La Bigarure: No. 13.

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N°. 13.

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Brief/Leserbrief

Dans une de mes dernieres Lettres, je vous ai parlé, Monsieur, des divers fléaux dont le Ciel a, depuis quelques mois, affligé notre Europe *1. Sa colere vient encore de se faire sentir à nos voisins par un des plus grands malheurs qui put leur arriver, & dont ils conserveront long-tems le triste souvenir. La piéce suivante, que je viens de recevoir de ce païs-là, vous apprendra cette fâcheuse Nouvelle, à la quelle je me persuade que vous ne serez rien moins qu’insensible. Le sort ordinaire des bons Princes est d’être regrettez de toutes les personnes qui connoissoient leur mérite ; & celui dont il est ici question étoit trop généralement reconnu, pour n’être pas parvenu jusqu’à vous, vous, surtout, qui étiez encore plus à portée que nous de le bien connoitre.

Stances

Sur la Mort inopinée de S. A. S. le Prince d’Orange & de Nassau, Guillaume IV. Capitaine & Amiral Général de la Republique des Provinces-Unies.

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Quel coup de Foudre ? O Ciel ! L’ai-je bien entendu ? Est-ce un Songe ! une erreur ! . . . O triste République,
Quel désastre pour toi ! Quel coup inattendu,
Qui vient de te ravir ton esperance unique ! Pleurons, chers Citoyens ; qu’aux plus vives douleurs Notre ame s’abandonne en ce jour lamentable !
Mais helas ! aurons-nous jamais assez de pleurs
Pour pouvoir déplorer le coup qui nous accable ? Guillaume ne vit plus ! Guillaume notre appui, Le Pere, le soutien de la chere Patrie !
La Mort, l’affreuse Mort nous l’enleve aujourd’hui
Et sa barbare main vient de trancher sa vie. O disgrace ! O malheur qui n’eut jamais d’égal ! Que vas-tu devenir, o triste République ?
Tes enfans pouront-ils survivre au coup fatal
Qui met dans le tombeau leur Protecteur unique ? Dans ce même tombeau descendent avec lui Mille rares Vertus qui le rendoient aimable.
L’Etat perd, à sa mort, son plus solide appui,
Chacun de nous un Pere, un Ami veritable. Pleurez, mes yeux, pleurez ; Que ce jour de douleurs Soit pour vous à jamais une source de larmes !
Temoins infortunez du plus grand des malheurs
Pouriez-vous dans la vie encor trouver de charmes ? . . . Mais qu’entends-je ! . . . Le Ciel nous regarde en pitié. Une douee espérance à nos maux est offerte. . .
Non, tout n’est point perdu ; Dans sa digne moitié
Va revivre celui dont nous pleurons la perte. Dans ses Augustes mains, notre illustre Senat Vient du Gouvernement de remettre les renes.
Ses Vertus, ses talents, son zèle pour l’Etat
Adouciront enfin nos douleurs & nos peines. Sous ses yeux, sous ses loix, le tendre rejetton Des Heros qui jadis sauverent la Patrie
Fera de ses Sujets la consolation,
Et banit de son nom la memoire cherie. Grand Dieu, dont les Decrets, pour les mortels soumis, Sont des Ordres sacrez, autant qu’impénétrables,
Daigne, dans ta bonté, sur la Mere & le Fils
Jettez, du haut des Cieux, des regards favorables ! Que cette Auguste Mere & ses dignes Enfans, Recoivent tous les jours quelques faveurs nouvelles ;
Et que tes Anges Saints, pendant leurs jeunes ans,
Contre tous les dangers, les couvrent de leurs ailes ! Sur le depôt sacré de leurs précieux jours Veillez, à chaque instant, o Saintes Destinées ;
Et pour en prolonger le bonheur & le cours,
Abrégez, s’il le faut, celui de nos années !
Par P. B.

Metatextualität

Voila, Monsieur, des Vers dont je me persuade que la lecture vous fera d’autant plus de plaisir, qu’ils ne font qu’exprimer, à ce que m’en ont écrit des temoins oculaires, ce qui se passe actuellement dans toute l’étendue de la Republique des Provinces-Unies, où tout est en larmes, & plongé dans une douleur dont les personnes les plus agées, & qui ont les plus roulé dans le monde, assurent qu’elles n’ont jamais vu d’exemple. Quel éloge ! Qu’il est sincere & consolant ! Quel modele pour tous les Princes qui aspirent à la veritable Gloire ! En est-il une ici bas qu’on puisse comparer à l’amour des peuples porté à cet excès de tendresse ? Quelles Vertus, quels talents extraordinaires, quelles perfections ne faut-il pas avoir eu, pour la meriter, surtout dans une Republique, & dans un païs où l’on ne connut jamais la Flaterie que pour la détester ! . . . Mais pour ne vous point trop attrister (car je sens que je m’attendris ici moi-même), je passe, Monsieur, à une autre piéce dont le sujet, comme vous le sçavez déjà, nous a causé autant de joye, que celui dont je viens de vous parler cause de douleur à nos voisins. Dans ma derniere Lettre, je vous ai promis de vous faire part de ce que notre Parnasse nous offriroit de meilleur sur la naissance du Duc de Bourgogne. Je vous tiens parole, en vous envoyant la piéce de Vers suivante. C’est un Placet, presenté, au Prince nouveau né, par Madame de Cup, Femme de très bonne Maison, que s’étoit rendue à la Cour, dans l’esperance d’avoir l’honneur d’être sa Nourice. Cette piéce y a été extrêmement goûtée, de même qu’à la Ville ; & elle merite de l’être. Vous en jugerez vous même. La voici.
Placet

A Monseigneur le Duc de Bourgogne.

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Precieux rejetton du plus beau sang du monde, Digne present des Cieux si long-tems attendu,
Cher Prince, à ta grandeur que ton bonheur reponde !
Puisse-t-il égaler tout l’amour qui t’est dû ! L’Univers retentit de nos Chants d’Allegresses Du plus aimé des Rois tu combles les desirs ;
Pour toi dans tous les cœurs éclate la tendresse ;
Dans des moments si chers fais grace à mes soupirs. Jalouse d’avoir soin d’une si belle vie, J’osai briguer l’honneur de te donner mon sein,
Sur ce flateur espoir j’ai quitté ma Patrie ;
Mais le Sort a trahi mon généreux dessein. Seul reste infortuné du nom de mes Ancêtres, Que six Rois, tes Ayeux, ont jadis illustré,
Mon Epoux, pour servir & l’Etat & ses Maitres,
N’a rien que son courage & son zèle épuré. Auprès de ton Berceau nous cherchions un Asile ; A cette ambition j’ai tout sacrifié :
Mon malheur m’en éloigne, & mon zèle inutile
Ne m’offre desormais d’appui que ta pitié. A deux jeunes Epoux que ta voix enfantine Daigne, race des Dieux, prêter l’heureux secours !
Interresse pour nous cette Auguste Héroïne
A qui la France doit & sa joye & tes jours. Ainsi puisse le Ciel faire de tes Années Un long tissu de gloire & de prospérité ;
Et mon Fils, né pour voir tes hautes destinées,
Même au prix de son sang, te payer ta bonté ¡
On ne m’a point dit, Monsieur, quel succès a eu ce Placet, à la Cour ; Mais ce que je puis bien assurer ici, c’est que je voudrois être, pour un instant, à la place de notre Monarque, pour mettre sur le champ mon Piat au bas de cette charmante Requête. Les Vers m’en paroissent si beaux, les sentiments si nobles & si touchants, que je crois que c’est la moindre recompense que merite l’illustre & aimable Dame qui les a presentez.

Metatextualität

Puisque je ne vous ai entretenu jusqu’ici, Monsieur, que de Poësie, je continuerai, & finirai ma Lettre dans le même goût. Les piéces que vous allez lire ne meritent pas moins d’y tenir leur place, que les prêcédentes.
Fable. La Vertu, l’Indigence, & l’Opulence.

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Un jour la Vertu vint sur Terre, Et ne sçavoit où se loger.
L’Indigence offrit sa Chaumiere.
La Vertu l’accepta, croyant que sans danger
On vivoit sous un toit rustique,
C’est-à-dire, à l’abri de tout funeste écueil.
D’abord l’Indigence se pique
De faire à son Hôtesse un gracieux accueil :
Le fait est très louable, & sous un air causatique,
Qui laissoit entrevoir l’Orgueil,
Elle meprisoit l’Opulence ;
Et dans le fil de son discours
La Medisance
Tint sa scéance.
Enfin au bout de quelques jours
La Vertu vit chez l’Indigence
La Fraude & la Duplicité,
Le Desespoir avec l’Envie,
Dignes enfans de la Necessité.
Elle s’enfut, & dit : Ah ! quelle perfidie !
Croiroit-on l’Indigence avoir de tels defauts ?
Chemin faisant, elle vit l’Opulence,
Qui vivement l’aborde, & lui tient ce propos :
Je vous cherche partout ; marchons en diligence :
Suivez moi, charmante Vertu.
Je vous prépare un sûr Asile
Où vous serez à bouche-que-veux-tu ?
Là vous aurez l’agréable & l’utile.
Chez moi les Ris, les Jeux, & les Plaisirs
Seront au gré de vos desirs.
La Vertu lui repond : Cela ne peut me plaire ;
Ce que vous proposez est pour la Volupté ;
Je n’irai point chez vous. Quand je reste sur Terre,
C’est chez la Mediocrité
Que je loge, pour l’ordinaire. Ce discours est simple, ingénu ; Mais il y reste un certain voile.
Disons tout net que la Vertu
Souvent couche à la belle étoile.
Enfin, voici une derniere piéce, dans la quelle bien des personnes pouront reconnoitre leur portrait, si l’Amour-propre veut bien le leur permettre. Epigramme

Sur l’Avarice.

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La Cassette qu’Harpagon tient Est l’unique Dieu qu’il révére,
Et quelque Larron de Valere
L’unique affreux Demon qu’il craint.
Jour & nuit il veille & caresse
Ce cher objet de sa tendresse.
L’Amour Divin de ses écus
Le ravit, l’échaufe, l’embrase.
Vous diriez un Bonze en extase
Aux pieds du grand Confucius ;
Enfin chaque instant dans son ame
Accroit cette sordide flame ;
Et je craindrois fort que sa main,
Poussant à bout l’Idolatrie,
N’encensat l’Idole chérie,
Si l’encens se donnoit pour rien.
J’ai l’honneur d’être &c.

Jeudi ce 28. Octobre 1751.

1* Voyez le No. X. de ce Volume, pag. 73.