La Bigarure: N°. 1.
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N°. 1.
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Letter/Letter to the editor
Monsieur, Vous êtes trop au fait du monde, & de ce qui
s’y passe, pour n’avoir pas souvent entendu parler de la Misterieuse Societé des
Franc-Maçons. Vous sçavez combien cette nouveauté est regardée de mauvais œil par le
peuple, qu’on a vu, dans plusieurs endroits, prêt à faire main basse sur ces Freres, que
sa sotte crédulité lui faisoit suspecter de plusieurs crimes. Vous n’ignorez pas non plus,
que, dans plusieurs Etats & Royaumes, cette soi-disante Fraternité a été sévérement
deffendue par des Arrêts, Edits, Ordonnances, Placards, &c. Enfin vous ignorez encore
moins que, malgré cette sage attention du Gouvernement Politique à interdire toutes les
Nouveautez qui peuvent devenir dangereuses avec le tems, celle-ci n’a pas laissé de se
multiplier considerablement, & de s’étendre même jusqu’aux femmes, qui commencent à
s’y faire incorporer. Il feroit beau voir, effectivement, que, lorsqu’il est question de
puérilitez, ou de fantaisies, les femmes n’y fussent pas admises ! Jamais y en eut-il dans
le monde, qu’elles n’y ayent pas donné tête baissée, surtout quand le plaisir en est
encore redoublé par les charmes de la Nouveauté & du Mistere, & par les attraits
piquants de la deffense, deux appas qui, depuis le commencement du monde, ont toujours
affriandé le genre humain. Si vous ne voulez pas, sur cela, vous en raporter à moi,
rapellez vous, Monsieur, la belle Sentence de cet ancien Poëte Latin, que
l’Experience verifie tous les jours, Nitimur in vetitum semper, cupimusque negata.
Au-reste, sans pretendre porter ici mes regards curieux & profanes sur les secrets de
cette Société Misterieuse, que j’ai souvent entendu comparer, par de très sages & très
graves personnages, à ces jeux d’enfants, dont toute la beauté & tout le mérite
consistent dans leur imagination, & en ce qu’ils en ont été les inventeurs, je laisse
ces Messieurs pour ce qu’ils sont ; & je ne vous en ai parlé ici qu’à cause d’un
événement au quel l’idée que l’on a de cette Societé a donné occasion. Il m’a paru mériter
de vous être communiqué ; ne fut-ce qu’à cause du dénouement Comique qu’il a eu. Le voici.
Epigramme. J’ai l’honneur d’être &c. Paris ce 19 Mai 1751.
General account
Vous sçavez, Monsieur, que c’est chez nous un usage (comme
je crois que c’en est aussi un en bien d’autres endroits) que ceux de nos jeunes gens que
leurs parents destinent au parti de la Robe, vont, au sortir des Ecoles de la
Jurisprudence, travailler pendant quelque tems chez les Procureurs, tant pour y aprendre
ce qu’on appelle la Pratique du Palais, que pour s’y instruire, par eux mêmes, de tous
les infames tours de la Chicane, qui tient ordinairement son domicile dans les Etudes de
ces derniers. Un jeune Conseiller du Parlement de Mets, qui avoit demeuré plusieurs
années chez un de ces vieux supôts subalternes de la Justice, fort riche, & dont la
femme jeune & jolie ne lui avoit été rien moins qu’indifferente, étant venu ici,
pendant les vacances de Pâques, alla lui rendre visite. Ne l’ayant point trouvé à la
ville, & ayant appris qu’il étoit allé passer, avec sa femme, ses vacances à une fort
jolie maison de Campagne qu’il a une lieue d’ici, le jeune Conseiller alla pour l’y voir.
Beauté & Richesse eurent toujours grand presse, dit un de nos vieux Proverbes. Par
cette raison, le Procureur, quoique d’un état qui n’est ici rien moins
qu’estimé, avoit toujours chez lui assez bonne compagnie, soit à la Ville, soit dans son
Château du Gaillardin. Le Conseiller, qui avoit été pendant plusieurs années son
Pensionnaire, y fut très bien reçu, & encore mieux par la jolie Procureuse. Ils le
prierent l’un & l’autre d’y passer quelques jours avec eux, ce que celui-ci leur
accorda. Peut-on refuser quelque chose à une aimable femme qu’on a tendrement aimée ?
Pendant le séjour qu’il fit à cette Campagne, il arriva qu’un jour un des Valets du
Conseiller, en causant avec ceux de la maison, vint à parler de l’amitié que leurs
Maitres avoient l’un pour l’autre. Comme ils en cherchoient la cause, un d’eux s’avisa de
dire que cela provenoit de ce qu’ils étoient tous deux Franc-maçons. La coutume de ces
sortes de gens est de raisonner bien souvent à tort & à travers de choses qu’ils ne
sçavent ni ne connoissent point. En conséquence, leur conversation roula sur la
Franc-maçonnerie dont ils dirent beaucoup de mal. La demangeaison de parler, & la
flateuse vanité de faire briller leur esprit aux dépens de leurs Maitres, les firent
rencherir les uns sur les autres ; Ils en vinrent jusqu’à assurer que les Franc-maçons
avoient commerce avec le Diable ; enfin ils conclurent qu’ils étoient mille fois pires
que les Sorciers. S’il y a des gens qui regardent aujourdhui les Sorciers comme des
Créatures qui n’existerent jamais, il y en a d’autres (& le nombre en est infiniment
plus grand), qui les regardent comme des Etres bien réels. La plûpart de nos Païsans sont
dans ce préjugé ridicule. Un de ces derniers, qui étoit venu voir le Procureur, pour le
prier de pousser avec vigueur une affaire dont il étoit chargé, ayant entendu les
discours de ces Domestiques, s’imagina aussitôt que son affaire, ses papiers, & ses
titres étoient entre les mains du Diable ; que c’étoit pour cette raison
qu’il n’avoit pu jusqu’alors en obtenir une décision, & qu’il ne pouvoit éviter la
malediction de Dieu, & la perte de son procès, qu’en retirant au plutôt son affaire
& ses piéces des mains de ce Diable de Procureur. Quoique à son avis, ces raisons
fussent plus que suffisantes pour le faire déclarer incapable d’exercer sa charge, il
n’osoit cependant les lui dire, dans la crainte d’avoir affaire avec tous les Diables.
Quelque bon droit que l’on ait, lorsque les gens sont redoutables, ou qu’on les croit
tels, on a bien de la peine à se résoudre à leur dire en face des veritez qu’on sçait qui
les offenseront. Le Païsan en étoit logé là. L’imagination pleine de ses folles idées,
& inquiet sur la réussite de son affaire, il ne sçavoit comment s’y prendre pour la
retirer des mains du Procureur. Pour se consulter sur les moyens qu’il pouroit employer à
cet effet, il prit le parti d’aller trouver un autre de ses Confreres, au quel il
raconta, mais fort secrettement, sa peine, & le malheureux cas dans le quel il se
trouvoit. Il le pria, en même tems, de lui chercher quelque expédient pour retirer ses
piéces des griffes de ce Diable incarné (ce sont ses propres termes) disant qu’il lui
payeroit, pour cela, tout ce qu’il voudroit. Ces dernieres paroles firent ouvrir les
oreilles au Procureur qui, jusque là, s’étoit interieurement moqué de la credulité du
Païsan qu’il avoit pris d’abord pour un fou. Comme les gens de la même profession sont,
ordinairement, jaloux de la prosperité les uns des autres, & saisissent, autant
qu’ils peuvent, les occasions qui se presentent de s’enlever réciproquement leurs
pratiques, le Procureur n’eut garde de laisser echaper celle-ci. Il projetta même de se
servir du même expédient, pour en enlever plusieurs autres à son Confrere. Toute fois,
pour ne point trop laisser entrevoir son dessein au Païsan, il se contenta,
pour cette premiere fois, de lui conseiller d’aller trouver son Procureur, & de lui
redemander ses piéces sans rien craindre ; ajoutant que, si son Confrere les lui
refusoit, il lui indiqueroit alors d’autres moyens, pour les lui faire rendre. Toujours
effrayé par ce qu’il avoit entendu dire de cet homme, le Païsan eut d’abord de la peine à
se resoudre à suivre ce conseil ; Mais l’autre lui apporta des raisons si spécieuses,
qu’à la fin il se détermina à faire cette démarche qui lui parut le coup le plus hardi
qu’aucun Mortel pût jamais faire. Il va donc trouver son Procureur à qui il redemande ses
piéces en tremblant. Celui-ci, qui avoit mis son affaire en bon train, regardant la
demarche du Païsan comme un affront qu’il lui faisoit, voulut sçavoir la cause de ce
procedé qu’il trouva fort singulier ; mais son Client ayant refusé constamment de la lui
dire, après plusieurs debats assez vifs, de part & d’autre, ils se quitterent fort
mécontents. Le Païsan revint alors trouver l’autre Procureur qui, lui ayant persuadé
qu’il n’étoit pas assez fort tout seul pour l’attaquer en Justice, lui conseilla d’aller
voir cinq ou six autres Païsans, à peu près de la même trempe que lui, qui avoient, comme
lui, des procès assez considerables entre les mains de son Confrere, & qu’il avoit
projetté de faire tomber entre les siennes. Dans cette vue, il lui recommanda de ne point
perdre de tems, mais d’aller promtement leur faire part de la decouverte qu’il avoit
fait, de leur faire connoitre que leurs affaires étoient entre les mains d’un Diable qui
ne les finiroit jamais que lorsqu’il les auroit ruinez, comme il avoit fait toutes ses
pratiques, aux depens des quelles il s’étoit enrichi par des voyes vraiment Diaboliques.
Que ne fait pas la superstition & la credulité ! Le Païsan, persuadé & convaincu
par les raisons specieuses du malin Procureur, persuada la même chose à ses Confreres qui
la trouverent d’autant plus croyable, que le premier Procureur avoit fait une
fortune assez rapide, qu’ils attribuerent alors à sa pretendue Diablerie. Là-dessus ils
s’assemblent tous à jour nommé, & vont trouver le Procureur qui leur avoit suggéré ce
conseil. Pour faire valoir à son Confrere, comme un grand service, le tour de fripon
qu’il lui jouoït, celui-ci lui écrivit qu’il avoit apris l’orage terrible qui s’étoit
formé, & qui alloit éclater sur lui ; que s’il ne vouloit pas se perdre, il lui
conseilloit, en ami, de donner aux complaignants la satisfaction qu’ils pouvoient lui
demander, faute de quoi il perdroit immanquablement sa charge. Le detail de cette
Nouvelle, qu’il eut grand soin d’exagérer beaucoup, effraya tellement le Procureur, qu’il
rendit à toutes ces bonnes gens les piéces de leurs procès ; ce qu’il ne fit pourtant
qu’après s’en être fait bien payer. En reconnoissance de ce bon conseil, ces pauvres
idiots ont remis leurs papiers & leurs affaires entre les mains du nouveau Procureur,
qui les a dupez, comme il a fait son Confrere, & qui n’étant pas si riche que lui, ne
manquera pas de le devenir bientôt à leurs dépens ; de sorte qu’ils peuvent bien dire
qu’ils sont tombez, suivant un de nos Proverbes, de fievre en chaud mal.
Metatextuality
Avouez, Monsieur, que c’est-là ce qu’on peut appeller un
vrai tour de Procureur. Voilà la Charité Fraternelle qui regne parmi ces Sang-sues du
Palais. O ! que j’aime bien mieux le généreux desinterressement, la politesse, &
l’honêteté du Maréchal qui fait le sujet de l’Epigramme suivante que je viens de
recevoir, & que je vous envoye !
Level 3
Un
Maréchal, ayant guéri la Mule D’un Médecin de réputation,
Ne voulut point de rétribution.
Dieu me garde, dit-il, d’être assez ridicule
Pour rien prendre des gens de ma profession !
Ne voulut point de rétribution.
Dieu me garde, dit-il, d’être assez ridicule
Pour rien prendre des gens de ma profession !
