La Bigarure: No. 10 & 11.

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N°. 10.

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Brief/Leserbrief

Pour-peu qu’on réflechisse, Monsieur, sur les divers fléaux qui desolent, depuis environ trois mois, notre Europe, il semble que la Terre, lasse de porter ses criminels habitants, travaille à s’en defaire. Ses secousses violentes, & ses Tremblements reïrérez, qui se sont fait sentir, depuis la Sicile jusque dans la Laponie même, semblent nous annoncer que ce n’est qu’avec regret qu’elle nous supporte. Secondée par les autres Eléments, avec les quels elle paroit agir de concert, on diroit qu’elle a conspiré avec eux la perte du genre humain. Ici ce sont des Abîmes qui, s’entrouvrant sous les pieds de ses habitants, les ensevelissent tout-vivants sous les ruines de leurs maisons. Là ce sont des Rochers, aussi affreux par leur hauteur, que par l’enormité de leurs masses, qui se détachant, avec un fracas épouvantable, écrasent des familles entieres, & couvrent tous les environs de leurs enormes débris. Là c’est une secheresse, occasionnée par des chaleurs brulantes, qui enleve aux vivants le peu de récolte sur la quelle ils fondoient leur subsistance. Ici c’est un Elément tout contraire, c’est un déluge d’eaux, qui ne discontinuant point de tomber du Ciel, depuis quatre mois, produit des effets encore plus tristes. Ailleurs c’est le redoutable Elément du feu, qui consume presque dans leur entier, les Villes les plus considerables (a1). Là c’est un Air empesté, qui emporte, presque en une semaine, des centaines de milliers d’hommes (b2). Enfin de quelque côté qu’on jette les yeux, on ne voit, presque partout, que des désastres plus affligeants les uns que les autres, & qui ont repandu sur la surface de la Terre une misere presque universelle. Mais ce qui frappe encore plus vivement les gens de bien, qui ont toujours les yeux ouverts sur les Decrets de la Providence, qu’ils adorent, c’est l’insensibilité qu’ils remarquent dans le plus grand nombre des hommes qui, voyant de leurs yeux, où entendant raconter tous ces tristes événements, n’en sont pas plus touchez, que s’ils ne les regardoient en aucune façon. Sourds à la voix du Tout-puissant, à qui les Eléments obéissent comme à leur Maitre, & qui les avertit par là de rentrer dans les sentiers de la justice, ils s’étourdissent sur tous ces désastres, comme s’ils n’avoient rien que d’ordinaire. Semblables à cette ancienne generation perverse qui avoit corrompu sa voye, & que Dieu, pour cette raison, étoit prêt d’exterminer, ils boivent, mangent, se divertissent avec les femmes, se plongent de plus en plus dans le vice, & s’abandonnent à toutes sortes de crimes, sans penser seulement aux fléaux qui les environnent, ni aux malheurs qui les menacent. Leur ame aveuglée & stupide, (a3) Sur qui les sens ont tout pouvoir,
Dans l’avenir ne veut rien voir
Qui la charme, ou qui l’intimide.
Un assoupissement fatal,
Dans leur cœur, qu’elle éclaire mal,
Ne soufre aucune sainte flame ;
Et forme une aveugle langueur
De la stupidité de l’ame
Et de la dureté du cœur. D’où leur vient la folle esperance De faire en terre un long séjour,
Puisqu’ils n’ont pas même un seul jour
Où leurs jours soient en assurance ?
Combien en trompe un tel espoir,
Et combien en laisse-t-il cheoir
Dans le plus beau de leur cariere,
Combien tout à coup defaillir,
Et precipiter dans la Biere
La vaine attente de vieillir ! Combien de fois entens-tu dire : Celui-ci vient d’être egorgé ;
Celui là d’être submergé ;
Cet autre dans les feux expire !
L’un écrasé subitement
Sous les debris d’un bâtiment
A fini ses jours & ses vices ;
L’autre, au milieu d’un grand repas,
L’autre parmi d’autres delices,
S’est trouvé surpris du trepas. L’un est percé d’un plomb funeste ; L’autre dans le jeu rend l’esprit ;
Tel meurt etranglé dans son lit,
Et tel étoufé de la peste.*
Ainsi mille genres de morts,
Par mille differents efforts,
Des mortels retranchent le nombre :
L’ordre en ce point seul est pareil,
Qu’ils passent tous ainsi qu’une ombre
Qu’efface & marque le Soleil. .

Metatextualität

Voilà de la Morale, Monsieur ; & de la Morale que je sçai qui ne vous deplaira pas ; Car vous ne futes jamais du nombre de ces Libertins qui ne la peuvent soufrir, par ce qu’elle condamne leur mauvaise conduite. Au-reste, en ce point, je ne m’écarte nullement de ce que je me suis proposé dans mes Lettres, puisque, au contraire, je vous ai promis d’y en inserer quelque fois, lorsque les événements qu’elles contiennent m’en fourniroient. Et, sans cela, de quelle utilité pouroient-elles être aux personnes à qui je sçai que vous les communiquez ? Tout ce qui se passe dans le monde doit nous instruire, & contribuer à nous rendre meilleurs. Ce n’est même que dans cette vue, que le Ciel permet que certains événements y arrivent. Pourquoi n’entrerions-nous pas dans ses vues ? Pourquoi endurcirions-nous nos cœurs à sa voix ? *4. Mais la Morale, dit-on, pour être bonne, & produire son effet, doit être courte. Je m’arête donc ; & coulant sur les tristes desastres, que je viens de vous remettre sous les yeux, & que les Nouvelles publiques pouront vous avoir appris, je passe a celui dont vous trouverez le detail dans les Relations ci-jointes, les quelles m’ont été envoyées du lieu même où cet événement s’est passé. La simplicité du stile, au quel je n’ai rien voulu changer, vous sera garant de la verité des faits qui y sont raportez.

Premiere Relation, du desastre arrivé dans la Savoye.

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« L’An 1751, & le 5e. jour du mois d’Août, je, Joseph Mabboux, Notaire Collegié de la Ville de Sallanches *5, & Châtelain de la Paroisse de Passy, soussigné, sçavoir fais, à tous ceux à qui la connoissance apartiendra, que m’étant revenu qu’un Rocher s’étoit détaché sur la Montagne de Pleinejoux, Paroisse du dit Passy, & avoit enseveli sous ses ruines plusieurs personnes, écrasé quantité de bestiaux, & même endommagé une partie des Biens-fonds de cette Montagne ; je me serois rendu ce jourd’hui dans la ditte Paroisse de Passy, où étant arrivé, sur les sept heures du matin, & de là accompagné d’honorable personne Claude Finel, Sindic du dit lieu, je me serois transporté jusques sur la ditte Montagne de Pleinejoux, où étant, j’aurois observé qu’une partie de Rocher, qui est du côté du Nord de la susditte Montagne, s’étoit détaché, & avoit couvert la plus grand partie des Communaux contigus à icelle, & même auroit endommagé une partie des possessions de divers particuliers, & aussi écrasé trois Granges dependantes de la ditte Montagne ; ensuite, icelui Sindic, & divers particuliers, m’auroient raporté, qu’il étoit péri, sous ce Roc, les particuliers ci-après nommés ; sçavoir une femme enceinte, nommée Marie Curral, femme de Guillaume Trapier, avec son fils, âgé d’environ treize ans ; plus, la fille d’un nommé Pierre Duperrey ; plus, un garçon & une fille, enfants de Claude Colbry, & une fille appartenante à Bernardin Gex de la ditte Paroisse ; de maniére qu’il en est resté six, outre le fruit de la femme enceinte, sans qu’il soit possible de faire la recherche de leurs cadavres, par les grands tas de pierres qu’ont formé les debris de ce Rocher ; & m’auroient, en outre, raporté qu’outre ce malheur, ce Roc avoit encore écrasé trente Vaches, & un Mulet dont il n’a paru aucun vestige. J’aurois encore observé que ce Roc ne discontinue pas de tomber, & de causer d’étranges allarmes aux habitants, exhalant des fumées noires, & épaisses, d’où il s’en suivra, dans peu, que toute cette Montagne va périr. M’aïant au surplus été raporté qu’il étoit non seulement à craindre que cette Montagne ne perisse, mais encore trois autres qui sont contigues à icelle ; & cela, parce que les Rochers s’escarpent par eux mêmes de la longueur de trois quarts d’heure de chemin d’où il s’ensuivroit que si tous ces Rocs se détachoient, ainsi qu’il est très à craindre, ces Montagnes deviendroient inhabitables, ce qui causeroit des dommages très considerables à la présente Paroisse, d’autant qu’outre le loin qu’on en retire, l’on y fait encore paturer quatre à cinq cents Vaches pendant 3. semaines. De tout quoi avons dressé & signé le present Procès Verbal, l’An & jour, que dessus, &c.

Seconde Relation.

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Du 16. Août 1751. à Sallanches, ont comparu par devant le Châtelain de la Paroisse de Passy, soussignez honorables personnes, Claude Finel, Sindic du dit lieu, & Nicolas Fraret, l’un des Communiers, & habitant de cette Paroisse, que j’aurois envoié chercher pour me faire la Relation du dégat que continue de faire dans la ditte Paroisse, la chûte des Rochers ; les quels, declarants en être pleinement instruits, m’ont raporté, que ces Rochers ne discontinuent pas de se détacher, que les allarmes deviennent actuellement beaucoup plus considerables, & plus fréquentes qu’elles n’étoient ci-devant ; en sorte que les particuliers, qui avoient encore du foin à retirer de ces Montagnes ont été contraints de les abandonner, & que même, samedi dernier, 14. du courant, sur les 4. heures après midi, il se détacha une si grande quantité de Rochers, qui causa par sa chûte une fumée si épaisse mêlée de tant de poussiere, qu’elle couvrit entierement les prairies de ces mêmes Montagnes, une partie de la Paroisse de Servoz, & porta même cette poussiére jusques dans la plaine du dit Passy, de façon que les Campagnes voisines en furent toutes noircies ; Ajoutants que ceux qui se trouverent alors en Campagne dans ces lieux, furent contraints de se couvrir le visage, & de se jetter à terre, à cause de la grande quantité de poussiére & de fumée, qui les étouffoient ; que cette fumée, mêlée de cette poussiére, étoit si noire, & si épaisse, qu’elle obscurcit l’air de telle façon, que le jour disparut entiérement pendant quelque tems ; Si bien que tout cela, joint au bruit extraordinaire que causoit la chûte de ces Rocs donna une telle épouvante à ceux qui se trouvoient envelopez dans cette fumée, qu’ils crurent tous périr, & d’où on les vit sortir presque méconnoissables. Et m’auroient encore raporté les dits Comparants, qu’étant allez, par le moïen d’une autre Montagne, vis-à-vis de l’endroit où ces Rochers descendent, ils auroient observé que la fente, dont j’ai parlé dans la prémiere Rélation, s’élargissoit de plus en plus, & ménaçoit une chûte prochaine, ce qui rendroit entiérement ces Montagnes impraticables, & endomageroit une partie de la Paroisse de Servoz. En foi de quoi, avons signé le present Procés Verbal, &c.
Troisiéme Rélation.

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Le 24. du mois d’Août 1751. m’étant transporté dans les Montagnes de la Paroisse de Passy, en conséquence des differentes rélations qui m’avoient été faites sur la chûte des Rochers de la ditte Montagne, qui sembloient d’abord annoncer un Volcan, par une fumée opaque & continuée, dont les parties étroitement liées, qui formoient une nuée parfaite flottoient au gré des vents, sans se délier, même par les plus violentes agitations, & cachoient entiérement les raïons du Soleil aux endroits de son séjour. Mais m’étant approché fort près des Gouffres d’où se détachent ces Rochers ; favorisé d’ailleurs par un jour serain, & une petite Bize qui, nous élévant insensiblement le brouillard, nous laissoit voir distinctement le lieu d’où partoit chaque morceau en se détachant, j’ai reconnu parfaitement, qu’une pareille chûte n’est qu’un effet d’une Roche gercée & calcinée, plutôt que pourrie, qui se brise totalement, dans son éboulement, par la rencontre des pierres déja éboulées ; ce qui se fait avec un fracas si extraordinaire, que toute la Montagne en est ébranlée ; De telle façon, en differents endroits, que déjà une masse énorme de Roche vive, terminée en pointe horizontale, à la Paroisse de Servoz, s’est ouverte à jour, de l’espace de quelques pieds, & en ménace prochainement la ruine totale ; joint aux funestes effets que cause la poussiére qui s’éleve de la Roche brisée dans cette Paroisse, & les adjacentes, principalement aux paturages de la Montagne, que les Bergers ont été obligés d’abandonner, pour être devenus absolument impraticables par la quantité de cette poussiére qui la couvre. J’en ai joint un petit paquet à cette courte rélation, pour fournir occasion aux Curieux d’en examiner la nature & les effets, n’osant m’exposer de decider sur un fait où véritablement je ne trouve rien que de bien conforme à la nature des pierres dont elle est formée ; diminuant & augmentant periodiquement, à proportion du tems, de l’action, de la fraction, & du retardement, de la quantité du volume détaché. Et à bien examiner la subtilité, & la liaison de ses parties, on ne doit plus s’étonner si elle s’éleve en forme de fumée, & se soutient longtems dans l’air. Quant au feu, que quelques uns disent avoir vu sortir de ces Antres ouverts, dans l’obscurité de la nuit, il ne peut avoir été causé que par le frotement de deux corps solides, dans leur choc. Ce qui le prouve, c’est que ce ne sont que des Bluettes de feu, & non une flamme. D’ailleurs on ne voit aucune raison qui puisse en persuader la réalité, puisque l’eau, qui en découle, est sans goût étranger, & sans aucune chaleur. J’ajouterai seulement que cette Eau qui tombe en petits ruisseaux, se trouvant arrêtée par les débris de la Montagne, forme un Lac qui croit, à vûe, dans un Bassin reservé par la Nature dans une plaine d’un quart d’heure environ de circonference au bas de la Montagne ; & il paroit assez à craindre que cette eau ainsi amassée, ne bouche ce terrain, & ne vienne ensuite inonder tout le penchant fertile & cultivé qui se trouve au dessous jusques à la Riviére d’Arve. »
Voila, Monsieur, des Relations, assez bien détaillées, d’un événement aussi curieux qu’il est triste & effrayant. Pendant que je suis en train de vous entretenir de choses extraordinaires, je vai joindre à ceci la description d’un Monstre, des plus singuliers, dont une femme d’Angoulême vient d’accoucher. La voici telle que je l’ai reçue de cette Ville.

Fremdportrait

Ce Monstre à le contour du visage couvert d’un poil follet, brun. Dans le centre du front il y a une bosse assez saillante, & au dessous une petite masse charnue, grosse comme un pois chiche, attachée par un pedicule. Le visage n’a point de nez. Une orbite sans cil & sans paupieres en occupe la place. On y voit enchassé un œil double n’ayant qu’un nerf Optique, & dont les prunelles sont distinctes, & semblent être divisées par deux attaches qui saisissent le haut & le bas de l’Orbite. La voute de cette cavité est formée par le seul Coronal, & divisée par une Crête osseuse qui regne jusqu’au Sphenoïde. Les Oreilles sont placées, de chaque côté, sous les angles, ou saillies qui sont censées être la Machoire inferieure. Chaque Oreille a son trou Auditif. En sondant celui qui est à droite, l’instrument traverse un Canal Cartilagineux dans ses extremitez, charnu au milieu, & va sortir par le trou gauche. Sous la partie qu’on peut apeller la Machoire, est un trou presque rond qu’on pouroit regarder comme le suplément de la Bouche. En y introduisant un stilet, il se presente deux corps blancs qui semblent se croiser à mesure qu’ils s’approchent. Ce stilet s’insinue dans l’Oesophage sans resistance ; car il n’y a ni Langue ni Machoire. Ces corps blancs, Cartilagineux, ne sont peut-être que la Machoire inferieure deguisée sous une nouvelle forme. Après avoir enlevé le cuir chevelu, ou la peau de la Tête, on a decouvert une tuberosité saillante au centre de l’Os Coronal le quel est d’une figure presque quarrée, & qui ne renferme ni la base du Crista galli, ni aucune trace du Sphenoïde. Les lobes du Cerveau, dont la substance est très molasse, ne sont point divisez. Il n’y a point de Faulx ; mais on y aperçoit distinctement la tente du Cervelet. Il s’est trouvé, au Larinx & au Pharinx, des Muscles assez bien marquez. Ils couvroient les Glandes Thyroïdiennes, la Trachée artere & l’Oesophage dessous, le quel a une ouverture dans le Pharinx ; mais il ne s’en trouve point au Larinx pour communiquer l’air au poumons par la Trachée-artere ; ce qui prouve que l’Enfant n’a pu respirer, ni vivre hors du sein de sa Mere après la section du Cordon Ombilical, malgré les mouvements convulsifs qu’il a eu, selon le raport de la Sage-femme, les quels mouvements n’étoient autre chose que les Convulsions de la Mort. Le reste du Corps de ce Monstrueux enfant, & qui étoit très bien configuré, caracterisoit un garçon.
Autre curiosité, qui merité <sic> bien d’être mise parmi les Phenomenes de la Nature, & qui n’est pas moins certaine que les précédentes, quoique peut-être il se trouvera des personnes qui la revoqueront en doute. La voici.

Allgemeine Erzählung

Il y a trop long-tems que vous êtes dans le monde, Monsieur, pour n’y avoir pas entendu parler plusieurs fois de certaines envies, peu ordinaires, & extrêmement violentes, que les femmes disent qu’elles ont lorsqu’elles sont enceintes. La complaisance qu’on a de les satisfaire, dans ces occasions, quelque prix qu’il en puisse couter, est, dit-on, un des plus beaux Privileges qu’ait leur Sexe. Aussi ai-je ouï dire à plusieurs Dames qu’elles voudroient toujours être dans cet état, qu’elles voudroient toujours être dans cet état, pour avoir le plaisir de contenter toutes leurs fantaisies, aux quelles leurs Maris se gardent bien alors de s’opposer. Certaines marques, extraordinaires, dont leur fruit s’est quelque fois trouvé marqué, par hazard, après qu’on avoit refusé de les contenter, sont l’ordinaire épouvantail dont elles se servent pour se faire obéir plus ponctuellement, dans ces rencontres, que les plus grands Princes. On raconte, sur ce sujet, mille & mille histoires, dont il n’y a point de jeune Mariée qui ne soit instruite, & qu’elles ont grand soin de bien faire valoir dans l’occasion. A cela je n’ai rien à dire, & n’y trouve même rien que de juste. En effet, l’état de grossesse, étant, pour bien des femmes, une espece de Martire, ou du-moins de soufrance presque continuelle, la raison veut, & ordonne, que leurs Maris, qui les ont mis dans cet état, de douleur, en compensent l’amertume, par les petites satisfactions qu’elles exigent alors avec tant d’ardeur d’empressement. Les leur refuser, seroit une espece d’inhumanité. Mais il est en elles des envies desordonnées, qui repugnent même à la Nature, & qu’on a peine à concevoir qu’elles leurs puissent venir dans l’esprit, quoiqu’il n’y ait cependant rien de plus assuré. Telles sont celles de manger de la chair humaine, du poisson, & des animaux tous vivants, & même les choses les plus nuisibles & les plus rebutantes, telles que les Crapauts, les excrements, des charbons, de la boue, & autres choses semblables. Cent fois j’ai demandé à nos Medecins la cause qui pouvait produire, dans les femmes, qui sont en cet état, un effet si bisarre & si inconcevable. Les uns (& c’étoit le plus grand nombre) m’ont repondu par de grands mots, & des raisonnements à perte de vue, qui ne disoient rien ; Les autres, plus modestes, quoique beaucoup plus sçavants, m’ont avoué franchement que non seulement ils n’en sçavoient rien, mais qu’il étoit même impossible de déterminer la veritable cause de ces appetits desordonnez & extraordinaires. Les uns & les autres m’ont apris, à cette occasion, un fait qu’ils m’ont assuré être très constant, & que j’ignorois avant ce tems. C’est qu’en ce point, comme en une infinité d’autres choses, la Nature humaine est de beaucoup inferieure à celle des Animaux, dont les femelles ne sont jamais sujettes à ces sortes d’appetits desordonnez, lorsqu’elles sont dans le même état que les notres. C’est une verité, m’ont-ils dit, fondée sur des observations continuées pendant plusieurs siecles de suite, & qu’on n’a point encore ouï dire qui se fussent dementies.
Cependant, quoique la Nature soit ordinairement invariable dans ses operations, il arrive (très rarement à la verité) qu’elle s’écarte quelque fois des regles ordinaires qu’elle s’est prescrites ; & cela, sans doute, pour faire voir qu’elle est sa propre Maitresse, & ne reçoit de Loix que d’elle même. C’est ce qu’on vient de voir arriver à Londres, d’où l’on nous a mandé l’événement suivant.

Allgemeine Erzählung

Un Seigneur, qui revenoit, à Cheval, de sa Campagne, n’étant plus qu’à une demi-mille de cette Capitale, s’arrêta tout court, pour être Spectateur d’un événement qui lui parut, avec raison, des plus singuliers. Dans une prairie assez grande, où paissoient plusieurs Bêtes à corne, il aperçut une Vache qui fixa son attention. Cette Vache, qui étoit extrêmement grosse (aussi étoit-elle pleine) poussoit des mugissements extraordinaires, sur le bord d’un grand fossé, rempli d’eau, qui empêchoit de passer dans une autre prairie qui êtoit vis à vis. Cette derniere, qui appartenoit à un Blanchisseur, étoit, en partie, couverte de linge, de toute espece, qu’on y avoit étendu pour secher. La vue continuellement fixée sur ce linge, la Vache ne cessoit point de meugler, & paroissoit le devorer des yeux. Elle court, va, vient, retourne, & fait cent tours le long du fossé, pour voir si elle ne le trouvera point guéable en quelque endroit. Enfin après avoir inutilement couru (& toujours en meuglant de plus en plus) l’Animal, s’élançant avec une agilité dont sa grosseur sembloit le rendre incapable, franchit le fossé, & se met à devorer à belles dents le linge qui avoit fait si long-tems l’objet de ses ardents desirs. Trois nappes, douze serviettes, vingt mouchoirs furent d’abord mis en piéces, & avalez, presque en un instant, à la vue du Cavalier, spectateur de ce Phenomene des plus singuliers, & peut-être unique depuis que le Monde existe. Dix Chemises, de la plus fine toile de Hollande, & garnies des plus belles manchettes de Saxe, dont la broderie étoit d’un grand prix, furent comme le dessert de cet Animal qui, au train dont il alloit, en auroit bien avalé d’autres, si le Cavalier, sensible à un si grand dégât, capable de ruiner le Blanchisseur, s’il avoit continué, n’eut eu la charité de l’arrêter. Comme il étoit monté en Seigneur Anglois, il pique donc son Cheval, qui s’élance, franchit le fossé, & court après la Vache qu’il contraint de s’enfuir. En même tems, il crie, & apelle les gens du Blanchisseur, aux quels il montre & raconte le dégât que l’Animal venoit de faire, à ses yeux, dans leur linge. Ceux-ci le prennent d’abord pour un fou, ne veulent rien croire de ce qu’il leur dit, & soupçonnent que quelqu’un leur a volé celui qui a disparu. Il a beau leur dire qu’il l’a vu manger à une Vache qu’il vient de chasser de la prairie ; ils prennent son discours pour des visions, & même pour une raillerie, dont ils se fâchent. Enfin, quoiqu’il pût leur dire, il ne seroit jamais venu à bout de leur persuader la vérité de ce fait, s’ils n’en avoient pas eux mêmes été temoins. En effet dans le tems qu’il leur parloit, il aperçut, & leur fit remarquer cette Vache qui, à vingt pas d’eux, travailloit de même sur un Drap de lit, dont elle avoit déjà devoré la moitié. Aussi étonnez qu’attristez de ce spectacle, ils courent vers l’Animal qui s’enfuit à leur aproche, emportant à sa gueule le reste du Drap, avec le quel il franchit une seconde fois le fossé, & regagne l’autre prairie, où il le mange, tout à son aise, à leurs yeux.
Eh-bien, Monsieur ? Que direz-vous d’un Phenomene si extraordinaire & si singulier ? Si vous étiez tenté de douter de la verité de ce fait, je n’en serois nullement étonné ; Mais, outre les temoins que je viens de vous citer, outre la sincerité des personnes de qui je le tiens, gens dignes de foi, & qui ne s’en laissent pas imposer, je vous renverrois, en ce cas, aux Juges de Londres, devant les quels le Blanchisseur à fait citer le Maitre de la ditte Vache, pour l’obliger à lui payer cinquante livres sterl. qu’il exige pour le dégât qu’il soutient que l’Animal a fait dans la Blanchisserie ; je vous renverrois encore aux Avocats & Procureurs qui plaident actuellement cette Cause, vraiment singuliere, à Londres, où il ne tiendra qu’à vous de vous en informer, si vous y avez quelque connoissance. J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 14 Octobre 1751.

Livres nouveaux

Qui se trouvent à la Haye chez Pierre Gosse Junior, Libraire de S. A. R.

Mesure des trois premiers Degrés du Meridien dans l’Hemisphere Austral, tirée des Observations de Messieurs de l’Academie Royale des Sciences, envoyés par le Roi sous l’Equateur, par M. de la Condamine, 4. Paris 1751. Oeuvres diverses de Poësies de Monsieur d’Arnauld, de l’Academie des Sciences & Belles Lettres de Berlin, 12. 3 vol. Berlin 1751. Dictionnaire Philosophique, ou Introduction à la Connoissance de l’Homme, 8. Londres 1751. Histoire des Empereurs Romains depuis Auguste jusqu’à Constantin, par Mr. Crevier, 12. tome troisième & quatrième, Paris 1751.

1(a) Les incendies arrivez dernierement dans plusieurs Villes d’Allemagne, de Pologne, du Nord, surtout celui de Stockholm. On y doit encore ajouter celui de Constantinople, qui a reduit en cendres dix à onze mille maisons, & fait perir 200 Jannissaires qui ont été devorez par les flames.

2(b) Les dernieres Nouvelles de Constantinople nous aprennent que la peste, qui desole encore actuellement cette Ville, y avoit déja fait perir trois cents mille habitants, sans compter ceux des environs ; & que ce fléau faisoit encore de plus grands ravages à Alexandrie.

3(a) P. Corneille, dans son Imit. de J. C. Liv. I. Chap. 33.

4Hodie si vocem ejus audieritis, nolite obdurare corda vestra. Psalm. XCIV. Vs. 8.

5Petite Ville de la Savoye, dans le haut Fancigni, sur un Ruisseau qui se jette dans la riviere d’Arve.