La Bigarure: No. 15.
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Nível 1
N°. 15
Nível 2
Carta/Carta ao editor
Vous aimez les Arts, aussi bien que les Sciences, Monsieur.
Hé ! quel est l’homme, pour peu qu’il ait de raison, d’esprit, & de goût, qui ne les
aimeroit pas ? Il suffit de sçavoir de quelle utilité ils sont dans le monde, par les
avantages & les commoditez que nous en retirons tous les jours, pour désirer, &
chercher à les connoitre. Ce sera donc vous faire plaisir, ainsi qu’aux personnes qui
composent votre aimable société, que de vous entretenir sur cette matiere ; & c’est ce
que je vai faire aujourd’hui. Je commence par les Arts agréables ; les utiles auront leur
tour. Je vous dirai donc, au sujet des premiers, que le Sieur Hecquet, célébre Graveur de
cette Ville, vient de nous donner ici un Catalogue des Estampes gravées d’après Rubens, au
quel il a joint l’Oeuvre de Jordaens, & de Wischer. Mais ce que j’ai trouvé de plus
curieux, & de plus utile encore, dans ce petit Ouvrage, c’est un secret, que le dit
Sieur à mis à la fin, pour blanchir les Estampes, & en oter les tâches d’huile. Comme
je sçai que vous êtes grand amateur de ces sortes de productions de l’Art, j’ai cru que je
vous ferois plaisir de vous communiquer ce secret, que voici. Quelque beau que soit un
Ouvrage, il n’est pas douteux qu’il perd beaucoup de son prix, si les
spectateurs n’en peuvent pas découvrir toutes les beautez. Souvent les meilleures &
les plus belles Estampes seroient mises au rebut, si quelque connoisseur ne les faisoit
revivre, en leur rendant leur premier éclat. Or, voici, dit le Sieur Hecquet, le veritable
moyen de le retablir, & de leur donner ce beau net qui contribue tant à les faire
valoir. Voila, Monsieur, un secret
bien simple, & qui fera beaucoup de plaisir aux Amateurs, curieux, & connoisseurs
en Estampes. Par là on poura rendre, aux Ouvrages de nos plus habiles Artistes en gravure,
toute leur beauté, & donner aux anciens Peintres, dont ceux-ci nous ont copié les
chef-d’œuvres, une espece d’immortalité qu’ils meritent. Mais voici une matiere bien
autrement interressante pour le Public, & sur la quelle il est assez étonnant qu’on ne
se soit pas plus exercé, qu’on n’a fait jusqu’à present en France. C’est la Metallurgie,
où <sic> l’Art de tirer, & de purifier les Metaux. Un livre qui vient de
paroitre sous ce titre poura contribuer à donner à cet Art, qui est si essentiel aux
choses de la vie, la perfection qui lui manque ; & c’est une obligation que nous
aurons à M. Gosford qui l’a compilé. Je dis compilé ; car cet Ouvrage, qui est en deux
gros volumes in 120. n’est qu’une espece de recueil de Traitez & de Dissertations,
aussi rares qu’excellents, qui ont déjà été faits sur cette interressante matiere ; mais
qui par négligence, ou par les malheurs des tems, ne se trouvent plus. Dans une Preface,
ou espece de Dissertation, qu’il a mis à la tête, M. Gosford fait voir combien notre
France, qui n’est pas moins riche en Mines que les autres païs, a perdu, & perd encore
de richesses, par la negligence de ses habitants, & par le peu d’attention de ceux qui
étoient, & sont chargez de la recherche, de la découverte, & de
l’exploitation de ces Trésors qu’il semble que la Nature ne nous ait cachez, que pour nous
rendre aussi laborieux que le sont à cet égard les Anglois, les Espagnols, les Allemands,
les Saxons, les Hongrois, tous les peuples du Nord, & ceux même du nouveau Monde. Par
l’état que Mr. Hellot, de l’Academie des Sciences, vient de donner des Mines, en tout
genre, soit de Metaux, soit de Mineraux, qui sont dans ce Royaume, on auroit, dit-il, da
la peine à croire le nombre considerable qui s’en trouve, si ce Sçavant n’avoit eu la
precaution de citer les Auteurs & les Memoires qui les ont indiquées ; Et si nos
François, secondez par un Ministre amateur du bien public, prenoient une fois goût à ce
genre d’entreprise, on pouroit regarder la France comme un nouveau Perou, ou comme un
second Potosi. Pour rendre ces Tresors utiles à notre Nation & l’encourager à cette
entreprise, M. Gosford donne dans ce Livre une Traduction de la Metallurgie d’Alvarès
Alonzo Barba, le meilleur Ecrivain, & le plus estimé des Espagnols pour ce genre de
travail. Il y a joint quelques operations, très utiles, tirées d’un autre Ouvrage,
composé, en 1569, sur le même sujet, par Bernard Perès de Vargas, & le Traité d’Alonzo
Carillo sur les Mines d’Espagne. Ces trois petits Traitez, joints à quelques Additions,
forment le premier Volume du livre de M. Gosford. Le second, qui n’est pas moins utile, ni
moins agréable que le premier, est composé de Dissertations & de Relations extrêmement
rares, ou qui n’avoient point encore paru dans notre langue. La premiere est le Mémoire du
Sieur de Malus sur les Mines des Pirénées. Il est suivi de deux petits
Traitez très anciens, composez par la Baronne de Beausoleil. A la suite de ceux-ci vient
un quatrieme, qui a pour titre Le Paradoxe du Sieur Granger, où il prouve que les Metaux
végétent, & vivent dans la Terre, à leur maniere. Ce Traité, qui n’étoit pas commun,
est ici donné comme un Paradoxe, ainsi que l’a qualifié l’Auteur.
Le reste du second volume de la Metallurgie, de Mr.
Gosford, consiste en deux fragments qui regardent les Mines de notre France, cinq
Relations, traduites, des Transactions Philosophiques d’Angleterre, sur les Mines de
differents païs. Ces Relations sont suivies de deux autres, tres curieuses, l’une de M.
Bernard de Jussieu sur la Mine de Mercure qui se travaille près d’Almaden, en Espagne ;
& la seconde est de M. de Reaumur. Cette derniere est une histoire des rivieres qui
roulent des paillettes d’or dans leur fable. Ces deux morceaux, qui viennent de deux
grands Maitres, ne peuvent manquer de faire plaisir aux Lecteurs curieux. Enfin M. Gosford
finit par un certain nombre d’operations particulieres qu’il a rassemblées, & qui
traitent de la fonte, de la purification & de la perfection des Metaux, aussi bien que
de la trempe du fer, où de l’acier, qu’on sçait être si nécessaire, & si essentielle
pour travailler avantageusement les Metaux les plus precieux. Tel est le précis &
l’abrégé d’un Ouvrage qui ne peut être qu’extrêmement utile, soit aux Artistes appliquez
& amateurs de leur profession, soit à ceux qui s’adonnent à la connoissance de
l’Histoire Naturelle.
Vers
Sur la Naissance du Duc de Bourgogne,
Avouez ici, Monsieur, quoiqu’en
dise le modeste M. Destouches, qu’il faut avoir encore l’esprit bien masle, & bien
plein du feu Poëtique, pour faire des Vers de la beauté de ceux que vous venez de lire.
Que nous serions heureux si quantité de jeunes gens, qui se donnent pour Poëtes, pouvoient
en faire de semblables ! J’ai l’honneur d’être &c.
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« Je distingue dans les Estampes deux sortes de
malpropretez. Les unes sont rousses, & les autres sont jaunes. La rousseur provient
de ce qu’elles ont été trop exposées aux impressions & aux injures de l’Air. Les
jaunes sont celles qui ont été imprimées avec de l’huile qui n’étoit pas assez brulée ;
Car quand les Imprimeurs n’ont pas l’attention de faire assez bruler leur huile, les
Estampes deviennent jaunes dès les premiers jours ; ce qui provient de ce que l’huile
n’ayant point assez de corps, elle coule à coté de la taille, & jaunit le papier.
L’operation que je propose ne se fait qu’à la chaleur du Soleil. Plus il est chaud, plus
elle est promte : Ainsi les mois de Juin, Juillet, & d’Août sont les plus
favorables ; & voici comme l’on y procede. On prend une Table, ou des planches ; On
attache des petits cloux des deux côtez ; on y passe des fils en travers, pour empêcher
que le Vent n’enleve les Estampes. On étend ensuite du papier, de peur que les pores du
bois, venant à s’ouvrir, ne communiquent à l’Estampe la rousseur de l’eau, qui s’y
attacheroit, & qui seroit plus difficile à ôter que la tache d’huile. Il n’est pas
nécessaire qu’il y ait plusieurs feuilles de papier les unes sur les autres ; il suffit
que la Table, ou les planches, en soient entiérement couvertes. On y
placera les Estampes sur les quelles on veut faire l’operation, & l’on versera dessus
de l’eau bouillante. Il faut avoir l’attention d’en verser partout ; & comme il y a
des endroits où les Estampes se recoquillent, & que les plus élevez se sechent plus
vite, on aura une Eponge fine ; & on se servira de l’eau qui est dans les creux des
Estampes, pour en mouiller ceux qui se sechent. Après avoir versé trois ou quatre fois de
l’eau bouillante, on s’apercerra que le roux ou le jaune de l’Estampe s’attachera dessus.
Il ne faut point s’en inquietter. Plus les Estampes blanchiront, plus cette espece de
rouille augmentera. Quand les Estampes seront blanchies, on les mettra dans un vaisseau
quaré, de cuivre, ou de bois, de la capacité de la plus grande Estampe. On versera alors
dessus de l’eau bouillante ; & on couvrira le vaisseau, avec du linge, ou quelque
étoffe, pour bien conserver la chaleur. Au bout de cinq ou six heures, cette rouille se
detache, & s’évapore dans l’eau. Il faut observer, avant de verser cette derniere
eau, d’étendre sur les Estampes, déja mouillées, une feuille de fort papier blanc, de
crainte que l’eau bouillante ne les dechire. Cette operation finie, on les étend sur des
cordes, pour en exprimer l’eau ; & quand elles seront à moitié seches, on les mettra
dans des feuilles de papier, ou entre des cartons, qu’on chargera de quelque chose de
pesant, afin qu’elles ne se recoquillent point. Il faut que les Estampes soient bien
rousses, pour qu’elles ne blanchissent point en deux jours ; car elles blanchissent
ordinairement dans un. La même opération ote toutes sortes de taches d’huile ; mais il
faut y employer plus de tems. J’ai mis quelque fois huit jours à en oter
une. Il est vrai qu’elle étoit de l’huile dont les Peintres se servent, & qui est la
plus difficile à détacher, surtout lorsque la tache est inveterée. Je prends alors la
precaution de ne point exposer la gravure ; je tourne pour cet effet mon Estampe, de
crainte que l’ardeur du Soleil n’en enleve la fleur. »
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«Il y a cependant des raisons, dit à cette occasion M. Gosford, qui feroient
croire que cette opinion n’est pas sans fondement. Depuis combien de siecles ne tire-t-on
pas de l’or du païs de Sofala, sur la côte Orientale d’Afrique, sans que néanmoins les
Mines en soient epuisées ? Quelle prodigieuse quantité d’or & d’argent n’a-t-on pas
enlevée du Perou ? Cependant les sources de ces Metaux ne sont pas taries ; & l’on y
manque plutôt d’Ouvriers, que de Metal. Il semble donc qu’ils se reproduisent de leurs
cendres & de leur propre germe. Je crois, continue M. Gosford, pouvoir raporter ici
quatre faits qui autorisent la Vegetation des Metaux. Le premier est celui qui est
raporté par Monsieur Chambon, premier Medecin du Roi de Pologne, Jean Sobieski, dans ses
Observations sur les Mines d’Or, d’Argent, & de Mercure ; le quel dit avoir été dans
une Mine où trois hommes, ayant été abîmez par les decombres, y furent, au bout de
quelques années, convertis & changez, partie en argent, partie en or, selon le degré
de perfection de leur substance. Le second fait est tiré de la Relation de Christophe
Merret sur les Mines d’Etain de Cornouaille, en Angleterre, dans la quelle on trouve ce
qui suit. » <sic> On fait des monceaux avec la terre qu’on a séparé des Minerais
& au bout de six ou sept ans, on en tire encore du Metal ; & les
Mineurs y font beaucoup de profit. On a remarqué qu’il faut ce nombre d’années avant
qu’on puisse travailler cette terre avec avantage. « On voit par ces deux faits, mais
surtout par ce dernier, continue M. Gosford, que les Metaux végétent, & se
reproduisent de la substance même qui d’abord leur a donné l’être. Il en est, sans doute,
de même des autres, selon le serment qui leur donne la vie. A ces preuves j’ajouterai,
pour un troisieme fait, ce que je vis moi même à Vienne en Autriche, l’an 1722. C’étoit
un bloc de Marbre blanc, trouvé près de Carlsbad, en Bohême. Il avoit, de longueur, un
peu plus d’un pied & demi, sur un pied de largeur. Dans les fentes de ce bloc
végétoit un Arbre, d’argent très pur, à plusieurs branches, du poids d’environ trois ou
quatre Marcs. Cet Arbre s’élevoit de près de deux pieds, & le tronc avoit,
d’épaisseur, environ quatre lignes, sur un pouce & demi de large. Il s’étoit canelé
par la force avec la quelle il avoit poussé ses rameaux au travers du Marbre. Ce
Phenomene qui me fut montré par M. le Chevalier Garelli, premier Medecin de S. M.
Imperiale Charles VI. me fit croire alors que les Metaux avoient un germe, ou une
semence, qui les faisoit croitre, végéter au moyen du levain qui leur est propre, par le
secours de la chaleur interieure qui, du centre de la Terre, pousse jusqu’à la
circonference, & donne un être particulier aux diverses substances qu’elle rencontre.
Enfin un quatrieme fait me fut raporté, il y a une dixaine d’années, par un célébre
Espagnol. C’est le vertueux, mais infortuné M. Maccanas. Il m’assura donc que les
Commissaires des Mines, passant, au Perou, près des decombres d’une Mine
d’or fouillée & travaillée, il y avoit environ vingt ans, l’un d’eux, à l’inspection
de la terre, jugea qu’elle contenoit de l’or ; mais l’autre, qui avoit dans son Registre
l’état des Mines dont on avoit tiré le Metal, marqua le tems où l’on avoit travaillée. On
ne laissa pas d’en faire l’essai ; & l’on en retira autant d’or, que l’on avoit fait
auparavant ».
Metatextualidade
Voila, Monsieur, des Phenomenes & des decouvertes que
j’ai cru qui interresseroient votre curiosité, & dont, par cette raison, j’ai été
bien aise de vous faire part.
Metatextualidade
Comme je sçai, Monsieur,
que cette connoissance fait votre étude, & votre amusement à vos heures de loisir,
j’aurois cru manquer à ce que votre amitié exige de moi, si j’avois laissé passer cette
production, sans vous en rendre compte. Le même motif m’engage à vous faire part de la
piéce suivante dont j’espere que vous serez encore plus satisfait, que de ce que vous
venez de lire. Le sujet sur le quel elle roule, & le nom de son célébre Auteur m’en
sont de sûrs garants.
Vers
A Monseigneur le Dauphin
Sur la Naissance du Duc de Bourgogne,
Par Monsieur Nericault Destouches
*1.
Nível 3
Autrefois je chantai ton illustre naissance Comme un gage
certain du bonheur de la France ;
Et ma Muse, exprimant ce que dictoit mon cœur,
Annonça, cher Dauphin, ta future grandeur.
Bientôt l’effet suivit ce glorieux présage,
Quand te livrant au feu de ton noble courage
Tu bravas, en Héros, aux Champs de Fontenoi,
La foudre qu’afrontoit un bon Pere, un grand Roi.
J’avois aussi prévu qu’aux exploits Héroïques
Tu joindrois un goût sûr pour les Arts Pacifiques.
Aujourd’hui cet augure est si bien avéré,
Qu’il semble par le Ciel à ma Muse inspiré.
Ah ! que n’a-t-elle encor cette heureuse saillie
Qui d’un jeune Poëte illustre le genie,
Pour chanter le destin de ce Prince naissant
Heritier de ta gloire ainsi que de ton sang !
Mais hélas ! c’en est fait, la pesante vieillesse
M’interdit le pouvoir de voler au Permesse.
Après un long séjour dans le docte Vallon,
Plus on vit, plus on rampe au pied de l’Helicon.
Mon Pegase retif ne bat plus que d’une aile,
Et va d’une lenteur qui desole mon zèle.
Envain je prends l’essor pour célébrer l’amour
Que l’Ayeul, & le Pere, & la Ville, & la Cour
Ont pour l’aimable Enfant & sa charmante Mere ;
Tout me ravit, m’enchante ; & tout me desespere.
La France retentit des plus gracieux chanta ;
Et je n’y puis mesler que des Airs du vieux tems ;
Je ne sçai plus tirer de doux sons de ma Lyre ;
Sous mes doigts engourdis le plus bel Air expire.
Plains mon sort, grand Dauphin ; & vois quelle douleur
Cause un âge contraire aux transports de mon cœur. Heureusement, je trouve, en nos jeunes Poëtes, De mes ardents souhaits d’habiles interpretes ;
Je les vois à l’envi courtiser Apollon,
Pour Ode, Madrigal, Epigramme, Chanson,
Et pour les divers chants qu’au Parnasse on aprête,
Quand on veut célébrer une brillante fête.
S’ils viennent à sçavoir qu’un foible & vieux rimeur
Au Prince nouveau né veut presenter sa fleur,
Ils diront : c’est à nous à rendre un tel homage :
Toute fleur Poëtique appartient au bel âge. J’y consens ; je leur céde ; ils suppléeront pour moi. Rimer est leur talent ; ce n’est plus mon emploi.
La rime se refuse aux efforts de ma veine ;
Après le moindre essai ma Muse est hors d’haleine,
Et dès qu’elle commence, elle aspire à la fin. Horace, esprit sensé, delicat, noble & fin, Ton Auteur favori, comme celui d’Auguste,
Nous donne, en beau Latin, un avis sage & juste
Solve senescentem, dit-il, sanus Equum,
Ne forte ridendus peccet ad extremum.*2.
Je me le tiens pour dit, & me bats en retraite.
Envitons le peril, prévenons la defaite.
Je me borne au silence ; & desormais je veux
Faire pour ton cher fils, non des Vers, mais des Vœux.
Et ma Muse, exprimant ce que dictoit mon cœur,
Annonça, cher Dauphin, ta future grandeur.
Bientôt l’effet suivit ce glorieux présage,
Quand te livrant au feu de ton noble courage
Tu bravas, en Héros, aux Champs de Fontenoi,
La foudre qu’afrontoit un bon Pere, un grand Roi.
J’avois aussi prévu qu’aux exploits Héroïques
Tu joindrois un goût sûr pour les Arts Pacifiques.
Aujourd’hui cet augure est si bien avéré,
Qu’il semble par le Ciel à ma Muse inspiré.
Ah ! que n’a-t-elle encor cette heureuse saillie
Qui d’un jeune Poëte illustre le genie,
Pour chanter le destin de ce Prince naissant
Heritier de ta gloire ainsi que de ton sang !
Mais hélas ! c’en est fait, la pesante vieillesse
M’interdit le pouvoir de voler au Permesse.
Après un long séjour dans le docte Vallon,
Plus on vit, plus on rampe au pied de l’Helicon.
Mon Pegase retif ne bat plus que d’une aile,
Et va d’une lenteur qui desole mon zèle.
Envain je prends l’essor pour célébrer l’amour
Que l’Ayeul, & le Pere, & la Ville, & la Cour
Ont pour l’aimable Enfant & sa charmante Mere ;
Tout me ravit, m’enchante ; & tout me desespere.
La France retentit des plus gracieux chanta ;
Et je n’y puis mesler que des Airs du vieux tems ;
Je ne sçai plus tirer de doux sons de ma Lyre ;
Sous mes doigts engourdis le plus bel Air expire.
Plains mon sort, grand Dauphin ; & vois quelle douleur
Cause un âge contraire aux transports de mon cœur. Heureusement, je trouve, en nos jeunes Poëtes, De mes ardents souhaits d’habiles interpretes ;
Je les vois à l’envi courtiser Apollon,
Pour Ode, Madrigal, Epigramme, Chanson,
Et pour les divers chants qu’au Parnasse on aprête,
Quand on veut célébrer une brillante fête.
S’ils viennent à sçavoir qu’un foible & vieux rimeur
Au Prince nouveau né veut presenter sa fleur,
Ils diront : c’est à nous à rendre un tel homage :
Toute fleur Poëtique appartient au bel âge. J’y consens ; je leur céde ; ils suppléeront pour moi. Rimer est leur talent ; ce n’est plus mon emploi.
La rime se refuse aux efforts de ma veine ;
Après le moindre essai ma Muse est hors d’haleine,
Et dès qu’elle commence, elle aspire à la fin. Horace, esprit sensé, delicat, noble & fin, Ton Auteur favori, comme celui d’Auguste,
Nous donne, en beau Latin, un avis sage & juste
Solve senescentem, dit-il, sanus Equum,
Ne forte ridendus peccet ad extremum.*2.
Je me le tiens pour dit, & me bats en retraite.
Envitons le peril, prévenons la defaite.
Je me borne au silence ; & desormais je veux
Faire pour ton cher fils, non des Vers, mais des Vœux.
