut pas grand chose. Il est vrai, qu’il prétend que ses raisonnements ne sont pas du ressort de la raison, &amp; je croirois assez que cette prétention est fondée.</p>
<p>Pour le second Docteur, il m’affure qu’on ne sauroit pénétrer dans la véritable Theologie sans être Philosophe, &amp; même sans être Philosophe Cartesien. Il n’y a, dit-il, que la raison habillée à la Cartesienne, qui puisse découvrir le sens de quelques parolles que ce puisse être, &amp; par consequent des parolles des Livres sacrez. Jusques là, cela ne va pas mal, ce me semble ; mais il conclut de là, je ne sai comment, que les parolles de l’Ecriture Sainte signifient tout ce qu’elles peuvent signifier, &amp; qu’elles contiennent réellement <pb n="320"></pb> tous les sens, dont elles sont susceptibles. Tenez, Monsieur, je ne trouve rien là de naturel. Cela ne voudroit il pas dire, par hasard, que ces livres respectables signifient tout ce qu’on voudroit qu’ils signifiassent ? Parlez moi&lt;sic&gt; sincèrement, je vous prie. Tous les livres, à ce compte là, ne pourroient ils pas bien être des Bibles dans la forme ? La règle de mon Docteur Philosophe, qu’il ne lâcheroit pas pour tous les biens du monde, va droit là, à ce qu’il me paroit ; &amp; s’il a raison, il se pouroit bien qu’il fut impossible d’avoir jamais tort. Donnez moi un Conseil charitable, mon cher Monsieur, à qui de ces habiles gens trouvés vous bon que je m’en rapporte ? Le doute est un état violent ; je voudrois bien croire quelque chose, sans le croire à la boule vue, &amp; je m’imagine jusques à présent que ces Messieurs enseignent tous deux à ne rien croire du tout. Je suis &amp;c. <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div2></div1></body>
      </text>
      <text ana="framings">
        <body>
          <div>
            <ab>
              <seg synch="#FR.1" type="E1">
                <seg type="U1">No. 20</seg>
                <seg type="MO">
                  <seg synch="#FR.2" type="ZM"> Dulce est desipere in
                                        loco. Hor.</seg> Il est agréable de renoncer à la sagesse en
                                    tems &amp; lieux. </seg>
                <seg type="U2">
                  <seg synch="#FR.3" type="E2">
                    <seg synch="#FR.4" type="E3">
                      <seg synch="#FR.5" type="LB"> Lettre à Monsieur le
                                                Nouveau Spectateur François.</seg> Monsieur, « Vous
                                            permettés à votre Sage de badiner ; mais vous ne voulés
                                            pas, à ce qui me paroit, qu’il aille jamais jusqu’à la
                                            bouffonerie. Il me semble pourtant qu’un peu de <pb n="306"></pb>bouffonerie de tems en tems a bien son
                                            mérite. J’ai lû quelque part que dans tout homme il y a
                                            deux personnages ; il y a un sage &amp; un fou, &amp; le
                                            menagement le plus delicat de la raison consiste à faire
                                            vivre ces deux Messieurs-là en bonne intelligence. Quand
                                            le sage tient toûjours la ferule haute, quand il est
                                            toûjours à tarabuster son Compagnon, à le chicaner sur
                                            ses moindres faillies, &amp; à le moriginer sur ses
                                            moindres escapades, le fou se mutine, il fait enrager le
                                            sage á son tour, &amp; il est assés fin pour prendre son
                                            tems justement, quand son concitoyen s’éforce à
                                            s’occuper aux affaires les plus importantes. Pour faire
                                            ensorte qu’il soit joli ; il faut le traiter en enfant,
                                            &amp; l’amuser innocemment à quelque jouet ; il s’y
                                            attache, il s’y fatigue, il s’endort, &amp; le sage se
                                            sert de ce tems, pour s’acquiter tranquillement de ses
                                            devoirs. Il est bon pourtant que le sage ne l’abandonne
                                            pas entièrement à lui-même ; Il fait bien de venir voir
                                            un peu de tems en tems ce que son camarade fait, quand
                                            il s’emancipe trop, de le redresser doucement, &amp; de
                                            le remettre, sans qu’il s’en apperçoive lui-même sur les
                                            voyes de l’Innocence. Le sage doit se cacher, mais non                          
                  pas s’absenter tout-à-fait ; il doit être toûjours prêt
                                            à accourir au moindre desordre ; quand il s’écarte trop,
                                            mon fou se jette quelque fois etourdiment dans le
                                            quartier <pb n="307"></pb>des passions ; il y cause un
                                            remu-menage terrible, &amp; fécondé par cette bande
                                            seditieuse, il se rend souvent maitre du logis, &amp;
                                            jette le sage par la fenêtre. Le plan de prudence que je
                                            viens de tracer, est suivi avec exactitude par une
                                            societé de joueurs de boule, de laquelle je me trouve   
                                         depuis quelque tems membre indigne. Nous sommes tous
                                            gens grave, ou par notre âge ou par notre profession,
                                            honnêtes gens, gens de bien, &amp; je ne croi pas même
                                            être trop vain, en vous assurant que nous avons quelques
                                            lumières. Deux ou trois fois par semaine, nous nous
                                            donnons rendés-vous dans quelque joli Jardin, dans
                                            l’intention de renoncer au bon sens par un principe de
                                            sagesse. C’est là que nous mettons chacun à notre fou
                                            une boule à la main, &amp; que nous lui permettons de
                                            crier à tue-tête, de faire des grimaces, des
                                            contorsions, des fanfaronades, des doléances &amp; des
                                            chicanes. Vous ne sauriés vous imaginer l’épouvantable
                                            tapage que font tous ces fous ensemble, tandis que nos
                                            sages qui ne les perdent pas de vuë, rient sous cape de
                                            les voir tirer leur poudre aux moineaux, &amp; jetter
                                            tout leur feu, sans causer le moindre dommage à ame qui
                                            vive. Il ne vous sera pas difficile de concevoir le
                                            profit considérable qui nous revient de cette folie
                                            sensée. Chaque accès débarrasse nos ames, du moins pour
                                            deux ou trois <pb n="308"></pb>jours de toutes leurs
                                            petitesses, de toutes leurs puerilités ; elle en vuide
                                            tout le fond, &amp; au sortir de notre amusement, nous
                                            rentrons dans la societé des gens sages, plus doux, plus
                                            fermes, plus faciles, moins glorieux, moins chicaneurs,
                                            moins entêtés. C’est une espèce de medecine que nous
                                            donnons à notre bon sens ; en y causant un léger
                                            désordre, elle le défait de toutes ses mauvaises
                                            humeurs. La force de la vérité m’oblige à avouer
                                            ingenuement, que mon fou n’est pas si habile-homme, que
                                            ceux de mes compagnons ; c’est le moindre des frères,
                                            c’est la mazette de la troupe ; aussi faut il voir comme
                                            il est étrillé par ses camarades, &amp; comme on
                                            l’accable de censures &amp; de railleries. Mais il ne                     
                       s’en met guère en peine, &amp; il se dédommage de tout
                                            cela, en se donnant de plus grands airs que tous les
                                            autres, en suivant sa boule avec plus d’ardeur, en
                                            faisant un plus grand nombre de gambades &amp; de
                                            postures grotesques, &amp; en attribuant plus
                                            effrontément ses fautes au hazard, &amp; ses coups
                                            heureux à son adresse. Comme mon bon sens a besoin d’une
                                            medecine plus forte que celui de mes illustres
                                            confrères, j’ai soin , comme vous voyez, Monsieur, de
                                            lui en donner de bonnes dozes. Je fais plus, quand au
                                            sortir du jardin je ne trouve pas ma raison suffisamment
                                            nettoyée, je prens encore quelque chose chés moi pour
                                            précipiter le <pb n="309"></pb>remède, &amp; pour en animer
                                            l’operation. J’ai poussé même la cure jusqu’à tracer
                                            dans mon cabinet, un tableau en Vers, d’une partie
                                            merveilleuse, que j’avois eu la gloire de finir par un
                                            coup des plus surprenants. Avant que de vous communiquer
                                            ce badinage, il est néceffaire de vous donner une idée
                                            du jeu en question. Imaginés-vous, Monsieur, une allée
                                            d’une vingtaine de toises, le terrein en est ferme,
                                            &amp; elle est bordée de deux rangées de buis de la
                                            hauteur de quatre ou cinq pouces. C’est là le champ de
                                            bataille, où la fortune, qui dispose au gré de ses
                                            caprices des affaires humaines, nous procure tour à
                                            tour, ou les palmes les plus glorieuses, ou les plus
                                            mortifiantes défaites. Les armes dont nous nous servons
                                            sont des boules en forme de fromage, elles ont du plomb
                                            d’un coté, &amp; ce coté s’apelle le fort de la boule ;
                                            on les nomme boules Normandes, soit à cause qu’elles
                                            sont originaires du paës de sapience, soit parce
                                            qu’elles vont au but en faisant semblant de s’en
                                            éloigner. Supposés à present notre partie reglée ; nous
                                            sommes quatre contre quatre : c’est à nos ennemis à
                                            jouer les premiers. Mes gens semblent ne se pas soucier
                                            beaucoup de ce desavantage ; ils sont un peu fachés
                                            seulement de m’avoir pour compagnon : mais ils sont
                                            accoûtumés de faire à mauvais jeu bonne mine. Il faut
                                            que je vous dise encore, pour faciliter l’intelligence
                                            de cette <pb n="310"></pb>fameuse partie à vos Lecteurs,
                                            &amp; à vous, que j’ai distingué, par un différent
                                            Caractère, les discours de nos adversaires &amp; les
                                            notres ; vous verrés aussi que quand ceux du même parti                          
                  parlent ensemble, leur entretien est separé par des
                                            guillemets. Ne vous étonnés pas au reste de ce qu’en
                                            parlant d’une boule, je dis quelquefois il au lieu
                                            d’elle. Vous saurés que dans le jeu, la boule est le
                                            joueur, &amp; le joueur est la boule ; ils ne sont qu’un
                                            seul personnage. Voila des préparatifs de reste ;
                                            faisons venir les Acteurs sur la scène ; ce sont nos
                                            Antagonistes qui commencent à jouer &amp; à babiller. » </seg>
                    <seg synch="#FR.6" type="D"> Allons, voila le but ;             
                               commencerai-je moi ? « Non, que plutôt Monsieur
                                            commence,<lb></lb>Sa boule pour ces coup est plus propre, je
                                            pense. Allons, mon Cher, faites un coup de Roi.<lb></lb>A
                                            gauche, votre fort ; très-bien ; entrés en
                                            dance.<lb></lb>Trop doux, trop doux, vous restez en
                                            chemin ;<lb></lb>Aussi vous lui donnés un fichu tour de
                                            main.<lb></lb>Elle avance pourtant, avance donc,
                                            avance.<lb></lb>Deux ou trois tours de plus ;<lb></lb>Et vous
                                            etiés dessus.<lb></lb>Le coup cependant est passable,<lb></lb>Il
                                            s’en fera de plus mauvais. » </seg>
                    <seg synch="#FR.7" type="D"> Vous, gardés vous pourtant de
                                            faire un coup semblable. « Je sai le jeu, Mon Cher » Eh
                                            fort bien je me tais. <pb n="311"></pb>Si de vous conseiller
                                            pourtant j’étois capable, Je vous conseillerois de
                                            pouser un peu fort. « Un peu fort ? Eh bien soit,
                                            Parbleu vous avés tort. Elle passe mardi. » vous poussés
                                            comme un Diable ; C’est bien le moyen de gagner. Quelle
                                            chienne de force. Eh faites vous saigner. C’est au
                                            premier. C’est au premier sans doute. Vous, qui savés
                                            jouer, prenés la même route ;<lb></lb>Un tour plus fort que
                                            jeu, le but vous sert d’appui.<lb></lb>Venés juste à mon
                                            pied, fort bien, l’aimable boule ! Entrés precisement
                                            entre le but &amp; lui. Eh ! roule donc, mignonne,
                                            encore, encore, eh roule ! Elle y vient, l’y voila ;
                                            Qu’il suit bien ma leçon ! Ah ! l’habile-homme ! Ah le
                                            joli garçon ! </seg>
                    <seg synch="#FR.8" type="D"> Le Peste soit du coup ! Frere
                                            Arnaud, comment faire ? « Comment faire ? Pardi voila
                                            bien du mistere ! Il faut tirer dessus, il faut la
                                            débusquer. Ouï Dea, mais si je manque. Il ne faut pas
                                            manquer. Emportés moi le but, eh rien n’est si facile. » </seg>
                    <seg synch="#FR.9" type="D"> Lui, l’emporter ! Bon, bon, je
                                            le lui donne en mille. Voyés comme il l’emporte, il en
                                            est à cent pas. </seg>
                    <seg synch="#FR.10" type="D"> Tirerai-je aussi moi, « Non
                                            prenés par le bas. <pb n="312"></pb>Frisés un peu le buis, à
                                            côté de la mienne. Elle m’échappe aux doits, peste soit
                                            de la chienne ! » Cette boule, morbleu, ne valut jamais
                                            rien, Avant de commencer, je vous le disois bien. Ca,
                                            c’est à Frere Arnaud à redresser la chose. « Je voudrois
                                            bien tirer ; mais, par ma fois, je n’ose. » Tirons
                                            pourtant, c’est le jeu, je le crois. « Non pas ; le but
                                            manqué, peut leur en donner trois. Songés plûtôt, s’il             
                               vous plait, à defendre. Que voila bien jouer !
                                            parsambleu c’est l’entendre. Ne trouve rien, Mami, Eh
                                            tourne, eh tourne un peu. Elle trouve la mienne, au
                                            Diantre soit le jeu. </seg>
                    <seg synch="#FR.11" type="D"> Nous sommes deux encor,
                                            faisons chacun le notre. La mienne entre ; fort bien !
                                            bon ! vous faites le votre. Trois à point, mes amis ;
                                            tout commence á souhait. Vîte, achevons de leur donner
                                            leur fait. Voila le but encor : bon ; ma boule le baise.
                                            Elle meur tout dessus ; je ne me sens pas d’aise. A vous
                                            le dé, Messieurs, il m’otteront de lá ; S’ils le
                                            peuvent, s’entend, Le grand coup que voila ! Il n’en est
                                            qu’à vingt pieds. Encore à nous ; Encore. Toujours à
                                            nous. </seg>
                    <seg synch="#FR.12" type="D"> Eh voyés la pecore ; Il
                                            s’enfonce en ce buis, il y paroît cloué. « Que Diantre
                                            voulez vous ? Mon sort n’a pas joué. <pb n="313"></pb>Pas
                                            joué, pas joué, quelle excuse il nous donne ? » </seg>
                    <seg synch="#FR.13" type="D"> Faisons en quatre, nous ;
                                            bonne celle-ci, bonne ; En voila deux ; … &amp; trois ;
                                            … &amp; quatre, </seg>
                    <seg synch="#FR.14" type="D"> s’il vous plait, Trois, trois,
                                            tout doucement, quatre, non pas ; </seg>
                    <seg synch="#FR.15" type="D"> si fait ; Ouvrés les yeux ;
                                            quatre, quatre, vous dis-je ; Voyés ; à mesurer ce
                                            chicaneur m’oblige. </seg>
                    <seg synch="#FR.16" type="D"> Hé bien ; là, gagnés vous, il
                                            s’en faut de six doits ; Qui chicane à present ? </seg>
                    <seg synch="#FR.17" type="D"> contentons nous de trois ;
                                            Nous en avons toûjours six à point ; à bon compte.
                                            Allons sur nouveaux frais… </seg>
                    <seg synch="#FR.18" type="D"> Ils l’ont encore de deux.
                                            Comme nous jouons mal ! si donc, c’est une honte. Huit à
                                            point, c’en est trop. Ils nous siflent entre eux. Allons
                                            donc, Pere Arnaud, montrés leur qui vous étes. « Il
                                            falloit bien un peu rejouir ces mazettes ; Quoiqu’ils
                                            soient prèts, encor rabattons leur caquet. Je vais droit
                                            sur le but, je l’emporte tout net, Et j’y reste
                                            attaché ; Parbleu qu’ils m’en détachent. Ils font tout
                                            de travers ; voyés vous ? Ils se fachent. Ils ne jouront
                                            plus rien qui vaille tout le jour. Vous, faites comme
                                            moi. Ma chere, mon amour, Approche donc, friponne, un
                                            petit tour, de grace. Fort bien. Vous, joliment suivés
                                            la même trace ; Et vous, quatre ? Non, trois ; la chanca
                                            va tourner. Trois à huit, quel honneur, morbleu, de les
                                            gagner ! <pb n="314"></pb>« Avec leur huit à point ; j’en
                                            creverois de rire ; » </seg>
                    <seg synch="#FR.19" type="D"> Eh joués, Franfaron, joués, je
                                            vous admire. Fiés vous en à moi, vous n’en creverés pas.
                                            Nous voulons reculer en peu votre trepas… </seg>
                    <seg synch="#FR.20" type="D"> En voila deux pourtant, Frere
                                            Arnaud se reveille ; Quand il s’y met, il fait
                                            merveille. Cinq à huit : d’un encor ; nous allons,
                                            Messieurs, courage. Voila le but jetté, pour le coup
                                            faisons rage. J’y suis collé, ma foi, qu’on m’ote si
                                            l’on peut. Tirés vous ; « vous manqués ; » n’attrape pas
                                            qui veut. Ils tirent tous, sans qu’aucun en approche.
                                            Jouer avec ces gens c’est de l’argent en poche. J’en
                                            pretens quatre au moins. Quatre ? ouï tout au plus.
                                            Quatre, une cochonnée. Ah nos gens sont tendus ; La
                                            fortune à la fin se racroche au merite ; Nous faisons
                                            dix points tout de suite. Dix à huit. Comment donc ?
                                            huit-à-huit ; huit-à-huit Oh ! dix à huit, je n’en puis
                                            rien rabattre, Je croi que nous en avions six ; Et nous
                                            venons d’en faire quatre ; Or par tout l’univers, à mon
                                            petit avis. Six &amp; quatre font dix. </seg>
                    <seg synch="#FR.21" type="D"> Ils ont raison ; nous en avons
                                            dans l’aile. « Fi donc, vous avés peur, ranimons notre
                                            zéle. Dejà le grand Arnaud fait un coup malheureux. <pb n="315"></pb>Il n’est, il est vrai, que d’une toise ou
                                            deux. Je prendrai par le haut, bon, m’y voila tout
                                            contre. C’est dans les grands perils que la valeur se
                                            montre. » </seg>
                    <seg synch="#FR.22" type="D"> Allons, vous, notre ami, joués
                                            donc comme il faut. </seg>
                    <seg synch="#FR.23" type="D"> Bon, sa boule a trouvé celle
                                            du Frere Arnaud. Ah, que celle-ci marche, amis, faisons
                                            lui place. </seg>
                    <seg synch="#FR.24" type="D"> Elle touche. </seg>
                    <seg synch="#FR.25" type="D"> Non pas, elle passe, elle
                                            passe. Ils n’on plus qu’une boule. </seg>
                    <seg synch="#FR.26" type="D"> Elle n’est pas trop mal. </seg>
                    <seg synch="#FR.27" type="D"> Vous, Messieurs, par ici, ce
                                            terrein est égal. En voila deux … &amp; trois ; Nous
                                            finirons, je gage. C’a, l’ami, finissés ; trop doux,
                                            trop doux, trop doux. Hé, vous n’y venés pas, le
                                            mal-adroit ! j’enrage. « Nous avons onze à dix, allons,
                                            consolons-nous.<lb></lb>Il faut bien leur laisser quelque
                                            peu d’esperance. » </seg>
                    <seg synch="#FR.28" type="D"> Voyés un peu cette arrogance.
                                            Que je serois ravi de les humilier ! Achevons, rira
                                            bien, qui rira le dernier. Commencés donc, Messieurs de
                                            la Garonne. </seg>
                    <seg synch="#FR.29" type="D"> Je le veux bien, elle est
                                            bonne, assés bonne. Le but est loin. Fort bien, mais
                                            celle-ci vaut mieux. Je n’en sais rien. Bon ! cela saute
                                            aux yeux. Non pas, c’est au premier, encor la même
                                            chose. </seg>
                    <seg synch="#FR.30" type="D"> Ne restés pas du moins ;
                                            passés plûtôt, pour cause. C’est toûjours au premier.
                                            Frere Arnaud un effort. Faites leur faire ici naufrage
                                            dans le port. Il prend le but, il le prend, il
                                            l’entraine. Ah, l’habile-homme ! il me l’ameine. <pb n="316"></pb>De deux, Mardi, que nous avons beau
                                            jeu !<lb></lb>Vous devant, moi derriere, &amp; le but au
                                            milieu, A quatre doits de nouveau ; le coup n’est pas
                                            gagnable. Il en faut convenir, c’est un homme impayable.
                                            Celui-ci pour le moins, ne nous sera point tort. Ni
                                            celui-là non plus, il se noye, il est mort ; Rien
                                            desormais ne m’inquiette. Il ne leur reste plus que leur
                                            pauvre mazette. </seg>
                    <seg synch="#FR.31" type="D"> Mazette, nous verrons,
                                            mazette. </seg>
                    <seg synch="#FR.32" type="D"> Allons, poussés. Il en a trop. </seg>
                    <seg synch="#FR.33" type="D"> Hé non, il n’en a pas assés. </seg>
                    <seg synch="#FR.34" type="D"> Il en a trop, vous dis-je ; il
                                            passera sans doute. </seg>
                    <seg synch="#FR.35" type="D"> Point du tout, point du tout.
                                            Ah, qu’il prend bien la route ! Tourne vers le milieu,
                                            deux petits tours mignons. Il entre, il est entré, nous
                                            gagnerons, nous gagnons </seg>
                    <seg synch="#FR.36" type="D"> Ils gagnent, quel hazard
                                            extrême ! </seg>
                    <seg synch="#FR.37" type="D"> Hazard, comment hazard,
                                            Monsieur, hazard vous-même. Tenés ; je prens ma boule,
                                            &amp; je vous la conduis, Tout doucement, du côté de ce
                                            buis ; Tout en chemin faisant, là la force s’emousse ;
                                            Le buis aidant mon fort, droit dans le jeu me pousse.
                                            J’esquive votre boule &amp; courant entre deux, J’ote le
                                            but ; le coup, vous dis-je, est merveilleux. Frere
                                            Arnaud cependant plus défait &amp; plus blême. Qu’un
                                            austere devot à la fin du Carême, Lance d’abord un
                                            regard vers les Cieux : Ensuite sur ma boule il attache
                                            ses yeux ; A les en detourner il ne peut se resoudre,
                                                <pb n="317"></pb>Pour lui ce coup vainqueur tient lui
                                            d’un coup de foudre. </seg>
                  </seg>
                  <seg synch="#FR.38" type="MT"> Je remercie très-humblement
                                        l’Auteur de cette Lettre du plaisir qu’il m’a procuré par
                                        ses vers &amp; sur tout par sa prose. C’est dommage
                                        seulement que sa partie de boules ne puisse pas procurer au
                                        public un amusement général ; elle ne divertira guères que
                                        ceux qui seront initiés dans les mystères de ce jeu fécond
                                        en babil &amp; en contorsion. Je ne say si leur nombre est
                                        fort grand dans ce païs ; mais n’importe ; il faut que tout
                                        le monde vive, dit le Proverbe ; il faut bien aussi que tout
                                        le monde se divertisse. Les joueurs de boule ont à present
                                        leur tour, &amp; à l’avenir je tacheray de faire en sorte,
                                        que toutes les differentes classes d’hommes trouvent dans
                                        mon Spectateur des amusemens qui leur conviennent. Qu’en
                                        attendant, le reste de mes Lecteurs ne prenne ceci, s’il
                                        veut, que pour une demi feuille ; je ne crois pas pourtant
                                        qu’ils ayent lieu de se plaindre ; il arrive assés souvent
                                        qu’on leur donne des feuilles entieres, qui contiennent,
                                        s’il m’est permis de parler ainsi, moins d’étoffe, que les
                                        quatre ou cinq pages de prose qui servent de préambule aux
                                        vers. Ce que j’y trouve de meilleur, c’est qu’il me semble
                                        que le bon sens, qui regne dans les réfléxions, ne souffre
                                        point du tout du badinage qui anime le tour &amp;
                                        l’expression. Je rempliray ce qui me reste de vuide dans <pb n="318"></pb>mon cahier, d’une petite lettre qui m’est
                                        écrite par un homme, qui peut-être n’est pas aussi simple
                                        qu’il veut le paroitre. Le public en jugera. </seg>
                  <seg synch="#FR.39" type="E3">
                    <seg synch="#FR.40" type="LB"> Monsieur, Je viens d’un païs
                                            où l’on veut enseigner aux gens, à coup de baton, à
                                            raisonner juste c’est-à-dire à raisonner comme la
                                            plûpart de leurs concitoyens, &amp; où on les tue
                                            quelquefois, pour leur apprendre à vivre selon les
                                            maximes de la bonne Religion. Je n’ai pas la moindre
                                            étude ; mais je n’ai pas laissé de croire que le sens
                                            commun n’avoit rien à démêler avec cette conduite. Dans
                                            cette persuasion j’ay quitté ma patrie, &amp; je suis                      
                      venu ici pour troquer ma Religion contre une meilleure,
                                            ce que je n’ai pas cru fort difficile. Voyés pourtant
                                            jusqu’à quel point les apparences sont trompeuses ;
                                            l’experience m’a fait voir que cette affaire n’est
                                            nullement de plein pied. D’honnêtes-gens qui ne sont
                                            guères plus habiles que moi m’ont recommandé deux
                                            Docteurs d’une grande reputation, &amp; très capables de
                                            me mettre d’un plein saut dans la bonne voye. J’ai été
                                            d’abord très-satisfait d’eux &amp; de leurs discours. Le
                                            premier a l’air d’un ange, l’autre à la mine d’un homme
                                            de bien ; celui-ci paroit un bon vivant, vertueux :
                                            celui-là represente un saint deja à demi glorifié. Le
                                            croiriez vous&lt;sic&gt;, Monsieur ? Ces braves gens ne
                                            s‘aiment pas <pb n="319"></pb>beaucoup au bout du compte. Le
                                            Beat regarde l’autre avec horreur, comme un homme
                                            très-pernicieux, &amp; il est consideré par le Bon
                                            Vivant, comme un petit esprit digne de pitié. La cause
                                            de cette petite aversion mutuelle, c’est que leurs idées
                                            ne sont pas tout à fait à l’Unisson. J’ai assez de
                                            penetration, pour avoir compris cela par ce qu’ils m’ont
                                            dit. L’un m’a soutenu que, pour trouver la vente, il est
                                            bon de se défier beaucoup de la raison : que du moins il
                                            faut l’employer avec une très-grande économie ; &amp;
                                            que le plus sûr moyen de s égarer, c’est de pousser trop
                                            loin les consequences contenues dans les principes les
                                            plus indubitables. Avec tout cela, il ne laisse pas de
                                            raisonner à perte de vuë, même quand il s’agit de
                                            prouver que la raison ne vaut pas grand chose. Il est
                                            vrai, qu’il prétend que ses raisonnements ne sont pas du
                                            ressort de la raison, &amp; je croirois assez que cette
                                            prétention est fondée. Pour le second Docteur, il
                                            m’affure qu’on ne sauroit pénétrer dans la véritable
                                            Theologie sans être Philosophe, &amp; même sans être
                                            Philosophe Cartesien. Il n’y a, dit-il, que la raison
                                            habillée à la Cartesienne, qui puisse découvrir le sens
                                            de quelques parolles que ce puisse être, &amp; par
                                            consequent des parolles des Livres sacrez. Jusques là,
                                            cela ne va pas mal, ce me semble ; mais il conclut de
                                            là, je ne sai comment, que les parolles de l’Ecriture
                                            Sainte signifient tout ce qu’elles peuvent signifier,
                                            &amp; qu’elles contiennent réellement <pb n="320"></pb>tous
                                            les sens, dont elles sont susceptibles. Tenez, Monsieur,
                                            je ne trouve rien là de naturel. Cela ne voudroit il pas
                                            dire, par hasard, que ces livres respectables signifient
                                            tout ce qu’on voudroit qu’ils signifiassent ? Parlez
                                            moi&lt;sic&gt; sincèrement, je vous prie. Tous les
                                            livres, à ce compte là, ne pourroient ils pas bien être
                                            des Bibles dans la forme ? La règle de mon Docteur
                                            Philosophe, qu’il ne lâcheroit pas pour tous les biens
                                            du monde, va droit là, à ce qu’il me paroit ; &amp; s’il
                                            a raison, il se pouroit bien qu’il fut impossible
                                            d’avoir jamais tort. Donnez moi un Conseil charitable,
                                            mon cher Monsieur, à qui de ces habiles gens trouvés
                                            vous bon que je m’en rapporte ? Le doute est un état
                                            violent ; je voudrois bien croire quelque chose, sans le
                                            croire à la boule vue, &amp; je m’imagine jusques à
                                            présent que ces Messieurs enseignent tous deux à ne rien
                                            croire du tout. Je suis &amp;c. </seg>
                  </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
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        </body>
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</TEI>
