La Bigarure: No. 7.
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N°. 7.
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Carta/Carta ao editor
C’est un Principe de Morale & de conduite, reçu &
pratiqué par toutes les personnes sensées, & qui ont quelque usage du Monde ; que
quiconque veut vivre tranquille avec les hommes doit, surtout, s’abstenir de jamais parler
mal, devant eux, de deux choses. La premiere est leur Religion ; & la seconde leur
Maitresse ; deux articles sur les quels ils sont tous d’une delicatesse, qu’on ne sçauroit
trop menager. Pourquoi cela, Monsieur ? . . . Parce que tous deux les interressent
également ; l’un du côté de l’esprit ; & l’autre du côté du cœur, c’est-à-dire, dans
tout ce que l’homme a de plus intime, & qui compose, pour ainsi dire, toute son
essence. Une experience de deux ou trois mille années, pour le moins, devroit bien avoir
convaincu le monde de cette utile & importante verité. Malgré cela cependant il se
trouve encore tous les jours, des étourdis, & une espece de foux, qui donnent sur ces
deux articles, & surtout à l’égard du premier, dans un travers dont ils n’ont que trop
souvent lieu de se repentir. Il y a plus encore ; C’est que, sur ce que je vois &
entends journellement ici, je crois pouvoir assurer que le nombre de ces écervelez ne fut
jamais si grand, qu’il l’est aujourd’hui. Il semble en effet qu’il soit du bel air, dans
cette Capitale, d’y jouer le rôle d’Esprit fort, ou de s’y eriger en
Dogmatiseur, & en Apôtre du Déisme, du Pirrhonisme, du Socinianisme, du Spinosisme, du
Materialisme, & d’autres Dogmes, qui ne tendent à rien moins qu’à l’anéantissement de
la sainte Religion que nous avons reçue de nos Peres. Tous nos Caffez, tous nos Cercles,
toutes nos Assemblées de soi-disant Beaux-Esprits, toutes nos Promenades ne retentissent
que des conversations scandaleuses qu’on y tient sur cette respectable matiere. Il est
vrai qu’autant qu’il le peut, & qu’il en est informé, le Gouvernement reprime cette
licence par des exemples de sévérité, qu’il fait de tems en tems, sur ceux de ces
Dogmatiseurs qui lui tombent sous la main ; Mais comme le nombre en est si grand
aujourd’hui, il est à craindre que, s’il ne redouble sur cela son attention, il n’en
resulte, par la suite, de fâcheux effets, qu’il est de la prudence de prévenir. C’est dans
cette vue, sans doute, qu’il a fait si long-tems chercher, & qu’il vient enfin de se
saisir d’un de ces nouveaux Apôtres, qui aspiroit, apparemment, à la gloire de former
aussi une Secte particuliere. Cette folie, qui a été autrefois très à la mode, sembloit
être passée ; & l’on croyoit que le genre humain, après en avoir reconnu l’abus, s’en
étoit pour jamais guéri. Mais l’homme est toujours homme, & revient, au bout d’un
certain tems, à ses extravagances aux quelles il paroissoit avoir renoncé. Celui-ci, que
l’on nomme Pancho, est un Suisse, né Protestant, & Catholique par Interim ; mais
étourdi, & fonciérement un homme sans Religion. Coryant se faire un nom dans le monde,
il s’étoit avisé de se former, chez Procope*1, un Auditoire assez nombreux de Profelites, aux quels il
debitoit les sentiments de Pirrhon. Vous sçavez, Monsieur, qu’un des premiers Dogmes de
cet ancien Philosophe étoit de révoquer tout en doute, & même jusqu’à notre propre
existence. En consequence, le Sieur Pancho aprenoit, à ses nouveaux Disciples, à douter de
tout, à regarder toutes les choses les plus réelles comme des Etres simplement possibles,
& toutes les veritez les plus constantes, comme des choses très incertaines, &
extrêmement douteuses. Ces extravagances, qui ont été cent fois refutées, firent d’abord
rire les premiers de ses Auditeurs qui les lui entendirent debiter. Mais, comme un sot
trouve toujours un plus sot qui l’admire, à force de les rebatre, & de les revetir de
tout ce que le Sophisme a de plus éblouissant, il se trouva, parmi nos bons Parisiens, un
assez grand nombre de petits génies qui se laisserent prendre à ce faux brillant, &
qui en seduisirent encore d’autres. On assure même (peut-être pour l’embellissement de
l’histoire) qu’ils avoient déjà, parmi eux, des Philosophes femelles avec qui ils
faisoient des Experiences Physiques fort opposées à leur prétendue inexistence. Quoiqu’il
en soit de ce dernier fait, le nombre des nouveaux Pirrhoniens augmentant à vue d’œil, le
Tribunal de la Police fut bientôt informé du progrès de la renaissante Secte, &
songea, en conséquence, à la dissiper au plutôt. Le Sieur Pancho, en ayant été instruit,
transporta ailleurs son Ecole où ses Auditeurs le suivirent ; de sorte que l’on ignora,
pendant quelque tems, ce que l’un & les autres étoient devenus. Mais à force de
recherches, on vient enfin de découvrir que la nouvelle Secte s’étoit établie à Chaillot
(a2) où elle continuoit de s’assembler,
& de prendre les leçons du Sieur Pancho. Un détachement du Guet, envoyé
par le Magistrat, s’est saisi du Maitre & des Disciples, qui malgré les Dogmes de leur
Philosophie, ont tous senti & reconnu, dans cette rencontre, qu’ils existoient tous
très réellement, aussi bien que ceux qui les ont emmenez dans des endroits où ils ne
vouloient nullement aller. La Bastille, le Châtelet, Vincennes, & Bicêtre, où ils ont
été renfermez, & où ils ne sont rien moins qu’à leur aise, les font convenir
aujourd’hui qu’ils ont des Corps très existants, & que les idées de leur pretendu
Philosophe sur ce point, ainsi que sur beaucoup d’autres, n’étoient que des Chimeres. Et
voilà ce que l’on gagne, ordinairement, à écouter & à suivre des foux. On espere que
la retraite qu’on vient de leur faire faire dans ces prisons, toute involontaire qu’elle
est, les rendra plus sages à l’avenir, qu’elle n’aura pas les suites que vient d’avoir, en
Italie, une Avanture qui est à peu près la même, quand au fond, mais tout à fait
differente dans ses circonstances. La voici telle qu’on nous l’a mandée de ce païs-là.
Castel-Guelfo, le 12 Septembre 1751. Voila, Monsieur,
les malheurs que causent l’intemperance de langue, létourderie, & surtout l’esprit
d’irreligion, dont il semble qu’il soit aujourd’hui du bel air de faire parade ; Vices
qui, tôt ou tard, sont toujours funestes à ceux qui s’y laissent aller. Aussi ne fais-je
aucun doute que la Cour de Modene, lorsqu’elle sera bien instruite de toute cette affaire,
ne fasse un châtiment exemplaire de l’étourdi qui en a été la premiere & la principale
cause. Discite Justitiam moniti, & non temnere Divos*3. J’ai l’honneur d’être &c.
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Narração geral
« Il y a quelque tems, Monsieur, qu’un étourdi, nommé le
Chevalier Catziolari, ayant tenu contre la Religion des discours plus qu’indecents,
ainsi que contre ses Ministres les plus respectables, un grand nombre de personnes, qui
en avoient été scandalisez, avec justice, s’en plaignit au Cardinal Doria, Legat de
Bologne. Cette Eminence ayant envoyé chercher ce Chevalier, pour lui faire la Mercuriale
qu’il meritoit, cet écervelé fut non seulement si fou que de ne vouloir point se rendre
chez le Prélat, mais de vomir encore les injures les plus atroces contre lui, &
contre tout le Sacré College dont il est Membre. Deux douzaines de Shires, conduits par
un Barigel, le firent bientôt changer de ton ; & le forcerent de se rendre où il ne vouloit nullement aller, je veux dire dans la prison, où il fut
entrainé par le Barigel & son escorte. L’accusation intentée contre lui, ayant
ensuite été examinée, fut trouvée si grave, qu’il fut condamné au Bannissement, Sentence
qui fut executée. Le Chevalier, ainsi banni de toute la jurisdiction du Legat, se retira
dans le Modenois, où il passa au service du Duc. Se croyant à l’abri de tout, sous la
banniere de ce Prince, il eut la hardiesse de retourner à Bologne, comme pour y braver
le Cardinal. Mais S. E. n’en fut pas plus tôt informée, qu’Elle le fit arrêter, &
l’envoya prisonnier dans le Fort Urbano, après en avoir instruit la Cour de Modene, dont
cet étourdi se reclama. Cette Cour ayant paru ne pas faire beaucoup d’attention à cette
affaire, dans la quelle on crut à Bologne qu’elle ne vouloit point entrer, le Cardinal
condamna le prisonnier à un nouveau Bannissement. Le Chevalier Catziolari, de retour à
Modene, s’y plaignit amérement du traitement (quoique très doux) qu’on lui avoit fait à
Bologne, & dont il se garda bien de dire la veritable cause. A quelques jours de là,
le Commandant du Fort Urbano eut occasion d’aller à Modene pour quelques affaires ; Mais
à peine fut-il arrivé à la porte de cette Ville, qu’il fut arrêté, & envoyé en
prison. Après y avoir resté quelques jours, il fut relâché, avec menace, que s’il étoit
assez hardi pour remettre jamais le pied dans tout le Modenois, on lui montreroit le
plus court chemin qui mene à la Potence. La populace de Bologne, ayant été instruite de
ce procedé, en a été si irritée, que, vers le commencement de ce mois, un Corps de cent
cinquante hommes étant entré sur le territoire de Modene, y a fait une irruption dans
les Vilages de Campo Santo, & S. Cesarino, ravageant & detruisant tout ce qui s’y est trouvé, & n’épargnant pas même les habitants, dont il y a eu
quatorze de tuez sur la place, & un bien plus grand nombre de blessez. Le Duc,
informé de cette irruption, & croyant devoir user de represailles, a fait entrer un
detachement de ses troupes sur le territoire du Bolonois où elles vivent à discretion.
On est impatient d’apprendre comment se terminera cette affaire, qui fait ici beaucoup
de bruit, &c. »
