La Bigarure: N°. 10.
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N°. 10.
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Letter/Letter to the editor
VOus connoissez nos Petits-Maitres, Madame. Le séjour que
vous avez fait dans cette Capitale, & les liaisons que vous y avez eu <sic>,
pendant ce tems, avec Madame de P. . . . dont ces petits Messieurs frequentoient la
maison, vous ont mise au fait de leurs jolies façons, de leurs petits Airs semillants,
présomtueux, étourdis, ridicules, & souvent même impertinents ; mais je doute que vous
ayez jamais vu de leur stile. La Lettre suivante, qu’un d’eux s’est avisé d’écrire à
l’aimable fille de cette Dame, & qu’elle a bien voulu me communiquer, vous fera voir
de leur Prose. Vous y reconnoitrez la façon singuliere de penser de ces jolies petites
Créatures qui paroissent être brouillées avec le Sens-commun, & qui le sont très
certainement avec ce qui s’apelle l’esprit solide. J’ai cru que cette piéce, dans la
quelle j’ai trouvé leur fatuité copiée d’après Nature, pourroit vous amuser ; & c’est
dans cette vue que je vous l’envoye. Lettre du Chevalier de F. . . . A Mademoiselle de
P * * *.
Enigme. Le mot de la derniere
Enigme est l’Enigme même *1
L’origine
du Volant. A Madame de M * *. M. Le Roi, jeune-homme qui
a beaucoup d’imagination, & qui se dispose à donner des preuves plus considerables de
ses talents pour la Poësie, est auteur de cette petite piéce, dont la fiction m’a paru
assez ingenieuse. J’ai l’honneur d’être &c.
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Selfportrait
« Oui, je vous aime, Mademoiselle, malgré tous vos défauts.
Mon amour en a déja fait des Vertus ; & votre petite mechanceté me plait davantage,
que la bonté de beaucoup d’autres de vos pareilles, qui ne sont souvent
telles, que faute d’esprit. L’Aveu dégagé que je vous fais ne doit point effaroucher
votre Modestie. Je defie même les Prudes de trouver à redire à notre Commerce.
D’ailleurs je vous prierois de me passer quelque chose en faveur de l’habitude. Nous
autres jeunes gens, nous sommes impertinents par état ; il nous faut cela pour réussir ;
& paroitre interdit devant une femme que l’on aime, & à qui on brule de le dire,
c’en seroit assez pour se perdre dans son esprit ; on nous renverroit au College.
J’avouerai cependant, Mademoiselle, que j’ai de la peine à être fat ; & toutes
fadeurs à part, si vous vouliez prendre avec moi des arrangements pour nous aimer de
bonne foi, je deviendrois, pour le reste du monde, le Misantrope le plus décidé qui fut
jamais. . . . Pour sçavoir ce qu’on fera, me direz-vous, il faut vous connoitre. . . .
Volontiers : je commence par ma figure. On dit que c’est peu de chose dans un homme ;
& moi, je soutiens qu’aujourd’hui c’est beaucoup. J’ai été supplanté auprès d’une
jolie femme par un homme sans esprit qui n’avoit d’autre merite qu’une jambe mieux faite
que la mienne. Je suis bien fait, d’une taille mediocre ; je porte mes habits courts
& dégagez ; je joue passablement l’étourdi. Mes pieds ne touchent à la terre, que
par complaisance pour les autres ; sans cela je serois toujours en l’Air. Je parle
beaucoup, & avec assurance. J’ai quelque fois de l’esprit ; mais quelque fois aussi
je suis si fade, que je me fais pitié. Je parlerai fort aisément une heure entiere sans
sçavoir ce que je dis. Je questionne l’un, & je reponds à l’autre. Je me
familiarise ; je deviens serieux, gai, & triste, en un quart d’heure.
Je ferai des Vers jusqu’à vingt cinq ans ; mais je n’ai jamais voulu faire de Chansons.
Toutes ces petites qualitez me font réussir. Ajoutez à cela, que je n’ai que vingt trois
ans, un visage frais, de belles couleurs, & des cheveux chatains, très bien plantez.
Je n’ai de barbe précisement que ce qu’il en faut. Mes yeux sont petits ; mais j’ai le
regard vif ; il y entre même quelque chose de tendre. J’ai la bouche petite, les dents
blanches, & assez bien arrangées, le rire des plus gracieux quand j’y veux mettre de
l’esprit. J’ai encore la jambe assez forte, mais bien prise. Me voilà depuis les pieds
jusqu’à la tête, tel, Mademoiselle, que je suis connu dans le monde. On ne m’y soupçonne
pas d’être Philosophe ; & c’est cependant ma passion dominante. J’ai fait toutes les
extravagances qui peuvent illustrer un jeune homme. Je me suis battu pour une Maitresse
que j’ai quittée huit jours après. J’ai eu des intrigues ; j’ai donné des rendez-vous,
j’ai reçu des Billets doux ; Et qui m’a fait arriver-là ? Vous ne le devineriez
jamais. . . Un esprit de Philosophie ; car je suis né serieux & timide. J’aime par
goût les Compagnies où l’on raisonne. J’écoute alors volontiers ; & je ne me trouve
point déplacé parmi des gens de bon-sens. Il y a telle maison dans Paris où l’on ne me
soupçonne pas d’être capable d’une réflexion sérieuse ; & dans telle autre, on ne
comprend pas que je puisse prendre plaisir à la Bagatelle. Il n’y a point d’hipocrisie
là-dedans de ma part ; je me suis fait cette reputation differente sans y penser. Mon
goût, en entrant dans le monde, me portoit à la solitude. J’ai voulu vaincre ma
timidité. Le serieux qui m’assiégeoit m’a fait trembler pour l’avenir. J’ai
vu le grand monde. Vous jugerez si j’y ai profité. Ce n’est pas encore tout. Je passe
pour un homme à bonnes fortunes ; mais je veux donner à mes camarades les Petits-Maitres
un bel exemple, qu’ils ne suivront pas. Je confesse humblement à vos pieds,
Mademoiselle, que j’attends encore la premiere ; non que je n’aye pas sçu me faire
aimer. Je crois l’avoir été ; mais comme je ne me suis jamais attaché à ces femmes dont
la reputation est faite, & que j’ai trop de delicatesse, pour mettre de pareilles
avantures au rang des bonnes fortunes ; je vous l’ai déja dit, je cherche la premiere.
Si je vous détaillois toutes les conquêtes, les petites perfidies, les retours, les
depits, toutes les folies enfin que l’Amour, ou le Caprice, m’ont fait faire, vous
auriez peine à croire ce que je vai vous dire, & qui est vrai. C’est que mon cœur
est encore ce qui s’apelle tout neuf. Ce n’est pas ma faute. Je l’ai voulu mille fois
fixer à aimer. Je me suis représenté qu’à mon âge il est deshonorant d’être insensible ;
tout ce que j’ai pu obtenir de moi, c’est de paroitre, du moins, reconnoissant. Ce que
je vous dis est à la lettre. On peut sous le masque être fat impunément ; mais comme
c’est alors sans intérêt, le langage que je tiens peut changer de nom, & passer même
pour simple franchise. Je vous dirai donc sur le même ton que, lorsque je me suis cru
prévenu, j’ai toujours voulu répondre ; mais c’étoit un Feu d’Artifice, qui ne pouvoit
durer long-tems. Si nous nous mettions une fois à Philosopher ensemble, Mademoiselle, je
vous dirois que c’est peut-être là la source de l’inconstance dont on nous
accuse; car ne pensez pas que je sois le seul dans cette situation singuliere. S’il est
rare de voir deux personnes s’aimer constamment, c’est qu’il est plus difficile qu’on ne
pense de rencontrer quelqu’un pour qui l’on sente ce goût particulier qu’on ne sçauroit
definir, cette simpathie, ce je ne sçai-quoi, qui fait le veritable amour. Actuellement
que je vous écris, Mademoiselle, je suis dans le train d’un amour de reconnoissance. Ma
Maitresse est une belle brune, fort aimable. Je ne sçai pas trop pourquoi je la veux
quitter ; mais je la quitterai absolument. La meilleure raison que j’en pourois donner
est, qu’il y a si long-tems que j’aime des grands yeux noirs, que j’en voudrois aimer
d’une autre couleur. Les votres, Mademoiselle, me conviennent à merveille. Que nous
dirions de jolies choses ensemble ! Nous medirions des femmes tant que bon nous
sembleroit. Pour les hommes, je vous les abandonnerois, & je me contenterois
d’approuver de la tête ce que vous en pouriez dire ; car nous sommes tous amis jusqu’à
ce que nous devenions rivaux. Il y a pourtant certaines figures que je vous aiderois à
peindre ; un Petit-Maitre sans esprit, par exemple, un Robin qui tireroit des armes
& plusieurs autres dans ce goût. Que ma légéreté ne vous fasse pas peur ; je m’en
déferai pour l’amour de vous; & l’impression que votre portrait seul a fait sur moi
vous repond de votre conquête. Quelle idée avez-vous de moi, Mademoiselle, à present que
vous me connoissez un peu ? Je ne vous ai fait qu’une partie de mon portrait ; je me
tairai sur les qualitez de mon cœur. Est-ce Modestie de ma part ? Est-ce
Amour propre ? . . . je vous le laisse à deviner, comme tout le reste. Je pourrois
cependant vous dire que je suis né aussi généreux que vous. Je plains les malheureux ;
& je souffre de ne pouvoir rien faire de plus pour eux. Ce sont peut-être les
avantages que ma petite vanité en retireroit qui me font desirer d’être en état de les
secourir. J’aime à rendre service ; mais je sens toujours un retour vers moi-même dont
je ne suis quelque fois pas maitre, & contre le quel je lutte même assez
inutilement. L’idée seulement que je passerai pour un homme utile me fait faire des
choses dont je ne me meslerois peut-être pas si personne ne le devoit sçavoir. J’ai le
louable defaut d’être franc & facile à démesler. Tout ce qui se passe dans mon cœur
vient se peindre sur mon Visage, ce qui est plutôt, chez moi, l’effet de la vivacité de
mon caractere, que de la Vertu. J’ai peu d’ambition ; & je ne soufre pas tant de me
voir au dessous de bien des gens, que d’en voir certains au dessus de moi, qui ne me
valent pas à beaucoup près. Sans le respect humain, je ne ferois point d’attention aux
mauvais procedez des sots, ni de mille gens qui n’ont point d’honneur, ni de probité. Ce
n’est que pour lui que je me venge ; & je ne serai sensible qu’aux reproches d’un
honête homme, qui passe pour tel ; Mais ce qui m’indigneroit plus que je ne puis vous
dire, ce seroit de voir un homme, quel qu’il puisse être, manquer à une femme estimable,
à une personne telle que vous, qui meritez d’être respectée de tout l’Univers, où je
doute qu’il se trouve un homme qui vous estime, vous respecte, & adore plus
sincerement, que ne fait » Votre Très humble &c.
Le Chevalier de F . . . .
Le Chevalier de F . . . .
Metatextuality
Eh-bien, Madame, reconnoissez-vous, dans cette Lettre, le
stile, & le portrait de nos Petits-Maitres ? Pour moi, je suis assurée que vous aurez
infiniment moins de peine à les reconnoitre dans ce fidelle Tableau, que n’en auront vos
Dames à deviner l’Enigme suivante.
Level 3
Lecteur,
ma definition N’est rien moins qu’un petit ouvrage ;
Mais telle est ma condition.
En tout païs je regne, & regne sans partage :
Turc, Persan, Mogol, & Chinois,
Chacun m’obéit, me révére,
Et se fait un devoir austere
De suivre aveuglément mes plus bisarres Loix.
Voici quel est mon grand talent :
J’imagine beaucoup ; j’enfante davantage ;
Le frivole, le beau, l’utile, le galant,
Je mets tout en usage.
J’ai même des Docteurs
Dont le soin & l’étude,
A la Cour, dans la solitude,
Prêchent, sans se lasser, jusques à mes fureurs.
Au Commerce par-fois je deviens favorable,
Et quelque fois aussi le Marchand contre moi
Jure, & sans trop sçavoir si je suis raisonnable,
Voudroit anéantir mon empire & ma loi.
Je suis de bonne foi. L’homme œconome & sage
Peut blâmer ma fecondité ;
Mais j’ai pour moi le sexe, & toujours au bel âge
On m’honore à l’égal d’une Divinité.
Chez le François surtout, j’ai ce noble avantage,
Et j’en fais vanité.
Mais telle est ma condition.
En tout païs je regne, & regne sans partage :
Turc, Persan, Mogol, & Chinois,
Chacun m’obéit, me révére,
Et se fait un devoir austere
De suivre aveuglément mes plus bisarres Loix.
Voici quel est mon grand talent :
J’imagine beaucoup ; j’enfante davantage ;
Le frivole, le beau, l’utile, le galant,
Je mets tout en usage.
J’ai même des Docteurs
Dont le soin & l’étude,
A la Cour, dans la solitude,
Prêchent, sans se lasser, jusques à mes fureurs.
Au Commerce par-fois je deviens favorable,
Et quelque fois aussi le Marchand contre moi
Jure, & sans trop sçavoir si je suis raisonnable,
Voudroit anéantir mon empire & ma loi.
Je suis de bonne foi. L’homme œconome & sage
Peut blâmer ma fecondité ;
Mais j’ai pour moi le sexe, & toujours au bel âge
On m’honore à l’égal d’une Divinité.
Chez le François surtout, j’ai ce noble avantage,
Et j’en fais vanité.
Metatextuality
Je finis, Madame, par une petite piéce du Vers qu’on vient
de me donner, & qui m’a paru assez jolie pour vous être communiquée.
Level 3
Vous qui sçavez unir dans un
si haut degré
Les beautez de Cypris avec ceux de Minerve,
Souffrez que mon esprit, d’Hipocrene altéré,
Vous consacre l’essai de sa naissante verve. Les Graces à Venus se plaignirent un jour De l’inconstance de l’Amour :
Voyez, dit Aglaé, quelle est son injustice ;
Après mille serments de rester en ces lieus,
De climat en climat, guidé par le caprice,
L’Ingrat se derobe à nos yeux.
C’est assez, dit Venus ; punissez l’infidelle.
Elle dit, & dans le moment
Sous le tranchant du fer tombent l’une & l’autre aile
De sa légéreté trop digne châtiment !
Ces plumes qu’il perdit, les Jeux les ramasserent ;
Sur l’écorce d’un liege en cercle ils les placerent.
Le liege prend l’essor ; je le vois voltiger ;
Dans le vague des Airs sur lui même il tournoye,
Il tombe, il se releve ; un bras sûr & leger
Le lance tour à tour, le reprend, le renvoye.
Les beautez de Cypris avec ceux de Minerve,
Souffrez que mon esprit, d’Hipocrene altéré,
Vous consacre l’essai de sa naissante verve. Les Graces à Venus se plaignirent un jour De l’inconstance de l’Amour :
Voyez, dit Aglaé, quelle est son injustice ;
Après mille serments de rester en ces lieus,
De climat en climat, guidé par le caprice,
L’Ingrat se derobe à nos yeux.
C’est assez, dit Venus ; punissez l’infidelle.
Elle dit, & dans le moment
Sous le tranchant du fer tombent l’une & l’autre aile
De sa légéreté trop digne châtiment !
Ces plumes qu’il perdit, les Jeux les ramasserent ;
Sur l’écorce d’un liege en cercle ils les placerent.
Le liege prend l’essor ; je le vois voltiger ;
Dans le vague des Airs sur lui même il tournoye,
Il tombe, il se releve ; un bras sûr & leger
Le lance tour à tour, le reprend, le renvoye.
Paris ce 7 Juin 1751.
Jeudi ce 17 Juin 1751.
1Elle est dans notre Tome IX. pag. 154.
