La Bigarure: N°. 19.
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N°. 19.
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Carta/Carta ao editor
Metatextualidade
ENcore des piéces sur l’affaire du Clergé avec la Cour,
allez vous peut-être dire, Monsieur, en ouvrant ma Lettre ! . . . . Vous l’avez voulu,
vous l’avez voulu, George Dandin ; vous l’avez voulu, dit, dans Moliere, un Mari qui
croit avoir lieu d’être mécontent de la conduite de sa femme *1. C’est aussi ma
reponse, Monsieur, en cas que ce que je vous envoye ici n’ait pas le bonheur de vous
plaire. Vous voulez sçavoir tout ce qui se passe ; vous voulez voir tout ce qui paroit de
nouveau ; vous me priez de vous en faire part ; je vous obéis, uniquement pour vous faire
plaisir. S’il en arrive autrement, en ce cas, ne vous en prenez pas à moi ; ou je vous
répondrai encore, avec Moliere : Vous l’avez voulu, mon cher Ami, vous l’avez voulu ;
vous me l’avez même très expressément ordonné . . . : Mais lisez. Peut-être reviendrez
vous de votre prevention, & ne me sçaurez-vous pas alors si mauvais gré de vous avoir
envoyé cette piéce qui n’est pas la moins bonne qui ait paru sur cette matiere.
D’ailleurs vous y trouverez un avantage ; C’est qu’elle est fort courte, & par cette
raison, s’il arrive qu’elle ne soit pas tout-à-fait de votre goût, du
moins, ne vous ennuyera-t-elle pas long-tems. Mais après tout, Monsieur, pourquoi vous
ennuyeriez-vous d’entendre parler d’une affaire dont nos François, qui sont l’inconstance
même, ne se sont point encore lassez depuis plus d’un an qu’elle fait le sujet de leurs
conversations & de leurs Ecrits ? Semblable à ces aimables créatures dont ils sont
idolâtres, & que le tems ne fait qu’embellir, cette matiere, quoique plusieurs fois
rebatue, leur paroit de jour en jour plus belle, plus curieuse, & plus interressante.
La constante désobeissance d’un Clergé qui refuse, depuis près d’un an, de se soumettre
aux ordres & aux volontez de son Souverain, est pour eux une de ces Nouveautez
piquantes dans la quelle ils trouvent tous les jours de nouveaux charmes. Prêcher, d’un
côté, aux peuples la Soumission aux Puissances, & de l’autre, refuser soi même de
leur obeir, est un de ces Paradoxes dont on ne se lasse point d’entendre parler ; encore
moins quand on voit ce Paradoxe mis en exécution par un Corps d’environ cent mille sujets
(plus ou moins) consacrez à Dieu & à la Religion d’une façon toute particuliere. Si
cela ne vous paroissoit plus, Monsieur, ni curieux, ni nouveau, ni interressant, il
faudroit, en ce cas, que la Province vous eût furieusement gâté le goût & l’esprit ;
ce que je ne presume pas vous être arrivé, & qui effectivement ne m’a pas encore
paru. Je me rassure donc un peu sur la piéce que je vous envoye ; &, tout bien
considéré, je me persuade que vous ne serez point fâché de la lire.
Vox Clamantis in Deserto.
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« Voici la Voix qui crie dans le Desert : Rendez à Dieu ce
qui appartient à Dieu, un cœur humilié ; Au Roi ce qui appartient au Roi, l’obeissance
& les tributs qu’il juge necessaires pour le soutien de son Etat ; Au Pauvre ce qui
appartient au Pauvre, l’aumône avec les biens dont vous êtes établis les Economes. Vous
ne pouvez retenir de ces biens que ce qu’il vous en faut pour vivre, comme les Pauvres ;
être vêtus, servis, nourris d’une maniere qui approche de la modestie des Pauvres, Victum
& mensam Pauperem habeat, dit le Concile de Carthage en parlant des Evêques ; parce
que J. C. a fait un Precepte à ceux qui le suivent, de ne point rechercher les richesses.
C’est pour cela qu’il a fondé son Eglise sur des biens éternels qui ne s’acquierent que
par l’aumône, la priere, l’obeissance, & le détachement de ceux de la terre.
Cependant le Pauvre se plaint que vous retenez ce qui est à lui, & que vous consommez
en superfluitez Mondaines des revenus qui lui sont destinez ; le Roi, que vous vous
élévez contre son autorité pour vous dispenser de continuer les tributs que vous lui
devez comme Sujets, sous le pretexte que les biens dont vous jouissez sont donnez à
Dieu ; Mais en cela vous abusez des termes pour éluder le Precepte de la Pauvreté qui
vous est ordonnée ; car ce qui est donné à Dieu est donné aux Pauvres, à vous-mêmes, si
vous êtes veritables Pauvres, & à l’Etat, s’il en a besoin. Dieu ayant tout donné aux
hommes sur la terre, il ne leur demande que l’offrande de leur cœur.
L’offrande des biens ne lui est agréable qu’autant que les Pauvres en sont soulagez. Les
Ecclésiastiques ne doivent point les consommer seuls, à l’exclusion du Pauvre qu’ils
abandonnent à la Charité des Fidelles. Ils n’en sont que les administrateurs dont le Roi
est le Chef. S’ils prévariquent, il peut, comme Joas, leur donner des Collegues, pour
veiller sur l’Administration en vertu de la discipline exterieure qu’il exerce sur le
Vaisseau, en qualité de Capitaine. Les immunitez de l’Eglise ont été accordées
lorsqu’elle ne possedoit que des Offrandes & des Aumônes. Leur confirmation n’en a
point changé la source ; elle ne devoit rien alors à l’Etat parce qu’elle n’avoit rien ;
Mais depuis que le Clergé a eu la permission d’acquerir des Bien-fonds, il est devenu,
comme les autres Ordres de l’Etat, sujet aux contributions, sur ce principe, que celui
qui entre dans une Société s’oblige d’en suporter les charges à proportion de son
interêt ; d’autant plus que les biens Ecclesiastiques ne sont point nécessaires à la
Religion Chrétienne. Elle a sa beauté & sa gloire en elle même. J. C. l’a établie sur
l’Amour & la charité, unique fondement de toutes nos Vertus. Ce qui differentie, dit
Saint Eucher, les Prêtres du Dieu Vivant, & ceux de Pharaon, ce sont les revenus qui
les distinguent. Ceux-là ne possedent aucun heritage sur la terre ; Dieu seul est leur
Patrimoine ; Ceux-ci au contraire ont reçu de riches possessions pour tout heritage. Vis
scire quid intersit inter sacerdotes Dei & sacerdotes Pharaonis : Pharao concedit
terram sacerdotibus suis ; Dominus autem sacerdotibus suis partem non
concedit in terra, sed dicit eis : Ego sum pars Vestra. Les Payens, qui adoroient tout,
avoient besoin de richesses pour faire respecter leurs Dieux & leurs Autels. C’est ce
qu’on voit encore aujourdhui dans le Japon, où le Jaco, qui est le Souverain Pontife,
forme une troisième Puissance dans l’Etat. Il est si riche, qu’il fait la guerre dans
l’Empire, même aux grands Seigneurs du païs, sans que le Souverain Héréditaire, ni
l’Empereur même, soient en état de s’y opposer. Le Clergé de France doit rougir de
ressembler à une pareille Puissance qui est si contraire à la Religion de J. C. qui
enseigne la Pauvreté ; Car l’exemple des Juifs n’est point une autorité qu’il puisse
faire valoir. Ils faisoient consister le souverain bien dans les richesses de la terre.
Les Chrétiens le font consister dans la jouissance des biens que le Legislateur de la Loi
de grace promet à ceux qui les preferent à ceux de la terre. Quel scandale pour le
troupeau, de voir les Pasteurs rebelles à la Voix qui leur crie d’être soumis au Prince
Temporel, & de lui payer les Tributs qui lui sont dus ! Doit-il les suivre dans des
sentiers si dangereux ? Tel est l’embaras des Fidelles qui entendent plusieurs Voix
contradictoires qu’ils ne peuvent pas distinguer. Si les pretentions du Clergé étoient
fondées, le Roi seroit mal à propos responsable de l’Etat que Dieu lui a confié,
puisqu’il n’auroit plus la liberté d’ordonner toutes les choses nécessaires à sa
conservation, lorsqu’elles ne sont pas contraires aux Commande <sic> ments de Dieu ; d’où il naitroit des desordres qu’un Gouvernement sage a intérêt
d’empêcher en meprisant des Censures aussi téméraires qu’injustes. C’est pour cela que,
dans toutes les choses où l’Eglise & l’Etat prennent interêt, mais dans les quelles
il ne s’agit point de la Foi, le Roi est le Souverain Arbitre de l’Etat ; C’est à lui à
juger si cet interêt est tel, qu’il doive prévaloir aux besoins & aux interêts de
l’Eglise ; On doit s’en raporter à sa decision à cet égard, à cause de l’interêt qu’il a
lui-même de ne point désunir deux Puissances qui se deffendent & se soutiennent
mutuellement. A l’égard de la personne des Ecclesiastiques, elle n’est pas moins
assujettie que leurs biens. L’Ecclesiastique est Citoyen avant que d’être Ordonné. Le
Sacerdoce ne l’affranchit point de l’Obéissance qu’il doit au Roi. J. C. declare à ses
Disciples, qu’il n’est point venu pour délier les Sujets de l’obéissance due au Rois.
L’Historien des Apôtres en parle en cent endroits ; il en fait un devoir indispensable
aux Chretiens, sur le fondement que les Rois sont placez sur la terre par Dieu même pour
gouverner les Empires, & lui en rendre compte. Il n’y a point de Priviléges qui
puissent dispenser des Loix en général. Un Ecclesiastique, comme un Laic, est sujet à
toutes les Ordonnances Politiques de l’Etat, au moins qu’il n’en soit nommément dispensé
par le Souverain, comme a fait Charles IX. Par les Ordonnances de Moulins & de Blois.
Or il n’y a point ici de Loix, ni d’Ordonnances qui exemptent les Ecclesiastiques de
payer le tribut de sujettion, & de dependance, dû au Lieutenant de Dieu
sur la terre. Leurs immunitez ne les en exemtent point expressément ; ils en conviennent.
La formalité qu’ils demandent, pour obéir, est une vanité que J. C. a reprouvée quand il
a dit à ses Disciples ; si vous ne devenez semblables à ces petits Enfans, vous n’aurez
point de part à ma gloire. L’humilité & le renoncement aux Vanitez du Monde est le
partage des successeurs des Apôtres, & de tous ceux qui prétendent exercer le S.
Ministere. Ils doivent être dans leurs Temples pour être respectez, & jamais à la
Cour. » Scientis Divitiis debet anteponi.
Metatextualidade
La Cour, Monsieur, n’est pas le seul Corps avec le quel
notre Clergé soit brouillé, il l’est encore avec la plûpart de nos gens de Lettres, qui
n’osent presque plus écrire ici que des Balivernes, dans la crainte de deplaire à ces
Messieurs qui reglent & mesurent leurs Ecrits sur leurs Opinions & rêveries
Scholastiques. Vous avez, sans doute, lû les trois premiers Volumes de la belle,
curieuse, & très sçavante Histoire Naturelle, par Messieurs de Buffon &
d’Aubenton, dont je vous ai rendu compte dans le tems qu’elle a paru, c’est-à-dire, il y
a près d’un an (a2). Vous m’avez
souvent demandé, depuis, quand nous en aurions la continuation la quelle devoit succeder
immediatement, & sans aucune interruption, à ces premiers Volumes qui ont autant été
goûtez du Public qu’ils ont déplu ici à quelques uns de nos Sorbonistes.
Metatextualidade
Je vous la donne telle que je l’ai apprise d’une personne à qui l’on peut bien s’en
raporter, puisqu’elle. . . Mais motus. Elle m’a demandé le secret sur tout ce qui la
concerne ; & je le lui ai promis. Qu’il vous suffise donc de sçavoir ce qu’elle vient
de m’écrire sur ce sujet, & que voici.
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« Dans la derniere Assemblée générale de Sorbonne on a lu
& approuvé les Explications, Retractations, & Condamnations, que M. de Buffon lui
a envoyées touchant plusieurs propositions qui se trouvent dans les premiers Volumes
qu’il a donnez de son Histoire Naturelle. Ces Retractations, Explications, &
Condamnations seront imprimées à la tête du premier Volume du même Ouvrage, qui paroitra,
avec les Lettres de l’Academicien aux Deputez de l’Ordre Sacré pour l’examen des Livres,
& leurs reponses. On s’étoit flatté que quelques autres Ecrivains célébres, dans les
Ouvrages des quels on trouve aussi des propositions répréhensibles, auroient pris la même
voye de conciliation & de pacification ; Mais les esperances qu’on en
avoit conçues se sont évanouïes ; & l’on sera obligé d’en venir aux Censures. Un
Poéte Sorboniste, fâché, selon toutes les apparences, que M. de Buffon se soit fait si
long-tems tirer l’oreille avant que de faire cette démarche, a lâché contre lui ces deux
beaux Vers. »
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Ils sont venus trop tard ces remors d’Augustin
Qui font au Philosophe un fletrissant chagrin.
Qui font au Philosophe un fletrissant chagrin.
Metatextualidade
Voila, Monsieur, des Nouvelles aux quelles je pourois
donner le titre de Secreta Societatis Secretissima ; car il n’en a encore rien transpiré
dans le Public. Que cela soit secret, au moins, & n’aille pas se divulguer ;
autrement vous me mettriez à dos tous ces Messieurs ; & l’experience de quinze ou
seize siécles, confirmée par tout ce que nous voyons tous les jours arriver, a dû nous
apprendre ce que c’est que l’Odium Theologicum. Il est vrai qu’il ne m’a jamais beaucoup
épouvanté, & que j’ai toujours plus respecté ces Messieurs, que je ne les ai Craint ;
car que pourroient-ils faire à un homme qui s’est, de tout tems, moqué de la fortune
& de ses capricieuses faveurs dont le genre humain a la folie d’être idolâtre ?
Bien loin que j’en sois abatu
Je lui rends toutes ses richesses,
Et me couvre de ma vertu *4.
Metatextualidade
Voila bien du sérieux, Monsieur ; & cela n’accommodera peut-être guére
vos Dames. Qu’elles se consolent ; Voici ma Sœur qui vient à leur secours, & qui, en
attendant qu’elle leur écrive, leur envoye l’Enigme suivante qui pourra les amuser.
Nível 3
Je suis faite pour divertir, Et le plus
souvent j’embarrasse. Je suis toujours cachée ; & j’ai si peu d’audace,
Qu’à touts moments je crains de me trop découvrir.
Veux tu sçavoir pourquoi je n’ose point paroitre ?
J’ai de justes raisons ; tu vas en convenir. Dès qu’une fois tu viens à me connoitre, Tu me quittes alors, & n’as plus de plaisir.
Qu’à touts moments je crains de me trop découvrir.
Veux tu sçavoir pourquoi je n’ose point paroitre ?
J’ai de justes raisons ; tu vas en convenir. Dès qu’une fois tu viens à me connoitre, Tu me quittes alors, & n’as plus de plaisir.
Metatextualidade
Je vous ai marqué,
Monsieur, à la fin de ma précédente Lettre, qu’il me restoit une derniere piéce de Vers
sur notre Maréchal, Comte de Saxe, dont il semble que nos Poëtes ne sçauroient laisser
les cendres en repos. Comme c’est une Nouveauté, & que par cette raison elle vous
appartient, la voici.
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Tu peux bien te vanter, Saxe, d’avoir vu naitre Maurice ce Héros en tous lieux
si vanté ;
Mais l’avoir, dans mon sein, aux grands exploits formé,
Conviens, rendant homage à cet illustre Maitre,
Que c’est, & sous un jour plus beau,
L’avoir engendré de nouveau.
Mais l’avoir, dans mon sein, aux grands exploits formé,
Conviens, rendant homage à cet illustre Maitre,
Que c’est, & sous un jour plus beau,
L’avoir engendré de nouveau.
Paris ce 14. Mai 1751.
Lundi ce 10 Mai 1751.
1* Dans sa Comédie de George Dandin, ou le Mari Confondu, Acte I. Scene VII.
2(a) Voyez notre Tome V. pag. 34.
3(a) Ces deux Messieurs sont de l’Academie des Sciences de Paris, & de presque toutes celles de l’Europe. De plus M. de Buffon est Intendant du Jardin du Roi ; & M. D’Aubenton est Garde & Démonstrateur du Cabinet d’Histoire Naturelle au dit Jardin du Roi.
4* . . . . si fragiles quatit Pennas, resigno que dedit; & mea Virtute me involvo, probamque Pauperiem sine dote quaro. Horat. Lib. III. Ode XXIX. Vs. 53. & seq.
