Louis Couturat an Hugo Schuchardt (54-02012)

von Louis Couturat

an Hugo Schuchardt

Bois-le-Roi

08. 07. 1907

language Französisch

Schlagwörter: Internationale Verständigungssprachelanguage Esperantolanguage Volapüklanguage Panroman (Universal)language Novilatin Baudouin de Courtenay, Jan Jespersen, Otto Brugmann, Karl Friedrich Christian Leskien, August Wien Graz Couturat, Louis/Léau, Léopold (1907) Brugmann, Karl/Leskien, August (1907)

Zitiervorschlag: Louis Couturat an Hugo Schuchardt (54-02012). Bois-le-Roi, 08. 07. 1907. Hrsg. von Frank-Rutger Hausmann (2018). In: Bernhard Hurch (Hrsg.): Hugo Schuchardt Archiv. Online unter https://gams.uni-graz.at/o:hsa.letter.7053, abgerufen am 27. 01. 2023. Handle: hdl.handle.net/ 11471/518.10.1.7053.


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DÉLÉGATION POUR L’ADOPTION D’UNE LANGUE AUXILIAIRE INTERNATIONALE  
SECRÉTAIRE : M. L. LEAU                                                TÉSORIER : M. L.COUTURAT
6, Rue Vavin                                                                         7, Rue Nicole
PARIS (6 e)                                                                            PARIS (5e)
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                                                                                                                  Bois-le-Roi, le 8 juillet 1907.

Monsieur et honoré Collègue,

Nous regrettons profondément que votre état de santé vous empêche de prendre part aux travaux du Comité. Comme vous l’a appris une lettre récente,1 nous avons dû remettre au mois d’Octobre la réunion du Comité, et cela, en partie à cause de votre absence et dans l’espoir que vous pourriez alors y prendre part. Ce contre-temps a mécontenté M. Baudouin de Courtenay, qui était libre en juillet et ne le sera plus en Octobre; d’autre part, M. Jespersen, qui n’était pas libre en Juillet, le sera en Octobre, mais il espère qu’alors le Comité sera au complet, et il désire surtout vous y voir;2 il en fait presque une condition de son concours. De sorte qu’il dépend presque entièrement de vous, Monsieur, que notre œuvre ait le concours des philologues les plus autorisés, ou n’ait le concours d’aucun. Or vous savez avec quelle morgue pédante MM. Brugmann et Leskien considèrent les langues fabriquées par des „curés“ et des „médecins“, et n’attribuent quelque valeur qu’à celle qui sera élaborée par des hommes compétents, des „spécialistes“; et cette opinion est celle d’une grande partie du public, respectueux (parfois jusqu’à la superstition) de l’autorité des gens compétents. Vous savez aussi que ces mêmes philologues demandent ironiquement pourquoi aucun des linguistes qui approuvent notre œuvre ne fabrique lui-même une L. I., qui serait sans doute bien supérieure à celles que construisent les „dilettantes“. Vous êtes en quelque sorte engagé à répondre à ce défi (en tout cas, seul un philologue peut y répondre). Je ne veux pas dire par là que vous êtes „condamné“ à élaborer une L. I. |2| bien que la Délégation ne pût que s’en féliciter, et que certains de nos collègues nous aient déjà dit: „Que M. Schuchardt fasse une L. I., et nous l’adopterons“. Mais vous pouvez tout au moins jouer le rôle de critique et de juge à l’égard des projets de L. I. qui se présentent en concurrence, et nous aider, par votre autorité, à faire un choix définitif et généralement accepté, qui mette fin à cette concurrence et fasse triompher la plus digne. En résumé, les savants hostiles, d’un côté, et le public (même favorable), de l’autre, réclament l’intervention des gens „compétents“; je n’ose dire que le devoir de ceux-ci est de nous prêter leur concours, mais du moins le nôtre est de le solliciter.

Il est bien entendu que, quand nous parlons de choix, cela n’implique nullement qu’il faille adopter telle quelle une des L. I. concurrentes, et que toute amélioration ou correction soit exclue. Du reste, parmi les langues concurrentes, certaines ne sont que des ébauches qui acceptent et sollicitent une élaboration complémentaire (c’était à l’origine l’attitude de l’Esperanto lui-même); les autres, plus développées, ne satisfont par également tous leurs adeptes, et donnent lieu à des propositions de réformes. C’est le cas de l’Esperanto. Malgré (ou mieux à cause) de l’intransigeance dogmatique de ses chefs officiels (nullement partagée par la masse des adeptes), on lui trouve de divers côtés certains défauts ou certaines difficultés qui font désirer une réforme ou tout au moins une révision, et qui donnent lieu à des projets de corrections. Je ne puis entrer dans le détail en ce moment; mais je puis dire qu’il y a presque unanimité entre les réformistes pour demander certaines corrections ou simplifications fondamentales; je n’en citerai qu’une: la suppression de l’accusatif, que M. Leskien déclare absolument inutile, peut-être à la légère. Il est clair que pour résoudre cette question et d’autres analogues, le concours des „spécialistes“ est, sinon nécessaire, du moins très utile. Je puis ajouter, confidentiellement, que certains Espérantistes très connus |3| et très compétents (comme Espérantistes, par l’expérience qu’ils ont de l’enseignement de l’Esperanto et des difficultés que la langue offre aux adeptes de tel ou tel pays) préparent des projets d’Esperanto réformé suivant les besoins qu’ils croient avoir constaté, de sorte que la tâche du Comité pourrait se réduire à „choisir“ entre ces divers projets, qui d’ailleurs ont beaucoup de traits communs, ou encore à les fusionner, dans la mesure du possible. En tout cas, ils fourniraient une méthode et une base aux discussions et aux décisions du Comité, en éclairant tous les côtés du problème, et en manifestant les divers desiderata que doit satisfaire la solution.

Voilà pour le côté théorique de la question. Mais le concours de „spécialistes“ n’est pas moins important au point de vue pratique. De l’avis de gens éclairés et absoluments impartiaux et désintéressés, le Comité ne peut guère „choisir“ que l’Esperanto, à cause de la diffusion de cette langue et de la „vitesse acquise“ de sa propagande. Mais rien n’empêche, de l’avis des mêmes personnes, qu’on ne corrige l’Esp., surtout avec le concours des Esp-tistes eux-mêmes; et on ne peut pas fixer d’avance de limites à cette „correction“: il se peut qu’elle ait pour effet de rendre la L. I. plus semblable à un des concurrents de l’Esp. qu’à l’Esp. lui-même; mais, si l’on conserve le nom, on sauve l’amour-propre des adeptes et des auteurs, et on assure une sorte de continuité entre le passé et l’avenir. En un mot, Esperanto est aujourd’hui, comme autrefois Volapük, le nom commun et populaire de la L. I., et on peut mettre un peu ce qu’on veut sous cette étiquette; plus on demandera de concessions aux Esp-istes, plus il importe de leur donner cette satisfaction de conserver le nom de leur langue. J’ajoute ceci, qui |4| est très important et très encourageant: non seulement, comme nous l’avons montré dans notre Histoire, les projets les plus récents et les plus complets convergent vers le type de langue à posteriori que représente l’Esp. dont je parlais plus haut tendent tous à le rapprocher de ces concurrents: Idiom Neutral, Universal, Novilatin, etc. Cela précise encore, au point de vue théorique, la détermination de cette „limite“; et, au point de vue pratique, cela nous permettra de rallier ou de désarmer les partisans de ces projets concurrents, en leur montrant qu’on leur aura fait des concessions et des emprunts. En tout cas, il est possible de donner à l’Esperanto tous les avantages (réels ou apparents) que ces concurrents peuvent avoir sur lui, et par suite de leur enlever toute raison d’être et toute chance de succès.

Or voici en quoi le concours des linguistes autorisés est utile, et même indispensable au succès de notre œuvre: plus on aura de concessions et de modifications à demander aux Esp-istes, plus notre Comité devra avoir une haute autorité, non seulement pour faire céder les „fanatiques“, mais encore et surtout pour garantir aux yeux du public la valeur de la solution proposée et assurer son adoption définitive. Le Dr. Zamenhof nous l’a déclaré trés franchement: il acceptera toutes les décisions de notre Comité, pourvu qu’il ait autorité suffisante pour les imposer au public, et faire faire à l’idée de la L. I. un progrès décisif. Sinon, naturellement, il restera avec ses adeptes et l’Esperanto actuel. Or, si notre comité ne contenait aucun des philologues qui se sont déclarés partisans de la L. I., cela diminuerait beaucoup son autorité aux yeux du public et des Esp-istes eux-mêmes; et alors il ne lui resterait guère d’autre issue que d’accepter l’Esp. tel quel, avec les imperfections et les complications dont on pourrait autrement le purger.

|5| Voilà exactement comment la question se pose aujourd’hui; et le moment est exceptionellement favorable pour permettre aux gens compétents d’intervenir utilement et efficacement: car tous ces projets de réformes, qui sont „dans l’air“, mais non encore publiés, inquiètent les chefs du mouvement, et, malgré leur intransigeance officielle (attitude de commande où ils se raidissent) les rendront plus conciliants. Nous avons réussi à empêcher certains réformistes de publier leurs plans, et de semer ainsi le trouble et la désunion dans le camp espérantiste; en les engageant à présenter leurs plans au Comité, qui en appréciera la valeur. Ainsi nous avons travaillé depuis un an à faire de notre Comité (alors qu’il n’existait pas encore) l’arbitre, non seulement entre les diverses L. I., mais entre les Espérantistes eux-mêmes, entre les conservateurs, qui espèrent qu’il consolidera la langue, et les réformateurs, qui espèrent qu’il satisfera au moins en partie leurs désirs. Mais pour qu’il puisse jouer ce rôle, il faut qu’il ait toute l’autorité désirable; et plus il aura d’autorité, plus il lui sera facile d’accomplir sa tâche avec succès. Le public ne comprendrait pas que, après avoir approuvé l’idée de la L I., les philologues membres du Comité se désintéressent de la solution pratique, qui dépend d’eux en grande partie, et il interpréterait leurs abstention comme un désaveu, ou comme un aveu d’impuissance. En tout cas, les adversaires de notre idée ne manqueraient pas de l’interpréter et de l’exploiter dans ce sens, et objecteraient à la direction du Comité, quelle qu’elle soit, qu’elle n’a l’assentiment d’aucun „spécialiste“. De sorte que, en |6| définitive, notre entreprise risquerait de faire plus de mal que de bien à l’idée même de la L. I., ce qui n’est certaienment pas plus votre intention que la nôtre.

Encore une fois, le travail dont il s’agit n’a rien d’effrayant, même pour une personne de santé médiocre et incertaine. Nous adresserons aux membres du Comité un Rapport, ou plutôt deux rapports, l’un sur les derniers projets de L. I. parus depuis la publication de notre Histoire (ce serait un supplément à notre Histoire),3 l’autre, sur les divers projets ou propositions qui nous ont été remis en particulier, ou dont nous avons eu connaissance à titre privé (c’est dans cette catégorie que rentrent les projets de réforme de l’Esperanto). Vous aurez ainsi sous les yeux, dans votre cabinet, tous les éléments du problème, et vous pourrez les peser à tête reposée et à loisir. Il nous semble indispensable qu’il y ait au moins une réunion du Comité, pour un échange verbal de vues, qu’aucune correspondance ne peut remplacer; nous pourrions fixer le lieu de cette réunion d’une manière plus commode pour vous, entre Berlin et Vienne, par exemple. Enfin, une fois prise les décisions de principes, le reste du travail aurait évidemment lieu par correspondance, et consisterait en propositions auxquelles il suffirait généralement de répondre par oui ou par non; c’est la méthode employée par l’Akademi qui a fait l’Idiom Neutral,4 et elle fonctionne encore. – Je n’ai pas besoin de vous dire que nous serions à votre entière disposition (moi surtout, qui dispose de tout mon temps) pour vous fournir tous documents, renseignements, etc.; et je n’hésiterais pas à faire le voyage à Graz si vous le jugiez utile; trop heureux de faire votre connaissance après la correspondance déjà longue dont vous m’avez favorisé. En un mot, nous nous chargerions de toute la besogne matérielle et préparatoire (de l’instruction du procès, en quelque sorte), et vous n’auriez, avec les autres membres |7| du Comité, qu’à juger et décider. Je vous prie de réfléchir à tout cela, de penser à l’importance pratique du problème, à l’opportunité urgente d’une solution, enfin au devoir de tout savant de faire profiter le public de ses connaissances et de sa compétence, et de vous rappeler la phrase de Nietzsche „Wozu hätte auch die Sprachwissenschaft ein Jahrhundert lang …“5 que M. Brugmann interprète mal,6 car elle ne prouve pas la possibilité d’une L. I., mais, cette possibilité étant établie par les faits, elle signifie que la science ne peut pas se désintéresser de la question, et y a une sorte de responsabilité. On a parlé à tort et à travers de la „banqueroute de la science“; mais il ne faudrait pas qu’on pût parler, au sujet de la L. I., d’une banqueroute de la philologie.

Veuillez agréer, Monsieur et honoré Collègue, l’expression de mes sentiments respectueux et bien dévoués.7
Louis Couturat

P. S. Vous avez dû recevoir récemment divers documents, notamment la Fundamenta Krestomatio8 du Dr Zamenhof. Je vous recommande tout particulièrement le mémoire „Essence et avenir de l’idée de L. I.“, traduit en français (et abrégé) par M. de Beaufront; l’original est du D r Zamenhof, et se trouve en entier dans la Krestomatio, p. 268 sqq.9 Je crois d’ailleurs vous en avoir envoyé une autre édition, contenant les textes français et esperanto en regard.


1 Vgl. Brief 02011.

2 Vgl. Jespersens Brief HSA 05116.

3 Couturat / Leau, Les nouvelles langues internationales suite à l'histoire de la langue universelle, Paris: Couturat, [1907]; Dies., Conclusions du rapport: sur l'état présent de la question de la Langue Internationale, présenté au comité par L. Couturat et L. Leau, Coulommiers: Brodard, 1909.

4 Waldemar Rosenberger gründete 1902 die „ Akademi Internasional de Lingu Universal“.

5 Das Zitat lautet vollständig: „Weil aber der Verkehr der Menschen immer kosmopolitischer werden muss und zum Beispiel ein rechter Kaufmann in London jetzt schon sich in acht Sprachen schriftlich und mündlich verständlich zu machen hat, so ist freilich das Viele-Sprachen-lernen ein notwendiges Übel; welches aber, zuletzt zum äußersten kommend, die Menschheit zwingen wird, ein Heilmittel zu finden: Und in irgendeiner fernen Zukunft wird es eine neue Sprache, zuerst als Handelssprache, dann als Sprache des geistigen Verkehrs überhaupt, für alle geben, so gewiss als es einmal Luft-Schiffahrt gibt. Wozu hätte auch die Sprachwissenschaft ein Jahrhundert lang die Gesetze der Sprache studiert und das Notwendige, Wertvolle, Gelungene an jeder einzelnen Sprache abgeschätzt!“ ( Friedrich Nietzsche, Menschliches Aallzumenschliches I. 267 [„Viele Sprachen lernen“]).

6 Brugmann / Leskien, Zur Kritik der künstlichen Weltsprachen, 1907, 17. Brugmann zit. aber anders: „Bei der wissenschaftlichen Wertung unseres Problems, bei dessen Behandlung so vielfach nur der Wunsch der Vater des Gedankens gewesen ist, tut, das wird wohl jeder zugeben müssen, vor allem Nüchternheit not. Diese vermißt man ganz und gar z. B. bei Nietzsche (Menschliches, Allzumenschliches), der den allgemeinen Gebrauch der künstlichen Hilfssprache mit Sicherheit voraussieht und dabei sagt: ,Wozu hätte auch die Sprachwissenschaft ein Jahrhundert lang die Gesetze der Sprachen studiert und das Notwendige, Wertvolle, Gelungene an jeder einzelnen Sprache abgeschätzt?‘“

7 Bis hierher maschinenschriftlich; der folgende Zusatz per Hand.

8 Vgl. Brief 01998.

9 Vgl. Brief 01998.

Faksimiles: Universitätsbibliothek Graz Abteilung für Sondersammlungen, Creative commons CC BY-NC https://creativecommons.org/licenses/by-nc/4.0/ (Sig. 02012)