La Bigarure: No. 1.

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Ebene 1

No. 1.

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Brief/Leserbrief

Enfans des hommes, nous crie un de nos plus Saints Prophetes, jusques à quand aurez-vous le cœur apesanti ! Pourquoi aimez-vous la vanité ? Pourquoi courez-vous après le Mensonge 1? . . . . Pourquoi, Monsieur ? . . . Par une suite de cette idée, & de cet attrait pour le plaisir, avec les quels nous naissons tous, de ce desir insatiable que nous avons pour la félicité, que nous croyons trouver, mais qui ne se rencontre point sur la terre. Non, toute grande qu’elle est, son étendue, presque immense, ne peut remplir la capacité, encore plus vaste, de notre cœur ; tous les trésors les plus précieux, toutes les richesses qu’elle renferme dans son sein ; la beauté & la variété des objets presque innombrables qu’elle étale à nos yeux ; les delices sans nombre, & de toute espece, qu’elle nous presente ; toutes ces choses peuvent bien, à la vérité, l’amuser pendant quelques moments ; mais jamais le satisfaire, encore moins le rassasier. C’est ce qu’ont éprouvé, & qu’éprouvent encore tous les jours, ceux qui après s’être, pour ainsi dire, enyvrez dans des torrents de plaisirs, font ensuite quelques réflexions sur eux-mêmes. Ils en reconnoissent le néant & la futilité ; & regrettent, avec juste raison, le tems qu’ils ont perdu à courir après. Qu’on est heureux, Monsieur, quand on peut être convaincu de bonne heure de cette interressante verité ! Que de folies elle épargne à ceux qui, dans leur jeunesse, font ces sages réflexions ! Mais que le nombre en est petit ! C’est dans la vue de l’augmenter, sans doute, s’il est possible, qu’un de nos Poëtes, qui ne peut être qu’un honête homme, & ce qu’on apelle véritablement un homme de bien, vient de mettre dans tout son jour cette grande & importante vérité, dans une très belle piéce, à la-quelle je m’assure que vous ne refuserez pas l’approbation que lui ont donnée généralement ici toutes les personnes qui l’ont lue. La voici. Ode Sur le faux Bonheur de ce Monde.

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Enfin ma raison éclairée Sort des ténébres de l’erreur.
D’une Idole trop adorée
Je connois l’attrait imposteur.
Oui, Mortels, les Beautez Mondaines
Sont plutôt l’objet de vos peines,
Que de votre felicité ;
Et les plaisirs, dans la nature,
Ne sont qu’une belle peinture
Qui brille sans réalité. L’homme, en bute à ses vains caprices, Esclave des illusions,
Ne suit que le penchant des vices,
Et la fougue des passions.
De la raison, qu’il devroit suivre,
Ennemi constant, il se livre
A ses impetueux desirs :
Pour eux sans cesse il se tourmente ;
Peine inutile, qui n’enfante
Que des regrets, & des soupirs. Ici-bas aucun bien solide Ne peut attacher notre cœur.
La seule Opinion décide
De la verité du Bonheur.
Selon le goût qui le domine
Chacun differemment chemine
Pour arriver au terme heureux ;
Mais toujours loin de la barriere
On s’égare dans la carriere,
Et le but échape à nos yeux. La possession dans ce monde N’est que la Mere du desir.
A mesure que tout abonde,
On n’apprend que mieux à gémir.
Pauvre jusque dans l’opulence,
Plus l’homme est riche, plus il pense
Par ses soins à le devenir.
Un Prince, après mille conquêtes,
S’afflige de voir sur nos têtes
D’autres Mondes à conquerir. Ouvrons les fastes de l’Histoire ; Qu’y vois-je ? des hommes fameux,
Des hommes vouez à la Gloire ;
Mais où sont les hommes heureux ?
Esclaves de la Renommée,
Leurs cœurs, avides de fumée,
Sentoient mille chagrins divers ;
Et ces brillants Foudres de Guerre
Qui fixoient le sort de la Terre,
Gemissoient dans leurs propres fers. S’il existoit dans la Nature Un genre de félicité,
Pour nous en tracer la peinture
Pourquoi tant de varieté ?
Jadis mille Visionnaires
Dans ces différentes chimeres
Crurent trouver de vrais appas ;
Et, divisez dans leurs Ecoles,
Forgeoient des Sistêmes frivoles
Sur un bien qu’ils ne goûtoient pas. A-peine l’homme vient de naitre, Qu’il nous temoigne ses douleurs.
Ses premiers cris nous font connoitre
Qu’il ressent déjà ses malheurs.
Coupable du crime d’un Pere
Il vient, chargé de sa misere,
Tramer des jours d’anxieté.
Heureux s’il en sçait faire usage !
Les peines sont l’apprentissage
Des plaisirs de l’Eternité. Mais o trop frivole Maxime ! Malgré la Nature & le Sort.
L’homme, qu’un doux espoir anime,
Veut être heureux avant sa mort.
Victime aveugle, infortunée,
Pour surmonter sa destinée,
Il vole d’erreur en erreur.
Toujours seduit par l’apparence
Il coule des jours d’esperance
Et jamais des jours de Bonheur. Plus heureux cent fois l’homme sage Qui, loin d’un monde combatu,
Dans le fond de quelque Hermitage,
Fait son Bonheur de la Vertu !
Tranquile dans la solitude
Il coule sans inquietude
Les jours les plus delicieux :
Nul soin, nul souci ne le ronge ;
Il n’est sur la Terre qu’en songe,
Son cœur est déja dans les Cieux.

Metatextualität

Avouez, Monsieur, que nos Poëtes d’aujourd’hui ont peu de morceaux qu’ils puissent comparer à celui-ci. Quelle solidité dans les pensées ! Quelle justesse dans les expressions ! Quelle naïveté, quel naturel dans les images ! Quelle energie dans le stile ! Voilà ce que tout le monde apelle ici du beau ; & je me persuade qu’il vous paroitra tel. Mais ce beau, tout beau qu’il est, ne paroitra-t-il point trop serieux à vos Dames ? . . . Eh bien ; pour les egayer, & les amuser un peu, voici une petite piéce, d’un tout autre genre, que ma Sœur m’a chargé de leur envoyer, & qu’elle leur avoit destinée, mais qui n’a pu trouver de place dans la Lettre qu’elle a écrite dernierement à votre aimable Cousine, que je salue.

Chanson

Sur l’Air de Joconde.

Ebene 3

Lizette est faite pour Colin, Et Colin pour Lizette.
Il est volage, il est badin ;
Elle est vive & Coquette,
Colin tolere ses rivaux,
Lisette ses rivales ;
Il prime parmi ses egaux,
Elle entre ses rivales. Lisette amuse mille Amants, Colin toutes les Belles.
Tous deux en amours sont contents,
Et tous deux infidelles.
Il est le plus beau du hameau,
Comme elle est la plus belle.
Colin ressemble au franc Moineau,
Lisette à l’Hirondelle. Sans soupirer & sans languir Ils amusent l’absence
Par les plaisirs du souvenir
Et ceux de l’esperance ;
Où pour dissiper leur chagrin,
S’ils ont quelque amourette,
Lisette revient à Colin,
Et Colin à Lisette. S’il nait quelque dispute entre eux, C’est un leger Orage,
Qui, bien loin de briser leurs nœuds.
Les serre davantage.
Quel tort pouroient-ils se donner ?
Ils sont tous deux coupables.
Ah ! pour ne pas se pardonner,
Tous deux sont trop aimables. Exemts de crainte & de soupirs, Ils cherissent leurs chaines.
D’amour ils goûtent les plaisirs
Sans en sentir les peines.
Amants, qui voulez être heureux,
Prenez les pour modelle,
Et n’imitez point dans vox feux
La folle Tourterelle.
J’ai l’honneur d’être &c.

Paris ce 14 Septembre 1751.

1Psalm. IV. Vs. 3.