La Bigarure: N°. 13.
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N°. 13.
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Brief/Leserbrief
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« La conduite d’Octave qui établit, dit-il, irrévocablement
la Monarchie sur les ruines de la Republique, & à qui ses Sujets donnerent, depuis,
le nom d’Auguste, mérite une attention particuliere. Il étoit d’une naissance peu
relevée ; & la Raison est confondue en pensant qu’il n’avoit que dix huit ans
lorsqu’il quitta Apollonie, où il faisoit ses études, pour se rendre à Rome, & y
recueillir la succession de Cesar, son pere adoptif. On lui represente, que cette Ville
ne doit être qu’un precipice pour lui ; on lui met sous les yeux la fin Tragique du
Dictateur, & la haine des Conjurez ; on le menace même de la haine des amis de Cesar.
J’ai tout prévu, repond-il froidiment ; & les Dieux deffendront la justice de ma
Cause. Comment ce jeune homme se peut-il flatter de former un troisieme parti en sa
faveur . . . . . . . Octave saisit le point des différentes cabales dont les partis
étoient composez ; il seme des soupçons, forme des liaisons, fait naitre des haines,
promet, flatte, menace, persuade, divise, unit, & parvient enfin par son habileté à
partager la consideration des premiers Magistrats, à balancer le credit de Brutus, &
à se faire craindre d’Antoine. C’est un Spectacle bien surprenant de voir conquerir
l’Univers à un homme qui n’a pas le courage de se trouver à une Bataille, après avoir affronté les plus grands dangers au milieu de Rome. Sa lâcheté ne nuisit
point à sa fortune, parce que Hirtius, Pansa, Antoine, & Agrippa furent braves,
sçurent vaincre, & qu’il eut l’art de profiter seul de leurs Victoires. Sa prudence,
qui dans un jour de combat ne lui presentoit aucun secours contre l’épée ou les dards de
l’ennemi, l’abandonnoit tout entier à la crainte ; Mais, dans les autres especes de
danger, sa timidité naturelle disparoissoit devant la foule infinie de ressources &
d’expedients que lui prodiguoit le génie le plus heureusement formé pour l’intrigue, la
Politique, & le Commandement. Né avec une ambition qui occupoit toutes ses pensées,
il ne fut point partagé par d’autres passions ; du-moins elles obeissoient toutes à
celle-là d’où elles sembloient naitre. En le delivrant de ces fougues, souvent familieres
aux grands hommes, & souvent dangereuses, sa timidité l’entretenoit dans cette espece
de calme si utile aux ambitieux pour tracer & faire executer à propos les plus grands
projets. Il prit sans effort, & par l’effet naturel d’une lumiere superieure, toutes
les formes qu’exigeoit l’état de ses affaires. Il n’avoit aucune des Vertus qui font
l’honête homme ; il n’avoit aucun des Vices qui le degradent. Toujours prêt à se revetir
de la Vertu ou du Vice que le tems & les circonstances lui rendent utile, il est,
tour à tour, l’ami & l’enemi d’Antoine, de Ciceron, de Lepidus, & des Conjurez.
Sans haïr ni aimer Agrippa, dont le merite trop éclatant lui devenoit suspect, il lui est
indifferent de le faire perir, ou de se l’attacher par le mariage de sa fille. Il est
cruel sans aimer le sang ; il ne fait cesser de le repandre, ni par lassitude, ni par
remors ; & il pardonne quand il juge qu’il lui est aussi utile de pardonner, qu’il
auroit été auparavant dangereux pour lui de ne pas purger la Republique des
Citoyens inquiets, jaloux de leur liberté, vertueux, prudents, ou courageux, que son
usurpation & sa puissance devoient offenser. »
Metatextualität
Voila pour vous, Monsieur, & pour les amateurs de la
Litterature qui se trouvent dans votre société. Comme ma Sœur, qui vous presente ses
civilitez, ne perd point de vue votre aimable cousine, non plus que ses amies, &
qu’elle est toujours bien aise de contribuer, pour sa part, à leurs plaisirs & à leur
amusement, voici quelques jolies piéces qu’elle vous prie de vouloir bien leur presenter
de sa part. La premiere est un éloge bien flatteur pour leur sexe, dans la personne de
Madame de Grafigni de qui le dernier Ouvrage (dont je vous ai rendu compte dans le tems)
à été couru, par deux fois, de tout Paris. La Seconde est une Enigme, qui exercera leur
esprit, & les amusera. Enfin la troisieme est une Chanson nouvelle, qui poura
contribuer à les entretenir dans leur agréable humeur.
A Madame de Grafigni, au sujet de sa piéce de Cenie.
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Je reviens de ta Comedie, Grafigni, les larmes aux
yeux.
Que j’aime ta tendre Cenie
Et ses sentiments généreux !
Dans son portrait que tu nous traces
Que de charmes, que d’agrément !
Que de vertus & que de graces !
Que d’esprit, que de sentiment !
Quelle delicatesse extrême !
Que d’Héroïsme en tes portraits !
Ah ! qu’il faut en avoir soi même
Pour s’exprimer comme tu fais !
Que j’aime ta tendre Cenie
Et ses sentiments généreux !
Dans son portrait que tu nous traces
Que de charmes, que d’agrément !
Que de vertus & que de graces !
Que d’esprit, que de sentiment !
Quelle delicatesse extrême !
Que d’Héroïsme en tes portraits !
Ah ! qu’il faut en avoir soi même
Pour s’exprimer comme tu fais !
Enigme.
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Quel crime a merité de si durs traitements ! Sans respect
pour les Loix de la simple Nature
Je vois de foibles corps tirez à belles dents ;
Une cruelle main les met à la torture,
Bientôt une prison les dérobe à mes yeux :
Les feux sont allumez, & le fer étincelle !
Ne crains rien, cher Lecteur ; cet appareil affreux Ne tend qu’à rendre Iris plus belle. Le mot de la derniere Enigme est l’Homme.
Je vois de foibles corps tirez à belles dents ;
Une cruelle main les met à la torture,
Bientôt une prison les dérobe à mes yeux :
Les feux sont allumez, & le fer étincelle !
Ne crains rien, cher Lecteur ; cet appareil affreux Ne tend qu’à rendre Iris plus belle. Le mot de la derniere Enigme est l’Homme.
Chanson Nouvelle.1 Sur l’Air de la Lanterne Magique, ou sur le suivant.
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Vous allez voir Messieurs,
Mesdames, Un fat qui dit du bien des femmes
Tout ce que vous allez voir,
Et qui les sert sans espoir,
Un guerrier constant & discret
Qui rougit près d’un jeune objet.
Ah ! la rareté, la rareté Merveilleuse,
La Piece Curieuse. Ah ! remarquez un beau Modelle D’amour envers un Mari.
C’est une Epouse jeune & belle
Qui plume un Vieillard cheri.
Elle va descendre au Tombeau
Pour rejoindre son Tourtereau.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piece Curieuse ! Voyez deux Petites-Maitresses Qu’une Amitié tendre unit :
Point de noirceur dans leurs caresses ;
Le cœur parle, & non l’esprit.
Voyez comme par sentiment
L’une cede à l’autre un Amant.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Voulez-vous voir un Petit-Maitre Qui cache ses rendez-vous ?
Heureux sans vouloir le paroitre
Il brule ses Billets doux,
Aux égards dus à la Beauté
Il immole sa vanité.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Une Coquette surannée Qui n’a plus soin de son teint,
Qui, songeant au tems qu’elle est née,
Renonce au ton enfantin,
Des Belles louant les attraits
Sans glisser son perfide Mais.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Un Bel-Esprit sans perfidie, Sans orgueil, & sans jargon,
Qui de la bonne compagnie
N’a point pris le mauvais ton,
Et qui ne déchire jamais
Ses Amis par de malins traits
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Une Actrice jeune & jolie Rebutant les Financiers,
Une degoutante Harpie Renonçant aux Officiers ; Un Acteur à Baron égal (a2)
Aussi modeste que Grandval (b3).
Ah ! la Rareté Merveilleuse, &c.
Tout ce que vous allez voir,
Et qui les sert sans espoir,
Un guerrier constant & discret
Qui rougit près d’un jeune objet.
Ah ! la rareté, la rareté Merveilleuse,
La Piece Curieuse. Ah ! remarquez un beau Modelle D’amour envers un Mari.
C’est une Epouse jeune & belle
Qui plume un Vieillard cheri.
Elle va descendre au Tombeau
Pour rejoindre son Tourtereau.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piece Curieuse ! Voyez deux Petites-Maitresses Qu’une Amitié tendre unit :
Point de noirceur dans leurs caresses ;
Le cœur parle, & non l’esprit.
Voyez comme par sentiment
L’une cede à l’autre un Amant.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Voulez-vous voir un Petit-Maitre Qui cache ses rendez-vous ?
Heureux sans vouloir le paroitre
Il brule ses Billets doux,
Aux égards dus à la Beauté
Il immole sa vanité.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Une Coquette surannée Qui n’a plus soin de son teint,
Qui, songeant au tems qu’elle est née,
Renonce au ton enfantin,
Des Belles louant les attraits
Sans glisser son perfide Mais.
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Un Bel-Esprit sans perfidie, Sans orgueil, & sans jargon,
Qui de la bonne compagnie
N’a point pris le mauvais ton,
Et qui ne déchire jamais
Ses Amis par de malins traits
Ah ! la Rareté Merveilleuse !
La Piéce Curieuse ! Une Actrice jeune & jolie Rebutant les Financiers,
Une degoutante Harpie Renonçant aux Officiers ; Un Acteur à Baron égal (a2)
Aussi modeste que Grandval (b3).
Ah ! la Rareté Merveilleuse, &c.
Metatextualität
A propos de Comédiens & de Comédiennes, je ne sçai si je
vous ai marqué que le Jubilé, que nous gagnons ici à force malgré les torrents de pluye
presque continuelle qui nous inondent depuis trois semaines, a fermé la bouche aux
notres.
Metatextualität
N’ayant donc
point, Monsieur, de Spectacles ici, ni par consequent de nouvelles piéces à vous offrir,
je vais vous entretenir des derniéres qui ont été representées, tant à la Ville qu’à la
Cour, avant la cloture de nos Théatres, & du succès qu’elles y ont eu.
Metatextualität
Je ne sai, Monsieur, si, dans mes précédentes Lettres, je vous ai marqué que
S. M. avoit fait bâtir, depuis peu à Meudon un nouveau Château au quel Elle
<sic> a donné le nom de Belle-vue.
Ebene 3
Metatextualität
Puisque je suis à la Cour, je n’en sortirai point,
Monsieur, sans vous faire encore part d’une nouveauté qui pourra vous faire plaisir.
Metatextualität
Malgré ces defauts, la beauté du Buste a fait faire à un de nos Poëtes les
Vers suivants que je suis persuadé que vous trouverez presque aussi beaux, que l’est la
personne qu’il represente.
Sur le Buste d’une Dame.
Ebene 3
Quelle est cette Grace nouvelle Qui, sous les mains de
Phidias, (c6)
Brille, sur ce marbre fidelle,
Du seul éclat de ses appas ? . . . . .
C’est une Rose encor naissante Qu’embellit le Soleil de ses plus doux regards ; C’est une Sirene touchante ;
C’est la Minerve des Beaux-Arts ;
C’est l’ornement de la Nature
C’est Hebé’ ; c’est le tendre Amour :
C’est Venus, avec sa ceinture. . . . .
Est-ce tout ? . . Non, c’est Pompadour.
Brille, sur ce marbre fidelle,
Du seul éclat de ses appas ? . . . . .
C’est une Rose encor naissante Qu’embellit le Soleil de ses plus doux regards ; C’est une Sirene touchante ;
C’est la Minerve des Beaux-Arts ;
C’est l’ornement de la Nature
C’est Hebé’ ; c’est le tendre Amour :
C’est Venus, avec sa ceinture. . . . .
Est-ce tout ? . . Non, c’est Pompadour.
Metatextualität
Enfin, Monsieur, pour ne vous laisser ignorer aucun de nos
amusements passez, je vous dirai que trois Poëtes, & trois ou quatre Musiciens, se
sont réunis & liez d’amitié (chose assez rare), pour nous régaler, pendant le Carême,
d’un nouveau Spectacle à l’Opera. Il y avoit de tout dans cette production vraiment
Bigarée ; de l’agréable, du médiocre, & de l’ennuyeux, destin assez ordinaire à tous
les Opera. Comme les Vers & la conduite Théatrale ne sont pas, communément, ce qu’il
y a de plus beau dans ces sortes de piéces, je craindrois de vous ennuyer en vous faisant
l’analyse d’un Ouvrage & d’un Spectacle dont le plus grand charme, comme vous le
sçavez, est pour les yeux & pour les oreilles. Il faut le voir, il faut l’entendre,
pour bien juger des beautez qui s’y trouvent. En voilà-t-il assez, pour une fois,
Monsieur ? Après cela vous plaindrez-vous que je vous fais jeûner de Nouvelles
Litteraires ? Si je l’ai fait, pendant quelque tems, prenez-vous-en à nos Ecrivains qui
ne sont pas toujours en train de nous donner du bon & de jolies choses. Il faut les
prendre quand elles leur viennent, & s’en passer quand on ne les a pas. Pour moi,
c’est ce que j’ai mieux aimé faire, de tems en tems, que de vous envoyer toutes les
mauvaises Rapsodies dont on est ici journellement inondé, & Qui trouvent néanmoins,
quoiqu’on en puisse dire,
Des Marchands pour les vendre, & des Sots pour les lire. J’espere que vous ne mettez point au nombre de ces productions informes, celles que vous venez de lire. En tout cas, songez que je ne suis ici que le Secretaire & l’Echo du Public à qui elles plaisent, & qui s’en amuse. Ce n’est qu’aux mêmes conditions, c’est-à-dire pour vous des-ennuyer <sic>, & vous faire plaisir, que j’écris. Dès que je m’apercevrai du contraire, je cesserai, & rentrerai dans ma Coquille ; Car je sçai, pour l’avoir assez souvent éprouvé, qu’il n’est rien de plus insuportable qu’un ennuyeux Ecrivain.
Des Marchands pour les vendre, & des Sots pour les lire. J’espere que vous ne mettez point au nombre de ces productions informes, celles que vous venez de lire. En tout cas, songez que je ne suis ici que le Secretaire & l’Echo du Public à qui elles plaisent, & qui s’en amuse. Ce n’est qu’aux mêmes conditions, c’est-à-dire pour vous des-ennuyer <sic>, & vous faire plaisir, que j’écris. Dès que je m’apercevrai du contraire, je cesserai, & rentrerai dans ma Coquille ; Car je sçai, pour l’avoir assez souvent éprouvé, qu’il n’est rien de plus insuportable qu’un ennuyeux Ecrivain.
Paris ce 25 Avril 1751.
Le Jeudi ce 6. Mai 1751.
(Il y aura, Lundi prochain, un Extraordinaire)1Note des éditeurs: Dans le texte original, cette chanson est accompagnée des notes que nous n’avons pas pu copier dans cette édition digitale.
2(a) Célébre Comédien, eleve de Moliere.
3(b) Autre Comédien François.
4(a) Un des Argonautes qui allerent à la conquête de la Toison d’Or. Les anciens Poëtes disent qu’il avoit la vuë si perçante, que non seulement il voyoit au travers des murailles, mais encore ce qui se passoit dans le Ciel & dans les Enfers.
5(b) Calaïs & Zethès, deux autres Argonautes. Ils étoient tous deux freres, & fils de Borée & de la Nimphe Orythye. Ils avoient des ailes.
6(c) Célébre Sculpteur Grec.
