Metatextualité
HE’ bien, Monsieur l’incredule ! Me soutiendrez-vous encore,
comme vous avez fait dans plusieurs de vos Lettres, que notre Cour aura le dessous dans
l’affaire qu’elle a, depuis plus d’un an, avec notre Clergé ? Me direz-vous encore que ce
Corps, qui dans les siécles passez s’est rendu formidable à ses Souverains mêmes, &
qui, selon vous, est encore aujourd’hui, à peu près, dans les mêmes principes, surtout
dans les affaires où il est question de ses interêts temporels, ne les sacrifiera point
aux ordres, ni aux volontez de son Roi ; qu’il ne se désistera point de l’indépendance
dans la quelle il se dit être à cet égard ? Enfin me soutiendrez-vous encore que ces
Messieurs, par leur obstination à ne se point départir de leurs prétentions, par leurs
sollicitations, leurs intrigues, & leurs cabales, obligeront S. M de révoquer l’ordre
qu’Elle a donné, il y a bientôt un an, de faire parvenir à ses Ministres, dans l’espace
de six mois, une Déclaration exacte de tous les biens qu’ils possedent dans ses Etats ?
Vous vous en êtes flatté jusqu’à ce jour, aussi bien que les Messieurs de votre societé,
dont vous m’avez quelquefois communiqué sur cela les avis, qui étoient, sur
ce point, conformes à ceux de bien d’autres personnes qui jugeoient du succès de cette
affaire par les exemples passez. Mais tout change, Monsieur, avec le tems.
Les
Rois ne sont plus aujourdhui en brassiere, comme ils y étoient autrefois tenus par une
prétendue piété, aussi ridicule que peu éclairée ; leurs peuples ne sont plus dans cette
ignorance stupide dans la quelle on les élevoit sous le spécieux prétexte de la Religion ;
le bandeau de la superstition, qui en étoit la suite, est aujourdhui levé, du-moins dans
sa plus grande partie ; & si l’on ne consulte, si l’on ne suit pas en tout les
lumieres de la Raison, du-moins commence-t-elle enfin à se faire entendre, & à
éclairer le monde. C’est, sans doute, en conséquence de cette révolution, qu’il a falu des
siécles pour amener, que, malgré tout ce que notre Clergé a pu dire & alléguer, malgré
tout ce qu’il a pu faire pour engager, notre Cour à se désister de ses pretentions, il n’a
pu rien avancer dans cette grande affaire qui lui tenoit si fort au cœur. En effet S. M.
vient de faire expedier des ordres dans toutes les Provinces de son Royaume pour la levée
effective des impositions sur le Clergé. Par ces mêmes ordres il a été enjoint aux
Intendants de ces mêmes Provinces de sommer tous les Ecclésiastiques, tant du premier, que
du second Ordre, tant Seculiers, que Reguliers, possedants des biens ou des Bénéfices dans
l’étendue de leurs departements, de donner des déclarations exactes de leurs revenus ;
faute de quoi, les dits Intendants seront autorisez à en faire la saisie, au nom du Roi, à
la charge, qu’ils leur en reserveront seulement la portion qui sera par eux jugée
nécessaire pour la subsistance de ceux qui les possedent.
Metatextualité
Que vont penser vos Brabançons, Monsieur, de cette Nouvelle,
qui est ici publique, & que l’on assure être des plus authentiques ?
J’ai vu
un tems (je ne sçai s’ils sont encore dans les mêmes prejugez sur cet article), j’ai vu,
dis-je, un tems où ces bonnes gens, presque idolâtres du Clergé & du Monachisme,
auroient traité notre Cour de Huguenote à bruler, si elle avoit fait alors une semblable
démarche. Leur maniere de penser ne m’étonnoit point dans ce tems-là. Nous en aurions dit
autant nous-mêmes, il y a environ deux cents ans ; mais Autre Tems, autres Mœurs ; &
cela pour les raisons raportées ci-dessus. Quoiqu’il en soit, par cette demarche
vigoureuse, notre Cour a trouvé le veritable moyen de se faire obeir. S’il est mis en
exécution, je puis bien vous jurer d’avance, Monsieur, sans craindre d’être parjure, que
malgré tout leur zèle à soutenir la soi-disant immunité Sacrée des biens Ecclésiastiques,
les Ministres de S. M. en auront la liste dans leur Cabinet avant qu’il se soit écoulé
deux mois. Je ne puis vous en donner ici de meilleur, ni de plus sûr garant, que
l’attachement même que l’on voit à ces Seigneurs, depuis tant de siécles, pour ces mêmes
biens, leur attention à les conserver, à les augmenter, & plus encore à en consommer
les revenus. En effet pour peu qu’on réfléchisse sur toutes ces choses, il n’y aura
personne qui se persuade qu’aucun d’eux porte l’obstination & la desobéissance
jusqu’au point de se reduire, par son entêtement, à une simple pension alimentaire qui lui
sera adjugée suivant la fantaisie d’un Intendant de Province. Avoir de pareilles idées, ce
seroit ne pas connoitre le cœur de l’homme en général, le quel, quoiqu’on en
puisse dire, est toujours prêt à tout faire quand il est question de se procurer sur la
terre une situation heureuse, telle que les richesses nous la procurent ordinairement ;
surtout quand il ne faut, pour cela, que s’aquiter d’un devoir legitime & même
indispensable. Quid non mortalia pectora cogit Auri sacra fames ! Cette grande affaire,
qu’on peut regarder comme terminée, n’est pas la seule qui ait occupé notre Cour depuis le
retablissement de la Paix. Il est un autre abus, qui n’est pas moins à charge à l’Etat,
& au peuple, que notre Ministere n’a pas moins jugé digne de son attention, & à la
réforme du quel on assure qu’il va travailler efficacement. Cet abus est celui de la
multitude des Monasteres qui sont dans ce Royaume, & du tort qu’ils lui font.
Metatextualité
Comme je ne doute point que vous ne lisiez quelquefois les
Nouvelles publiques, vous me permettrez, Monsieur, de vous faire ressouvenir ici que vous
avez dû y voir, il y a quelque tems, que notre Cour songeoit à prendre aussi sur cette
affaire certains arrangements, principalement à l’égard de ceux de nos Religieuses.
C’est un fait constant qu’on a deffendu à plusieurs de recevoir de nouveaux
sujets ; qu’on en a même détruit quelques uns. Le bruit a couru qu’on étoit sur le point
de fixer à vingt deux ans l’âge pour y être reçu à l’avenir. Enfin S. M. a fait publier un
Edit plein, à la verité, de très sages précautions contre les gens de main morte ; mais
qui tombe, par de certains côtez, si directement sur les Religieuses, qu’il donne à penser
qu’on a, au moins, quelque dessein à leur égard. Or quel pourroit être ce dessein ? Ce n’est surement pas celui de les supprimer. Sa Majesté a trop de piété, &
en qualité de Roi Très Chrétien n’a garde de faire ce tort à l’Eglise. Nos Religieuses en
sont la plus belle portion ; & quoique leur état ne soit pas absolument essentiel à la
Religion, elles y tiennent cependant de si près, que les supprimer, ce seroit ôter aux
peuples l’exemple de la pureté de ses mœurs, la preuve sensible & parlante qu’on peut
pratiquer, à la lettre, les loix de sa Morale & oter aux fidelles une des voyes par
les quelles ils peuvent aller plus surement à Dieu. Il est donc certain que le Roi ne veut
que regler leur établissement, y reformer quelques abus que tout le monde y voit ; &
il suffit d’être bon Citoyen pour applaudir à ses louables intentions. Ces réflexions, qui
paroitront solides à tous les esprits judicieux, ont engagé une personne, aussi
respectable par le rang qu’elle tient dans le monde, qu’estimable par ses vertus, son
génie, & ses talents, à composer sur ce sujet un Mémoire, parfaitement bien raisonné,
dans le quel elle se propose en qualité de bon Citoyen, d’aider le Ministere à remplir le
but que S. M. Très Chret. paroit avoir en vue (a)
1.
Niveau 3
« Nos
Religieuses, dit l’Auteur de ce Mémoire, de la façon dont elles sont aujourd’hui, nous
nuisent considérablement, sans nous être autrement utiles que par l’exemple édifiant
d’une conduite assez reguliere en général. Mon dessein est de nous les rendre de tout
point utiles, sans nous étre nuisibles en aucun. Elle nous sont nuisibles par la depense
excessive des Dots qu’elles nous coutent ; & mon premier objet, dans ce Mémoire, est
de nous procurer l’exemtion des Dots, & d’ôter toute puissance d’acquerir à un Corps
qui peut tout acquérir. Elles ne nous sont pas suffisamment utiles, par ce qu’elles n’ont
point de fonctions qui se raportent directement à notre utilité ; & mon
second objet est de leur en donner, en les appliquant à l’éducation de toutes les filles
du Royaume. Exemptions de Dots, & parfaite éducation de toutes les filles, voilà quel
est le double objet de ce Mémoire. Il ne s’agit de rien moins que d’épargner à l’Etat,
chaque année, plus de trois millions qu’il lui en coute pour faire ses filles
Religieuses, & de lui donner dix huit cents Maisons, Communautez, ou Colléges, pour
l’éducation gratuite de toutes ses filles, Nobles, ou non Nobles. Un Mémoire qui a un
double objet si important, & qui le remplit, ne mérite pas, de quelque part qu’il
vienne, d’être dédaigné ».
Non, assurément, Monsieur, il ne mérite nullement qu’on
le dedaigne ; & la lecture que j’en ai fait m’en a bien convaincu. J’ajouterai méme
que l’exécution de ce nouveau plan, qui ne pouroit deplaire qu’à celles de nos Religieuses
qui n’aiment point à s’occuper, mettroit le comble à la gloire de notre Roi qui semble,
depuis un tems, s’être proposé d’immortaliser son regne par des actions & des
établissements extrêmement utiles à son peuple. Quelle gloire ne seroit-ce pas
effectivement pour ce Prince, s’il assuroit, par celui-ci, à son Royaume une pepiniere
innombrable de jeunes éléves destinées à perpétuer, dans ses Etats, des Sujets qui, de
génération en génération, béniroient sa mémoire, & auroient pour lui toute la
vénération & la tendresse que des enfants doivent à leur Pere. Il est vrai que cet
établissement rencontreroit quelques difficultez, par l’opposition qu’y pouroient apporter
certaines personnes ennemies de toutes les reformes qui les incommodent : Mais, comme un
de nos Poëtes Modernes le fait dire à Louis XV. Même.
Niveau 3
Si les
plus grands desseins ont les plus grands obstacles, Les obstacles vaincus enfantent des
Miracles (a)
2.
D’ailleurs lorsqu’il
s’agit du bien général de tout un Royaume, les murmures de quelques filles, ou
femmelettes, doivent-ils traverser, encore moins faire abandonner, un projet aussi
important, & aussi généralement utile, sur tout dans un Etat Monarchique, où le
Souverain peut faire à ses Sujets tout le bien qu’il juge à propos, sans que qui que ce
soit ait droit de s’y opposer, ni même d’y trouver à redire ? J’ai l’honneur d’être
&c. Paris ce 2 Juin 1751.