La Bigarure: No. 2.

Permalink: https://gams.uni-graz.at/o:mws.7987

Ebene 1

No. 2.

Ebene 2

Brief/Leserbrief

Satire

Il est des Charlatans de toute espece & de tous états. Le Monde entier n’est même, à proprement parler, qu’une Charlatanerie continuelle. Chacun s’y annonce tous les jours, pour tout autre chose, que pour ce qu’il est dans la réalité. On n’y voit presque que des gens qui en disent bien plus qu’ils n’en sçavent, qui promettent beaucoup plus qu’ils ne peuvent, & même qu’ils n’ont envie de faire. Charlatanerie à la Cour & chez les Grands : (C’est là son grand Théatre) ; Charlatanerie dans le Clergé ; Charlatanerie chez la Noblesse ; Charlatanerie dans la Robe ; Charlatanerie dans le Militaire ; Charlatanerie dans la Medecine ; Charlatanerie parmi les Artistes ; Charlatanerie jusque chez les gens de Lettres (c’est la plus divertissante) ; Enfin de quelque côté que l’on se tourne, on ne voit, on ne rencontre par-tout que des Charlatans dont le merite & les talents, à les entendre, l’emportent sur ceux de toutes les personnes de leur Classe.
A quel propos ce Satirique préambule, me demanderez-vous, Monsieur ? . . . . A propos d’une singularité vraiment Originale, que je viens de voir, en passant, affichée à tous les coins des rues de notre bonne Ville, & que, par cette raison, j’ai copiée sur mes Tablettes, dans l’intention de vous en faire part. La voici mot pour mot. Avis Pour se preserver de Maladie

Ebene 3

L’Auteur du present Avis est un Prêtre, bon Physicien, possedant les Principes de la Medecine, qui, dès qu’il connoitra le temperament de ceux qui auront confiance en lui, leur donnera un regime très salutaire, sans être incommode, & l’usage d’une nourriture, la plus excellente de toutes, qui, en flattant le goût, fortifie en peu de jours l’estomac & la poitrine, d’une maniere aussi sensible que Merveilleuse. Il reglera sûrement la quantité & la qualité des exercices & des mouvements du Corps, les quels, joints au repos de l’esprit, causent infailliblement la santé. Quoique son principal talent consiste à préserver de maladies, il en guerira plusieurs par des remedes qu’il a en partie inventez & éprouvez. Au-reste, si l’on veut, il dirigera encore la Conscience ; en sorte qu’il sera très utile, en même tems, à gouverner le Corps pour la santé, & l’Ame pour le salut. Si quelque Seigneur lui donne un Logement en sa maison, il le desennuyera par une infinité de traits singuliers, d’Anecdotes curieuses, de pensées ingenieuses, de Bons-mots, &c. Enfin il poura servir d’Aumonier, de Secretaire, d’Ami Veritable, de Musicien, surtout pour le Clavecin, &c. Pour connoitre ce Prêtre, il faut s’adresser à un Epinglier, rue Galande, près la Place Maubert.
Eh bien, Monsieur ? Que dites-vous de cette Originalité ? Voilà une nouvelle maniere de se debarrasser de son esprit, de son sçavoir, & de ses talents, quand on en a à revendre. C’est de les afficher aux coins des rues. Autrefois, quand des gens étoient assez heureux pour posseder, à un certain degré, ces rares qualitez, ils ne manquoient pas de personnes qui se faisoient un honneur & un plaisir de les préconiser, & de les faire connoitre. Que dis-je ! leur merite eminent se faisoit jour partout, même sans ce secours. Et aujourd’hui le sçavoir, les talents, & le merite sont reduits à s’afficher eux mêmes aux coins des rues, comme des Bateleurs & des Saltinbanques ! O Tempora ! O Mores ! s’écrieroit ici le grand Orateur Romain, s’il revenoit au monde. Quelle honte pour notre Siecle ! Quel affront, en particulier, pour cette Capitale !

Metatextualität

Sans doute, Monsieur, que vous serez curieux de connoitre le rare & modeste personage qui a eu recours à un expedient si singulier pour se faire connoitre dans le monde. Heureusement pour vous, je suis en état de satisfaire votre curiosité. Il ne me faut pour cela que vous rapeller la Comique Avanture arrivée à un certain Abbé, nommé Gayot, dont je vous ai fait part, il y a environ deux mois, & qui s’étant avisé de vouloir elever ici une Ecole de Pension, dans je ne sçai quel College borgne, où il logeoit alors, y fut si plaisamment duppé par trois ou quatre de nos Filoux qui lui emporterent tout ce qu’il avoit, après l’avoir lui-même enfermé dans sa Cave *1. Voilà, Monsieur, l’Auteur de l’Avis que vous venez de lire.
Comme sa premiere Avanture fit alors le divertissement de tout Paris, son Affiche le rend aujourd’hui le jouet de tous nos Espiegles. Les uns, sous pretexte de lui procurer les moyens d’exercer ses talents, vont le voir chez lui, pour s’en divertir ; les autres, dans la même intention, le font venir dans les Cassez, dans les Promenades, & même dans des endroits bien plus scandaleux où ils lui donnent des rendez-vous : Enfin d’autres le font courir, du matin au soir, chez les plus grands Seigneurs sous le nom des quels ils l’envoyent demander. C’est ainsi que ce pauvre Abbé qui, dans la réalité, est un homme, & un génie des plus simples, comme on en peut juger par sa derniere démarche, a parfaitement réussi à se rendre la fable & le jouet de cette Capitale, dans la quelle il auroit dû sçavoir que l’on n’a jamais besoin de se faire afficher lorsqu’on a réellement les talents qui font l’homme de merite. Par les suites qu’a eu sa derniere Avanture il a dû reconnoitre la verité de ce qu’a dit un de nos Poëtes :

Ebene 3

Tout homme enflé de son mérite, Si de s’en informer il étoit assez fou,
Se verroit détrompé bien vite.
Tel s’estime un Mont d’Or, qui ne vaut pas un sou.

Metatextualität

A propos des Filoux dont je vous ai parlé plus haut, je vous dirai, Monsieur, que ces Coquins viennent de nous donner ici une Scene des plus ingenieuses, des plus divertissantes, & qui leur a réussi tout au mieux. La voici telle qu’ils l’ont imaginée & exécutée.

Allgemeine Erzählung

Apres s’être dispersez, au nombre d’environ une vingtaine, dans les allées & les escaliers des meilleures maisons de la rue S. Martin, deux de leurs Camarades, qu’ils avoient apostez dans la rue, se mirent à jouer du Violon, pour attirer le monde aux fenêtres. C’étoit sur l’heure du diner, tems où tout le monde étoit à Table. Il n’est point de nation plus curieuse, ni qui aime plus la joye & la Musique, que nos bons Parisiens. Fussent-ils occupez aux affaires les plus serieuses, le son d’un Violon leur fera tout quitter, pour aller voir ce que ce peut être. La chose arriva, comme nos Filoux l’avoient prévue. Tout le monde accourut aux fenêtres, & quitta la Table. Il n’étoit plus question que d’y amuser les Spectateurs, pour avoir le tems de faire sa main. C’est encore à quoi nos fripons avoient pourvu. Dans cette vue, les deux pretendus Menetriers, qui jouoient dans la rue, prirent querelle l’un avec l’autre. Des paroles ils en virent bientôt aux injures, puis aux coups. Ils commencerent par se donner sur la tête de leurs Violons qu’ils briserent en mille piéces ; se prirent ensuite aux cheveux ; puis s’étant long-tems colletez, ils se culbuterent par terre ; Enfin pour donner à leurs Camarades tout le tems de faire leur coup, ils se roulerent long-tems sur le pavé comme s’ils avoient eu envie de s’étrangler l’un l’autre. Pendant que se faisoit tout ce Carillon, tous nos Badauts, les uns aux fenêtres, les autres sur leurs portes, regardoient ce Comique Spectacle qui les faisoit beaucoup rire ; & pas un d’eux ne songeoit à ce qui se passoit derriere eux, je veux dire, aux Filoux, qui demenageoient & empochoient, au plus vite, tous les couverts, & toute l’Argenterie de leur Table, aussi bien que tous les autres petits meubles portatifs qui se trouvoient, tant sur la Table que dans la Chambre, tels que Tabatieres, Montres, &c. Comme nos bons Bourgeois prenoient beaucoup de goût au Spectacle, nos Acteurs Filoux le firent durer le plus long-tems qu’ils purent. Nos Parisiens n’auroient peut-être jamais rien sçu du tour qu’on leur jouoit, si l’avidité, & la facilité que ces Coquins trouvoient à tout emporter n’en avoit fait revenir, à diverses reprises, quelques uns, qui furent enfin aperçus. Les mauvaises raisons qu’ils donnerent pour s’excuser, & plus encore les plaintes sans nombre qu’on entendit faire, un quart d’heure après, dans toutes les maisons voisines de l’endroit où s’étoit passée la Scene, ont fait enfin connoitre que ces fripons ne l’avoient imaginée que pour executer, avec plus de facilité, les vols qu’ils avoient meditez, & qui leur ont en effet parfaitement bien réussi. Et voilà ce que c’est que d’être curieux, & de quitter son diner, pour courir aux fenêtres voir ce qui se passe dans la rue.
Une autre Avanture, assez plaisante, & qui n’est pas moins instructive pour la jeunesse, est celle qui arriva, l’autre jour, à deux de nos Libertins, qui sont en assez grand nombre dans cette Capitale.

Allgemeine Erzählung

Ces deux jeunes gens étoient à se divertir dans un de ces endroits que frequente la jeunesse Luxurieuse. Leur étourderie & la debauche leur ayant fait prendre querelle avec la Maitresse de la maison, & les compagnes de leurs plaisirs, les voisins, qui n’aiment pas ces sortes de scènes, firent avertir la Commissaire du quartier, qui vint avec sa sequelle ordinaire. Comme ces sortes de querelles s’élevent, presque toujours, pour des riens, elles s’appaisent de même fort promtement : aussi celle-ci étoit elle déjà terminée lorsque le Commissaire arriva. Il n’en fit pas moins le devoir de sa charge, c’est-à-dire, qu’il ordonna à nos deux libertins de se retirer, & fit enlever les Donzelles. A la vue de cet enlevement, un de ces étourdis, croyant très bien faire, & signaler par là sa bravoure, voulut prendre la deffense de ces Créatures. Pour cet effet, il mit l’épée à la main, & se disposoit à faire main basse sur l’escorte du Commissaire. Mais comme la partie n’étoit pas égale, il fut bientôt envelopé, désarmé, & emmenoté, avec ordre de marcher en prison. Ce nouveau Don Quichotte & ses Dulcinées furent conduits, l’un dans la prison du Châtelet, & les autres dans celle de S. Martin. Son Ami & compagnon de debauche, qui étoit resté tranquille, & que, pour cette raison, on avoit laissé libre, suivoit le prisonnier que tantôt il railloit, & tantôt il plaignoit. Arrivez ensemble à la porte du Châtelet, où l’on alloit enfermer son Camarade, celui-ci demanda la permission de l’embrasser ; ce qui lui fut accordé. Il s’aproche donc pour cet effet. Mais pendant que d’un bras il le tenoit accolé, de l’autre main il coupa la corde qui tenoit les fers dont son ami étoit garrotté. Celui-ci, se voyant plus libre, ne demanda pas ce qu’il avoit à faire. Ils gagnent tous les deux au pied, & se sauvent ensemble à toutes jambes. La peur de la prison, qu’ils venoient de voir de près, leur ayant, pour ainsi dire, attaché des ailes aux talons, ils disparurent bientôt aux yeux du Guet, qui demeura fort sot, surtout celui des Archers qui le tenoit, & qui se trouva n’avoir plus en main que le bout de la corde à la quelle son Prisonnier étoit attaché. On retourne chez le Commissaire, pour l’avertir de ce nouvel accident. Celui-ci renvoye l’Officier du Guet au Lieutenant de Police, qui l’envoye occuper la place du Prisonnier échapé, pour lui apprendre à veiller un peu mieux, une autre fois, sur ses Captures. Cette Avanture a beaucoup fait rire tous ceux qui en ont été témoins.

Metatextualität

Je souhaite, Monsieur, qu’elle vous amuse, & vous divertisse de même.

Allgemeine Erzählung

P. S. La Naissance du Duc de Bourgogne, dont Madame la Dauphine accoucha avant hier, rend meconnoissable cette Capitale, dans la quelle elle a repandu une joye inexprimable. Les illuminations, les Spectacles gratuits, les festins, l’argent de notre Gouverneur, le Prevôt des Marchands, & le Lieutenant de Police ont jetté, pendant trois jours, au peuple ne sont que le prelude des autres rejouissances qui doivent, dit-on, se faire ici Dimanche prochain. Je ne manquerai pas de vous en rendre compte, si elles le meritent.
En attendant, J’ai l’honneur d’être & c.

Paris, ce 16 Septembre 1751.

1* Voyez notre Tome XI. N°. 6. pag. 41. & suiv.