La Bigarure: No. 3.

Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.7988

Ebene 1

N°. 3.

Ebene 2

Brief/Leserbrief

Autant que la chose m’est possible, Monsieur, je vous sers au gré de vos desirs. Par cette raison, je vous envoye un de ces morceaux que vous m’avez recommandé de ne pas laisser échaper lorsqu’il m’en tomberoit entre les mains. J’espere que vous n’en serez pas moins content, que vous l’avez été des autres, dans ce genre, que je vous ai déjà envoyez. Le voici. Traduction De l’Ode d’Horace, qui commence par ces mots :

Pastor cum traheret per freta &c. *1

Ebene 3

Charmé’ de la belle proye Qu’il dut à ses attentats,
Paris conduisoit à Troye
La femme de Menelas
Quand sur la plaine azurée
Tout à coup le vieux Nerée,
S’élevant du sein des flots,
Par son auguste presence
Força les vents au silence,
Et fit entendre ces mots. La Beauté, pour qui ton ame Brule de coupables feux,
Te suit aux murs de Pergame
Sous des auspices affreux.
La Grece, pleine de rage,
Pour rompre un nœud qui l’outrage
Arme ses peuples divers.
Priam, le sort qui t’opprime
Va te rendre la victime
Des forfaits d’un fils pervers. Que de travaux, que d’allarmes Eprouveront ces guerriers !
Sous l’énorme poids des armes
J’entends gémir leurs coursiers.
Conduite par la Vengeance,
Pour animer leur vaillance,
Pallas court de rang en rang.
Malheureux ! ta perfidie
Va faire dans la Phrygie
Couler des fleuves de sang. Sur la foi de la Déesse Qui protege tes amours
Tu crois que dans la molesse
Tu verras couler tes jours,
Qu’occupé de ta parure,
Au soin de ta chevelure
Tous tes soins seront bornez,
Que dans un tendre delire
Tu chanteras sur ta Lyre
Quelques airs effeminez : Non, non, du reduit paisible, Où tu pretends te cacher,
Hector, ce guerrier terrible,
Viendra bientôt t’arracher.
Entrainé dans la cariere,
Où de fange & de poussiere
Tes cheveux seront flétris,
Tu n’échaperas qu’à peine
Aux traits de l’époux d’Helene
Qui te poursuit à grands cris. Vois conspirer à ta perte Une foule de Héros.
Le prudent fils de Laerte, (a2)
Le sage Roi de Pilos, (b3)
Teucer, Merion, Stenele
A la mort la plus cruelle
Jurent tous de te livrer ;
Le vaillant fils de Tidée, (c4)
Dans le sort de la mêlée
Brule de te rencontrer. Comme on voit un Cerf timide, Que suit un Loup furieux,
Par une course rapide
Se dérober à ses yeux ;
Par une honteuse fuite
Tu tromperas la poursuite
De Diomede irrité.
Est-ce donc là le courage
Qu’à la Beauté qui t’engage
Ta bouche avoit tant vanté ? Le couroux du fier Achille Suspendra, pour quelque tems,
La ruine de ta Ville,
Les pleurs de ses habitants ;
Mais, après quelques années,
Des cruelles destinées
Il faudra subir les loix.
C’en est fait, & le Scamandre
Ne voit qu’un monceau de cendre
Où Troye étoit autrefois.

Metatextualität

Puisque je suis en train, & que vous êtes dans le goût des bonnes Traductions des beaux morceaux de nos Poëtes Latins, je vous ferai encore part ici d’une piéce, dans ce genre, dont je vous envoye, en même tems, l’original, que vous auriez peut-être de la peine à trouver. Par la comparaison que vous pourez faire de l’un avec l’autre, vous verrez, Monsieur, que le Traducteur a assez bien réussi à rendre dans toute leur beauté les pensées & les expressions mêmes du Poëte Latin qui a composé cette Epigramme. Voici l’une & l’autre.
Clepsammidium.

Epigramma.

Ebene 3

Perspicuo bic vitro pulvis qui dividit horas, Et levis angustum sæpe recurrit iter,
Quondam erat Alcippus qui, Gallæ at vidit ocellos,
Arsit, & est subito factus ab igne cinis.
Inquiete cinis, miseros testabere amantes,
More suo, nullâ posse quiete frui.
Traduction. L’Horloge de Sable.

Ebene 3

A la faveur d’un verre transparent, Cette poudre, qui sert à diviser chaque heure,
Retrace mille fois, sans changer de demeure,
La route étroite qu’elle prend, Ce fut jadis Alcippe, jeune & tendre. Enchanté par les yeux de la belle Galla
Il conçut aussitôt l’ardeur dont il brula,
Et ce beau feu le reduisit en cendre. Cendre inquiete, helas ! les malheureux Amants Sçauront de toi, par un funeste usage,
Qu’après s’être donnez d’éternels mouvements,
Jamais un doux repos ne sera leur partage.
Croiriez-vous, Monsieur, que les deux Traductions que vous venez de lire, de même que celles que je vous ai envoyées, il y a quelque tems, sont les dignes & agréables amusements d’un jeune Avocat de notre Parlement ? . . . Cela ne sent guére le stile du Barreau, me direz-vous. . . Non, assurément ; Mais il est des génies qui ont plus d’un talent ; & les talents, comme vous le sçavez parfaitement bien, ne s’excluent pas les uns les autres. On peut être tout à la fois Orateur, Poëte, & même Historien. La Republique des Lettres nous en a souvent donné des exemples. Mais ce que je trouve encore de plus louable & de plus charmant, dans cet aimable jeune homme, est sa modestie, qualité bien rare dans un homme de son âge & de son mérite. Loin de s’enorgueillir de ce dernier talent, qui fait aujourd’hui tant de fats, il l’apprécie, dans sa personne, beaucoup moins qu’il ne vaut. Voici à ce sujet quelques autres Vers de sa façon, par les quels il repondit, presque sur le champ, il y a quelques jours, à un de ses Amis qui l’avoit beaucoup loué sur son talent Poëtique, & exhorté à s’y livrer d’avantage.

Ebene 3

Chetif imitateur d’Horace, Jamais je ne me suis flatté.
Pour être eleve du Parnasse
On n’en est pas l’enfant gâté.
Tout mon tems, Ami, se partage
Entre le Code & les neuf sœurs,
Et je prodigue mon sufrage
Tantôt aux fruits, tantôt aux fleurs.
D’Anacréon & de Tibulle
Je chéris les tendres accens;
Je lis Martial & Catulle ;
Mais Themis reçoit mon encens.
Pour me raprocher du Permesse
Quand je quitte Justinien,
Soit goût, fantaisie, ou paresse,
Je m’amuse avec Titien.
Souvent Rubens obtient l’homage
De mes yeux flattez & surpris,
Ou Teniers, dans quelque vilage,
Me fait voir les jeux & les Ris ;
Mais du Dieu Maitre de la Lyre,
Je n’emprunte les nobles sons
Qu’autant que l’aimable Themire
Exige de moi des Chansons. Interrogez le bon Silence Plus sûr en cela que Phoebus,
Vous scaurez que l’eau d’Hipocrene
Ne vaut point le vin de Vertus.
Dans cet heureux tems de Vendange,
Mon Parnasse est un verd Côteau ;
Je ne veux point prendre le change
Quoique en disent les buveurs d’eau.
D’ailleurs, si l’on en croit l’Histoire,
Messer Pegase est un brutal
Qui, sous l’ombre d’un peu de gloire
Conduit ses gens à l’Hopital :
J’aime mieux un vieux Rossinante
Par dix ans de Poste excédé.
Si sa marche est beaucoup plus lente,
Le Voyageur est mieux guidé.
A l’imitation de notre President Hennault, qui nous donna, il y a quelques années, un excellent Abregé Chronologique de notre Histoire de France, on vient de nous en donner un de celle d’Angleterre, qui n’est pas moins bon. Cet Abrégé commence avec la Monarchie, & s’étend jusqu’au regne du Roi qui est actuellement sur le Trône. On y trouve grand nombre d’Anecdotes curieuses, une description des principales Villes des trois Royaumes qui composent la Monarchie Angloise, & un article particulier sur l’établissement & le pouvoir du Parlement. Ce livre est très bien fait, & la Lecture n’en peut être qu’utile. Voici, Monsieur, quelques unes des Anecdotes qui s’y trouvent, & qui pouront vous amuser.

Allgemeine Erzählung

Le Lord Sanguir, que Jacques I. fit pendre en Angleterre, ayant defié un Maitre d’Armes ; celui-ci avec son fleuret lui creva un œil. Quelque tems après le Roi de France demanda à ce Seigneur Ecossois par quel accident il avoit perdu un de ses yeux. Un Maitre d’Escrime m’a mis en cet état, repondit Sanguir. Le Monarque François ajouta : Cet homme est-il encore vivant ? Cette demande fit une telle impression sur l’esprit du Milord, qu’à son retour en Angleterre, il fit assassiner le Maitre d’Armes dans sa propre maison. Jacques avoit accordé des graces pour de pareils crimes ; mais il fut inflexible à l’égard de Sanguir, par ce que celui-ci, à ce qu’on pretend, ne repondit rien à une plaisanterie cruelle qu’avoit fait le Roi de France à son sujet. Ce Prince, ayant entendu quelqu’un qui donnoit à Jacques I. le nom de Salomon : Je veux croire, dit le Monarque François, en presence de Sanguir, que le Salomon, dont vous parlez, n’est pas le fils de David qui jouoit de la harpe. Pour entendre toute la malice renfermée dans ces paroles, il faut sçavoir que Marie Stuart, Mere de Jacques I. avoit été soupçonnée d’aimer un peu trop David Rezzo, qui étoit un joueur d’instruments. Charles I. fils du précédent, n’étant encore que Prince de Galles, se rendit en Espagne pour y voir la Princesse qu’il avoit envie d’epouser. Bien des gens désaprouverent ce Voyage. Archi, Bouson de Jacques I. à l’occasion de ce Voyage, dit un jour à ce Monarque : Changeons de bonnet . . . . Pourquoi donc, lui demanda le Roi ? . . . Pourquoi, lui repliqua Archi ? . . . . Qui est ce qui a envoyé le Prince en Espagne ? . . . . Mais que diras-tu si le Prince revient en Angleterre, lui dit le Roi ? . . . En ce cas là, repliqua Archi, j’oterai mon bonnet de dessus votre tête, pour l’envoyer au Roi d’Espagne. Un Mendiant, qui se disoit Aveugle-né, & qui pretendoit avoir recouvré Miraculeusement la vue, parut devant le Duc de Glocester dans l’instant même que ce prétendu Miracle venoit de s’opérer. Le Duc demanda à cet homme : Tu es donc né Aveugle ? . . Oui Monseigneur, lui repliqua le Mendiant . . . . Tu vois donc clair à cette heure, continua le Duc ? . . . Oui, grace à Dieu, repartit le Mendiant. . . . De quelle couleur est mon habit ? ajouta le Duc . . . Rouge, lui repliqua le pretendu Aveugle né. . . . Et de quelle couleur est celui de Monsieur qui est à côté de moi ? poursuivit Milord ? . . . Gris, repondit le Mendiant. . . Comment Coquin, lui dit le Duc en colere, Tu te dis né Aveugle ! Tu ne fais, dit-tu, que d’être gueri ; & tu connois si bien les differentes couleurs. Aussitôt il fit mettre cet imposteur en prison, d’où il ne sortit qu’après avoir subi le châtiment qu’il méritoit, & qui lui fit perdre l’envie d’en imposer, à l’avenir, par de semblables mensonges.
J’ai l’honneur d’être, &c.

Paris ce 19 Septembre 1751.

Jeudi ce 30 Septembre 1751.

1* Lib. I. Od. XV.

2(a) Ulisse.

3(b) Nestor.

4(c) Diomede.