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        <author>Anonyme (Claude de Crébillon)</author>
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        <edition>Moralische Wochenschriften</edition>
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        <bibl>Anonyme: La Bigarure ou Gazette galante, historique, litteraire, critique, morale,
     satirique, serieuse et badine. Tome Dixieme. La Haye: chez Pierre Gosse junior, Libraire. 1751,
     61-66 </bibl>
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          <title level="j">La Bigarure</title>
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          <date>1751</date>
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<p rend="EU"><milestone unit="E1" xml:id="FR.1"></milestone> </p>
<div1><head>N°. 8.</head>
<p rend="SO"><milestone unit="E2" xml:id="FR.2"></milestone> <milestone unit="LB" xml:id="FR.3"></milestone> <milestone unit="MT" xml:id="FR.4"></milestone> <hi rend="smallcaps">HE’ bien</hi>, Monsieur l’incredule ! Me soutiendrez-vous encore, comme vous avez fait dans plusieurs de vos Lettres, que notre Cour aura le dessous dans l’affaire qu’elle a, depuis plus d’un an, avec notre Clergé ? Me direz-vous encore que ce Corps, qui dans les siécles passez s’est rendu formidable à ses Souverains mêmes, &amp; qui, selon vous, est encore aujourd’hui, à peu près, dans les mêmes principes, surtout dans les affaires où il est question de ses interêts temporels, ne les sacrifiera point aux ordres, ni aux volontez de son Roi ; qu’il ne se désistera point de l’indépendance dans la quelle il se dit être à cet égard ? Enfin me soutiendrez-vous encore que ces Messieurs, par leur obstination à ne se point départir de leurs prétentions, par leurs sollicitations, leurs intrigues, &amp; leurs cabales, obligeront S. M de révoquer l’ordre qu’Elle a donné, il y a bientôt un an, de faire parvenir à ses Ministres, dans l’espace de six mois, une Déclaration exacte de tous les biens qu’ils possedent dans ses Etats ?</p>
<p><hi rend="smallcaps">Vous</hi> vous en êtes flatté jusqu’à ce jour, aussi bien que les Messieurs de votre societé, dont vous m’avez quelquefois communiqué sur cela <pb n="62"></pb> les avis, qui étoient, sur ce point, conformes à ceux de bien d’autres personnes qui jugeoient du succès de cette affaire par les exemples passez. Mais tout change, Monsieur, avec le tems. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> Les Rois ne sont plus aujourdhui en brassiere, comme ils y étoient autrefois tenus par une prétendue piété, aussi ridicule que peu éclairée ; leurs peuples ne sont plus dans cette ignorance stupide dans la quelle on les élevoit sous le spécieux prétexte de la Religion ; le bandeau de la superstition, qui en étoit la suite, est aujourdhui levé, du-moins dans sa plus grande partie ; &amp; si l’on ne consulte, si l’on ne suit pas en tout les lumieres de la Raison, du-moins commence-t-elle enfin à se faire entendre, &amp; à éclairer le monde.</p>
<p><hi rend="smallcaps">C’est</hi>, sans doute, en conséquence de cette révolution, qu’il a falu des siécles pour amener, que, malgré tout ce que notre Clergé a pu dire &amp; alléguer, malgré tout ce qu’il a pu faire pour engager, notre Cour à se désister de ses pretentions, il n’a pu rien avancer dans cette grande affaire qui lui tenoit si fort au cœur. En effet S. M. vient de faire expedier des ordres dans toutes les Provinces de son Royaume pour la levée effective des impositions sur le Clergé. Par ces mêmes ordres il a été enjoint aux Intendants de ces mêmes Provinces de sommer tous les Ecclésiastiques, tant du premier, que du second Ordre, tant Seculiers, que Reguliers, possedants des biens ou des Bénéfices dans l’étendue de leurs departements, de donner des déclarations exactes de leurs revenus ; faute de quoi, les dits Intendants seront autorisez à en faire la saisie, au nom du Roi, à la charge, qu’ils leur en reserveront seulement la portion qui sera par eux jugée nécessaire pour la subsistance de ceux qui les possedent.</p>
<p><pb n="63"></pb> <milestone unit="MT" xml:id="FR.5"></milestone> <hi rend="smallcaps">Que</hi> vont penser vos <hi rend="italic">Brabançons</hi>, Monsieur, de cette Nouvelle, qui est ici publique, &amp; que l’on assure être des plus authentiques ? <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> J’ai vu un tems (je ne sçai s’ils sont encore dans les mêmes prejugez sur cet article), j’ai vu, dis-je, un tems où ces bonnes gens, presque idolâtres du Clergé &amp; du <hi rend="italic">Monachisme</hi>, auroient traité notre Cour de <hi rend="italic">Huguenote à bruler</hi>, si elle avoit fait alors une semblable démarche. Leur maniere de penser ne m’étonnoit point dans ce tems-là. Nous en aurions dit autant nous-mêmes, il y a environ deux cents ans ; mais <hi rend="italic">Autre Tems, autres Mœurs</hi> ; &amp; cela pour les raisons raportées ci-dessus. Quoiqu’il en soit, par cette demarche vigoureuse, notre Cour a trouvé le veritable moyen de se faire obeir. S’il est mis en exécution, je puis bien vous jurer d’avance, Monsieur, sans craindre d’être parjure, que malgré tout leur zèle à soutenir la soi-disant immunité Sacrée des biens Ecclésiastiques, les Ministres de S. M. en auront la liste dans leur Cabinet avant qu’il se soit écoulé deux mois. Je ne puis vous en donner ici de meilleur, ni de plus sûr garant, que l’attachement même que l’on voit à ces Seigneurs, depuis tant de siécles, pour ces mêmes biens, leur attention à les conserver, à les augmenter, &amp; plus encore à en consommer les revenus. En effet pour peu qu’on réfléchisse sur toutes ces choses, il n’y aura personne qui se persuade qu’aucun d’eux porte l’obstination &amp; la desobéissance jusqu’au point de se reduire, par son entêtement, à une simple pension alimentaire qui lui sera adjugée suivant la fantaisie d’un Intendant de Province. Avoir de pareilles idées, ce seroit ne pas connoitre le cœur de l’homme en général, le quel, <pb n="64"></pb> quoiqu’on en puisse dire, est toujours prêt à tout faire quand il est question de se procurer sur la terre une situation heureuse, telle que les richesses nous la procurent ordinairement ; surtout quand il ne faut, pour cela, que s’aquiter d’un devoir legitime &amp; même indispensable.</p>
<lg><l rend="G1"><hi rend="italic">Quid non mortalia pectora cogit</hi></l>
<l rend="GF"><hi rend="italic">Auri sacra fames !</hi></l>
</lg><p rend="SO"><hi rend="smallcaps">Cette</hi> grande affaire, qu’on peut regarder comme terminée, n’est pas la seule qui ait occupé notre Cour depuis le retablissement de la Paix. Il est un autre abus, qui n’est pas moins à charge à l’Etat, &amp; au peuple, que notre Ministere n’a pas moins jugé digne de son attention, &amp; à la réforme du quel on assure qu’il va travailler efficacement. Cet abus est celui de la multitude des Monasteres qui sont dans ce Royaume, &amp; du tort qu’ils lui font. <milestone unit="MT" xml:id="FR.6"></milestone> Comme je ne doute point que vous ne lisiez quelquefois les Nouvelles publiques, vous me permettrez, Monsieur, de vous faire ressouvenir ici que vous avez dû y voir, il y a quelque tems, que notre Cour songeoit à prendre aussi sur cette affaire certains arrangements, principalement à l’égard de ceux de nos Religieuses. <milestone rend="closer" unit="MT"></milestone> C’est un fait constant qu’on a deffendu à plusieurs de recevoir de nouveaux sujets ; qu’on en a même détruit quelques uns. Le bruit a couru qu’on étoit sur le point de fixer à vingt deux ans l’âge pour y être reçu à l’avenir. Enfin S. M. a fait publier un Edit plein, à la verité, de très sages précautions contre les gens <hi rend="italic">de main morte </hi>; mais qui tombe, par de certains côtez, si directement sur les Religieuses, qu’il donne à penser qu’on a, au moins, quelque dessein à leur égard. Or quel pourroit être ce dessein ? <pb n="65"></pb> Ce n’est surement pas celui de les supprimer. Sa Majesté a trop de piété, &amp; en qualité de Roi <hi rend="italic">Très Chrétien</hi> n’a garde de faire ce tort à l’Eglise. Nos Religieuses en sont la plus belle portion ; &amp; quoique leur état ne soit pas absolument essentiel à la Religion, elles y tiennent cependant de si près, que les supprimer, ce seroit ôter aux peuples l’exemple de la pureté de ses mœurs, la preuve sensible &amp; parlante qu’on peut pratiquer, à la lettre, les loix de sa Morale &amp; oter aux fidelles une des voyes par les quelles ils peuvent aller plus surement à Dieu. Il est donc certain que le Roi ne veut que regler leur établissement, y reformer quelques abus que tout le monde y voit ; &amp; il suffit d’être bon Citoyen pour applaudir à ses louables intentions.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Ces</hi> réflexions, qui paroitront solides à tous les esprits judicieux, ont engagé une personne, aussi respectable par le rang qu’elle tient dans le monde, qu’estimable par ses vertus, son génie, &amp; ses talents, à composer sur ce sujet un Mémoire, parfaitement bien raisonné, dans le quel elle se propose en qualité de bon Citoyen, d’aider le Ministere à remplir le but que S. M. <hi rend="italic">Très Chret</hi>. paroit avoir en vue (<hi rend="italic">a</hi>)<hi rend="superscript"><note n="1">(<hi rend="italic">a</hi>) Ce Mémoire se trouve à <hi rend="italic">la Haye</hi> chez P. <hi rend="italic">Gosse</hi>, Libraire de S. A. R.</note></hi>.</p>
<p><milestone unit="E3" xml:id="FR.7"></milestone> « <hi rend="smallcaps">Nos</hi> Religieuses, dit l’Auteur de ce Mémoire, de la façon dont elles sont aujourd’hui, nous nuisent considérablement, sans nous être autrement utiles que par l’exemple édifiant d’une conduite assez reguliere en général. Mon dessein est de nous les rendre de tout point utiles, sans nous étre nuisibles en aucun. Elle nous sont nuisibles par la depense excessive des Dots qu’elles nous coutent ; &amp; mon premier objet, dans ce Mémoire, est de nous procurer l’exemtion des Dots, &amp; d’ôter toute puissance d’acquerir à un Corps qui peut tout acquérir. Elles ne nous sont pas suffisamment utiles, par ce qu’elles n’ont <pb n="66"></pb> point de fonctions qui se raportent directement à notre utilité ; &amp; mon second objet est de leur en donner, en les appliquant à l’éducation de toutes les filles du Royaume. Exemptions de Dots, &amp; parfaite éducation de toutes les filles, voilà quel est le double objet de ce Mémoire. Il ne s’agit de rien moins que d’épargner à l’Etat, chaque année, plus de trois millions qu’il lui en coute pour faire ses filles Religieuses, &amp; de lui donner dix huit cents Maisons, Communautez, ou Colléges, pour l’éducation gratuite de toutes ses filles, Nobles, ou non Nobles. Un Mémoire qui a un double objet si important, &amp; qui le remplit, ne mérite pas, de quelque part qu’il vienne, d’être dédaigné ». <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p><hi rend="smallcaps">Non</hi>, assurément, Monsieur, il ne mérite nullement qu’on le dedaigne ; &amp; la lecture que j’en ai fait m’en a bien convaincu. J’ajouterai méme que l’exécution de ce nouveau plan, qui ne pouroit deplaire qu’à celles de nos Religieuses qui n’aiment point à s’occuper, mettroit le comble à la gloire de notre Roi qui semble, depuis un tems, s’être proposé d’immortaliser son regne par des actions &amp; des établissements extrêmement utiles à son peuple. Quelle gloire ne seroit-ce pas effectivement pour ce Prince, s’il assuroit, par celui-ci, à son Royaume une pepiniere innombrable de jeunes éléves destinées à perpétuer, dans ses Etats, des Sujets qui, de génération en génération, béniroient sa mémoire, &amp; auroient pour lui toute la vénération &amp; la tendresse que des enfants doivent à leur Pere.</p>
<p><hi rend="smallcaps">Il</hi> est vrai que cet établissement rencontreroit quelques difficultez, par l’opposition qu’y pouroient apporter certaines personnes ennemies de toutes les reformes qui les incommodent : Mais, comme un de nos Poëtes Modernes le fait dire à <hi rend="italic">Louis XV</hi>. Même.</p>
<p><milestone unit="E3" xml:id="FR.8"></milestone><hi rend="italic"> Si les plus grands desseins ont les plus grands obstacles,</hi></p>
<p><hi rend="italic">Les obstacles vaincus enfantent des Miracles</hi> (<hi rend="italic">a</hi>)<hi rend="superscript"><note n="2">(a) M. <hi rend="italic">Marmontel</hi>, dans son Poème sur l’établissement de l’<hi rend="italic">Ecole Militaire</hi>. Voyez le N. 3. de ce volume <hi rend="italic">pag</hi>. 17.</note></hi>. <milestone rend="closer" unit="E3"></milestone></p>
<p rend="SO">D’ailleurs lorsqu’il s’agit du bien général de tout un Royaume, les murmures de quelques filles, ou femmelettes, doivent-ils traverser, encore moins faire abandonner, un projet aussi important, &amp; aussi généralement utile, sur tout dans un Etat Monarchique, où le Souverain peut faire à ses Sujets tout le bien qu’il juge à propos, sans que qui que ce soit ait droit de s’y opposer, ni même d’y trouver à redire ?</p>
<p rend="BU">J’ai l’honneur d’être &amp;c.</p>
<p rend="date"><hi rend="italic">Paris ce 2 Juin 1751.</hi></p>
<p rend="EU"> <milestone rend="closer" unit="LB"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E2"></milestone> <milestone rend="closer" unit="E1"></milestone></p>
<p></p></div1></body>
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                  <seg synch="#FR.3" type="LB">
                    <seg synch="#FR.4" type="MT"> HE’ bien, Monsieur l’incredule ! Me soutiendrez-vous encore,
           comme vous avez fait dans plusieurs de vos Lettres, que notre Cour aura le dessous dans
           l’affaire qu’elle a, depuis plus d’un an, avec notre Clergé ? Me direz-vous encore que ce
           Corps, qui dans les siécles passez s’est rendu formidable à ses Souverains mêmes, &amp;
           qui, selon vous, est encore aujourd’hui, à peu près, dans les mêmes principes, surtout
           dans les affaires où il est question de ses interêts temporels, ne les sacrifiera point
           aux ordres, ni aux volontez de son Roi ; qu’il ne se désistera point de l’indépendance
           dans la quelle il se dit être à cet égard ? Enfin me soutiendrez-vous encore que ces
           Messieurs, par leur obstination à ne se point départir de leurs prétentions, par leurs
           sollicitations, leurs intrigues, &amp; leurs cabales, obligeront S. M de révoquer l’ordre
           qu’Elle a donné, il y a bientôt un an, de faire parvenir à ses Ministres, dans l’espace
           de six mois, une Déclaration exacte de tous les biens qu’ils possedent dans ses Etats ?
           Vous vous en êtes flatté jusqu’à ce jour, aussi bien que les Messieurs de votre societé,
           dont vous m’avez quelquefois communiqué sur cela <pb n="62"></pb> les avis, qui étoient, sur
           ce point, conformes à ceux de bien d’autres personnes qui jugeoient du succès de cette
           affaire par les exemples passez. Mais tout change, Monsieur, avec le tems. </seg> Les
          Rois ne sont plus aujourdhui en brassiere, comme ils y étoient autrefois tenus par une
          prétendue piété, aussi ridicule que peu éclairée ; leurs peuples ne sont plus dans cette
          ignorance stupide dans la quelle on les élevoit sous le spécieux prétexte de la Religion ;
          le bandeau de la superstition, qui en étoit la suite, est aujourdhui levé, du-moins dans
          sa plus grande partie ; &amp; si l’on ne consulte, si l’on ne suit pas en tout les
          lumieres de la Raison, du-moins commence-t-elle enfin à se faire entendre, &amp; à
          éclairer le monde. C’est, sans doute, en conséquence de cette révolution, qu’il a falu des
          siécles pour amener, que, malgré tout ce que notre Clergé a pu dire &amp; alléguer, malgré
          tout ce qu’il a pu faire pour engager, notre Cour à se désister de ses pretentions, il n’a
          pu rien avancer dans cette grande affaire qui lui tenoit si fort au cœur. En effet S. M.
          vient de faire expedier des ordres dans toutes les Provinces de son Royaume pour la levée
          effective des impositions sur le Clergé. Par ces mêmes ordres il a été enjoint aux
          Intendants de ces mêmes Provinces de sommer tous les Ecclésiastiques, tant du premier, que
          du second Ordre, tant Seculiers, que Reguliers, possedants des biens ou des Bénéfices dans
          l’étendue de leurs departements, de donner des déclarations exactes de leurs revenus ;
          faute de quoi, les dits Intendants seront autorisez à en faire la saisie, au nom du Roi, à
          la charge, qu’ils leur en reserveront seulement la portion qui sera par eux jugée
          nécessaire pour la subsistance de ceux qui les possedent. <pb n="63"></pb>
                    <seg synch="#FR.5" type="MT"> Que vont penser vos Brabançons, Monsieur, de cette Nouvelle,
           qui est ici publique, &amp; que l’on assure être des plus authentiques ? </seg> J’ai vu
          un tems (je ne sçai s’ils sont encore dans les mêmes prejugez sur cet article), j’ai vu,
          dis-je, un tems où ces bonnes gens, presque idolâtres du Clergé &amp; du Monachisme,
          auroient traité notre Cour de Huguenote à bruler, si elle avoit fait alors une semblable
          démarche. Leur maniere de penser ne m’étonnoit point dans ce tems-là. Nous en aurions dit
          autant nous-mêmes, il y a environ deux cents ans ; mais Autre Tems, autres Mœurs ; &amp;
          cela pour les raisons raportées ci-dessus. Quoiqu’il en soit, par cette demarche
          vigoureuse, notre Cour a trouvé le veritable moyen de se faire obeir. S’il est mis en
          exécution, je puis bien vous jurer d’avance, Monsieur, sans craindre d’être parjure, que
          malgré tout leur zèle à soutenir la soi-disant immunité Sacrée des biens Ecclésiastiques,
          les Ministres de S. M. en auront la liste dans leur Cabinet avant qu’il se soit écoulé
          deux mois. Je ne puis vous en donner ici de meilleur, ni de plus sûr garant, que
          l’attachement même que l’on voit à ces Seigneurs, depuis tant de siécles, pour ces mêmes
          biens, leur attention à les conserver, à les augmenter, &amp; plus encore à en consommer
          les revenus. En effet pour peu qu’on réfléchisse sur toutes ces choses, il n’y aura
          personne qui se persuade qu’aucun d’eux porte l’obstination &amp; la desobéissance
          jusqu’au point de se reduire, par son entêtement, à une simple pension alimentaire qui lui
          sera adjugée suivant la fantaisie d’un Intendant de Province. Avoir de pareilles idées, ce
          seroit ne pas connoitre le cœur de l’homme en général, le quel, <pb n="64"></pb> quoiqu’on en
          puisse dire, est toujours prêt à tout faire quand il est question de se procurer sur la
          terre une situation heureuse, telle que les richesses nous la procurent ordinairement ;
          surtout quand il ne faut, pour cela, que s’aquiter d’un devoir legitime &amp; même
          indispensable. Quid non mortalia pectora cogit Auri sacra fames ! Cette grande affaire,
          qu’on peut regarder comme terminée, n’est pas la seule qui ait occupé notre Cour depuis le
          retablissement de la Paix. Il est un autre abus, qui n’est pas moins à charge à l’Etat,
          &amp; au peuple, que notre Ministere n’a pas moins jugé digne de son attention, &amp; à la
          réforme du quel on assure qu’il va travailler efficacement. Cet abus est celui de la
          multitude des Monasteres qui sont dans ce Royaume, &amp; du tort qu’ils lui font. <seg synch="#FR.6" type="MT"> Comme je ne doute point que vous ne lisiez quelquefois les
           Nouvelles publiques, vous me permettrez, Monsieur, de vous faire ressouvenir ici que vous
           avez dû y voir, il y a quelque tems, que notre Cour songeoit à prendre aussi sur cette
           affaire certains arrangements, principalement à l’égard de ceux de nos Religieuses.
          </seg> C’est un fait constant qu’on a deffendu à plusieurs de recevoir de nouveaux
          sujets ; qu’on en a même détruit quelques uns. Le bruit a couru qu’on étoit sur le point
          de fixer à vingt deux ans l’âge pour y être reçu à l’avenir. Enfin S. M. a fait publier un
          Edit plein, à la verité, de très sages précautions contre les gens de main morte ; mais
          qui tombe, par de certains côtez, si directement sur les Religieuses, qu’il donne à penser
          qu’on a, au moins, quelque dessein à leur égard. Or quel pourroit être ce dessein ? <pb n="65"></pb> Ce n’est surement pas celui de les supprimer. Sa Majesté a trop de piété, &amp;
          en qualité de Roi Très Chrétien n’a garde de faire ce tort à l’Eglise. Nos Religieuses en
          sont la plus belle portion ; &amp; quoique leur état ne soit pas absolument essentiel à la
          Religion, elles y tiennent cependant de si près, que les supprimer, ce seroit ôter aux
          peuples l’exemple de la pureté de ses mœurs, la preuve sensible &amp; parlante qu’on peut
          pratiquer, à la lettre, les loix de sa Morale &amp; oter aux fidelles une des voyes par
          les quelles ils peuvent aller plus surement à Dieu. Il est donc certain que le Roi ne veut
          que regler leur établissement, y reformer quelques abus que tout le monde y voit ; &amp;
          il suffit d’être bon Citoyen pour applaudir à ses louables intentions. Ces réflexions, qui
          paroitront solides à tous les esprits judicieux, ont engagé une personne, aussi
          respectable par le rang qu’elle tient dans le monde, qu’estimable par ses vertus, son
          génie, &amp; ses talents, à composer sur ce sujet un Mémoire, parfaitement bien raisonné,
          dans le quel elle se propose en qualité de bon Citoyen, d’aider le Ministere à remplir le
          but que S. M. Très Chret. paroit avoir en vue (a)<note n="1">(a) Ce Mémoire se trouve à la
           Haye chez P. Gosse, Libraire de S. A. R.</note>. <seg synch="#FR.7" type="E3"> « Nos
           Religieuses, dit l’Auteur de ce Mémoire, de la façon dont elles sont aujourd’hui, nous
           nuisent considérablement, sans nous être autrement utiles que par l’exemple édifiant
           d’une conduite assez reguliere en général. Mon dessein est de nous les rendre de tout
           point utiles, sans nous étre nuisibles en aucun. Elle nous sont nuisibles par la depense
           excessive des Dots qu’elles nous coutent ; &amp; mon premier objet, dans ce Mémoire, est
           de nous procurer l’exemtion des Dots, &amp; d’ôter toute puissance d’acquerir à un Corps
           qui peut tout acquérir. Elles ne nous sont pas suffisamment utiles, par ce qu’elles n’ont
            <pb n="66"></pb> point de fonctions qui se raportent directement à notre utilité ; &amp; mon
           second objet est de leur en donner, en les appliquant à l’éducation de toutes les filles
           du Royaume. Exemptions de Dots, &amp; parfaite éducation de toutes les filles, voilà quel
           est le double objet de ce Mémoire. Il ne s’agit de rien moins que d’épargner à l’Etat,
           chaque année, plus de trois millions qu’il lui en coute pour faire ses filles
           Religieuses, &amp; de lui donner dix huit cents Maisons, Communautez, ou Colléges, pour
           l’éducation gratuite de toutes ses filles, Nobles, ou non Nobles. Un Mémoire qui a un
           double objet si important, &amp; qui le remplit, ne mérite pas, de quelque part qu’il
           vienne, d’être dédaigné ». </seg> Non, assurément, Monsieur, il ne mérite nullement qu’on
          le dedaigne ; &amp; la lecture que j’en ai fait m’en a bien convaincu. J’ajouterai méme
          que l’exécution de ce nouveau plan, qui ne pouroit deplaire qu’à celles de nos Religieuses
          qui n’aiment point à s’occuper, mettroit le comble à la gloire de notre Roi qui semble,
          depuis un tems, s’être proposé d’immortaliser son regne par des actions &amp; des
          établissements extrêmement utiles à son peuple. Quelle gloire ne seroit-ce pas
          effectivement pour ce Prince, s’il assuroit, par celui-ci, à son Royaume une pepiniere
          innombrable de jeunes éléves destinées à perpétuer, dans ses Etats, des Sujets qui, de
          génération en génération, béniroient sa mémoire, &amp; auroient pour lui toute la
          vénération &amp; la tendresse que des enfants doivent à leur Pere. Il est vrai que cet
          établissement rencontreroit quelques difficultez, par l’opposition qu’y pouroient apporter
          certaines personnes ennemies de toutes les reformes qui les incommodent : Mais, comme un
          de nos Poëtes Modernes le fait dire à Louis XV. Même. <seg synch="#FR.8" type="E3"> Si les
           plus grands desseins ont les plus grands obstacles, Les obstacles vaincus enfantent des
           Miracles (a)<note n="2">(a) M. Marmontel, dans son Poème sur l’établissement de l’Ecole
            Militaire. Voyez le N. 3. de ce volume pag. 17.</note>. </seg> D’ailleurs lorsqu’il
          s’agit du bien général de tout un Royaume, les murmures de quelques filles, ou
          femmelettes, doivent-ils traverser, encore moins faire abandonner, un projet aussi
          important, &amp; aussi généralement utile, sur tout dans un Etat Monarchique, où le
          Souverain peut faire à ses Sujets tout le bien qu’il juge à propos, sans que qui que ce
          soit ait droit de s’y opposer, ni même d’y trouver à redire ? J’ai l’honneur d’être
          &amp;c. Paris ce 2 Juin 1751. </seg>
                </seg>
              </seg>
            </ab>
          </div>
        </body>
      </text>
    </group>
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</TEI>
