Metatextualité
Comment trouvez-vous cette traduction, Monsieur ? Ne
m’avouerez-vous pas qu’elle l’emporte de beaucoup, en beauté, sur l’Original ?
La
Morale que ces Distiques contiennent, étant à la portée des personnes les plus simples,
& même des enfans, pour qui il paroit que l’Auteur les a principalement composez,
& aux quels on ne sçauroit inspirer de trop bonne heure des sentiments & des
principes de Vertu, je m’étonne que nous ayons été si long-tems sans en avoir une
traduction. Il est vrai que, pour nous en consoler, nous pouvons dire ici, avec justice,
que nous n’avons point perdu pour attendre. C’est aux parents, & à toutes les
personnes chargées de leur éducation, à profiter de ce secours, & à les leur inculquer
dans la mémoire, à la place de ces contes de Vieilles, & de ces Fables ridicules, dont
ils la leur remplissent ordinairement J’en dis autant, Monsieur, d’un autre petit Livre
que je viens de recevoir de la Haye, & dont l’Auteur est, dit-on, de plusieurs siécles
encore plus ancien que celui dont je viens de parler. Il est intitulé L’Economie de la vie
humaine, traduite sur un Manuscript Indien composé par un ancien Bramine. Si
nous étions encore dans ces siécles d’ignorance crasse, qui a si long-tems deshonoré la
nature humaine, vos Dames & vos Messieurs seroient, sans doute, effrayez à ces mots
d’Indiens & de Bramines. Les uns & les autres ne pouroient s’imaginer, comme on ne
pouvoit se le figurer autrefois, qu’il pût sortir rien de bon de la tête d’un infidelle
& d’un idolâtre ; Mais, grace au Ciel, la Raison a dissipé ces préjugez ridicules,
& même insensez. Toutes les personnes raisonnables sçavent aujourd’hui que la Piété
& la saine Morale ont été de tous les tems, de tous les païs, & de toutes les
Religions. Qui voudroit encore en douter n’a qu’à ouvrir ce Livre. En effet, il y trouvera
une collection de Sentences dignes de la Sagesse de Salomon, & des plus grands hommes
de l’Antiquité Sacrée.
Metatextualité
Pour vous en convaincre, Monsieur,
ainsi que les personnes de votre Société, jettez seulement les yeux sur ces deux morceaux
que le hazard me fait tomber sous la main.
Niveau 3
« Puisque les jours passez sont disparus pour toujours,
& que ceux qui sont à venir peuvent n’arriver jamais jusqu’à toi, il t’importe, o
homme, d’employer le present, sans regretter la perte du passé, & sans trop compter
sur l’avenir. . . . Cet instant est à toi ; & celui qui le doit suivre est dans les
abîmes de l’avenir ; & tu ne sçais point ce qu’il poura t’aporter. . . . Ce que tu
projettes, execute-le sans délai. Ne renvoye point jusqu’au soir ce que tu peux faire le
matin. . . . L’oisiveté produit le besoin & le tourment ; mais le travail de la Vertu
raporte du plaisir. . . . La main du diligent écarte le besoin ; La prosperité accompagne
l’homme actif & appliqué…. Qui est celui qui a aquis des richesses, qui
s’est vétu d’honneur & de gloire, dont les louanger retentissent dans la Cité, &
qui se tient devant le Roi en son Conseil ? C’est l’homme qui a interdit à l’oisiveté
l’entrée de sa tente, & qui a dit à la fainéantise : tu es mon ennemie . . Cet homme
se leve de bon matin, & & <sic> se couche tard. Il exerce son esprit par la
meditation, & son corps par le travail, & il leur conserve la santé à l’un &
à l’autre. . . . Le fainéant est à charge à lui même. Il dit, le soir, qui me fera voir
le matin ? & le matin, qui me fera voir le soir ? Il se traine d’ennuis en ennuis,
& ne sçait point ce qu’il veut faire. . . . Ses jours se passent comme l’ombre d’un
nuage, & il ne laisse après lui ni trace ni mémoire. Son corps est affoibli faute
d’exercice. Il voudroit agir ; mais il n’a pas la force de se mouvoir. Son esprit est
envelopé de ténebres, ses pensées sont confuses ; il aimeroit à sçavoir ; mais il ne
sçauroit s’apliquer. Il desire de manger du fruit de l’arbre, & ne peut se donner la
peine de le cueillir . . . . Sa maison est en désordre. La dissipation regne parmi ceux
qui le servent. Il court à sa ruine, il le voit de ses yeux, il l’entend de ses
oreilles ; il secoue la tête & il se consume en souhaits sans rien résoudre, jusqu’à
ce que la ruine l’enveloppe comme un Tourbillon, & que la honte & les regrets
descendent avec lui dans le Sepulchre. »
Que ces deux portraits sont ressemblants
& naturels ! On y reconnoit les objets que l’on a tous les jours devant les yeux. Mais
que le dernier est désagréable & revoltant pour des personnes qui ont des sentiments,
& qui pensent ! C’est cependant celui de la plûpart des riches, & même des gens
qu’on apelle aisez, c’est-à-dire, d’un bon tiers, au moins, du genre humain.
Voici, dans le morceau suivant, la condamnation d’un nombre de personnes, qui n’est guére
moins considérable.
Niveau 3
« Que des Créatures sans intelligence
les hommes reçoivent des leçons de sagesse, & qu’ils en fassent
l’application. . . . . Va au desert, mon fils ; prends garde au petit de la Cicogne,
& qu’il parle à ton cœur. Quelle attention à secourir, dans sa vieillesse, celui qui
lui donna la vie ! Il le loge, le nourit, le porte sur ses ailes. . . Manquerois-tu de
reconnoissance envers ton Pere ? Tu lui dois la vie ; envers ta Mere ? Elle t’a
élevé. . . . Ecoute les paroles de ton Pere. Ce qu’il te dit est pour ton bien. Prête
l’oreille à ses exhortations ; il te les donne, parce qu’il t’aime. . . . Il a veillé sur
tes jours : il s’est peiné, pour les rendre heureux ; porte donc respect à son âge, &
ne permets point qu’on lui manque de respect dans ses vieux ans. . . Suporte tes parents,
lorsqu’ils seront sur le declin ; assiste les dans leur vieillesse, & subviens à
leurs infirmitez. Qu’ils se secoururent tendrement dans ton enfance ! Qu’ils furent
indulgents envers toi dans ta jeunesse ? . . . Il est beau de voir des enfans rendre à
leurs parents ce qui leur est dû. Ce spectacle est plus agréable que l’odeur de l’encens
qui fume sur les Autels, plus delicieux qu’un parfum composé des Aromates les plus
exquis. . . . Honore donc les auteurs de ta naissance. Tu feras descendre en paix leurs
cheveux blancs dans le Sepulcre ; & tes enfans formez sur ton exemple, te
récompenseront par le retour des mêmes devoirs. »
Metatextualité
Voila, Monsieur, un échantillon des excellentes instructions contenues dans le petit Livre que je vous ai annoncé
;
instructions qui ont, dit-on, été laissées, il y a plus de vingt siécles, par un Bramine,
ou Prêtre idolâtre, aux Indiens de son tems. Ai-je eu tort de les comparer aux Sentences
de Salomon ? Quelles plus grandes & plus respectables veritez pouroit prêcher en
Chaire l’élégant Traducteur (a)
1qui vient de nous
faire part de ce petit Ouvrage, vraiment digne de la jeune & aimable Princesse à qui
il l’a dedié (b)
2, & dans
l’Auguste famille de la quelle on a vu, de tout tems, & l’on voit encore tous les
jours, pratiquer les sages leçons que cet excellent Livre contient d’un bout à l’autre ;
car tout y est presque de la même beauté. Aussi puis-je assurer, Monsieur, du moins autant
que je peux m’y connoitre, qu’on ne sçauroit guére en mettre de meilleur entre les mains
de nos jeunes gens, & de toutes les personnes qui recherchent, qui aiment, & qui
veulent pratiquer la Vertu. Ce seroit le veritable moyen de rémédier, en partie, aux maux
que cause, parmi nous, l’ignorance de quelques uns de nos Pasteurs, qui n’en sçavent pas,
à beaucoup près, autant qu’en sçavoit le Bramine dont je viens de parler ; temoin ce Curé,
du Diocèse d’Orleans, dont l’ignorance & la naïveté ont occasionné l’Epigramme que
voici. Epigramme.
Niveau 3
En faisant sa visite, un Evêque assuré De
l’ignorance d’un Curé,
Lui demanda, d’un ton de Maitre,
Quel Ane de Prélat
l’avoit pu faire Prêtre.
Le bon Curé, d’un air humble &
civil :
C’est vous, Monseigneur, lui dit-il.
Metatextualité
Puisque les dernieres matieres que je viens de traiter dans
cette Lettre m’ont fait tomber sur l’éducation des enfans, article, à mon avis, le plus
essenciel & le plus utile à la Societé Civile, puis qu’il en doit faire, avec le
tems, le bonheur ou le malheur, le bon ordre ou le derangement, j’ajouterai encore ici,
Monsieur, une Nouveauté, qui n’est pas moins propre à leur orner l’esprit, que les
autres, dont je viens de vous rendre compte, sont propres à leur former le cœur.
C’est une invention, aussi amusante pour eux, qu’elle est singuliere. Elle a été imaginée
par un de nos Ingenieurs, qui est au Service du Prince de Conti, & me paroit
excellente pour apprendre la Geographie aux enfans ; voici ce que c’est. On se sert pour
cela de petites Cartes Géographiques, de la grandeur, & de la forme des Cartes à
jouer. Sur ces Cartes sont placées les principales Contrées du Continent, avec les Villes
principales de chaque Province, ou Royaume. Par exemple, l’Allemagne est partagée, dans ce
jeu, en Cercles, dans les quels sont distinguez les Souverainetez, les Electorats, Duchez,
Comtez, Landgraviats, Margraviats, Baronies, Archevêchez, Abbayes, &c. l’Angleterre,
l’Ecosse, l’Irlande, la France, l’Espagne, &c. sont divisées à peu près de même, &
ainsi de tous les autres païs du monde. Voilà pour les Cartes ; & voici la
construction du jeu. Le Roi & la Dame y sont désignés, en partie, par des têtes
Couronnées, & le Valet par un Chapeau, ou Bonnet, à la mode du païs dont la Carte
porte le nom. Au dessous de cette figure est un Cartouche sur le quel est, en tête, le nom
de la Ville principale, & celui de la Riviere, ou Port de Mer, sur le quel elle se
trouve située ; & plus bas, dans le Cartouche du Roi, sont les bornes de
l’Empire, du Royaume, ou des Provinces dont la Carte porte le nom. Dans celui de la Dame
est la division des dits Etats ; & dans celui du Valet, se trouvent les noms des
principales Rivieres qui les arrosent. La Carte qui represente l’As, porte au centre l’Ecu
des Armes de l’Empire, Royaume, Province, dont elle porte le nom, blazonnées selon les
regles ordinaires du Blazon. Ainsi il ne faut avoir aucun égard à la couleur qui est
dessus. Elle ne sert qu’à faire connoitre la couleur avec la quelle elle doit aller. Les
As du jeu des quatre parties du Monde sont differents, parce qu’il n’y a point d’Armes
particulieres de ces quatre parties. Par cette raison, pour les rendre plus conformes aux
autres, on a mis un petit Cartouche, dans le centre de la Carte, sur le quel Cartouche est
une figure Hieroglyphique, qui represente la partie du Monde dont la Carte porte le nom.
Dans le même Cartouche est le nom d’une Ville, avec celui de la Riviere qui y passe.
Au-dessus & au-dessous de ces Cartouches, & des Ecus, on a eu soin de marquer la
fertilité du païs & son Commerce. Il y a de plus dans les Rois, Dames, & Valets,
des détails plus particuliers ; sçavoir, la distance de la Ville, qui est au haut du
Cartouche, à la Capitale de l’Empire, du Royaume &c. A l’égard des autres Cartes,
telles que les dix, neuf, huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux, elles sont désignées
par leur nombre de points qui representent autant de Villes, de Bourgs, avec leurs noms,
rivieres, distances de la Capitale ; & à l’accolade, le nom de la Province,
Généralité, Principauté, Duché, Comté, &c. dont la Ville ou le Bourg depend. C’est
ainsi, Monsieur, que, pour faciliter l’étude à nos enfans, & leur en inspirer le goût,
nous nous occupons ici à inventer des jeux qui les instruisent en les amusant. L’Inventeur
de celui-ci le propose, comme une chose très utile, aux Peres de famille, aux Precepteurs,
aux Regents de Collége, aux Maitres de pension, aux Gouverneurs, en un mot à
toutes les personnes préposées pour l’éducation des jeunes gens. Mais quelque belle &
utile que paroisse cette invention, je crains bien que ce jeu n’ait pas tant de vogue, que
celui de la Comette, de Lombre, du Quadrille, du Lansquenet, & de quantité d’autres,
dont le moindre mal est la perte irreparable du Tems, que l’on y passe très inutilement,
& dont si peu de gens connoissent le prix inestimable. J’ai l’honneur d’être &c.
Paris ce 15 Juin 1751.