La Bigarure: No. 12.
Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.7996
Nível 1
N°. 12.
Nível 2
Carta/Carta ao editor
Vous ressouviendriez-vous, Monsieur, d’un Vaudeville, assez
plaisant, que je vous envoyai, l’an passé, & qui fut fait ici à l’occasion de la jeune
Princesse dont accoucha Madame la Dauphine *1? La naissance du Duc de Bourgogne, son Frere, en vient de faire
éclore un second, dans le même goût. Je vous l’envoye, comme le meilleur (au sentiment de
nos Parisiens) de plusieurs autres qui ont été faits sur ce sujet. C’est, dit-on,
l’Ouvrage d’un Chanoine de la Greve, titre risible que l’on donne ici aux porteurs de
charbon, le quel se vend sur cette Place. Voici cette piéce Comico-Burlesque. Elle est sur
un Air que vous sçavez, & qui est assez connu ; ce qui me dispense de vous en envoyer
la Musique.
Au-reste, Monsieur, cette espece de sterilité dans nos Beaux-Esprits doit moins vous
etonner dans ce tems-ci, que dans un autre. Cela est ordinaire ici pendant la belle
saison, quoique on ne puisse pas donner cette Epitete à l’Eté que nous avons eu cette
année. Mais ce qui doit vous consoler un peu, c’est que nous aprochons de celle qui nous
ramene ici les Auteurs fameux, & les Parasites. L’aproche de ce retour nous est deja
annoncée par la publication d’un petit Ouvrage qui vient de paroitre sous le titre,
d’Essai sur la Pointure, la Sculpture & l’Architecture. L’Auteur de ce petit Livre,
quoique inconnu, n’en est pas moins estimable. Comme il écrit precisément pour former, le
goût, il prétend qu’avec des dispositions naturelles, aidées d’une bonne education, &
avec une certaine finesse d’esprit, que la reflexion étend, on peut acquerir, sur les
trois objets qui l’occupent successivement, des lumieres justes, & du goût. Ainsi
notre Auteur suppose que son éleve est un homme de bon sens, de bon esprit, au quel il ne
manque que des ouvertures, pour réflechir sur les productions des celebres Artistes. Il
suffit, dit-il, pour decider si un Tableau d’Histoire, ou de Païsage, est bien fait,
d’avoir du sentiment. Le Peintre a bien rendu l’Action, a bien imité la
Nature, s’il fait naitre en nous les sentiments de tristesse, ou de joye, ou quelque autre
passion, que la presence de ces objets doit inspirer naturellement. L’attitude des
figures, l’expression des visages, l’ensemble des personnages, tout doit se reunir vers le
fait principal qui est representé, comme vers un centre commun. A l’egard des Draperies,
des Contours, du Coloris, &c. pour en decider, il faut un sentiment eclairé par la
connoissance de quelques principes de l’Art. Veut on examiner un Tableau, par exemple, la
famille de Darius, peinte par le Brun ; On remarque d’abord que le principal personage,
qui figure avec le plus d’éclat dans ce Tableau, est Alexandre. C’est un Heros
consolateur. La Femme & la Mere de Darius sont prosternées aux pieds du Vainqueur,
plongées dans la douleur, aussi bien que l’ainée des Princesses. Le jeune Prince & la
jeune Princesse, qui ne sont pas d’un age à sentir leur état, paroissent n’être occupez
que de la figure d’Alexandre. Le fond du Tableau est une Tente suspendue à des Arbres du
païs. Si l’on jette les yeux sur le Tableau de Paul Veronese, representant les Pellerins
d’Emmaus, on y remarque J. C. à table. On voit, dans sa tête, de la Majesté, de la
Divinité, pour ainsi dire. Un des Pellerins le regarde avec vénération, tout pénétré du
Mistere de la Consecration. Deux Enfans badinent avec un gros Chien, qui les laisse faire.
On y remarque aussi des personages postiches, qui ne disent rien ; defaut qui surement ne
peut provenir que du peu de goût & d’entendement de celui qui fit faire ce Tableau ;
Car pour bien juger de ces sortes d’ouvrages, il faut se transporter au tems ou les
Artistes travailloient. Par là on apprendra que celui qui fit faire ce
Tableau à Paul Veronese, voulut y faire entrer sa Femme, ses Domestiques, son Patron,
& son Confesseur ; ce qui étoit à la mode dans ce tems-là. Apres cet examen, l’Auteur
passe à la description de ce qu’il y a de plus curieux dans les jardins de Versailles qui,
comme tout le monde le sçait, sont remplis de chef-d’œuvres de Sculpture. Il passe de là à
ce que l’Architecture nous offre de plus beau, & de plus curieux à Paris, dans les
Palais du Louvre, du Luxembourg, dans le Portail de S. Gervais, les Dômes des Invalides,
& du Vai-de-Graces, dans la Fontaine des Innocents, dans celle de la rue de Grenelle,
&c. Il fait sur tout cela des remarques & des reflexions qui ne sont pas moins
judicieuses que celles que je viens de vous raporter au sujet de la Peinture.
Epitre
J’ai l’honneur d’être &c.
Vaudeville.
Sur la Naissance de Monseigneur le Duc de Bourgogne.
Sur l’Air : C’est dans la rue de la Mortellerie.
Nível 3
Quoique je n’ sois qu’un Charbonnier, Je n’ veux pas chanter
le dernier
Un Duc qui met du beaume
Dans le cœur du Royaume. L’y a déjà bien des Biaux-Esprits Qu’ont lâché là d’ssus des Ecrits.
Sur si belle matiere
Un Ane en pourroit faire. La Bru du Bian-aimé Louis, Alle viant d’accoucher d’un fils
Qu’est le Duc de Bourgogne. . . .
C’est là d’la fiere Besogne ! Si le Roi d’ l’avoir est joyeux, Le Dauphin (çà n’est pas douteux)
Tout comm’ ses deux yeux l’aime ;
Car il l’a fait li même. Dres l’an passé je l’attendions ; Mais par malheur je nous trompions ;
Et la Leune fut cause
Qu’il y manquoit queuque chose. Mais l’Enfant qu’ j’avons aujourd’hui, Il a ce queuque chos’ devant lui ;
Et ce joli queuque chose
Bian du plaisir nous cause. A Sabrenon d’un Chien ! stila ! Les connoisseux disont qu’il a
Le haut de Madam’ sa Mere,
Et l’ bas d’ Monsieur son Pere. Les Armes de France ont trois Lis ; Le Roi, le Dauphin, & son fils,
Par ainsi tout de même,
S’ tici fait le troisieme. Quand j’ croyons en avoir besoin, C’est que j’avisons de bian loin ;
Et j’ pensons pour les notres,
Bian plus que pour nous autres. Son Pere avant li doit passer ; Et ç’nest pas son tour à glisser,
Que le Ciel long-tems garde
Not’ Maitre d’ la camarde ! *2
Un Duc qui met du beaume
Dans le cœur du Royaume. L’y a déjà bien des Biaux-Esprits Qu’ont lâché là d’ssus des Ecrits.
Sur si belle matiere
Un Ane en pourroit faire. La Bru du Bian-aimé Louis, Alle viant d’accoucher d’un fils
Qu’est le Duc de Bourgogne. . . .
C’est là d’la fiere Besogne ! Si le Roi d’ l’avoir est joyeux, Le Dauphin (çà n’est pas douteux)
Tout comm’ ses deux yeux l’aime ;
Car il l’a fait li même. Dres l’an passé je l’attendions ; Mais par malheur je nous trompions ;
Et la Leune fut cause
Qu’il y manquoit queuque chose. Mais l’Enfant qu’ j’avons aujourd’hui, Il a ce queuque chos’ devant lui ;
Et ce joli queuque chose
Bian du plaisir nous cause. A Sabrenon d’un Chien ! stila ! Les connoisseux disont qu’il a
Le haut de Madam’ sa Mere,
Et l’ bas d’ Monsieur son Pere. Les Armes de France ont trois Lis ; Le Roi, le Dauphin, & son fils,
Par ainsi tout de même,
S’ tici fait le troisieme. Quand j’ croyons en avoir besoin, C’est que j’avisons de bian loin ;
Et j’ pensons pour les notres,
Bian plus que pour nous autres. Son Pere avant li doit passer ; Et ç’nest pas son tour à glisser,
Que le Ciel long-tems garde
Not’ Maitre d’ la camarde ! *2
Metatextualidade
Voila, Monsieur, la Cantiqué du jour, dont toutes les rues
de cette Capitale retentissent actuellement. Je ne doute nullement qu’il ne passe bientôt
dans toutes les Villes du Royaume ou je suis bien sur qu’il ne sera pas moins goûté qu’il
l’est ici. Et quand je vous en parle en ces termes, n’allez pas vous imaginer que je
pretende railler, ou vous faire entendre que ces sortes de productions ne sont goûtées
que du peuple. Non, Monsieur, elles ne sont pas moins recherchées par nos Courtisans,
& même par nos Beaux-Esprits, qui s’en amusent, surtout depuis qu’un de nos jeunes
Princes su sang, (qui peut-être est l’auteur de celle-ci) les a mises en vogue ici, &
à la Cour, par le goût, & par le talent même qu’il a pour ces sortes de
pieces, dont il fait quelquefois ses amusements, & les recreations de l’aimable
Princesse son Epouse. Je ne doute point qu’un si joyeux événement ne produise, ou n’ait
déjà fait éclore, quelque autre piece beaucoup plus sublime que celle que je vous
envoye ; mais il ne m’en est point encore tombé de cette espece entre les mains. Comptez,
qu’aussitôt qu’il m’en arrivera, vous en aurez votre part tout des premiers.
Metatextualidade
A propos de beaux morceaux, en voici un, mais dans un autre
genre, qui vient de me tomber entre les mains ; & qui, à ce que j’espere, ne vous
fera pas moins de plaisir que la vue du plus beau Tableau, & de la plus belle Statue.
C’est un portrait en Vers, fait par l’Abbé de Bernis, d’un Vice au quel bien des hommes
sont sujets. Nommer l’Auteur de cette piéce, c’est en faire l’éloge. Ainsi, Monsieur, je
ne vous en dirai pas d’avantage. Vous en jugerez par vous même. La voici.
Epitre
sur la Paresse.
A. M. de ***
Nível 3
Censeur de ma chere Paresse, Pourquoi viens-tu me
reveiller
Au sein de l’aimable Molesse
Où j’aime tant à sommeiller ?
Laisse-moi, Philosophe austere,
Goûter voluptueusement
Le doux plaisir de ne rien faire,
Et de penser tranquillement.
Sur l’Hélicon tu me rappelles ;
Mais ta Muse envain me promet
Le secours constant de ses ailes
Pour m’élever à son sommet.
Mon esprit amoureux des chaînes
Que lui présente le Repos,
Frémit des veilles & des peines
Qui suivent le Dieu de Delos.
Veux-tu qu’hériter de la Plume
Des Malherbes, des Despréaux,
Dans mes Vers pompeux je rallume
Le feu qui sort de leurs Pinceaux ?
Ce n’est point à l’humble Colombe
A suivre l’Aigle dans les Cieux ;
Sous les grands travaux je succombe,
Les Jeux & les Ris sont mes Dieux. Peut-être d’une voix legere, Entre l’Amour & les Buveurs,
J’aurois pû vanter à Glycere
Et mes larcins & ses faveurs ;
Mais la Suze, la Sabliere,
Ont cuëilli les plus belles fleurs.
Et n’ont laissé dans leur carriere
Que des Narcisses sans couleurs. Pour éterniser sa mémoire On perd les momens les plus doux,
Pourquoi chercher si loin la Gloire ?
Le Plaisir est si près de nous.
Dites-moi, Manes des Corneilles,
Vous, qui par des Vers immortels
Des Dieux égalez les merveilles,
Et leur disputez les Autels ;
Cette Couronne toujours verte,
Qui pare vos fronts triomphans,
Vous venge t-elle de la perte
De vos amours, de vos beaux ans ?
Non, vos Chants, triste Melpomene,
Ne troubleront point mes loisirs :
La Gloire vaut-elle la peine
Que j’abandonne les Plaisirs ? Ce n’est pas que, froid Quietiste, Mes yeux fermez par le Repos
Languissent dans une nuit triste
Qui n’a pour fleurs que des Pavots :
Occupé de riants mensonges,
L’Amour interrompt mon sommeil ;
Je passe de songes en songes ;
Du Repos je vole au reveil.
Quelquefois pour Eleonore,
Oubliant son oisiveté,
Ma jeune Muse touche encore
Un Luth que l’Amour a monté ;
Mais elle abandonne la Lyre,
Dès qu’elle est prête à se lasser ;
Car enfin que sert-il d’écrire ?
N’est-ce pas assez de penser ?
Au sein de l’aimable Molesse
Où j’aime tant à sommeiller ?
Laisse-moi, Philosophe austere,
Goûter voluptueusement
Le doux plaisir de ne rien faire,
Et de penser tranquillement.
Sur l’Hélicon tu me rappelles ;
Mais ta Muse envain me promet
Le secours constant de ses ailes
Pour m’élever à son sommet.
Mon esprit amoureux des chaînes
Que lui présente le Repos,
Frémit des veilles & des peines
Qui suivent le Dieu de Delos.
Veux-tu qu’hériter de la Plume
Des Malherbes, des Despréaux,
Dans mes Vers pompeux je rallume
Le feu qui sort de leurs Pinceaux ?
Ce n’est point à l’humble Colombe
A suivre l’Aigle dans les Cieux ;
Sous les grands travaux je succombe,
Les Jeux & les Ris sont mes Dieux. Peut-être d’une voix legere, Entre l’Amour & les Buveurs,
J’aurois pû vanter à Glycere
Et mes larcins & ses faveurs ;
Mais la Suze, la Sabliere,
Ont cuëilli les plus belles fleurs.
Et n’ont laissé dans leur carriere
Que des Narcisses sans couleurs. Pour éterniser sa mémoire On perd les momens les plus doux,
Pourquoi chercher si loin la Gloire ?
Le Plaisir est si près de nous.
Dites-moi, Manes des Corneilles,
Vous, qui par des Vers immortels
Des Dieux égalez les merveilles,
Et leur disputez les Autels ;
Cette Couronne toujours verte,
Qui pare vos fronts triomphans,
Vous venge t-elle de la perte
De vos amours, de vos beaux ans ?
Non, vos Chants, triste Melpomene,
Ne troubleront point mes loisirs :
La Gloire vaut-elle la peine
Que j’abandonne les Plaisirs ? Ce n’est pas que, froid Quietiste, Mes yeux fermez par le Repos
Languissent dans une nuit triste
Qui n’a pour fleurs que des Pavots :
Occupé de riants mensonges,
L’Amour interrompt mon sommeil ;
Je passe de songes en songes ;
Du Repos je vole au reveil.
Quelquefois pour Eleonore,
Oubliant son oisiveté,
Ma jeune Muse touche encore
Un Luth que l’Amour a monté ;
Mais elle abandonne la Lyre,
Dès qu’elle est prête à se lasser ;
Car enfin que sert-il d’écrire ?
N’est-ce pas assez de penser ?
