La Bigarure: N°. 12.
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N°. 12.
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Brief/Leserbrief
Il y a environ deux mois,
Monsieur, que je vous envoyai une Ode sur le Goût, dont on a
été fort content ici, & dont je ne doute pas que vous
n’ayez été aussi très satisfait, de même que les Messieurs
qui composent votre Société*1. J’en
supprimai les deux dernieres Strophes que je remis à vous
envoyer lorsque je verrois renaitre, en quelque façon, notre
Litterature, ou du moins sortir un peu de l’espece de
Lethargie dans la quelle elle a été pendant quelque tems. Il
semble que ce moment approche ; & que nos Ecrivains,
tant Prosateurs, que Poëtes, commencent enfin à se piquer un
peu d’émulation, & à rougir de l’oisiveté dans la quelle
ils laissoient engourdir leurs talents.
epitre a un ami Sur les plaisirs de l’Automne.
Le Serin et le Moineau F A B L E.
C’est une chose qui m’a toujours paru singuliere &
plaisante, que le goût original que notre nation a toujours
eu pour l’étude de l’Histoire de ce peuple qui ne subsiste
plus depuis tant de siecles, pendant qu’il ne s’est point
encore trouvé parmi nous un seul Ecrivain habile qui se soit
appliqué à débrouiller & à bien écrire la notre. En
effet, depuis la resurrection des Lettres en France, il
s’est fait chez nous plus de vingt Histoires Romaines ;
& rien de si pitoyable que la notre, & que ceux qui
ont voulu se mesler de l’écrire. Quelle
qu’en puisse être la cause, il est certain qu’il n’y a point
de nation sur la quelle nos François ayent tant écrit, que
sur les Romains. Il semble même que, depuis quelques années,
ils se soient fait un plaisir, & une Mode, de se
supplanter les uns les autres dans cette carriere. A peine
l’élegant, le judicieux, je dirois presque
l’inimitable Abbé de Vertot avoit-il donné l’Histoire des
révolutions de cette puissante Republique, que deux Jésuites
(Catrou & Rouillé) prirent la plume, & employerent
quinze ou vingt ans à ennuyer le Public par une vingtaine de
Volumes dont ils l’assommerent sous le titre d’Histoire
Romaine. Le Public respiroit à peine du long ennui que ces
deux Auteurs lui avoient causé, lorsque leurs nombreux
enfans se virent étouffez par ceux de M. Rolin dont le
continuateur jouit aujourdhui de son triomphe, en attendant
que quelque autre Regent de College, qui a peut-être déja
une nouvelle Histoire Romaine toute prête dans son Cabinet,
lui ait fait subir le sort qu’ont eu ses autres Confreres.
Ce qu’il y a de plus fatiguant & de plus ennuyant dans
tout ceci pour le Public, c’est que ces Auteurs, puisant
tous dans les mêmes sources, de n’étant que l’Echo les uns
des autres, si l’on en excepte leur stile, qui n’est pas
toujours des meilleurs, tous ces Ouvrages n’ont, dans le
fond, rien de nouveau. Monsieur l’Abbé Mobly, entrainé, sans
doute, par la Mode, a donné dans le même travers, &
vient de jouer aussi, au sçavant & agréable M. de
Montesquieu qui a traité, il n’y a pas long-tems, cette
matiere avec beaucoup de succès, le tour que,
vraisemblablement, il se verra jouer à lui même, au premier
jour, par quelque autre. Quoiqu’il en soit, pour vous donner
une idée du nouvel outrage de M. Mably, voici en quels
termes cet Abbé s’exprime sur le compte d’Auguste. Cet
endroit est un des plus brillants de son Livre, comme ce
Prince est lui même l’Epoque la plus remarquable de
l’Histoire de cet Empire qui étoit alors presque aussi
étendu que la Terre.
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Un nouveau jour luit . . . . Quel Temple D’un
éclat éblouissant !
Mon œil étonné contemple
Ce Spectacle ravissant . . . .
Quel riche amas de Merveilles !
Que de beautez sans pareilles
Brillent dans ce lieu sacré !
Quel Astre Divin l’éclaire ! . . .
C’est l’Auguste Sanctuaire
Où le Goût s’est retiré. Sous les loix de son empire, Par des Ecrits excellents
Chacun à l’envi conspire
A cultiver ses talents.
La belle Littérature,
Que guide une Raison sure,
Cause leur plus doux plaisir ;
Le Goût dictant leurs Ouvrages
Enleve tous les suffrages
Pour le fruit de leur loisir !
Mon œil étonné contemple
Ce Spectacle ravissant . . . .
Quel riche amas de Merveilles !
Que de beautez sans pareilles
Brillent dans ce lieu sacré !
Quel Astre Divin l’éclaire ! . . .
C’est l’Auguste Sanctuaire
Où le Goût s’est retiré. Sous les loix de son empire, Par des Ecrits excellents
Chacun à l’envi conspire
A cultiver ses talents.
La belle Littérature,
Que guide une Raison sure,
Cause leur plus doux plaisir ;
Le Goût dictant leurs Ouvrages
Enleve tous les suffrages
Pour le fruit de leur loisir !
Metatextualität
Quoiqu’il y ait dans ces deux
dernieres Strophes (du-moins dans la conjoncture
présente) beaucoup plus d’Enthousiasme Poétique, que de
Verité, on ne peut cependant disconvenir que nos Auteurs
n’ayent fait, depuis environ deux ou trois mois,
quelques efforts pour se surpasser. Vous en jugerez vous
même par la lecture de quelques morceaux de Poésies que
j’avois mis de côté pour vous, & que je suis presque
assuré que vous trouverez assez bons. Voici le premier.
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Suspens ton étude, Viens, loin
des neuf sœurs,
De ma solitude
Goûter les douceurs.
Au sein de nos plaines
Les vives chaleurs
Ont seché nos fleurs,
Tari nos fontaines ;
L’Aurore est sans pleurs,
Zephir sans haleines,
Flore sans couleurs.
La seule Pomone,
Sous ce fraix Berceau,
Rit, & se couronne
D’un pampre nouveau.
Du Vin qui s’écoule,
Versé par ses mains
S’abreuve une foule
De jeunes Silvains
Qui, dans nos jardins,
Du pesant Silene
Soutiennent à peine
Les pas incertains. Viens donc, cher Ariste ; Philosophe vain ;
Est-ce au Dieu du Vin
Qu’un Sage résiste ?
Esclave avec toi,
Du vainqueur de l’Inde
Que le Dieu du Pinde
Subisse la Loi. Si tu ne peux vivre Sans un Apollon,
C’est Anacré’on,
Ami, qu’il faut suivre. (a2)
Aprens à monter
Sa galante Lyre ;
Si tu veux chanter
Que Bacchus t’inspire
Le charmant delire
Qui chez Artemire
T’en fait écouter. Parmi nos Convives Admettons l’Amour ;
Qu’il vienne, à son tour,
Revoir sur ces rives
Cythere & sa Cour.
Couché sous la Treille
Si quelqu’un sommeille,
Par un doux effort
Qu’Amour le reveille
Quand Bacchus l’endort. Ami d’Epicure J’en suis les leçons ;
Comme lui, j’épure
Les utiles dons
Que fait la Nature
A ses nourissons. D’une ardeur extrême Le tems nous poursuit,
Detruit par lui même,
Par lui reproduit,
Plus leger qu’Eole
Il nait & s’envole,
Renait, & s’enfuit. Qu’un promt Sacrifice Suspende les coups,
Fixe les caprices
Du Vieillard jaloux ;
Qu’au milieu de nous
Ce Dieu taciturne
Perde son couroux ;
Du vin de cette urne
Enyvrons Saturne :
Desormais plus lent,
Ce Dieu turbulent,
Pour reprendre haleine,
Prendra de Silene
Le pas nonchalant. Sous l’ombre propice De ce Bois sacré
Pour le Sacrifice
L’Autel est paré.
Ce lieu solitaire
Est le Sanctuaire
Où, libre d’ennui,
Je dois aujourd’hui
Immoler les craintes,
Les soins, les contraintes,
Et les vains Desirs
Tirans des Plaisirs. Déja sous la tonne, La coupe à la main,
Hé’bé’ me couronne
D’un Lierre Divin,
Et Comus ordonne
L’apprêt du festin ;
Les Nimphes accourent,
Les Faunes m’entourent,
Le vin va couler,
L’encens va bruler. Ami qui t’arrête ? Themire, avec moi,
Pour ouvrir la Fête
N’attend plus que toi.
De ma solitude
Goûter les douceurs.
Au sein de nos plaines
Les vives chaleurs
Ont seché nos fleurs,
Tari nos fontaines ;
L’Aurore est sans pleurs,
Zephir sans haleines,
Flore sans couleurs.
La seule Pomone,
Sous ce fraix Berceau,
Rit, & se couronne
D’un pampre nouveau.
Du Vin qui s’écoule,
Versé par ses mains
S’abreuve une foule
De jeunes Silvains
Qui, dans nos jardins,
Du pesant Silene
Soutiennent à peine
Les pas incertains. Viens donc, cher Ariste ; Philosophe vain ;
Est-ce au Dieu du Vin
Qu’un Sage résiste ?
Esclave avec toi,
Du vainqueur de l’Inde
Que le Dieu du Pinde
Subisse la Loi. Si tu ne peux vivre Sans un Apollon,
C’est Anacré’on,
Ami, qu’il faut suivre. (a2)
Aprens à monter
Sa galante Lyre ;
Si tu veux chanter
Que Bacchus t’inspire
Le charmant delire
Qui chez Artemire
T’en fait écouter. Parmi nos Convives Admettons l’Amour ;
Qu’il vienne, à son tour,
Revoir sur ces rives
Cythere & sa Cour.
Couché sous la Treille
Si quelqu’un sommeille,
Par un doux effort
Qu’Amour le reveille
Quand Bacchus l’endort. Ami d’Epicure J’en suis les leçons ;
Comme lui, j’épure
Les utiles dons
Que fait la Nature
A ses nourissons. D’une ardeur extrême Le tems nous poursuit,
Detruit par lui même,
Par lui reproduit,
Plus leger qu’Eole
Il nait & s’envole,
Renait, & s’enfuit. Qu’un promt Sacrifice Suspende les coups,
Fixe les caprices
Du Vieillard jaloux ;
Qu’au milieu de nous
Ce Dieu taciturne
Perde son couroux ;
Du vin de cette urne
Enyvrons Saturne :
Desormais plus lent,
Ce Dieu turbulent,
Pour reprendre haleine,
Prendra de Silene
Le pas nonchalant. Sous l’ombre propice De ce Bois sacré
Pour le Sacrifice
L’Autel est paré.
Ce lieu solitaire
Est le Sanctuaire
Où, libre d’ennui,
Je dois aujourd’hui
Immoler les craintes,
Les soins, les contraintes,
Et les vains Desirs
Tirans des Plaisirs. Déja sous la tonne, La coupe à la main,
Hé’bé’ me couronne
D’un Lierre Divin,
Et Comus ordonne
L’apprêt du festin ;
Les Nimphes accourent,
Les Faunes m’entourent,
Le vin va couler,
L’encens va bruler. Ami qui t’arrête ? Themire, avec moi,
Pour ouvrir la Fête
N’attend plus que toi.
Metatextualität
Eh bien, Monsieur, ne
conviendrez-vous pas, avec moi, que voilà de jolis Vers,
qui peuvent aller de pair avec ceux du vieux Poëte Grec
dont on fait tant de cas, & avec justice. Stile,
graces, enjouement, delicatesse, sentiment, regularité
dans toutes ses parties, rien ne manque à
cette charmante Epitre dont l’Auteur n’a pas jugé à
propos de se faire connoitre, apparemment, par des
raisons de bienséance qu’il croit devoir à son état.
Mais, malgré sa Politque, aux graces de ce stile, pour
peu que l’on connoisse les talents de notre aimable Abbé
de Bernis, peut-on le méconnoitre ici ? Pour moi,
quoique je n’en aye point d’autre certitude, je gagerois
tout ce qu’on voudroit, que cet aimable enfant n’a point
eu d’autre Pere que cet Abbé à qui, malgré les scrupules
que son rabat a pu lui donner sur ce point, je ne fais
aucune difficulté de l’attribuer. Je crois même que tout
Paris pensera sur cet article comme moi. J’ajoute
encore, que vous en jugerez ainsi vous même, Monsieur,
pour peu que vous vous rappelliez dans la mémoire, ou
que vous relisiez quelques unes de ses Poésies que je
vous ai, de tems en tems, envoyées, & que vous les
compariez à celle-ci qui me paroit l’emporter encore en
beauté sur toutes les précédentes. En voici une autre
petite, d’un genre différent, & qui a de même son
mérite.
Ebene 3
Un Serin, jeune encor, par son
gazouillement, Faisoit croire qu’un jour son chant
seroit charmant.
Auprès de lui, dans une cage
Fut mis un Moineau franc, à peu près de même âge.
Fatal événement ! Le jeune & vif oiseau,
Dont le mélodieux ramage
Devoit un jour charmer le voisinage,
Pour trop écouter le Moineau,
En prit bientôt le cri dur & sauvage,
Et du Serin n’eut plus que le plumage. Combien de jeunes gens, par un destin cruel, Trompent de leurs parents ainsi la douce attente
Un rien corrompt souvent le plus beau naturel ;
Et c’est la Verité que ma Fable presente.
Auprès de lui, dans une cage
Fut mis un Moineau franc, à peu près de même âge.
Fatal événement ! Le jeune & vif oiseau,
Dont le mélodieux ramage
Devoit un jour charmer le voisinage,
Pour trop écouter le Moineau,
En prit bientôt le cri dur & sauvage,
Et du Serin n’eut plus que le plumage. Combien de jeunes gens, par un destin cruel, Trompent de leurs parents ainsi la douce attente
Un rien corrompt souvent le plus beau naturel ;
Et c’est la Verité que ma Fable presente.
Metatextualität
Dans la crainte de vous
fatiguer par une trop grande continuité de Vers, je
vais, Monsieur, presentement vous amuser en prose, ou
pour parler plus juste, l’Abbé Mably voudra bien le
faire pour moi, pendant quelques moments, en vous
presentant un nouveau Livre de sa façon. Cet Ecrivain,
qui vous est, sans doute, connu par plusieurs autres
Ouvrages qu’il a composez ; sçavoir, par ses
Observations sur les Grecs, par son Parallele des
Romains avec les François, par son Droit Public de
l’Europe, qui lui auroit fait beaucoup plus de
reputation s’il eut été moins partial ; cet Ecrivain,
dis-je, vient de publier deux Volumes d’observations sur
les Romains, les quels font assez du bruit ici.
Metatextualität
D’où peut venir cette espece de folie ? . . .
Je vous le laisse à deviner, Monsieur.
