Georges Lacombe an Hugo Schuchardt (450-06085)

von Georges Lacombe

an Hugo Schuchardt

Paris

30. 01. 1923

language Französisch

Schlagwörter: Baskische Studien Collège de France Euskaltzaindia - Real Academia de la Lengua Vasca - Académie de la Langue Basque Saroïhandy, Jean-Joseph Gavel, Henri Azkue y Aberasturi, Resurrección María de Urquijo Ybarra, Julio de Bonaparte, Louis Lucien San Sebastian Schuchardt, Hugo (1923) Schuchardt, Hugo (1907)

Zitiervorschlag: Georges Lacombe an Hugo Schuchardt (450-06085). Paris, 30. 01. 1923. Hrsg. von Katrin Purgay (2017). In: Bernhard Hurch (Hrsg.): Hugo Schuchardt Archiv. Online unter https://gams.uni-graz.at/o:hsa.letter.6142, abgerufen am 03. 02. 2023. Handle: hdl.handle.net/ 11471/518.10.1.6142.


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Paris, 137 Bd St Michel, le 30 janvier 1923

Cher et très honoré maître,

C’est avec la plus vive peine que j’ai appris par votre carte que votre santé n’est pas bonne, et je fais les vœux les plus ardents pour son amélioration. Je vous supplie de ne pas vous décourager pour la mise au point de vos Primitiae, car si ce travail ne voyait pas le jour ce serait une perte irréparable pour les ètudes basques et nous en serions tous désolés.

|2| Je ne suis pas du tout sûr que Saroïhandy ait la priorité pour huetza = agotza, car dans l’Annuaire du Collège de France 20e année page 83 il se borne à écrire «…. paille: huetza (allem. Stroe») et agotza n’est pas mentionné.

Gavel prépare un article sur Calahorra: à ce sujet, il m’a demandé si vous aviez écrit quelque chose pouvant l’éclairer sur la question: je lui ai signalé deux passages de votre Iberische Deklination, mais peut-être ma mémoire est-elle |3| en défaut, et il se pourrait qu’il y eût d’autres références à signaler à mon ami; dans l’affirmative, je vous serais très obligé de me le faire savoir.

J’ai passé à St Sébastien les journées de jeudi et vendredi pour une session de l’Académie basque, ce qui m’a donné occasion de causer amplement avec Campion, Azkue, Urquijo et consorts. Par Urquijo j’ai su que vous comptiez utiliser les documents charenceyiens que je vous ai envoyés au sujet de |4|luki1 et par Azkue et les autres académiciens j’ai appris qu’il n’y avait aucun mot en basque pour désigner le lynx. – Campion m’a communiqué de nouvelles lettres, très intéressantes, de Bonaparte qui me sont très précieuses. Pour l’Atlas linguistique je commence à craindre que l’Académie ne fasse pas grand chose; il faudra donc que j’aie recours à mon vieil ami Léon Bérard, ministre de l’Instruction publique, qui est Béarnais.

Ci-joint deux articles de Léon qui peuvent vous intéresser.

Veuillez croire, mon cher Maître, à mon respectueux attachement

G. Lacombe

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Beilagen:

(Le Courrier de Bayonne du 11 janvier 1923)

Bayonne, le Pays Baque et le Labourd

La savante communication de M. le chanoine Dubarat sur cette question que la création du Musée Basque à Bayonne vient de remettre à l’ordre du jour, a motivé l’intervention très autorisée de M. Albert Léon, le très distingué philologue de notre ville.

Nous nous en voudrions de ne pas mettre également son étude sous les yeux de nos lecteurs. La voici donc :

Dans le numéro du 17 décembre dernier M. le chanoine Dubarat, dont l’érudition sur tout ce qui concerne l’histoire de nos 3 diocèses, n’a de limites que celle des documents, projetait sur les attaches basques de Bayonne dans le passé, toute la lumière que comporte, jusqu’à ce jour, cette question encore obscure. Pour l’élucider tout à fait, il ne resterait plus qu’à confronter, s’il se peut, par des documents directs, les renseignemets évidemment de seconde main, fournis par le Pèlerin de Compostelle, et par la Chronique de Turpin, à rechercher si Guillaume de Podensac était personnellement Basque, bien que la terre dont il tira son nom soit située dans la région bordelaise et si par lingua vestra il faut entendre la langue euskarienne ou celle des Gascons. Mais quand, par improbable, cet examen conduirait à prouver que Bayonne n’a pas été a un moment donné, en tout ou partie, une ville basque au sens fort de ce mot, elle n’en demeura pas moins jusqu’au XII° siècle une ville labourdine, politiquement associée au Labourd, comme le sont restés jusqu'à la Révolution Biarritz et Anglet, bien des siècles après le temps, dont l’Histoire n’a même pas gardé le souvenir, où le basque avait supplanté le gascon dans ces deux localités. Au surplus, est-il besoin de le dire? ce sont des motifs tirés du présent et de la pratique, non des considérations réstrospectives et théoriques, qui doivent décider des choses du présent et de la pratique, et sous ce rapport, quelle ville francaise est mieux qualifiée que Bayonne pour y installer un musée basque?

Quant au fond de la très intèressante communication historique que ce problème nous a value ici même, je n’ai pas l’intention de m’y arrêter, ni qualité pour le faire, surtout après l’auteur; je préfère élargir le débat, comme on dit quand on veut éluder une question, l’élargir effectivement, dans le temps et dans l’espace, jusqu’aux Aquitains, aux Vascons et aux Ibères : et puisque M. le Chanoine Dubarat m’en donne l’occasion en évoquant, chemin faisant, les trois plus épineuses questions du problème basque, je demande la permission de proposer quelques brèves remarques à leur sujet.

Mais d’abord, quelques mots sur le nom de Lapurdum, auquel l’intéressant article de l’éminent érudit a aussi consacré quelques lignes en passant. Hâtons-nous de le dire, à rechercher l’étymologie des mots en dehors de leur histoire, et par la simple analyse de leurs éléments, on s’expose souvent à des mécomptes ; par de savants découpages, on finit par arriver à des explications souvent plausibles, mais dont on n’a aucun moyen de savoir si elles correspondent à la réalité, à moins qu’au contraire, un contact imprévu avec cette même réalité ne les fasse tomber en poussière : qu’on se souvienne, entre mille, du cas de Zanahoria «carotte», en espagnol, qu’un temps fut donné comme représentant le basque zain horia «la racine jaune» alors que ce mot dérive en réalité de l’arabe açfernia, çafernia. Sans l’Histoire, qui eût jamais soupçonné que les noms de l’Oise et de l’Isère dérivent également d’un ancien Isara.

En ce qui concerne le nom du Labourd, l’Histoire et la Géographie appuyées sur le Basque Lapurdi, ne permettent pas d’hésiter sur son étymologie ; mais si «Labourd» remonte évidemment à «Lapurdum» je veux dire au nom qui se présente ainsi en latin, touchant Lapurdum et Lapurdi eux-mêmes, nous sommes réduits, pour les expliquer, à la méthode toujours hasardeuse, du découpage. Le Basque donne-t-il la clef de cette appellation, comme de tant d’autres noms de peuples et de dieux en Aquitaine, surtout en Aquitaine méridionale? En partant de cette idée en suivant la méthode de découpage, un auteur du XVIII e siècle proposait comme origine Lau-ur-di «le dieu des quatre eaux». (Adour, Nive, Nivelle, Bidassoa). Etymologie plus ingénieuse que solide malgré la géographie : d’une part, en effet, Lapurdum semble avoir désigné une localité, un petit port, avant d’être étendu à la région des quatre cours d’eau; d’autre part, la forme ancienne du nombre quatre n’est pas lau, mais laur conservé encore en labourdin avant l’article laurak: «les quatre», sans parler d’autres difficultés tirées de la phonétique basque.

Dans une lettre privée, que le distingué président de la Société des Lettres, Sciences et Arts de Bayonne, M. le commandant de Marien m’a obligeamment communiquée, M. Camille Jullian veut bien demander aux basquisants leur sentiment sur un rapprochement possible entre Lapurdi et les quatuor signani2 mentionnés par Pline dans la région des Tarbelles, au nord de Bayonne. En ce cas Lapurdi signifierait quelque chose comme: le lieu des quatre étendards ou des quatre Tribus. Je saisis l’occasion pour porter à la connaissance du public compétent ce nouvel aspect de la question, en espérant qu’il appellera d’intéressantes réponses. Pour ma part, j’en dirai avec franchise quel est mon sentiment jusqu'à plus ample informé.

Sans doute, il n’existe actuellement en Basque aucun mot ur ou pur ou qui en puisse dériver, signifiant étendard, tribu ou peuple ou rien d’approchant ; mais cette raison ne suffirait pas pour écarter sans autre examen le rapprochement proposé, car ur ou pur pourrait représenter un ancien mot aquitain disparu. La véritable difficulté réside à mon sens dans l’impossibilité de voir dans lap ou dans la (selon qu’on analyse, lap-ur-di ou la-pur-di le représentant de laur «quatre».

Au contraire, rien ne s’oppose, sans cependant l’imposer, à ce que l’on découpe lapur-di, car lapur est connu comme nom de divinité, ainsi que M. le Chanoine Dubarat, le rappelait fort à propos après le P. Fita,3 et lapur encore subsiste en Basque comme nom commun avec la signification de «voleur» ou «brigand». D’autre part, -ti passé à -di après -r- est un suffixe toponymique basque bien connu et que l’on retrouve dans l’antiquité sous la forme - te, par exemple dans Ilerte des monnaie Ibériennes, nom dont les latins on fait Ilerda, aujourd’hui Lérida en Aragon.

Le cercle des possibilités semble donc se resserrer et ne laisser place pour notre Lapurdum, Lapurdi qu’à l’alternative: «Terre du Dieu Lapur» ou comme on l’a déjà proposé, «terre des brigands» ou quelque chose d’approchant: cette dernière appellation conviendrait assez à ces parages alors peu fréquentés et partout mal fréquentés, si souvent sillonnés depuis par tant d’invasions.

Aussi bien le nom divin et le nom commun peuvent-ils avoir la même origine et coïncider dans l’idée de guerre, de dévastation ou de pillage. Mais pour ne pas prendre congé de Lapurdum sur une impression aussi sombre, rappelons que si cette côte était peut-être peu sûre aux voyageurs, elle offrait en récompense l’attrait de ses succulentes langoustes, «locustae lapurdenses»; vantées par Sidoine Apollinaire.

Qu’en Aquitaine, en haute Aquitaine tout au moins, on ait parlé, avant l’epoque romaine, une langue très voisine du basque, c’est ce qui n’a plus besoin aujourd’hui de démonstration ; nombreux sont, en effet, dans l’ancienne Aquitaine, du moins dans la région des Pyrénées, les noms de lieux, de divinités et de personnes qui se laissent expliquer par le basque. Luchaire l’a surabondamment établi dans ses «Origines linguistiques de l’Aquitaine» et ailleurs. Dans la plaine, avouons-le, il en va autrement : les noms qu’on peut appeler bascoïdes, n’apparaissent plus que clairsemés ou par petits groupes isolés, mais ils sont tout aussi reconnaissables. Faute de témoignages antiques et dans l’ignorance où nous sommes de l’histoire intérieure des Vascons pendant et après leur invasion en Novem populanie, il est le plus souvent difficile de savoir en présence de certains noms euskariens de la plaine, s’ils sont le fait des anciens Aquitains ou d’établissements fondés par les Vascons du haut Moyen-Age.

J’hésite entde [sic] ces deux hypothèses pour des localités landaises telles que Arrengosse qui rappelle le nom basque d’Arcangues (Arrangoitze), Biodos quasi homonyme de Viodos en Soule (Bildoze), et surtout Biscarrosse sur le littoral ; ce dernier nom dont tous les éléments sont basques ; le thème (Bizkar) « dos collines » et suffixe, est donné par les Basques à une localité de Haute Navarre jadis basque de langue, que les Espagnols nomment Biscarruese conformément à la phonétique castillane.

Il y a pourtant dans la plaine une région de l’ancienne Aquitaine où l’antiquité nous montre des noms à figure euskarienne : je veux parler de la région d’Auch. Les anciens habitants de cette ville et de son territoire : les Auscitains sont appelés Ausci par les auteurs latins et leur capitale était Eli (m) berre ; l’euscarisme ou le proto-euscarisme de chacun de ces deux noms est confirmé par l’autre. Eli (m) berre est une variante des divers Iliberris dont je reparlerai, et répond comme eux au basque (H)-iriberri «ville neuve». Quant à Ausci, Humboldt le premier plus heureux ici que dans mainte autre de ses étymologies trop hasardées, signala le rapport de ce nom de peuple avec les mots Euskara – Euskaldun.

Monsieur Jullian relève le même thème : |6|Ausc. – affublé d’une désinence latine de génitif, sur une épitaphe de l’époque romaine à San Estéban entre l’Ebre et Vitoria, sur le territoire des anciens Vascons: M. Porcius Tonius Ausci filius. C’est le même radical qui est à la base de Vasco, ce qui confirme l’identité d’origine des Vascons, des Ausci et des Basques. L’élément usc ou usk commun aux thèmes eusk et ausc, semble une réduction de Vasc – amenée sans doute par a – et par e – antécédent, ce qui expliquerait la coexistence à date ancienne des termes Ausci et Vascones, à moins qu’elle ne reposât sur des variantes dialectales.

L’a et l’e initials pourraient en outre représenter un article ou un démonstratif soudé au substantif, comme dans le français lierre, lendemain, de l’ierre, l’endemain, car on a de fortes raisons de croire que le basque a connu jadis un article ou démonstratif préfixé. Nous retrouvons très probablement un représentant de l’élément usc dans Osca, ville des Ilergèdes, aujourd’hui Huesca, et dans Ile-Osca ancien nom de ville dans la région de l’Ebre (Il équivaut sans doute à iri du basque actuel), et dans le nom des Osquidates de l’ancienne Aquitaine.

Ne pouvant citer tous les noms de l’Aquitaine antique qui trahissent une parenté euskarienne des plus étroites, je terminerai cette question en mentionnant 3 noms de personnes trouvés à plusieurs reprises dans les inscriptions du Haut-Comminge et du Couserans: Nescato, Andere, gison (variante cison). En accord avec la signification basque de ces trois mots «jeune fille, dame ou femme, homme», les deux premiers sont des noms de femme et le troisième un nom d’homme pendant exact du propre Homulus qu’on troupe à l’époque romaine dans les Pyrénées.

On peut donc poser une équivalence, du moins partielle, entre Basques, Bascons, Aquitains: plus précisément, au point de vue de la langue et des institutions (le probléme de la race est beaucoup plus obscur), les Basques continuent les Vascons de l’époque romaine, et ceux-ci étaient un rameau de la souche aquitaine ou d’une souche aquitaine, j’entends que certains Aquitains, sinon tous, et les Vascons avaient, comme peuple, sinon comme race, une commune origine.

Dans ces conditions, une nouvelle question se pose: l’Euskara, en France, continue-t-il sans interruption, la langue aquitanique qu’y trouvèrent les Romains, ou bien a-t-il été apporté d’Espagne par les envahisseurs Vascons du VIe siècle de notre ère, dans une région préalablement romanisée?

(A suivre).      

Albert Leon.

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(Le Courrier de Bayonne du 22 janvier 1923)

Bayonne, le Pays Baque et le Labourd

       (Suite) (I)

Contre cette dernière opinion qui longtemps fut généralement acceptée au moins depuis Oihénart, il ne me semble pas que puissent prévaloir les réserves de Luchaire, les affirmations de M. Brunot et l’opinion, soutenue pendant quelque temps par Bladé, qui finit par se ranger à la thèse traditionnelle. En tout cas, que les Basques parlent une langue aquitanique, il est étonnant que deux savants de la valeur de MM. Philipon et Vinson aient pu le contester à la suite de Van Eys; si sur ce point leur avis ne s’est pas modifié, il n’a pour lui que l’autorité si justifiée, qui par ailleurs, s’attache à leurs travaux.

Mais si les spécialistes ne les ont pas suivis sur ce terrain, ils demeurent, je l’ai dit, partagés sur la question de savoir si oui ou non, la langue basque, en France, continue sur le même sol, l’idiome des populations qui n’auraient jamais été romanisées.

Après la lecture d’Oihenart et l’historique présenté par Perroud dans sa thèse de doctorat sur les «Origines du premier Duché d’Aquitaine» (1881), je crois difficile de douter que les Basques de la Soule, de la Basse-Navarre et du Labourd, et j’ajouterai, sur les fortes preuves qu’en donne Oihenart, ceux du Guipuzcoa, de la Biscaye et de l’Alava, soient les descendants, plus ou moins mélangés avec les anciennes populations, de ces Vascons qui, comme le rappelait M. le chanoine Dubarat lui-même, envahirent la Novempopulanie à la fin du VIe siècle de notre ère et lui laissèrent le nom de Vasconia devenu Gascogne. Je ne puis que résumer très brièvement les raisons de mon sentiment.

1° L’inscription latine d’Hasparren nous montre dès le temps d’Auguste que la langue des vainqueurs a pénétré en Labourd.

2° En l’absence de documents positifs contraires, est-il vraisemblable que cette portion des Pyrénées, traversée par des voies de communications, occupée, à son extrémité occidentale, par une cohorte romaine, ait échappé jusqu’à la fin à la romanisation générale de l’Aquitaine?

3° Si la présence du basque en cette région n’est pas le fait des envahisseurs Vascons resserrés finalement vers le Sud-Ouest après avoir été supplantés et absorbés ailleurs par les populations romanisées de la Gascogne actuelle, d’où vient qu’à partir de la fin du VIe siècle, le nom de Vascones ait remplacé en Labourd celui des Tarcelli, et qu’il ait désigné généralement en Gaule comme en Espagne toutes les populations de langue basque alors qu’auparavant il ne s’appliquait qu’au seul peuple cantonné dans la haute vallée de l’Ebre, c’est-à-dire dans la Navarre espagnole et une partie de l’Aragon actuelle? Pour ce qui concerne l’Espagne, nous savons que sous les Visigoths, les Vascons envahirent le Guipuzcoa, la Biscaye et l’Alava en y effaçant le souvenir et le nom |8| des Caristes, Vardules et Autrigons.

4° Dira-t-on qu’il y avait dès avant la conquête romaine des tribus vascones proprement dites là où se trouvent aujourd’hui nos Basques? Mais quel fondement faire sur une telle supposition qu’aucun texte n’atteste, et si les Vascons n’ont apporté ou rapporté le basque au Moyen-Age en dehors de leur territoire primitif, comment expliquer les expressions transparentes par lesquelles les Espagnols qualifient cette langue et ceux qui la parlent? Vascuence signifie «en vascon»; latin vasconice, comme romance signifiait «en roman», latin romanice, et Vascongados signifie littéralement les Vasconisés. Vasconicati «ceux qui parlent Vascon», réplique exacte de Euskaldunak.

5° Enfin on trouve chez les Basques, à côté du type des populations voisines un autre type qui semble attester que leurs ancêtres ne se confondent pas de tous points avec les anciens Aquitains.

En résumé, le basque est l’héritier, non en général de l’ancien aquitain ou de l’ancien idiome de certains aquitains, mais, plus spécialement au sein même de ce groupe linguistique, de la langue que parlait un peuple particulier de la Péninsule. De quel sang était-il exactement, cette question est beaucoup plus obscure. Il ne m’appartient pas de l’aborder ici: il fautdrait, pour la débrouiller, la compétence étendue de M. l’abbé Breuil sur tout ce qui touche aux races préhistoriques de l’Espagne. C’est de lui que nous attendons le mot l’énigme.

Ce peuple nous apparaît au temps de Strabon et de Silius Italicus, établi depuis la haute vallée de l’Ebre, à l’embouchure de la Bidassoa et peut-être au-delà; allié des Romains qu’il ne semble pas avoir combattus, il n’en maintint pas moins jusqu’à la fin de l’empire, son individualité, sa langue et son indépendance, entre les deux pays la Gaule et l’Espagne, qui devinrent les plus romains qui furent jamais après l’Italie, ou même avec l’Italie. Le problème du maintien des Basques se ramène donc à celui du maintien des Vascons et s’y concentre.

J’arrive à une dernière question de beaucoup la plus litigieuse et la plus embrouillée: aussi ne puis-je que l’esquisser à grands traits mal accusés: j’ai nommé la question ibérienne.

Sur les anciennes populations de l’Espagne, je ne puis faire mieux que de renvoyer au livre si fortement documenté de Philippon: «Les Ibères, Etude historique, archéologique et linguistique».

Dans ce livre que possède la Bibliothèque de notre ville, est rassemblé tout ce que l’on peut savoir jusqu’à ce jour sur l’Espagne avant les Romains. Malheureusement, cet ouvrage, qui présente par ailleurs tant de mérites, est déparé par une singulière erreur, pour ne pas dire un incompréhensible parti-pris: l’auteur, si clairvoyant sur le reste, ne veut absolument pas que les Basques se rattachent à aucun des grands groupements de population, à ce que j’appellerai les peuples historiques qui ont occupé la Péninsule, et comme il ne peut nier l’affinité au moins linguistique des Vascons avec ces derniers, d’une part, et avec les Aquitains de l’autre, il en est réduit à fermer les feux sur l’origine vasconne des Basques; sans alléguer aucun texte, sans répondre aux arguments contraires, il affirme gratuitement que le Basque n’est pas apparenté à l’Aquitain, ce qui confond, que les Basques ne sont pas des Vascons.

Sur le terrain proprement ibérique, la position de l’auteur est autrement solide.

Si nous laissons de côté les autres peuples de la péninsule, deux grands groupements, M. Jullian nous l’a rappelé, sont en évidence au moment de la conquête romaine: au sud, cette florissante civilisation tartesse ou turdétane, alors en décadence qui, depuis des millénaires, occupait la Bétique et avait rayonné de l’embouchure du Tartessos, aujourd’hui la Guadiana; au Nord-Est, les Ibères, entre l’Ebre, les Pyrénées et la Méditerranée. Mais les Ibères, venus apparemment par la Gaule Méridionale, y avaient supplanté en tout ou partie ainsi que dans les régions de l’Ebre, les Tartesses qui, au moins jusqu’à la fin du VIe siècle avant J. C. dominaient de la Bétique au Rhône. De cet état de choses, des concordances toponymiques font foi et des noms identiques jalonnent la route probable des conquérants Turdétans jusqu’en Aquitaine. Or, ces témoignages ont ceci d’intéressant pour nous, ils attestent que la langue de ces conquérants, à en juger par les éléments que la toponymie nous a laissés, était la langue même des Aquitains et des Vascons: aussi bien la toponymie vasconne elle-même proprement dite présente-t-elle des vocables Tartesses. Je renvoie à Philipon pour le détail, et je me bornerai à quelques exemples. On trouve un Hispal chez les Tartesses, aujourd’hui Séville, un autre chez les Vascons; quatre Calagurris: un chez les Vaccaei, aujourd’hui Calahorra, dans la province de Palencia, deux autres appelés eux aussi aujourd’hui Calahorra, l’un dans la province de Grenade, chez les anciens Tartesses proprement dits, l’autre dans celle de Logrono, dans le bassin de l’Ebre; enfin, un Calacurris en Aquitaine, qu’on croit pouvoir identifier avec Cazères (Haute-Garonne).

Or, Calagurris des auteurs anciens tel que Pline, Calaqurri des monnaies ibériennes, contient le toponymique –gurri qui semble le même que l’adjectif basque gorri qui veut dire rouge, fréquent lui-même dans la partie de la Navarre où l’espagnol a remplacé le basque. A Balsio chez les Vascons, s’apparente très vraisemblablement Balsa en Bétique, et l’un et l’autre semblent nous renvoyer au basque Beltz «noir» biscayen: Balz. Je citerai la série des Iluro: Iluro de Bétique, aujourd’hui Alora; Iluro Tarraconensis, aujourd’hui Mataro; Iluronenses, d’où Oloron, dans les vallées de Barétous, d’Aspe et d’Ossau.

Dans Iluro se reconnaît le toponymique Ilu, d’où dérive certainement le basque Iru, de tant de noms de lieux et qui semble appartenir au même radical que h ( iri) «ville»; comparez chez les Basques aujourd’hui: Irun; Iruna «Pampelune» (la ville par excellence); Irube, Irulegui, et dans l’antiquité: Ilumberritani de Pline, identifiés par Oihenart et le P. Moret avec Lumbier (supposant un basque Ilumberri) ville navaraise en territoire roman, à quoi répond aujourd’hui en Soule, Iruberri; enfin l’hybride ibéro-latin (en prenant le terme ibère au sens large), Pompaelo, donné par les Romains à Pampelune, en l’honneur de Pompée, fait encore plus ressortir la valeur de – ilun, latinisé en –ilo, gén. –ilonis; Pompailun, c’est la ville de «Pompée».

Dans Ilumberritani se reconnaît d’autant mieux le berri basque qu’il apparaît dans tous les divers Iliberris, «ville neuve» basque ( h) iri berri. En ce qui concerne Ili pour (h) iri, l’étymologie est justifiée par le fait que le Basque aime à changer en r, l’intervocolique [sic] plus ancienne (ex. Zeru du latin Cœlum) et par l’existence au nord-ouest de la Péninsule d’un Iria Flavia à l’époque romaine, c’est-á-dire évidemment, «la ville de Flavius». D’ailleurs, la possibilité d’un –l pour un –r ultérieur dans Ili «ville», est appuyé par les Ulibarri nombreux en Alava, par un autre en Navarre, à l’Ouest d’Estella et même par un Uli. On compte au moins trois Iliberris dans l’antiquité: l’un en Bétique, l’autre dans la région de l’Ebre, et un troisième que les Romains ont appelé Helena, aujourd’hui Elne en Roussillon.

Et les Ibères? me dira-t-on. Eh bien, ils ont refoulé ou dominé les Tartesses de l’Ebre au Rhône et même au-delà de l’Ebre, à preuve les changements de nom qu’ils ont imposés à certains lieux et même au fleuve qui depuis est appelé Iberus par les Anciens et d’où les Ibères tirent leur nom; avant leur arrivée ce fleuve, l’Ebre, s’appelait Salduba, ainsi que la ville située sur ses bords qui est aujourd’hui Saragosse; or, Salduba était aussi le nom d’un cours d’eau de la Bétique, nom à consonance euskarienne comme Corduba (Cordoue).

Au milieu des Ibères d’Espagne et des populations ibérisées, il semble donc que les Vascons aient gardé la langue des anciens Tartesses, et qu’avec des populations de l’Aquitaine, ils représentent les débris de la domination des Tartesses sinon leur race. Ce qui m’incline à penser ainsi, c’est que les inscriptions ibériennes, toutes trouvées en dehors du pays vascon, si bien analysées par M. Schuchardt dans la brochure intitulée «Iberische Deklinazion» [sic] n’arrivent pas à livrer un seul mot qui puisse s’expliquer par le basque, alors que cette langue donne si souvent la clef de la toponymie dans les mêmes régions.

Les Basques sont donc, si ma thèse est exacte, les héritiers et les continuateurs de la plus antique civilisation de l’Espagne, la seule qui ait jeté quelque éclat dans l’antiquité; c’est sans doute ce qui explique que leur langue présente à un haut degré des traits indéniables qui dénoncent tout idiome que parle ou qu’a parlé un peuple d’une civilisation avancée: effaceme[nt de] genres, absence de duel, extrême règ[ulari]té de la grammaire, prédominanc[e des] formes grammaticales qui désignent [les] rapports généraux et abstraits sur [celles ?] qui ont une signification concrète et [limi ?]tée.

L’héritage est assez glorieux, je s[uppo ?]se, pour que les Basques n’aient pa[s à ?] regretter de trouver des aïeux tartes[ses à] la place des aïeux ibères qu’ils attend[aient].

2 janvier 1923

Albert Le[on]

(I) Voir Courrier du 11 Janvier.


1 Bask. «Luchs».

2 Lat. frei übersetzt „die, die 4 Jahrhunderte besetzt waren”; so bezeichnete Plinus die Tarbellier, einen aquitanischen Stamm von den Pyrenäen bis zum Adour (Stowasser).

3 Pater Fidel Fita; span. Historiker.

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