Par M. Clement.
Paris, 15. Avril 1751. N. S.
Zitat/Motto
Ebene 3
« Cependant Albion sur ses Isles
flotantes
Du caprice des eaux par son art triomphantes,
Transporte sur nos mers
ses foudres & ses champs :
En vain le Dieu des flots souléve tous les
vents :
L’Anglois enchaine Eole, & Thétis s’en étonne ;
Les airs sont
embrasés ; Lerins tremble . . . .
Metatextualität
VOus me demandiez un échantillon du Passage du Var ; en
voilà six beaux Vers, que j’ai choisis exprès pour vous, Monsieur ; encore n’ai-je pu
vous donner le dernier en entier, attendu qu’il finit par une cheville. Le reste n’est,
comme je vous l’ai dit, qu’une ennuïeuse gazette ; pas même cela ; car je ne sache rien
d’égal à l’insipidité d’un Vers froidement historique; mais quelque chose de pis c’est un
autre Vers qu’on veut rendre vif & qui n’est pas né pour l’être ; celui-ci, par
exemple, dans le même Poëme, à propos de la reddition des Isles de Lerins ;
Ebene 3
« Qu’aisément on enléve un poste qu’on surprend ! »
Metatextualität
Que dites-vous de cette exclamation sentencieuse ? L’Auteur
se vante d’avoir pris les avis de l’Académie de Marseille ; que ne
poussoit-il ses consultations jusqu’en Corse ? *
1
Effacez quelques lignes des Complimens de Mr. de Marivaux,
au nom de l’Académie Françoise, à Mr. le Chancelier & à Mr. le Garde des Sçeaux, &
ils seront très bien. (Ces deux compliments ont été inserez dans toutes les gazettes
Françoises.) Il y a quelque chose de louche dans le troisième paragraphe du premier ;
& dans le premier du second je ne puis soufrir cette phrase précieuse ; On doit ce
respect à vos pareils de ne jamais les confronter, pour ainsi dire, avec les verités qui
les louent. Le pour ainsi dire ne corrige rien ; il ne faut point ainsi dire ; & puis
l’image me choque : mais oter ces tours-là à Mr. de Marivaux c’est lui arracher le cœur.
Sa trop grande délicatesse va pourtant bien loin, mais trop loin, & d’un loin qui
n’est pas sur la ligne de l’infinité de délicatesse, qui n’est autre chose qu’une justesse
infinie de goût. Vous ne m’entendez point ? C’est pourtant encore de la phrase de Mr. de
Marivaux dans une réflexion imprimée au dessous des complimens. Comment un homme de
beaucoup d’esprit peut-il vouloir masquer aussi bizarrement une pensée commune ? Je ménage
les termes, & ne m’accusez pas d’être dur ; mais je ne saurois dissimuler certaines
répugnances. Il y a un commerce de fadeurs depuis trop long-tems établi entre nos
écrivains, un trafic de louanges mutuellement prodiguées, un droit mis sur les ames, un
poids sur les esprits ; presque plus de critique dans les journaux ; des extraits la
plûpart fournis par l’auteur même de l’ouvrage dont on rend compte. Où est
donc la vérité, la liberté ? Celle-ci a ses bornes, je les connois parfaitement, je
consens à la perdre si je les passe ; mais doublement Républicain, né à Genêve & dans
les Lettres, je ne veux point tenir ma pensée dans une prison perpétuelle : & de quoi
s’agit-il ? d’un livre, d’un auteur ? Car je respecte constamment la personne ; ne
voilà-t-il pas bien de quoi crier au meurtre ? Ce ne sont pas les critiques de cette
espece qu’il faut gêner ; mais bien faudroit-il berner quelques uns de ces protecteurs
sans titre, de ces petits Grands, de ces Mécénes manqués, & de ces ridicules ardélions
montés sur leurs épaules, moitié Beaux-Esprits, moitié Colporteurs, qui vont dans les
maisons pour faire répéter que Psaphon est un Dieu, & qui trouvent quelquefois les
moyens de vous fermer la bouche, si vous avez refusé de mentir. Ce desordre dans la Police
Littéraire, joint à l’esprit de mode & de sotte imitation, sont les deux plus grands
obstacles que je connoisse aux progrès de l’Esprit en France.
Metatextualität
Mais le Génie de la Nation a bien des ressources : gardez-vous de croire, Monsieur, à
la prochaine décadence que de vieux Savans vous annoncent lamentablement avec tant de
secret plaisir.
Ils peuvent partir quand il leur plaira ; il nous reste encore de
grands hommes dans presque tous les genres, & des provisions & de solides
espérances pour plus de trente ans. Interea fiet aliquid, comme dit Térence. Mr. de
Montesquieu, Mr. de Buffon, Mr. Clairaut, Mr. de Maupertuis, Mr. de la Condamine, Mr.
d’Alembert, Mr. de Voltaire, Mr. l’Abbé Prevôt, &c. &c. &c. En avez-vous
autant vous qui parlez ? Et Mr. de Fontenelle est-il mort ? Il s’en faut bien, il n’a que quatre vingt seize ans, & le voilà qui vous envoye deux nouveaux
volumes ; nouveaux, c’est-à-dire nouvellement publiés, & dont il est vrai qu’une bonne
partie auroit dû être œuvre posthume, comme il le dit lui-même dans sa préface ; mais
ajoute-t-il, il auroit fallu attendre trop long-tems. La Tragédie manque d’intérêt ; les
six Comédies, de comique & d’action ; les discours sur la Poësie, de véritable
intelligence de la Poësie : mais de l’esprit presque partout ; du paradoxe, de
l’ingénieux, des pensées délicates, des traits aussi fins que froids : c’est qu’il n’a
jamais eu beaucoup d’imagination ; c’est qu’il n’a jamais été capable de passion vive. De
là les paroles mises à la place de l’action, de là l’estampe à la place du tableau,
l’effort à la place de la force, la galanterie à la place de la tendresse, le spirituel à
la place du comique, la fin à la place du délicat, le subtil à la place du sin, &
presque toutes ces méprises-là mise en principes à l’usage d’un troupeau de moutons. Mr.
de Fontenelle a tant de sortes d’esprit qu’il pouvoit bien se passer de celui du Théatre,
& s’il n’a pas eu les grandes parties de l’imagination, il en posséde encore
aujourd’hui les plus séduisantes ; un enjoûment dans la société, une gentillesse, une
saillie, une gaité qui ne s’eteint point, & qui le rend plus aimable à cent ans que
tous les agréables de la derniére promotion. Il a l’oreille un peu dure, mais il entend
des yeux. Son vrai contraste par raport à l’enjoûment le plus sérieux des hommes, & de
la taciturnité la plus contagieuse, Mr. l’Abbé de Mably, auteur des Observations sur les
Grecs, vient de nous donner ses Observations sur les Romains. C’est un livre à mettre à
coté des Considérations de Mr. de Montesquieu sur les causes de la grandeur
des Romains & de leur décadence : Est-ce assés le louer, & vous plaindrez-vous de
ma prévention contre les gens que je n’aime pas ? Je lis lentement & avec réflexion un
ouvrage si profondément pensé, si bien lié, si rempli de vues, de conjectures heureuses,
de dénoûmens & de sources de solutions : car Mr. de Mably n’est pas homme à éluder la
difficulté, comme tant d’autres ; elle chatouille sa mauvaise humeur, il la préfére, il
s’y obstine, & il en vient à bout.
Metatextualität
Mais attendez que
j’aie tout lu ; une autre fois je vous en dirai peut-être encore plus de bien.
Voila un homme qui s’est surpassé ; en voici un qui n’est pas arrivé jusqu’à lui-même. Mr.
Duclos, le Bel-Esprit de la Ville & de la Cour le plus à la mode, successeur de Mr. de
Voltaire dans la place d’Historiographe de France, auteur de la Baronne de Luz, des
Confessions du Comte de. . . . de l’Histoire de Louis Onze, & d’Acajou, nous avoit
promis des Considérations sur les mœurs de ce siécle ; nous les attendions avec
impatience ; quelques morceaux qu’il en avoit lus à l’Académie Françoise, n’avoient point
rallenti la curiosité : mais l’Ouvrage est devenu public & le charme est levé. Au lieu
des traits hardis, du ton mâle, des vues fines, des réflexions ingénieuses qu’on y
cherchoit, on y a trouvé des choses communes dites d’un air de découverte, des obscurités,
des termes impropres, des expressions hazardées sous une mauvaise étoile, point de
liaisons, un stile dur, une Philosophie qui ne dit rien au cœur. En général il y a quelque
chose de rude dans le caractère d’esprit de Mr. Duclos, dont sa conversation se ressent
encore plus que ses écrits ; il parle avec une éloquence & une précision singulières,
mais d’un ton, d’un air & d’un geste sec & appuïé, que l’usage du
grand monde n’a pu lui ôter, qu’il doit à ses premières habitudes. Peut-être aussi est-ce
un peu la faute de la Nature, qui n’avoit pas achevé de le douer : quoiqu’il en soit,
c’est un homme très estimable, qui a su par son talent se faire son destin, & qui a
mérité sa réputation & sa fortune.
Metatextualität
Avant la naissance
du monde, croyez-vous, Monsieur, que la matière existât ?
Moïse n’en a pas trop
expliqué sa pensée ; son premier mot Berebschit barab n’est pas ce qu’il a dit de plus
clair : Aussi l’auteur du nouveau traité de l’Origine & de l’antiquité du monde lui
fait-il un procès, & l’accuse-t-il même de n’avoir pas eu sur la Création des idées
plus saines que les autres Philosophes ; item, d’avoir emprunté son Cahos des Egyptiens.
Laissez discourir ce *
2libertin sans conséquence ; son ouvrage est encore un de
ces petits phosphores qui ont relui dans l’obscurité, & qui ont disparu au grand
jour ; c’étoit un manuscrit précieux sous le manteau, c’est un mauvais livre sur les
tablettes de +
3Briasson. Et puis les
livres contre la Religion ne sont plus guére à la mode, parce qu’on a moins de Religion
que jamais. Il y a des traits d’imagination & de sentiment dans l’Epitre de Mr. le
Chevalier Laurès au Roi, sur l’établissement de l’Ecole Roïale & militaire ; mais il y
a aussi trop de détails foibles, de Vers forcés, de transitions manquées, de rapports en
l’air, de disparates, & d’énigmes. Tenons-nous à celle de Mr. Marmontel, & ne la
lisons point trop.