La Bigarure: N°. 15.
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N°. 15.
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Brief/Leserbrief
NOn, Monsieur, ce n’est point la
mauvaise humeur dont on taxe bien souvent certains
Ecrivains ; ce n’est point la demangeaison de medire, dont
on les accuse, souvent à tort ; ce n’est point l’envie de
calomnier, que leur reprochent ordinairement ceux qui se
reconnoissent dans les peintures naïves, qu’ils font des
vices & du ridicule des hommes ; enfin ce n’est rien de
tout cela, qui a fait dire au plus judicieux de nos Poëtes,
que Tous les hommes sont foux, & malgré tous leurs
soins, Ne different entre eux, que du plus, ou du moins.
* 1 C’est une
verité fondée sur l’Experience, & reconnue de tous ceux
qui réflechissent tant soit peu sur ce qu’ils voyent tous
les jours dans le monde & qui en jugent sainement. Cette
consideration a fait dire aussi quelque part à un Docteur de
l’Eglise, dont le nom m’est échappé ; que l’Univers entier
n’est rien autre chose qu’un grand Hopital qui
n’est rempli que de malades spirituels, & de pauvres
insensez, d’autant plus à plaindre, qu’ils ne sentent, ne
connoissent, & ne veulent pas même connoitre leur mal.
Vous avez connu ici M. Orri de Fulvi, notre
Surintendant des Finances, lequel vient de mourir. Ses
bonnes & ses mauvaises qualitez (car il n’y a point
d’homme sur la Terre qui n’ait sa part de l’un & de
l’autre) vous étoient pareillement connues. Qu’il ait fait
des folies dans sa vie ; c’est-ce dont-on ne sçauroit
douter. Est-il quelque homme ici bas qui n’en fasse
quelqu’une plus ou moins grande ? Mais ce qui m’a paru de
plus singulier, est un des derniers traits de sa vie que je
n’ai pu entendre sans en rire beaucoup.
mais en voici une seconde qui n’est pas moins folle.
Elle m’a été mandée en ces termes, de Hambourg.
Un troisième fou que je vais vous
presenter est Monsieur de N . . . . Frere ainé de celui-que
vous avez connu lorsque vous étiez ici & qui est, comme
vous le sçavez, une des riches familles de ce Royaume. Cet
homme que sa sordide avarite <sic> avoit fait
disparoitre, depuis plus de quarante ans, du grand monde, y
auroit été absolument inconnu si l’aproche de la Mort
n’avoit enfin levé le rideau qui le cachoit, depuis si long
tems, à sa famille. Où croiriez-vous, Monsieur, qu’elle l’a
enfin trouvé ? Vous l’allez apprendre.
(La suite dans le Numero suivant.)
Metatextualität
L’Usage que vous avez du
grand monde, & la petite dose de Philosophie, que je
vous connois, Monsieur, vous feront sans peine convenir
de cette verité. Mais quand vous voudriez en douter, le
pouriez-vous après toutes les folies dont je vous rends
compte depuis deux ans ? De combien d’especes
differentes n’en avez vous pas vu dans mes Lettres,
depuis le Sceptre, pour ainsi dire, jusqu’à la
boulette ? Qu’y avez-vous vu autre chose, que des foux,
qui ne different entre eux, que du plus, ou du moins ?
En voici encore cinq ou six des plus extravagants, &
dont la folie méritoit aussurément bien autant les
petites Maisons (a)2, que la
plûpart de ceux qui les occupent aujourd’hui. Je
commence par celle d’un Personnage qui n’étoit
certainement pas un homme du Commun, comme vous l’allez
voir.
Metatextualität
Peut-être fera-t-il sur vous le même effet :
Le voici, tel qu’il m’a été raconté par les personnes mêmes qui ont eu part à cet évenement.
Allgemeine Erzählung
Fremdportrait
Il y avoit environ dix
sept, ou dix huit ans, que M. Orri de Fulvi avoit eu
une jambe fracassée par-je ne sçai quel accident ;
du moins ne me l’a-t-on point appris. Cette jambe
fut alors parfaitement bien rétablie par M. M. De la
Peyronnie, Morand, & Housstet. La seule
incommodité qui lui en étoit restée, est, qu’il y
ressentoit, de tems en tems, des douleurs
lancinantes, & très aigües. Tout patient qui
souffre doit chercher naturellement à se soulager.
Dans l’état où la Fortune avoit placé celui-ci, rien
ne lui manquoit pour cela, du moins du côté des
Artistes, & des remedes. C’est-ce que M. Orri de
Fulvi ne fit point. Il suporta tranquillement,
pendant tout ce tems, ses douleurs, avec lesquelles
l’habitude de souffrir l’avoit apparemment
familiarisé. Quelques heures avant sa mort, il
s’avisa de penser à cette jambe, & aux cruelles
& longues douleurs qu’elle lui avoit causées.
Peut-être allez vous croire, Monsieur, que ce fut
pour y apporter quelques remedes, au cas qu’il plut
au Ciel de lui rendre la santé. . . Point du tout.
Ce fut pour ordonner, par un article très exprès de
son Testament, que cette jambe seroit coupée après
sa mort, & portée au College & à l’Academie
Royale de Chirurgie, pour y être dissequée, afin que
l’on put exactement reconnoitre quelle avoit été la
cause des douleurs Periodiques qu’il y avoit si
longtems ressenties. Ne voilà-t-il pas, à la lettre,
la la <sic> verification de notre vieux
Proverbe qui dit : Après la mort le Medecin ?
Quoiqu’il en soit de cette réflexion, qui s’est
trouvée au bout de ma plume ; Cet article risible du
Testament a été aussi fidellement exécuté, que s’il eut été question de rendre la
vie au deffunt ou de le guérir des longues &
cruelles douleurs qu’il a soufertes pendant dix sept
ou dix huit ans. La jambe de M. Orri de Fulvi a été
portée, en grande pompe, au College de S. Côme où
ayant été dissiquée, Bistourisée, Anatomisée, &
mise en menus morceaux, comme chair à pâté, la
Royale Academie de nos Chirurgiens, après avoir tout
bien examiné, a donné la consultation suivante sur
ladite jambe ; sçavoir « que les fragmens des os en
avoient été si bien rejoints, dans le tems de la
fracture, qu’il n’y paroissoit presque pas de
Callus ; mais que comme cette fracture étoit dans la
partie inferieure, proche de son articulation avec
le pied, il étoit arrivé que les sucs qui servent à
la formation du Callus s’étant épanchez dans
l’articulation (ce qui est inévitable) ils s’y
étoient épaissis, & avoient occasionné les
douleurs lancinantes & aigües que feu M. de
Fulvi y ressentoit de tems en temps ». Et voilà, dit
Sganarelle, dans le Medecin malgré’ lui ; Voilà ce
qui fait que votre fille est muette. M. Orri de
Fulvi n’en est-il pas bien plus tranquille &
plus à son aise, à present que nos Operateurs Royaux
ont appris à leurs disciples, & à ceux qui
veulent les entendre, la cause d’un mal qui l’a fait
tant & si long-tems souffrir ? Après une si
sçavante, & si utile découverte, laquelle
méritoit bien l’amputation Testamentaire qui a été
faite de sa jambe, est-il quelqu’un dans le monde
qui puisse lui refuser un Requiescat in Pace ? Pour
moi je le lui souhaite, de bon cœur, ne fût ce qu’en
reconnoissance du plaisir que m’a fait le recit de
la derniere extravagance de sa vie ;
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Allgemeine Erzählung
Fremdportrait
« Il est arrivé dans
notre Port, la semaine derniere, un de nos
Navires, revenant des côtes d’Espagne, dont le
Capitaine, en passant à la hauteur de celles
d’Angleterre, vit flotter sur Mer un Cercueil
qu’il prit d’abord pour un coffre, ou une caisse
pleine de Marchandises. Il fit mettre aussitôt la
Chalouppe à l’eau, pour l’aller pêcher ; mais, en
s’en approchant, les Matelots reconnurent que ce
n’étoit point ce qu’on leur envoyoit chercher.
L’humanité prit alors la place de la Cupidité. Ces
gens, quoique peu devots & peu tendres de leur
naturel, crurent qu’il y auroit de l’inhumanité
& même du péché, à laisser ainsi à la merci
des flots, & des poissons, un homme que son
Cercueil, qui étoit de bois de Cedre, désignoit
avoir tenu sur la Mer un rang considérable. Ils le
pêcherent donc, le mirent dans leur Chaloupe, le
transporterent à bord, & continuerent leur
route. Ce Navire étant arrivé dans le Port, &
le Capitaine ayant fait sa déclaration de toutes
les Marchandises qui composoient sa Cargaison,
ceux qui sont préposez ici pour la levée des
droits, soupçonnant que ce Cercueil cachoit
quelque fraude, ou contrebande, demanderent qu’on
en fit l’ouverture. Ce n’est pas effectivement la
premiere ouverture du Cercueil, on en trouva un
second qui étoit d’Etain, & sur lequel étoit
gravée cette inscription Angloise : M. Francis
Humphrey Meredith, died March the 25. 1751. aged
51. La chose ayant été raportée au Resident
d’Angleterre, en cette Ville, celui-ci envoya, à
bord du Vaisseau, son Secretaire, en presence
duquel on fit l’ouverture de ce second Cercueil.
On y trouva le corps embaumé d’un homme qui, à l’air de son visage, paroissoit
avoir l’âge marqué par l’inscription Angloise
qu’on vient de lire. Ce corps étoit magnifiquement
vétu, & portoit sur ses habits un Cordon bleu,
de l’Ordre de la Jarretiere, avoit sur sa tête une
Perruque noire à la derniere mode, avoit cinq
diamants d’un très grand prix aux doigts de chaque
main, & une épée à poignée d’or, couchée à son
côté. Le Magistrat ayant fait refermer le
Cercueil, & ayant mis dessus son scellé, aussi
bien que celui du Resident, a expedié aussitôt à
Londres un Exprès, pour y porter la Nouvelle de
cette Avanture singuliere, & prendre des
ordres pour l’inhumation de ce corps que tous ces
pompeux indices denotoient être celui de quelque
grand Seigneur Anglois. Après s’être assez
long-tems informé qu’il pouvoit être,
l’inscription du Cercueil, dont on avoit envoyé
une Copie, a fait ressouvenir enfin que les
Papiers publics de Londres, du mois d’Avril
dernier, avoient annoncée la mort d’un particulier
nommé François Humphrey Meredith, avec cette
circonstance, qu’il avoit ordonné, par son
Testament, qu’il ne seroit point inhumé ailleurs
que dans les sables de la côte apellée
Goodwinsand ; ce qui avoit été executé ; &
d’où l’on presumoit que la violence des vents, de
quelque tempête, ou du reflux, avoit déterré
d’entre les Sables son Cercueil, que la Mer avoit
ensuite emporté. »
Metatextualität
Ne m’avouerez-vous pas,
Monsieur, qu’il faut être absolument Anglois pour avoir,
à sa mort, de pareilles idées, & pour les
effectuer ? Que dites-vous de la fatuité de ce
particulier qui n’ayant d’autre Noblesse, ni d’autres
titers <sic> que sa richesse, se
donne lui même, en mourant, toutes les marques de la
plus haute distinction qui soit en Angleterre ; qui se
fait embaumer & revétir comme un Prince, dans
l’esperance, apparemment, d’en imposer aux Morts, &
qui enterre avec lui des richesses si considerables dont
il a voulu encore, après sa mort, tirer une ridicule
vanité ? O hommes ! est-il possible que la folie vous
suive jusque dans le tombeau ? Helas ! la votre seroit
eternelle, si le Ciel vous avoit accordé le don de
l’immortalité !
Allgemeine Erzählung
Fremdportrait
Un Notaire de ma
connoissance, m’ayant rencontré, l’autre jour, me
raconta qu’il fut appellé, il y a quelques semaines,
pour recevoir les derniers volontez & le
Testament d’un particulier qui étoit à l’article de
la Mort, & qui n’attendoit qu’après cela pour
faire le grand voyage. Il se rend aussitôt auprès du
Moribond, avec la personne qui étoit venue
l’avertir, & qui le mena dans une des plus
petites maisons où il m’a assuré qu’il ait jamais
entré de sa vie. C’étoit à l’extremité de notre
fauxbourg S. Marceau, quartier qui, comme vous le
sçavez, n’est habité que par de petites gens. Arrivé
dans ce taudi, le guide qui le
conduisoit le fit monter dans un grenier par un
mechant escalier, qui étoit un vrai casse-cou. Là il
trouva sur un mauvais grabat un homme sec, décharné,
& prèsque prêt à expirer. Le Notaire fut très
étonné qu’on l’eut fait venir si loin pour un
semblable sujet, dont il croyoit que tous les biens,
tant meubles qu’immeubles, ne seroient pas
suffisants pour payer ses peines. Pour se tirer
honêtement de ce mauvais pas, il prend pour
pretexte, qu’il ne peut recevoir un Testament, sans
avoir encore avec lui un de ses Confreres dont il
faudra encore payer la vacation. Tout avare qu’est
le Moribond, cette proposition ne l’effraye point.
Il saisit un vieux solier avec le quel il frape sur
le plancher, & un moment après on voit paroitre
une vieille femme qui sur ce que dit le Notaire va
chercher aussitôt celui de ses Confreres qu’il lui
indique. Celui-ci, étant arrivé, n’est pas moins
etonné de se trouver en un lieu qui lui paroit un
vrai coupe-gorge. Nos deux Tabellions interdits,
& ne sachant que dire, attendoient patiemment le
denouement de cette scene. Enfin le Moriband, leur
ayant dit le sujet pour le quel il les avoit fait
venir, on commença à dresser l’Acte testamentaire :
on fait, sur le papier, une longue enumeration de
belles maisons que le Testateur avoit dans les
meilleurs quartiers de Paris, de quantité de bonnes
terres qu’il possedoit à la campagne ; Mais ce qui
étonne encore plus les Notaires, est la déclaration
d’une somme de cinq mille louis, qu’il leur fait
voir dans un coffre plus vieux & plus antique
qu’aucune des Reliques de S. Denis.
