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        <title>N°. 15.</title>
        <author>Anonyme (Claude de Crébillon)</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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          <orgName ref="http://romanistik.uni-graz.at/">Institut für Romanistik,
                        Universität Graz</orgName>
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                        Informationsmodellierung, Universität Graz</orgName>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Gazette galante, historique, litteraire, critique,
                    morale, satirique, serieuse et badine. Tome Dixieme. La Haye: chez Pierre Gosse
                    junior, Libraire. 1751, 113-120 </bibl>
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                        Bigarure</title>
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          <date>1751</date>
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<div1><head>N°. 15.</head>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone><hi rend="smallcaps"> NOn</hi>, Monsieur, ce n’est point la mauvaise humeur dont on taxe bien souvent certains Ecrivains ; ce n’est point la demangeaison de medire, dont on les accuse, souvent à tort ; ce n’est point l’envie de calomnier, que leur reprochent ordinairement ceux qui se reconnoissent dans les peintures naïves, qu’ils font des vices &amp; du ridicule des hommes ; enfin ce n’est rien de tout cela, qui a fait dire au plus judicieux de nos Poëtes, que</p>
<p><hi rend="italic">Tous les hommes sont foux, &amp; malgré tous leurs soins,</hi></p>
<p><hi rend="italic">Ne different entre eux, que du plus, ou du moins. * <note n="1">* <hi rend="italic">Despereaux</hi> Satire IV.</note></hi></p>
<p rend="SO">C’est une verité fondée sur l’Experience, &amp; reconnue de tous ceux qui réflechissent tant soit peu sur ce qu’ils voyent tous les jours dans le monde &amp; qui en jugent sainement. Cette consideration a fait dire aussi quelque part à un Docteur de l’Eglise, dont le nom m’est échappé ; que <hi rend="italic">l’Univers entier n’est rien autre chose qu’un grand</hi> <pb n="114"></pb> <hi rend="italic">Hopital qui n’est rempli que de malades spirituels, &amp; de pauvres insensez, d’autant plus à plaindre, qu’ils ne sentent, ne connoissent, &amp; ne veulent pas même connoitre leur mal.</hi></p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.4"></milestone> L<hi rend="smallcaps">’Usage</hi> que vous avez du grand monde, &amp; la petite dose de Philosophie, que je vous connois, Monsieur, vous feront sans peine convenir de cette verité. Mais quand vous voudriez en douter, le pouriez-vous après toutes les folies dont je vous rends compte depuis deux ans ? De combien d’especes differentes n’en avez vous pas vu dans mes Lettres, <hi rend="italic">depuis le Sceptre</hi>, pour ainsi dire, <hi rend="italic">jusqu’à la boulette </hi>? Qu’y avez-vous vu autre chose, que des foux, qui ne <hi rend="italic">different entre eux, que du plus, ou du moins </hi>? En voici encore cinq ou six des plus extravagants, &amp; dont la folie méritoit aussurément bien autant <hi rend="italic">les petites Maisons</hi> (<hi rend="italic">a</hi>)<hi rend="superscript"><note n="2">(a) Grand Hôpital de <hi rend="italic">Paris</hi> où l’on renferme les Foux.</note></hi>, que la plûpart de ceux qui les occupent aujourd’hui. Je commence par celle d’un Personnage qui n’étoit certainement pas un homme du Commun, comme vous l’allez voir. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Vous</hi> avez connu ici M. <hi rend="italic">Orri</hi> de <hi rend="italic">Fulvi</hi>, notre Surintendant des Finances, lequel vient de mourir. Ses bonnes &amp; ses mauvaises qualitez (car il n’y a point d’homme sur la Terre qui n’ait sa part de l’un &amp; de l’autre) vous étoient pareillement connues. Qu’il ait fait des folies dans sa vie ; c’est-ce dont-on ne sçauroit douter. Est-il quelque homme ici bas qui n’en fasse quelqu’une plus ou moins grande ? Mais ce qui m’a paru de plus singulier, est un des derniers traits de sa vie que je n’ai pu entendre sans en rire beaucoup. <milestone unit="MT" xml:id="FR.5"></milestone> Peut-être fera-t-il sur vous le même effet : Le voici, tel qu’il m’a été raconté par les <pb n="115"></pb> personnes mêmes qui ont eu part à cet évenement. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><milestone unit="AE" xml:id="FR.6"></milestone> <milestone unit="FP" xml:id="FR.7"></milestone> <hi rend="smallcaps">Il</hi> y avoit environ dix sept, ou dix huit ans, que M. <hi rend="italic">Orri</hi> de <hi rend="italic">Fulvi</hi> avoit eu une jambe fracassée par-je ne sçai quel accident ; du moins ne me l’a-t-on point appris. Cette jambe fut alors parfaitement bien rétablie par M. M. <hi rend="italic">De la Peyronnie, Morand</hi>, &amp; <hi rend="italic">Housstet</hi>. La seule incommodité qui lui en étoit restée, est, qu’il y ressentoit, de tems en tems, des douleurs <hi rend="italic">lancinantes</hi>, &amp; très aigües. Tout patient qui souffre doit chercher naturellement à se soulager. Dans l’état où la Fortune avoit placé celui-ci, rien ne lui manquoit pour cela, du moins du côté des Artistes, &amp; des remedes. C’est-ce que M. <hi rend="italic">Orri</hi> de <hi rend="italic">Fulvi</hi> ne fit point. Il suporta tranquillement, pendant tout ce tems, ses douleurs, avec lesquelles l’habitude de souffrir l’avoit apparemment familiarisé. Quelques heures avant sa mort, il s’avisa de penser à cette jambe, &amp; aux cruelles &amp; longues douleurs qu’elle lui avoit causées. Peut-être allez vous croire, Monsieur, que ce fut pour y apporter quelques remedes, au cas qu’il plut au Ciel de lui rendre la santé. . . Point du tout. Ce fut pour ordonner, par un article très exprès de son Testament, que cette jambe seroit coupée après sa mort, &amp; portée au College &amp; à l’Academie Royale de Chirurgie, pour y être dissequée, afin que l’on put exactement reconnoitre quelle avoit été la cause des douleurs Periodiques qu’il y avoit si longtems ressenties. Ne voilà-t-il pas, à la lettre, la la &lt;sic&gt; verification de notre vieux Proverbe qui dit : <hi rend="italic">Après la mort le Medecin ?</hi></p>
<p><hi rend="smallcaps">Quoiqu’il</hi> en soit de cette réflexion, qui s’est trouvée au bout de ma plume ; Cet article risible du Testament a été aussi fidellement exécuté, <pb n="116"></pb> que s’il eut été question de rendre la vie au deffunt ou de le guérir des longues &amp; cruelles douleurs qu’il a soufertes pendant dix sept ou dix huit ans. La jambe de M. <hi rend="italic">Orri</hi> de <hi rend="italic">Fulvi</hi> a été portée, en grande pompe, au College de <hi rend="italic">S. Côme</hi> où ayant été dissiquée, Bistourisée, Anatomisée, &amp; mise en menus morceaux, comme chair à pâté, la Royale Academie de nos Chirurgiens, après avoir tout bien examiné, a donné la consultation suivante sur ladite jambe ; sçavoir « que les fragmens des os en avoient été si bien rejoints, dans le tems de la fracture, qu’il n’y paroissoit presque pas de <hi rend="italic">Callus </hi>; mais que comme cette fracture étoit dans la partie inferieure, proche de son articulation avec le pied, il étoit arrivé que les sucs qui servent à la formation du <hi rend="italic">Callus</hi> s’étant épanchez dans l’articulation (ce qui est inévitable) ils s’y étoient épaissis, &amp; avoient occasionné les douleurs lancinantes &amp; aigües que feu M. de <hi rend="italic">Fulvi</hi> y ressentoit de tems en temps ». <hi rend="italic">Et voilà</hi>, dit <hi rend="italic">Sganarelle</hi>, dans <hi rend="smallcaps">le Medecin malgré’ lui </hi>; <hi rend="italic">Voilà ce qui fait que votre fille est muette</hi>. M. <hi rend="italic">Orri</hi> de <hi rend="italic">Fulvi</hi> n’en est-il pas bien plus tranquille &amp; plus à son aise, à present que nos Operateurs Royaux ont appris à leurs disciples, &amp; à ceux qui veulent les entendre, la cause d’un mal qui l’a fait tant &amp; si long-tems souffrir ? Après une si sçavante, &amp; si utile découverte, laquelle méritoit bien l’amputation Testamentaire qui a été faite de sa jambe, est-il quelqu’un dans le monde qui puisse lui refuser un <hi rend="italic">Requiescat</hi> <hi rend="italic">in Pace </hi>? Pour moi je le lui souhaite, de bon cœur, ne fût ce qu’en reconnoissance du plaisir que m’a fait le recit de la derniere extravagance de sa vie ; <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> mais en voici une seconde qui n’est pas moins folle. Elle m’a été mandée en ces termes, de <hi rend="italic">Hambourg</hi>.</p>
<p><pb n="117"></pb> <milestone unit="E3" xml:id="FR.8"></milestone> <milestone unit="AE" xml:id="FR.9"></milestone> <milestone unit="FP" xml:id="FR.10"></milestone> « <hi rend="smallcaps">Il</hi> est arrivé dans notre Port, la semaine derniere, un de nos Navires, revenant des côtes d’<hi rend="italic">Espagne</hi>, dont le Capitaine, en passant à la hauteur de celles d’<hi rend="italic">Angleterre</hi>, vit flotter sur Mer un Cercueil qu’il prit d’abord pour un coffre, ou une caisse pleine de Marchandises. Il fit mettre aussitôt la Chalouppe à l’eau, pour l’aller pêcher ; mais, en s’en approchant, les Matelots reconnurent que ce n’étoit point ce qu’on leur envoyoit chercher. L’humanité prit alors la place de la Cupidité. Ces gens, quoique peu devots &amp; peu tendres de leur naturel, crurent qu’il y auroit de l’inhumanité &amp; même du péché, à laisser ainsi à la merci des flots, &amp; des poissons, un homme que son Cercueil, qui étoit de bois de Cedre, désignoit avoir tenu sur la Mer un rang considérable. Ils le pêcherent donc, le mirent dans leur Chaloupe, le transporterent à bord, &amp; continuerent leur route.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Ce</hi> Navire étant arrivé dans le Port, &amp; le Capitaine ayant fait sa déclaration de toutes les Marchandises qui composoient sa Cargaison, ceux qui sont préposez ici pour la levée des droits, soupçonnant que ce Cercueil cachoit quelque fraude, ou contrebande, demanderent qu’on en fit l’ouverture. Ce n’est pas effectivement la premiere ouverture du Cercueil, on en trouva un second qui étoit d’Etain, &amp; sur lequel étoit gravée cette inscription Angloise : <hi rend="italic">M. Francis Humphrey Meredith, died March the</hi> 25. 1751. <hi rend="italic">aged</hi> 51. La chose ayant été raportée au Resident d’<hi rend="italic">Angleterre</hi>, en cette Ville, celui-ci envoya, à bord du Vaisseau, son Secretaire, en presence duquel on fit l’ouverture de ce second Cercueil. On y trouva le corps embaumé d’un homme <pb n="118"></pb> qui, à l’air de son visage, paroissoit avoir l’âge marqué par l’inscription <hi rend="italic">Angloise</hi> qu’on vient de lire. Ce corps étoit magnifiquement vétu, &amp; portoit sur ses habits un Cordon bleu, de l’Ordre de <hi rend="italic">la Jarretiere</hi>, avoit sur sa tête une Perruque noire à la derniere mode, avoit cinq diamants d’un très grand prix aux doigts de chaque main, &amp; une épée à poignée d’or, couchée à son côté. Le Magistrat ayant fait refermer le Cercueil, &amp; ayant mis dessus son scellé, aussi bien que celui du Resident, a expedié aussitôt à <hi rend="italic">Londres</hi> un Exprès, pour y porter la Nouvelle de cette Avanture singuliere, &amp; prendre des ordres pour l’inhumation de ce corps que tous ces pompeux indices denotoient être celui de quelque grand Seigneur <hi rend="italic">Anglois</hi>. Après s’être assez long-tems informé qu’il pouvoit être, l’inscription du Cercueil, dont on avoit envoyé une Copie, a fait ressouvenir enfin que les Papiers publics de <hi rend="italic">Londres</hi>, du mois d’Avril dernier, avoient annoncée la mort d’un particulier nommé <hi rend="italic">François Humphrey Meredith</hi>, avec cette circonstance, qu’il avoit ordonné, par son Testament, qu’il ne seroit point inhumé ailleurs que dans les sables de la côte apellée <hi rend="italic">Goodwinsand </hi>; ce qui avoit été executé ; &amp; d’où l’on presumoit que la violence des vents, de quelque tempête, ou du reflux, avoit déterré d’entre les Sables son Cercueil, que la Mer avoit ensuite emporté. » <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone> </p>
<p><milestone unit="MT" xml:id="FR.11"></milestone><hi rend="smallcaps"> Ne</hi> m’avouerez-vous pas, Monsieur, qu’il faut être absolument <hi rend="italic">Anglois</hi> pour avoir, à sa mort, de pareilles idées, &amp; pour les effectuer ? Que dites-vous de la fatuité de ce particulier qui n’ayant d’autre Noblesse, ni d’autres titers &lt;sic&gt; <pb n="119"></pb> que sa richesse, se donne lui même, en mourant, toutes les marques de la plus haute distinction qui soit en <hi rend="italic">Angleterre </hi>; qui se fait embaumer &amp; revétir comme un Prince, dans l’esperance, apparemment, d’en imposer aux Morts, &amp; qui enterre avec lui des richesses si considerables dont il a voulu encore, après sa mort, tirer une ridicule vanité ? O hommes ! est-il possible que la folie vous suive jusque dans le tombeau ? Helas ! la votre seroit eternelle, si le Ciel vous avoit accordé le don de l’immortalité ! <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Un</hi> troisième fou que je vais vous presenter est Monsieur de N . . . . Frere ainé de celui-que vous avez connu lorsque vous étiez ici &amp; qui est, comme vous le sçavez, une des riches familles de ce Royaume. Cet homme que sa sordide avarite &lt;sic&gt; avoit fait disparoitre, depuis plus de quarante ans, du grand monde, y auroit été absolument inconnu si l’aproche de la Mort n’avoit enfin levé le rideau qui le cachoit, depuis si long tems, à sa famille. Où croiriez-vous, Monsieur, qu’elle l’a enfin trouvé ? Vous l’allez apprendre.</p>
<p><milestone unit="AE" xml:id="FR.12"></milestone> <milestone unit="FP" xml:id="FR.13"></milestone><hi rend="smallcaps"> Un</hi> Notaire de ma connoissance, m’ayant rencontré, l’autre jour, me raconta qu’il fut appellé, il y a quelques semaines, pour recevoir les derniers volontez &amp; le Testament d’un particulier qui étoit à l’article de la Mort, &amp; qui n’attendoit qu’après cela pour faire le grand voyage. Il se rend aussitôt auprès du Moribond, avec la personne qui étoit venue l’avertir, &amp; qui le mena dans une des plus petites maisons où il m’a assuré qu’il ait jamais entré de sa vie. C’étoit à l’extremité de notre fauxbourg <hi rend="italic">S. Marceau</hi>, quartier qui, comme vous le sçavez, n’est habité que par de petites gens. Arrivé dans ce <pb n="120"></pb> taudi, le guide qui le conduisoit le fit monter dans un grenier par un mechant escalier, qui étoit un vrai casse-cou. Là il trouva sur un mauvais grabat un homme sec, décharné, &amp; prèsque prêt à expirer. Le Notaire fut très étonné qu’on l’eut fait venir si loin pour un semblable sujet, dont il croyoit que tous les biens, tant meubles qu’immeubles, ne seroient pas suffisants pour payer ses peines. Pour se tirer honêtement de ce mauvais pas, il prend pour pretexte, qu’il ne peut recevoir un Testament, sans avoir encore avec lui un de ses Confreres dont il faudra encore payer la vacation. Tout avare qu’est le Moribond, cette proposition ne l’effraye point. Il saisit un vieux solier avec le quel il frape sur le plancher, &amp; un moment après on voit paroitre une vieille femme qui sur ce que dit le Notaire va chercher aussitôt celui de ses Confreres qu’il lui indique.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Celui-ci,</hi> étant arrivé, n’est pas moins etonné de se trouver en un lieu qui lui paroit un vrai coupe-gorge. Nos deux Tabellions interdits, &amp; ne sachant que dire, attendoient patiemment le denouement de cette scene. Enfin le Moriband, leur ayant dit le sujet pour le quel il les avoit fait venir, on commença à dresser l’Acte testamentaire : on fait, sur le papier, une longue enumeration de belles maisons que le Testateur avoit dans les meilleurs quartiers de <hi rend="italic">Paris</hi>, de quantité de bonnes terres qu’il possedoit à la campagne ; Mais ce qui étonne encore plus les Notaires, est la déclaration d’une somme de cinq mille louis, qu’il leur fait voir dans un coffre plus vieux &amp; plus antique qu’aucune des Reliques de <hi rend="italic">S. Denis</hi>. <milestone rend="closer" unit="FP"></milestone> <milestone rend="closer" unit="AE"></milestone></p>
<p><hi rend="italic">(La suite dans le Numero suivant.)</hi> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
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                                        mauvaise humeur dont on taxe bien souvent certains
                                        Ecrivains ; ce n’est point la demangeaison de medire, dont
                                        on les accuse, souvent à tort ; ce n’est point l’envie de
                                        calomnier, que leur reprochent ordinairement ceux qui se
                                        reconnoissent dans les peintures naïves, qu’ils font des
                                        vices &amp; du ridicule des hommes ; enfin ce n’est rien de
                                        tout cela, qui a fait dire au plus judicieux de nos Poëtes,
                                        que Tous les hommes sont foux, &amp; malgré tous leurs
                                        soins, Ne different entre eux, que du plus, ou du moins.
                                            * <note n="1">* Despereaux Satire IV.</note> C’est une
                                        verité fondée sur l’Experience, &amp; reconnue de tous ceux
                                        qui réflechissent tant soit peu sur ce qu’ils voyent tous
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                                        consideration a fait dire aussi quelque part à un Docteur de
                                        l’Eglise, dont le nom m’est échappé ; que l’Univers entier
                                        n’est rien autre chose qu’un grand <pb n="114"></pb> Hopital qui
                                        n’est rempli que de malades spirituels, &amp; de pauvres
                                        insensez, d’autant plus à plaindre, qu’ils ne sentent, ne
                                        connoissent, &amp; ne veulent pas même connoitre leur mal.
                                            <seg synch="#FR.4" type="MT"> L’Usage que vous avez du
                                            grand monde, &amp; la petite dose de Philosophie, que je
                                            vous connois, Monsieur, vous feront sans peine convenir
                                            de cette verité. Mais quand vous voudriez en douter, le
                                            pouriez-vous après toutes les folies dont je vous rends
                                            compte depuis deux ans ? De combien d’especes
                                            differentes n’en avez vous pas vu dans mes Lettres,
                                            depuis le Sceptre, pour ainsi dire, jusqu’à la                       
                     boulette ? Qu’y avez-vous vu autre chose, que des foux,
                                            qui ne different entre eux, que du plus, ou du moins ?
                                            En voici encore cinq ou six des plus extravagants, &amp;
                                            dont la folie méritoit aussurément bien autant les
                                            petites Maisons (a)<note n="2">(a) Grand Hôpital de
                                                Paris où l’on renferme les Foux.</note>, que la
                                            plûpart de ceux qui les occupent aujourd’hui. Je
                                            commence par celle d’un Personnage qui n’étoit
                                            certainement pas un homme du Commun, comme vous l’allez
                                            voir. </seg> Vous avez connu ici M. Orri de Fulvi, notre
                                        Surintendant des Finances, lequel vient de mourir. Ses
                                        bonnes &amp; ses mauvaises qualitez (car il n’y a point
                                        d’homme sur la Terre qui n’ait sa part de l’un &amp; de
                                        l’autre) vous étoient pareillement connues. Qu’il ait fait
                                        des folies dans sa vie ; c’est-ce dont-on ne sçauroit
                                        douter. Est-il quelque homme ici bas qui n’en fasse
                                        quelqu’une plus ou moins grande ? Mais ce qui m’a paru de
                                        plus singulier, est un des derniers traits de sa vie que je
                                        n’ai pu entendre sans en rire beaucoup. <seg synch="#FR.5" type="MT"> Peut-être fera-t-il sur vous le même effet :
                                            Le voici, tel qu’il m’a été raconté par les <pb n="115"></pb> personnes mêmes qui ont eu part à cet évenement. </seg>
                    <seg synch="#FR.6" type="AE">
                      <seg synch="#FR.7" type="FP"> Il y avoit environ dix
                                                sept, ou dix huit ans, que M. Orri de Fulvi avoit eu
                                                une jambe fracassée par-je ne sçai quel accident ;
                                                du moins ne me l’a-t-on point appris. Cette jambe
                                                fut alors parfaitement bien rétablie par M. M. De la
                                                Peyronnie, Morand, &amp; Housstet. La seule
                                                incommodité qui lui en étoit restée, est, qu’il y
                                                ressentoit, de tems en tems, des douleurs
                                                lancinantes, &amp; très aigües. Tout patient qui
                                                souffre doit chercher naturellement à se soulager.
                                                Dans l’état où la Fortune avoit placé celui-ci, rien
                                                ne lui manquoit pour cela, du moins du côté des
                                                Artistes, &amp; des remedes. C’est-ce que M. Orri de
                                                Fulvi ne fit point. Il suporta tranquillement,
                                                pendant tout ce tems, ses douleurs, avec lesquelles
                                                l’habitude de souffrir l’avoit apparemment
                                                familiarisé. Quelques heures avant sa mort, il
                                                s’avisa de penser à cette jambe, &amp; aux cruelles
                                                &amp; longues douleurs qu’elle lui avoit causées.
                                                Peut-être allez vous croire, Monsieur, que ce fut
                                                pour y apporter quelques remedes, au cas qu’il plut
                                                au Ciel de lui rendre la santé. . . Point du tout.
                                                Ce fut pour ordonner, par un article très exprès de
                                                son Testament, que cette jambe seroit coupée après
                                                sa mort, &amp; portée au College &amp; à l’Academie
                                                Royale de Chirurgie, pour y être dissequée, afin que
                                                l’on put exactement reconnoitre quelle avoit été la
                                                cause des douleurs Periodiques qu’il y avoit si
                                                longtems ressenties. Ne voilà-t-il pas, à la lettre,
                                                la la &lt;sic&gt; verification de notre vieux
                                                Proverbe qui dit : Après la mort le Medecin ?
                                                Quoiqu’il en soit de cette réflexion, qui s’est
                                                trouvée au bout de ma plume ; Cet article risible du
                                                Testament a été aussi fidellement exécuté, <pb n="116"></pb> que s’il eut été question de rendre la
                                                vie au deffunt ou de le guérir des longues &amp;
                                                cruelles douleurs qu’il a soufertes pendant dix sept
                                                ou dix huit ans. La jambe de M. Orri de Fulvi a été
                                                portée, en grande pompe, au College de S. Côme où
                                                ayant été dissiquée, Bistourisée, Anatomisée, &amp;
                                                mise en menus morceaux, comme chair à pâté, la
                                                Royale Academie de nos Chirurgiens, après avoir tout
                                                bien examiné, a donné la consultation suivante sur
                                                ladite jambe ; sçavoir « que les fragmens des os en
                                                avoient été si bien rejoints, dans le tems de la
                                                fracture, qu’il n’y paroissoit presque pas de
                                                Callus ; mais que comme cette fracture étoit dans la
                                                partie inferieure, proche de son articulation avec
                                                le pied, il étoit arrivé que les sucs qui servent à
                                                la formation du Callus s’étant épanchez dans
                                                l’articulation (ce qui est inévitable) ils s’y
                                                étoient épaissis, &amp; avoient occasionné les
                                                douleurs lancinantes &amp; aigües que feu M. de
                                                Fulvi y ressentoit de tems en temps ». Et voilà, dit
                                                Sganarelle, dans le Medecin malgré’ lui ; Voilà ce
                                                qui fait que votre fille est muette. M. Orri de
                                                Fulvi n’en est-il pas bien plus tranquille &amp;
                                                plus à son aise, à present que nos Operateurs Royaux
                                                ont appris à leurs disciples, &amp; à ceux qui
                                                veulent les entendre, la cause d’un mal qui l’a fait
                                                tant &amp; si long-tems souffrir ? Après une si
                                                sçavante, &amp; si utile découverte, laquelle                         
                       méritoit bien l’amputation Testamentaire qui a été
                                                faite de sa jambe, est-il quelqu’un dans le monde
                                                qui puisse lui refuser un Requiescat in Pace ? Pour
                                                moi je le lui souhaite, de bon cœur, ne fût ce qu’en
                                                reconnoissance du plaisir que m’a fait le recit de
                                                la derniere extravagance de sa vie ; </seg>

                    </seg> mais en voici une seconde qui n’est pas moins folle.
                                        Elle m’a été mandée en ces termes, de Hambourg. <pb n="117"></pb>
                    <seg synch="#FR.8" type="E3">
                      <seg synch="#FR.9" type="AE">
                        <seg synch="#FR.10" type="FP"> « Il est arrivé dans
                                                  notre Port, la semaine derniere, un de nos
                                                  Navires, revenant des côtes d’Espagne, dont le
                                                  Capitaine, en passant à la hauteur de celles
                                                  d’Angleterre, vit flotter sur Mer un Cercueil
                                                  qu’il prit d’abord pour un coffre, ou une caisse
                                                  pleine de Marchandises. Il fit mettre aussitôt la
                                                  Chalouppe à l’eau, pour l’aller pêcher ; mais, en
                                                  s’en approchant, les Matelots reconnurent que ce
                                                  n’étoit point ce qu’on leur envoyoit chercher.
                                                  L’humanité prit alors la place de la Cupidité. Ces
                                                  gens, quoique peu devots &amp; peu tendres de leur
                                                  naturel, crurent qu’il y auroit de l’inhumanité
                                                  &amp; même du péché, à laisser ainsi à la merci
                                                  des flots, &amp; des poissons, un homme que son
                                                  Cercueil, qui étoit de bois de Cedre, désignoit
                                                  avoir tenu sur la Mer un rang considérable. Ils le
                                                  pêcherent donc, le mirent dans leur Chaloupe, le
                                                  transporterent à bord, &amp; continuerent leur
                                                  route. Ce Navire étant arrivé dans le Port, &amp;
                                                  le Capitaine ayant fait sa déclaration de toutes
                                                  les Marchandises qui composoient sa Cargaison,
                                                  ceux qui sont préposez ici pour la levée des
                                                  droits, soupçonnant que ce Cercueil cachoit
                                                  quelque fraude, ou contrebande, demanderent qu’on
                                                  en fit l’ouverture. Ce n’est pas effectivement la
                                                  premiere ouverture du Cercueil, on en trouva un
                                                  second qui étoit d’Etain, &amp; sur lequel étoit
                                                  gravée cette inscription Angloise : M. Francis
                                                  Humphrey Meredith, died March the 25. 1751. aged
                                                  51. La chose ayant été raportée au Resident
                                                  d’Angleterre, en cette Ville, celui-ci envoya, à
                                                  bord du Vaisseau, son Secretaire, en presence         
                                         duquel on fit l’ouverture de ce second Cercueil.
                                                  On y trouva le corps embaumé d’un homme <pb n="118"></pb> qui, à l’air de son visage, paroissoit
                                                  avoir l’âge marqué par l’inscription Angloise
                                                  qu’on vient de lire. Ce corps étoit magnifiquement
                                                  vétu, &amp; portoit sur ses habits un Cordon bleu,
                                                  de l’Ordre de la Jarretiere, avoit sur sa tête une
                                                  Perruque noire à la derniere mode, avoit cinq
                                                  diamants d’un très grand prix aux doigts de chaque
                                                  main, &amp; une épée à poignée d’or, couchée à son
                                                  côté. Le Magistrat ayant fait refermer le
                                                  Cercueil, &amp; ayant mis dessus son scellé, aussi
                                                  bien que celui du Resident, a expedié aussitôt à
                                                  Londres un Exprès, pour y porter la Nouvelle de
                                                  cette Avanture singuliere, &amp; prendre des
                                                  ordres pour l’inhumation de ce corps que tous ces
                                                  pompeux indices denotoient être celui de quelque
                                                  grand Seigneur Anglois. Après s’être assez
                                                  long-tems informé qu’il pouvoit être,
                                                  l’inscription du Cercueil, dont on avoit envoyé
                                                  une Copie, a fait ressouvenir enfin que les
                                                  Papiers publics de Londres, du mois d’Avril
                                                  dernier, avoient annoncée la mort d’un particulier
                                                  nommé François Humphrey Meredith, avec cette
                                                  circonstance, qu’il avoit ordonné, par son
                                                  Testament, qu’il ne seroit point inhumé ailleurs
                                                  que dans les sables de la côte apellée
                                                  Goodwinsand ; ce qui avoit été executé ; &amp;
                                                  d’où l’on presumoit que la violence des vents, de
                                                  quelque tempête, ou du reflux, avoit déterré
                                                  d’entre les Sables son Cercueil, que la Mer avoit
                                                  ensuite emporté. » </seg>
                      </seg>
                    </seg>
                    <seg synch="#FR.11" type="MT"> Ne m’avouerez-vous pas,
                                            Monsieur, qu’il faut être absolument Anglois pour avoir,
                                            à sa mort, de pareilles idées, &amp; pour les
                                            effectuer ? Que dites-vous de la fatuité de ce
                                            particulier qui n’ayant d’autre Noblesse, ni d’autres
                                            titers &lt;sic&gt; <pb n="119"></pb> que sa richesse, se
                                            donne lui même, en mourant, toutes les marques de la
                                            plus haute distinction qui soit en Angleterre ; qui se
                                            fait embaumer &amp; revétir comme un Prince, dans
                                            l’esperance, apparemment, d’en imposer aux Morts, &amp;                          
                  qui enterre avec lui des richesses si considerables dont
                                            il a voulu encore, après sa mort, tirer une ridicule
                                            vanité ? O hommes ! est-il possible que la folie vous
                                            suive jusque dans le tombeau ? Helas ! la votre seroit
                                            eternelle, si le Ciel vous avoit accordé le don de
                                            l’immortalité ! </seg> Un troisième fou que je vais vous
                                        presenter est Monsieur de N . . . . Frere ainé de celui-que
                                        vous avez connu lorsque vous étiez ici &amp; qui est, comme
                                        vous le sçavez, une des riches familles de ce Royaume. Cet
                                        homme que sa sordide avarite &lt;sic&gt; avoit fait
                                        disparoitre, depuis plus de quarante ans, du grand monde, y
                                        auroit été absolument inconnu si l’aproche de la Mort
                                        n’avoit enfin levé le rideau qui le cachoit, depuis si long
                                        tems, à sa famille. Où croiriez-vous, Monsieur, qu’elle l’a
                                        enfin trouvé ? Vous l’allez apprendre. <seg synch="#FR.12" type="AE">
                      <seg synch="#FR.13" type="FP"> Un Notaire de ma
                                                connoissance, m’ayant rencontré, l’autre jour, me
                                                raconta qu’il fut appellé, il y a quelques semaines,
                                                pour recevoir les derniers volontez &amp; le
                                                Testament d’un particulier qui étoit à l’article de
                                                la Mort, &amp; qui n’attendoit qu’après cela pour
                                                faire le grand voyage. Il se rend aussitôt auprès du
                                                Moribond, avec la personne qui étoit venue
                                                l’avertir, &amp; qui le mena dans une des plus
                                                petites maisons où il m’a assuré qu’il ait jamais
                                                entré de sa vie. C’étoit à l’extremité de notre
                                                fauxbourg S. Marceau, quartier qui, comme vous le
                                                sçavez, n’est habité que par de petites gens. Arrivé
                                                dans ce <pb n="120"></pb> taudi, le guide qui le
                                                conduisoit le fit monter dans un grenier par un
                                                mechant escalier, qui étoit un vrai casse-cou. Là il
                                                trouva sur un mauvais grabat un homme sec, décharné,
                                                &amp; prèsque prêt à expirer. Le Notaire fut très
                                                étonné qu’on l’eut fait venir si loin pour un
                                                semblable sujet, dont il croyoit que tous les biens,
                                                tant meubles qu’immeubles, ne seroient pas
                                                suffisants pour payer ses peines. Pour se tirer
                                                honêtement de ce mauvais pas, il prend pour
                                                pretexte, qu’il ne peut recevoir un Testament, sans
                                                avoir encore avec lui un de ses Confreres dont il
                                                faudra encore payer la vacation. Tout avare qu’est
                                                le Moribond, cette proposition ne l’effraye point.
                                                Il saisit un vieux solier avec le quel il frape sur
                                                le plancher, &amp; un moment après on voit paroitre
                                                une vieille femme qui sur ce que dit le Notaire va
                                                chercher aussitôt celui de ses Confreres qu’il lui
                                                indique. Celui-ci, étant arrivé, n’est pas moins
                                                etonné de se trouver en un lieu qui lui paroit un
                                                vrai coupe-gorge. Nos deux Tabellions interdits,
                                                &amp; ne sachant que dire, attendoient patiemment le
                                                denouement de cette scene. Enfin le Moriband, leur
                                                ayant dit le sujet pour le quel il les avoit fait
                                                venir, on commença à dresser l’Acte testamentaire :
                                                on fait, sur le papier, une longue enumeration de
                                                belles maisons que le Testateur avoit dans les
                                                meilleurs quartiers de Paris, de quantité de bonnes
                                                terres qu’il possedoit à la campagne ; Mais ce qui
                                                étonne encore plus les Notaires, est la déclaration
                                                d’une somme de cinq mille louis, qu’il leur fait
                                                voir dans un coffre plus vieux &amp; plus antique
                                                qu’aucune des Reliques de S. Denis. </seg>
                    </seg> (La suite dans le Numero suivant.) </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
  </text>
</TEI>
