La Bigarure: No. 6.
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Nível 1
N°. 6.
Nível 2
Carta/Carta ao editor
Je m’attendois, Monsieur, que la naissance de notre Duc de
Bourgogne, qui a causé tant de joye à la France, alloit faire éclore, sur le Parnasse, un
nombre presque infini de piéces charmantes, dont je comptois vous regaler : Mais, par une
espece de Prodige, que j’ai peine à concevoir, la Verve de nos Poëtes n’a encore rien
enfanté sur ce sujet. Quelle peut être la cause d’un événement si singulier ? Nous disons,
en Proverbe, que les grandes douleurs sont muettes ; la joye excessive que cette heureuse
naissance à repandue ici, & dans tout le Royaume, auroit-elle aussi fermé la bouche à
ces Messieurs ? C’est ce que le Tems nous apprendra. En attendant qu’elle s’ouvre, &
nous produise quelque piéce digne d’un si beau sujet, je vous en envoye une, faite par un
homme d’esprit, de votre connoissance, le quel a célébré lui-même la naissance d’un fils,
qui lui vient de naitre, par des Vers qui m’ont paru meriter votre attention. Les Voici.
D. B. . . .
Gare le reproche de Badaudisme, &
d’enfantise ! Il me semble déjà vous entendre lâcher ce double sarcasme contre nos bons
Parisiens. Eh bien, soit. Mais je gagerois bien, qu’à leur exemple, vous allez vous en
amuser tout le premier. Et voilà comme les hommes sont bâtis. Maxima pars hominum morbo
jactatur eodem*3. Ils sont les premiers à faire
presque tout ce qu’ils condamnent, & qui leur paroit ridicule, dans les autres.
Trouvez m’en, en effet, un seul, fut-il nonagenaire, qui, en mettant la main, par hazard,
sur un Livre d’estampes, ne passera pas des heures entieres à les parcourir & les
examiner les unes après les autres ? La chose est si ordinaire, & même si naturelle,
que c’est sur cette verité reconnue, que quantité d’Ecrivains & de Libraires font
passer, tous les jours, dans le public, les plus pitoyables Rapsodies à la faveur de
quelques Images, Vignettes, Culs-de lampe, dont ils les décorent, & qui
les font rechercher des sots, dont le nombre, selon une des sentences de Salomon, est
infini. Quoiqu’il en soit de cette petite digression, je reviens à nos deux images. La
premiere, a pour objet les démeslez du Parlement avec l’Archevêque de cette Capitale, au
sujet de la regie de l’Hopital Général, affaire de hibus, dont les deux partis
étourdissent, depuis plus de six mois, les oreilles de la Cour, & les Gazetiers celles
du Public. On voit dans cette image, ou Estampe, un grand Chariot sur le quel est
l’Hopital Général. Ce Chariot a un double timon, à l’un des quels sont attelez des
Chevaux. Sur l’un est un Seigneur de la Cour ayant l’Archevêque en croupe. Au second timon
sont attelez d’autres Chevaux, sur les quels sont les gens du Parlement. Chacun des deux
partis tire de son côté la Voiture, & tâche de l’emporter ; mais on remarque que le
Charetier, qui est du côté de l’Archevêque, au lieu de fouetter ses Chevaux, fouette, à
toute outrance, ceux du Parlement, & les personnes mêmes qui les montent. Dans cette
image, pleine de malice, on voit assez quelle a été l’idée de celui qui l’a imaginée.
Voilà le Parisien ! Il se pendroit plutôt, que de ne pas plaisanter sur tout ce qui se
presente à ses yeux, & qui lui paroit susceptible de quelque badinage. Comme vous
sçavez qu’il fut toujours monté sur ce ton, cela vous surpendra moins que tout autre. Pour
la seconde Estampe, c’est une de ces vraies singularitez Comiques, les quelles méritent de
passer à la postérité : Aussi me persuade-je, Monsieur, que c’est dans cette vue qu’on vient de la redonner au Public qui, depuis qu’on la lui a presentée pour la
premiere fois, en avoit sans doute, perdu l’idée, qu’on a voulu, par là, lui rafraichir.
Cette Estampe est le Programe des Theses de Logique, soutenues par les grands Cordeliers
de Paris, pendant les mois de Juin & de Juillet de l’année 1713, sous la Presidence de
Frere M. Meurisse. Cette image, qui a environ trois pieds de haut, sur un pied & demi
de large, a été gravée par un nommé Gauthier. Elle forme deux enceintes, dont la premiere
à un grand Portail. Le Frere Meurisse, qui y est representé tenant un Livre, presente ses
Theses à une troupe de jeunes Cordeliers, aux quels il adresse ces deux Vers Latins. L’Architrave du Portail est chargé de la
definition de la Logique ; Le Timpan represente sa division : Dans le Cintre est la
definition de l’Universale ; les deux Colomnes expliquent, perpendiculairement, les
Causes, & les differentes proprietez de la Dialectique. Cinq degrez, tracez sous ce
Portail, renferment les definitions du genre, de l’espece, de la difference, du propre,
& de l’accident. A gauche, au devant du Portail, les Individus sont representez par
une troupe d’Enfans. A côté d’eux sont les Genres & les Especes, figurez par une
groupe de Philosophes, vetus à la Grecque. Un peu plus loin, dans un sentier separé, sont
les Differences, representées sous la figure de jeunes filles. A la droite du Portail on
voit les parties Physiques & integrantes, sous l’emblême de bras, de jambes, de cuisses, &c. dont est remplie une Hotte qu’un Païsan, qui a une jambe de
bois, porte au Palais de la Logique. La premiere enceinte de ce Palais est occupée par une
Fontaine de la quelle l’Ens, par dix jets d’eau, remplit autant de Bassins qui sont les
Prædicamenta. Une troupe d’Enfans nuds jouent le rôle des Etres incomplexes. Les Etres
Complexes sont representez par une troupe de Vieillards qui se tiennent par la main &
dansent. Un troupeau de Bœufs figure l’Etre réel. Un Mouton, à tête de Lion, & à queue
de Dragon, forme l’Etre de Raison ; Des Lapins & des Oiseaux figurent l’Etre Univoque.
Une troupe d’Anges marque l’Etre fini ; & un Pere Eternel, donnant la Benediction,
represente l’Infini. La Definition est representée par la figure d’une fille nue, dansant
dans un Cercle, tracé & formé par ces mots, Per Modos, & non per Differentias. Le
Nom & le Verbe se trouvent perchez sur un Palmier, au milieu d’un Parterre ; & au
dessus est la Division. Dans un lointain on aperçoit l’Argumentation, à demi-nue, &
l’aigreur peinte sur le visage ; elle touche d’une main le Sillogisme Topique & de
l’autre le Sophistique. Au pied d’un Arbre sont deux Sophistes, en guenilles, enragez,
& se mordant les poings, & des Manœuvres tirant d’un puits, par le moyen d’un
Cabestan Horisontal, des Arguments Probables. Autour de l’Arbre des Sophismes voltigent
des Corbeaux, des Coucous, & autres Oiseaux de mauvais Augure. On y voit aussi un
Aristote vetu à la Turque, avec ses Oeuvres sous son bras. Que dites-vous, Monsieur, de
cette folle & Comique production, vraiment, digne du cerveau d’un Moine, & de la
Philosophie Scholastique ? Il me semble vous entendre ici vous écrier, avec
la servante du Malade imaginaire : Vivent les Colleges, où l’on voit, & où l’on aprend
de si belles choses ! N’admirez-vous pas, surtout, la secondité de l’imagination du Frere
Meurisse, & les ingénieux Emblêmes qu’il employoit, pour representer aux yeux de ses
jeunes Confreres tous les tresors de la Logique, qu’il étoit chargé de leur enseigner.
Pour moi, il me semble, à mon tour, le voir, dans son Cabinet, se frottant la tête, se
rongeant les ongles, & se mettant l’esprit à la torture, pour en tirer toutes ces
belles choses. Il me semble même l’entendre s’écrier, comme un autre Sosie, dans une
espece d’entousiasme ; à chacune de ces belles & Comiques productions qu’enfantoit son
cerveau ; Où prens-tu, mon esprit, toutes ces gentillesses ? Mais de quel œil pensez-vous
que ses jeunes eleves regardoient ces figures indécentes, & ces nuditez scandaleuses,
telle que la Definition, dansant, in puris Naturalibus, sous la figure d’une jeune fille ?
L’édifiant Objet à presenter à de jeunes Religieux qui portent déja dans leur cœur tout le
feu de l’impudicité qui ne se manifeste que trop lorsqu’ils sont Profès ! En verité,
Monsieur, quand j’examine ces Theses, que je me rapelle celles des Carmes, dont je vous ai
rendu compte ailleurs, que je songe au risible Placet de ces mêmes Cordeliers, que je vous
ai envoyé dernierement, enfin quand je me rapelle une infinité de scenes galantes, &
autres, toutes plus scandaleuses les unes que les autres, & dont je vous ai fait part
dans mes Lettres ; quelque respect que j’aye pour l’état Monastique, si pur & si saint
dans son origine, je suis tenté de croire que la plûpart de ceux qui
l’embrassent aujourd’hui ne peuvent être que des gens qui ont renoncé au bon sens & à
l’honneur. Par la même raison, je ne trouve plus étrange qu’on n’ait plus pour eux
aujourd’hui la vénération que l’ignorance & la credule simplicité de nos Ancêtres
avoit pour eux, & que le plus grand nombre merite si peu.
Elle étoit vétue d’une robe verte, à fleurs d’argent ; ce qui formoit un
contraste qui occasionna, de la part de mon Ami, la petite piéce qui fera la clôture de la
presente Epitre.
La voici. Enigme J’ai
l’honneur d’être &c.
Epitre
A Monsieur le Colonel, Baron de B. . . .Nível 3
Tout en célébrant la naissance Du fils qu’on m’a hier
enfanté,
D’un cœur plein de reconnoissance,
Nous boirons à votre santé.
C’est le moins qu’on puisse vous rendre
Pour douze flacons de Vin doux :
Je n’aurois pas osé les prendre,
Si je n’eus craint votre couroux.
Pour cinq enfans, dont je suis Pere
On ne me fit jamais tel don ;
Et si vous n’êtes mon Compere,
Je vous en demande pardon.
J’y perds bien plus que je n’y gagne :
Mais ce qui fait mon embarras,
C’est de trouver une Compagne
Digne de mettre entre vos bras.
Cherchez vous même une Maraine ;
Car, si je vais toujours ce train,
Bientôt de la demi-douzaine
Vous pourez être le Parain :
Aussi la fille de Latone *1
En fait déjà tous les aprêts :
Dans peu de jours notre Maçone
Va travailler sur nouveaux frais.
En attendant ce jeune Frere ;
(Car nous ne faisons plus de Sœur)
Je suis, dans le stile ordinaire,
Votre très humble Serviteur.
D’un cœur plein de reconnoissance,
Nous boirons à votre santé.
C’est le moins qu’on puisse vous rendre
Pour douze flacons de Vin doux :
Je n’aurois pas osé les prendre,
Si je n’eus craint votre couroux.
Pour cinq enfans, dont je suis Pere
On ne me fit jamais tel don ;
Et si vous n’êtes mon Compere,
Je vous en demande pardon.
J’y perds bien plus que je n’y gagne :
Mais ce qui fait mon embarras,
C’est de trouver une Compagne
Digne de mettre entre vos bras.
Cherchez vous même une Maraine ;
Car, si je vais toujours ce train,
Bientôt de la demi-douzaine
Vous pourez être le Parain :
Aussi la fille de Latone *1
En fait déjà tous les aprêts :
Dans peu de jours notre Maçone
Va travailler sur nouveaux frais.
En attendant ce jeune Frere ;
(Car nous ne faisons plus de Sœur)
Je suis, dans le stile ordinaire,
Votre très humble Serviteur.
Ce 15 Septembre 1751.
Les grandes & magnifiques rejouissances aux quelles on s’attendoit, pour la naissance du Duc de Bourgogne, n’ont pas, à beaucoup près, repondu à l’idée qu’on nous en donnoit depuis longtems, & qu’on s’en étoit faite. Mais ce qui manquoit à leur magnificence vient d’être compensé par une générosité vraiment Royale, & digne du sage & Bien-aimé Monarque qui nous gouverne. Ce Prince (à qui le Ciel daigne donner une heureuse & longue vie !) voulant tourner, à l’avantage de ses Sujets, & de son Royaume, des dépenses assez frivoles par elles-mêmes, a desiré, & fait sçavoir, à ce sujet, qu’on lui seroit beaucoup plus de plaisir d’employer à doter & marier, dans chaque Ville, un certain nombre de pauvres filles, l’argent qu’on avoit destiné pour les rejouissances publiques. De plus, pour contribuer lui-même au soulagement de ses Sujets, & attirer sur son Auguste petit-fils les Bénédictions du Ciel, il vient de leur remettre quatre millions sur les Taille. Avouez ici, Monsieur, que voilà des actions vraiment Heroïques, & qui meriteroient à Louis XV, dans l’Histoire, le glorieux surnom de Pere du Peuple, si elle ne l’avoit pas déjà donné à un de ses prédécesseurs, qui l’étoit véritablement (a2). Combien de Peres, combien de Meres, combien d’enfans beniront, dans la suite, le jour heureux au quel les uns seront redevables de leur établissement, & les autres de leur existence. Voilà les véritables moyens par les quels les bons Princes gagnent & s’attachent pour jamais le cœur de leurs Sujets ; Voilà la voye la plus sure, & la plus belle, qu’ils ayent, pour faire passer leur nom à l’Immoralité.Nível 3
Un Roi compatissant aux maux de ses Sujets, Qui de les
soulager fait sa plus grande gloire,
Merite mieux cent fois de vivre dans l’Histoire,
Que les plus grands Héros que Mars ait jamais faits.
Merite mieux cent fois de vivre dans l’Histoire,
Que les plus grands Héros que Mars ait jamais faits.
Metatextualidade
Comme tout ce qui porte le caractere de la nouveauté, &
de la plaisanterie, a droit de vous amuser, je vais vous presenter, Monsieur, deux objets
qui, par cette raison, pouront vous divertir dans votre Province, puisqu’elles nous
amusent ici. Peut-être allez-vous rire lorsque vous sçaurez que ce ne sont que deux
images, dont on vient de nous regaler.
Nível 3
Janua nunc vobis patet, iste gradusque paratur ; Fons uber,
palma virides, fructusque salubris.
Nível 3
Oui j’honore, & je mets presque au niveau des Anges, Des gens dans les deserts pour
toujours enfermez,
Qui chantent du Seigneur sans cesse les louanges,
Et le Celeste Amour dont ils sont animez,
Qui menent ici-bas une innocente vie.
(…) cet heureux état on doit porter envie !
Leur sublime vertu, digne des immortels,
Merite, en leur honneur, qu’on dresse des Autels. Mais quand je vois un Moine ignorant, Hipocrite, Fourbe, yvrogne, paillard, qui n’a d’autre mérite
Qu’un vain exterieur, dont on est abusé,
Et qui, du reste, n’a ni bon sens ni conduite ;
Je dis que des Mortels (le tout très bien pesé)
C’est le plus méprisable, & le plus méprisé.
Qui chantent du Seigneur sans cesse les louanges,
Et le Celeste Amour dont ils sont animez,
Qui menent ici-bas une innocente vie.
(…) cet heureux état on doit porter envie !
Leur sublime vertu, digne des immortels,
Merite, en leur honneur, qu’on dresse des Autels. Mais quand je vois un Moine ignorant, Hipocrite, Fourbe, yvrogne, paillard, qui n’a d’autre mérite
Qu’un vain exterieur, dont on est abusé,
Et qui, du reste, n’a ni bon sens ni conduite ;
Je dis que des Mortels (le tout très bien pesé)
C’est le plus méprisable, & le plus méprisé.
Metatextualidade
Pendant que je suis en train de laver la tête à des gens qui
me paroissent le meriter, j’ajouterai encore, Monsieur, à la tirade que vous venez de
lire, une Epigramme, faite par un de mes Amis, sur une Dame fort laide, & très noire,
qui se pavanoit, avanthier, dans le jardin des Tuileries, où nous nous promenions
ensemble.
Epigramme
Nível 3
Ismene, à qui l’on donne, à bon titre, le nom De Reine de
Mauritanie,
Dans un gros Brocard vert, faisoit la rencherie ;
Comme si cet habit devoit avoir le don
De changer sa couleur, & la rendre jolie.
Un plaisant, de la compagnie,
Tire un autre railleur à l’écart, & lui dit
Que vous semble d’Ismene, & de son bel habit ?
Celui-ci, sur le champ, d’un ton de badinage,
Repart, sans se faire prier,
Il me semble qu’Ismene, avec son équipage,
Son habit vert, & son visage,
Est un Merle dans un Laurier.
Dans un gros Brocard vert, faisoit la rencherie ;
Comme si cet habit devoit avoir le don
De changer sa couleur, & la rendre jolie.
Un plaisant, de la compagnie,
Tire un autre railleur à l’écart, & lui dit
Que vous semble d’Ismene, & de son bel habit ?
Celui-ci, sur le champ, d’un ton de badinage,
Repart, sans se faire prier,
Il me semble qu’Ismene, avec son équipage,
Son habit vert, & son visage,
Est un Merle dans un Laurier.
Metatextualidade
P.S. Quelque longue que soit déja ma Lettre, j’y joindrai
encore, Monsieur, une petite piéce qui poura amuser, & exercer l’esprit de vos Dames.
Nível 3
Je suis dans le travail, sans être
en exercice ; Toujours dans les Vertus, & ne sors point du Vice.
On me trouve au Bareau, sans entrer au Palais,
Fort avant dans la Cour, & parmi les Valets.
Je m’erige en vaillant, puis on me voit en fuite ;
Je vis en étourdi, sans manquer de conduite.
En Voleur, puis en pauvre on me voit plusieurs fois.
Je suis toujours en Gaule, & ne suis point François ;
Je ne suis point en perte, & toujours en ruine,
Et je fais le Devin, sans que l’on me devine.
On me trouve au Bareau, sans entrer au Palais,
Fort avant dans la Cour, & parmi les Valets.
Je m’erige en vaillant, puis on me voit en fuite ;
Je vis en étourdi, sans manquer de conduite.
En Voleur, puis en pauvre on me voit plusieurs fois.
Je suis toujours en Gaule, & ne suis point François ;
Je ne suis point en perte, & toujours en ruine,
Et je fais le Devin, sans que l’on me devine.
