La Bigarure: No. 4.

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N°. 4.

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Brief/Leserbrief

J’ai lu, dans je ne sçai quel Auteur, que le Mariage étoit une espéce de grande Souriciere dans la quelle un nombre infini de sots & de sottes se trouvoient tous les jours attrapez. Comme je ne me rapelle point actuellement le nom de cet Ecrivain, encore moins le titre de son Livre, je crois, Monsieur, que je ne risquerois rien si je l’intitulois ici, Le grand Livre du Monde. Est-il en effet un état, ici bas, dans le quel on trouve un plus grand nombre de personnes mécontentes, & qui se plaignent du malheureux sort qu’elles y éprouvent ? Et qui les a précipitées dans ces malheurs ? . . . Leur sotise, pour la plûpart ; sotise qui ne leur permet pas de prendre la peine, ni de se donner le tems, d’étudier & de connoitre à fonds les personnes avec qui elles s’enchainent pour toute leur vie. Un extérieur aussi brillant qu’il est ordinairement faux & trompeur ; l’idée flateuse d’un rang aussi distingué qu’il est quelquefois chimerique ; les apparences d’un bien considérable que l’on croit qu’on va partager avec la personne avec qui l’on s’allie, mais qui disparoit au moment qu’on se flatte qu’on en va jouir ; le vain & seduisant attrait d’une beauté & d’une jeunesse, qui passe comme l’ombre ; des fantômes de Vertu & de mille autres belles qualitez qu’on s’imagine voir dans l’objet qu’on idolâtre, mais qui s’évanouissent aussitôt qu’on le possede ; enfin mille flateuses chimeres qui se presentent à l’imagination avant le Mariage, & dont on reconnoit le néant, quelquefois même dès le lendemain de la noce ; Voilà les piéges, voilà les appas qui ont fait de tout tems, & qui font encore tous les jours entrer un nombre infini de personnes dans cette grande Souriciere où elles enragent d’être, & dont toutes voudroient bien pouvoir s’échaper. Trois ou quatre Avantures, qui viennent d’arriver ici, mettront dans tout son jour la verité & la solidité de ces réflexions.

Allgemeine Erzählung

La premiere est celle d’un certain Chevalier d’industrie, qui a roulé ici, pendant quelque tems, sous le nom & le titre Chimerique de Comte de Richemont. On ignore la vraie origine de cet homme. Tout ce qu’on en sçait, est que la fortune l’amena ici, il y a douze ou quinze ans, & qu’il s’enrôla dans la Gendarmerie. Il sortit de ce Corps, pour prendre un poste de Bas Officier dans les troupes Volontaires. Ces Corps ayant été renformez à la Paix, il n’avoit plus ni emploi ni sçavoir faire. Ne sachant alors de quel bois faire fleche, il donna dans l’intrigue ; & pour jetter de la poudre aux yeux, comme quantité d’autres Avanturiers qui jouent ici le même rôle, il se donna effrontément, dans le public, pour un jeune je ne sçai quel Comte de Richemont. Tout le monde s’informoit de sa famille & de ses titres, qu’il n’avoit garde de produire ; mais comme on pouvoit le suposer Bâtard d’une très grande maison, les choses en étoient restées-là. Ces sortes d’impostures n’ayant, ordinairement, qu’un tems, le prétendu Comte, voulant profiter de la sienne, pensa qu’un Mariage, fait à la faveur de ce titre, pouroit le mettre à son aise, & il se persuada qu’il n’y avoit rien de plus aisé que d’en faire un avec quelque fille riche, dont les parents seroient entêtez de Noblesse. Que cette Noblesse soit réelle, ou non ; pourvu que ces sortes de gens fassent des dupes, cela leur est égal, & tout-à-fait indifferent. Pour en faire une, notre Chevalier d’industrie jetta les yeux sur une fille assez laide, dont le Pere a été autrefois Peintre aux Gobelins*1. Cette famille passe pour riche ; mais ce Pere a aussi la réputation d’être fort avare. On fit des propositions de Mariage, qui ne furent pas longtems sans être agréés. Le beau train que menoit le soi-disant Comte donna dans les yeux de la fille qui en devint presque folle. La fille d’un Peintre, dont la laideur auroit rebuté tous les galants qui auroient pu la rechercher, se voir sur le point d’être, ou du moins de se croire, Comtesse ! est-il un cerveau femelle qui pût résister à une idée aussi flateuse pour la vanité du sexe ? Je m’en raporte sur cela, Monsieur, à tous ceux qui le connoissent. La dépense brillante, qu’on voyoit faire au Comte en imposa de même à la famille, & ne lui permit pas de s’informer de l’état de ses affaires, que l’on croyoit être des meilleures. D’ailleurs, quand on l’auroit voulu faire, ç’auroit été fort inutilement. On se hâta donc de conclure. Le Comte, tranchant du généreux, ne demanda point d’argent comptant, croyant qu’il étoit indigne de lui d’en demander avant le mariage ; mais il se promettoit bien de rançonner après la célébration. Il exigea seulement qu’on donnat à son Epouse la même dot que l’on avoit donnée à une de ses sœurs, mariée quelques années auparavant à un homme qui a actuellement équipage. Cette fortune avoit donné dans la vue du pretendu Comte de Richemont, qui ne sçavoit pas qu’elle étoit venue à son Beau-frere, non de l’argent que la femme lui avoit aporté en mariage, mais d’un secret que le Pere avoit pour la teinture des Gobelins, dont celui-ci a fait part à son gendre qui en a bien profité. Notre intriguant n’en demanda pas d’avantage ; c’est-à-dire, que ses pretentions se bornoient à ce qu’on lui fournît de quoi entretenir le train de Comte, dont il s’étoit donné le titre. Le Mariage accompli, il exigea qu’on réalisat la dot de son épouse sur l’estimation de celle de sa Sœur ainée. Le Beaupere le fit, mais d’une maniere qui mit Monsieur le Comte bien loin de son comte. Quelques sacs de mille francs, qu’on lui a donnez, ont à peine suffi à le dédomager des fraix de la Noce ; car la cérémonie s’étoit faite in magnis. Habits superbes, Carosse à six chevaux pour les Mariez, harnois, Livrée, & équipage des plus brillants, & mille autres attirails qu’un Fat se donne, & peut trouver ici très aisément. Notre Avanturier, se voyant ainsi la dupe de ceux qu’il croyoit avoir dupez, & ne pouvant se relever du marché qu’il venoit de conclure, pour s’en dédomager, resolut d’en faire un autre qui lui a encore bien plus mal réussi. Voici de quelle maniere il s’y est pris. Il étoit arrivé chez son Beaufrere (on ne sçait de quel païs du monde) un homme, qui avoit un petit Negre par le quel il se faisoit servir. Cet homme, dont l’intrigue paroissoit avoir été, & être encore le plus grand revenu, fut bientôt connu du Comte ; & ce dernier ne tarda pas à lui annoncer qui il étoit. Ces deux personnages, que le même esprit conduisoit, que le besoin réunissoit, & dont la folle vanité dirigeoit les actions, se communiquerent bientôt, l’un à l’autre, l’état de leurs affaires. Comme il s’en faloit de beaucoup qu’elles ne fussent aussi brillantes & aussi solides qu’ils se souhaitoient, ils en mirent de nouvelles sur le tapis ; & pour les faire mieux réussir, ils formerent ensemble une espece de société. Ces deux Héros en fourberie, quoique mariez tous les deux, procedoient ensemble pour se donner encore des femmes, jusqu’à ce qu’ils en eussent rencontré chacun une qui fit leur fortune. Quand deux fripons de cette trempe s’entendent bien, il est rare qu’ils ne réussissent pas. Le nouveau venu travailloit pour le Comte, & de son côté, le Comte en faisoit autant pour le nouveau venu ; Car souvent on fait beaucoup mieux ses affaires par Procureur, que par soi même. En s’intriguant ainsi chacun de leur côté, ils firent la découverte d’une Demoiselle qui jouissoit d’un bien, sinon des plus considerables, dumoins sufisant pour faire dans le monde une figure très honête. L’Etranger, qui avoit fait cette trouvaille, proposa d’abord le Comte à la Demoiselle comme un excellent parti pour elle. La proposition fut écoutée ; & on demanda à le voir. Sa figure prévint ; & l’on souffrit ses visites. Si l’Amour ne vint pas tout à coup, l’Amitié prit, en attendant, sa place. Celle que la Demoiselle eut pour ces deux Avanturiers alla si loin, qu’elle leur laissoit gérer toutes ses affaires ; de maniere qu’il ne leur manquoit que le titre de ses Intendants, & le detail qui conduit à la bourse. C’étoit le point capital au quel buttoient ces deux fripons. En faisant l’enumeration des biens de la Demoiselle, on tomba insensiblement sur les Contrats de rente. La Demoiselle qui en avoit un considerable lequel lui donnoit six bonnes mille livres de revenu, en parla comme d’une chose dont elle étoit fâchée d’être en possession, attendu que la rente n’étoit que Viagere, & par cette raison ne pouroit passer ni à un Epoux, ni à des enfans, en cas qu’elle vint à se marier. Nos deux Excrocs saisissent ce moment pour duper la credule Demoiselle à qui ils font entendre qu’une Dame, qu’ils lui nomment, cherchoit à placer quelque argent, & pouroit bien s’accommoder de ce Contrat. On apposte, & on fait paroitre des Intendants qui se disent chargez de cette affaire, & qui negocient le Contrat de rente, moyennant vingt mille francs, pour les quels on le leur cede. On passe un transport de la rente sur la tête de la Dame en question. Le nouveau Contrat passé, le Comte, en qui la Demoiselle avoit mis toute sa confiance, charge, en sa presence, un de ses Domestiques d’aller chercher l’argent chez le Notaire, de la part de celle qui l’avoit vendu. Le Notaire livre la somme au Domestique qui s’en va, & disparoit, conformément à l’ordre qu’il en avoit reçu de son Maitre. Cependant nos intriguants, ne le voyant point revenir, furent les premiers à en paroitre inquiets, & insensiblement firent entendre à la Demoiselle qu’il pouroit bien être décampé avec l’argent ; Peu après ils lui donnerent à soupçonner qu’il avoit réellement pris la fuite ; Mais le soir il n’y eut pas moyen d’en douter ; car on apprit par le Notaire même, que la somme avoit été comptée & livrée, le matin, au Domestique, conformément à l’ordre, & sur la quitance, de la Demoiselle. Le chagrin, la mauvaise humeur, les pleurs mêmes suivirent de près cette triste nouvelle. La Demoiselle qui, par cette friponnerie, se voyoit privée pour jamais du plus beau de ses revenus, demanda au Comte, depuis quand il avoit ce Domestique à son service. Mai foi, lui repondit-il assez froidement, il n’y a que huit jours. Une affaire de cette nature auroit, sans contredit, brouillé les meilleurs Amis ; mais elle ne put d’abord brouiller la trop credule Demoiselle avec le Comte qui venoit de lui jouer ce tour sanglant. Peut-être même le lui auroit-elle pardonné, & l’auroit-elle regardé comme une simple imprudence, s’il eut continué de la voir ; Mais le fripon & ses associez, contents d’avoir fait ce coup, & en craignant, sans doute, les suites, s’ils venoient à être decouverts, abandonnerent la Demoiselle à qui ils venoient d’enlever le plus beau & le plus clair de son bien. Celle-ci, ne voyant plus revenir le Comte, qui l’avoit presque ruinée, ouvrit les yeux, mais trop tard, sur son malheur. Elle s’informa de lui dans les lieux qu’il fréquentoit, & y demanda de ses Nouvelles. Mais tout ce qu’elle en apprit fut, qu’il étoit disparu partout. Désesperée de sa triste situation, elle a redoublé ses perquisitions pour le trouver, aussi-bien que son Domestique ; Mais n’ayant pu avoir de nouvelles de ce dernier, & n’ayant été guére plus heureuse du côté de son Maitre, qu’elle a pourtant enfin retrouvé, celui-ci vient d’être mis dans une de nos prisons où il gemit du malheureux talent qui a causé sa perte, & l’infortune de deux sottes femelles qui ont eu la bêtise de se laisser dupper par des apparences dont elles reconnoisset <sic> aujourd’hui la fausseté. Combien de femmes dans le monde combien, de parents donnent, tous les jours, tête baissée, dans le même piége ! Temoins ceux & celle, que vous allez encore voir dans l’Avanture suivante dont la Scene a commencé à Saint Germain en Laye, petite Ville à quatre lieues d’ici, & s’est continuée dans cette Capitale.
(La suite dans le Numero suivant.)

1* Fameuse Manufacture Royale, établie par Louis XIV dans le Fauxbourg S. Marceau de cette Capitale. Cette maison est remplie d’excellents Ouvriers en Peinture, en Tapisserie, Orsevrerie, & en Sculpture, sous la direction du Directeur-Général des Bâtiments, Arts, & Manufactures de France. Tous ces Ouvrages sont destinez pour l’ameublement, la décoration, & l’ornement des Maisons Royales.