La Bigarure: N°. 10.
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N°. 10.
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Carta/Carta ao editor
Narração geral
Il n’en étoit pas de même de
notre jeune couple Monacal. Tous deux jeunes, tous deux
aimables, tous deux susceptibles de sentiments & de
passions, il y avoit tout à craindre pour eux ; &
dans ces rencontres, du péril à la chute, il n’y a qu’un
pas à faire. Ce fut à quoi le jeune Augustin travailla.
Pour y réussir, au lieu d’une Confession que les
Religieuses sont absolument obligées de faire par chaque
mois, il l’engagea à se confesser d’abord tous les 15
jours, afin d’avoir plus souvent occasion de la voir,
& de s’entretenir avec elle. Des quinze jours, il
passa bientôt à la huitaine, puis à deux confessions par
semaine ; enfin, sous prétexte de la conduire à une plus
grande perfection, ils en vinrent à la Confession
journaliere. Des
Cloîtres, des Deserts, la Piété plâtrée Aux tendres
mouvements ne ferme point l’entrée.
L’Amour vit sous la Guimpe ; & dans un cœur captif
Le desir est plus promt, le sentiment plus vif. L’innocente, la charmante Agneze l’éprouva bientôt. Un des premiers soins du P. Alphonse, lorsqu’il se sentit épris de ses charmes, fut de travailler à faire passer dans son cœur une partie du feu qui le consumoit. A force de revenir souvent à la charge, dans ses frequentes Confessions, qui, de sa part, n’aboutissoient qu’à des declarations d’amour qu’il lui réiteroit sans cesse, il parvint enfin à se faire écouter de sa belle & pieuse Amante. Sa figure aimable, son éloquence persuasive, son esprit tout fait pour seduire un jeune cœur, parlerent en sa faveur à celui de l’aimable Agneze. L’Amour fit le reste. L’Amour est ennemi de toute contrainte. Il aime à
vivre au large, à se satisfaire à son aise ; & tout
cela ne pouvoit pas se faire dans un Couvent de
Religieuses : Aussi nos deux Amants prirent-ils la
résolution de franchir cette barriere qui s’opposoit à
leurs desirs. On convint, de part & d’autre, de
rompre des engagements sacrez, qu’une passion criminelle
avoit rendus insuportables, & d’aller,
dans une terre étrangere, en contracter d’autres, que la
Chair & le Sang leur faisoient trouver mille fois
plus agréables & plus delicieux. Mais comme, dans
tous les païs du Monde, on ne vit pas d’Amour, le jeune
Moine qui, de son côté, n’avoit ni fond ni ressource
pour subsister, en imagina une qui auroit mis le couple
amoureux bien au large si le Ciel avoit permis qu’il eût
reussi. La voici. On aprochoit alors de la saison du
Carnaval, tems où nos folies passent jusques dans les
Couvents. Ceux d’Italie, qui ne se piquent pas tous
d’une austere régularité, sont en possession de se
divertir, ces jours-là, les uns d’une façon, les autres
d’une autre. Le P. Aphonse, Directeur de celui-ci, ayant
été consulté sur le divertissement qu’on se donneroit,
au Carnaval dernier, en proposa un dont il espéroit
tirer un excellent parti. Ce fut celui de donner,
entr’elles, & aux Dames, amies de la maison, une ou
deux representations de notre belle Tragedie d’Esther,
qui a été traduite en très beaux Vers Italiens, par un
excellent Poëte de l’Academie della Crusca. Le choix
& le genre du divertissement fut unanimement
approuvé par l’Abbesse, & par toute sa Communauté,
comme étant très édifiant. Les rôles furent distribuez,
en conséquence, entre les Religieuses ; la charmante
Agneze fut chargée du principal ; & le R. P.
Alphonse fut prié par Madame l’Abbesse de vouloir bien
donner aux pieuses Actrices quelques leçons de
déclamation, dont elles avoient besoin. Sa galante
Révérence n’eut garde de refuser cet emploi. C’étoit
pour lui un nouveau moyen de voir librement sa chere
Amante, avec la quelle il auroit voulu toujours être ;
& ces frequentes entrevues lui procuroient
l’occasion de se concerter avec elle sur l’évasion
qu’ils meditoient. La piéce fut étudiée,
exercée, répétée, & il ne fut plus question que de
penser à l’exécuter. Sous prétexte d’en rendre la
representation plus brillante, mais réellement pour
mieux exécuter son projet, le Moine imagina de faire
emprunter aux Religieuses Actrices les habits les plus
magnifiques, & tout ce qu’elles pouroient trouver de
bijoux, pour s’en décorer. La charmante Agneze, en
qualité de Reine, devoit en être plus ornée que toutes
les autres. Il ne lui fut pas difficile de s’en fournir.
Comme elle est d’une des plus riches & des plus
illustres familles de la Lombardie, elle n’eut besoin,
pour cela, que de recourir à la Toilette de sa Mere, qui
en avoit un très grand nombre, & des plus precieux.
Non contente de lui prêter tous les siens, cette Dame y
ajouta encore ceux de sa Sœur, & tout ce qu’elle en
put emprunter dans la famille ; de sorte que la belle
Agneze se trouva, un beau matin, avoir en sa
dispositition <sic> pour plus de cent mille Scudis
de Diamants, & autres pierres precieuses, que son
ingenieux Amant avoit trouvé moyen de lui faire avoir.
Dès qu’elle les eut reçus, elle en donna avis aussitôt
au P. Alphonse qui, de son côté, avoit pris les mesures
qui lui avoient paru les plus propres à faire réussir
son évasion. Un habit de Cavalier qu’il lui avoit fait
faire, aussi bien qu’une fausse clef du Couvent, &
une couple de Chevaux qu’il avoit empruntez, pour
quelques jours, de deux de ses amis, étoient les
principales. Sous ce deguisement, ils devoient ensemble
passer en Suisse, & s’y marier. Au jour fixé pour le
départ, qui étoit le dernier Lundi gras, sur les trois
heures du matin, tems où toutes les Relligieuses étoient
profondément endormies, la Sœur Agneze, travestie en
Cavalier, n’eut pas plus tôt entendu le signal dont son Amant étoit convenu avec elle, qu’elle
sort de son Couvent par la porte de derriere, & se
trouve dans les bras de son jeune Moine qui, travesti de
même en Cavalier, l’attendoit à cette porte, avec les
deux Chevaux dont j’ai parlé, & qu’il tenoit par la
bride. Il l’embrasse, & la monte sur un ; &
étant monté sur l’autre, ils partent, & s’éloignent
tous les deux d’un lieu qu’ils comptoient bien ne revoir
jamais ni l’un ni l’autre.
C’est principalement dans le dénouement qu’ont les
intrigues criminelles, que se manifeste la verité de
cette ancienne Sentence. Elle se vérifia bien encore
dans cette rencontre. Nos deux Amants, enchantez de se
voir libres l’un & l’autre, croyoient presque
toucher au terme de leur felicité. Ils suivoient
ensemble le chemin qui conduit à la Porta Ticinese
*1par la quelle ils comptoient sortir de
Milan, dans une heure au plus tard, c’est-à-dire, au
moment qu’on l’ouvre aux gens de la Campagne qui
apportent au Marché les provisions de bouche, &
autres, pour cette grande Ville. (a2) Comme
ils avoient plus de tems qu’il ne leur en faloit pour
s’y rendre, ils marchoient au petit pas,
tant pour ne point faire trop de bruit (car on est
toujours dans la crainte quand on fait une mauvaise
action), que par ce que la charmante Agneze, qui jamais
de sa vie n’avoit été à Cheval, étoit un peu incommodée
de cette voiture à la quelle elle n’étoit nullement
accoutumée ; mais l’Amour, quand il s’est une fois
emparé d’un cœur, nous rend tout suportable. Ce n’étoit
pas, au-reste, manque d’attention de la part de son
galant. Au contraire, comme il avoit prévu cette
incommodité, il ne comptoit se servir, que le premier
jour, de cette monture, pour cacher sa marche que
l’auroit pu suivre, s’il avoit pris la poste à Milan, au
lieu qu’il ne comptoit la prendre qu’à vingt milles de
là, sur la route de Turin, dans un endroit où il avoit
été, la veille, commander & arrêter une Chaise de
poste. Tout sembloit aller à souhait pour cet Amant,
lorsqu’un accident imprévu lui enleva pour jamais sa
chere Maitresse. Voici comment la chose arriva. Un yvrogne, qui,
probablement, étoit dans ce beau principe, croyant bien
célébrer cette espece de Feste, qui n’est pas la moins
bien chommée par le peuple, s’en étoit tellement donné,
qu’il étoit tombé & resté yvre-mort au milieu de la
rue. A la vue de cet homme étendu sur le pavé, le Cheval
du jeune Moine, qui étoit ombrageux, fut si effrayé, que
prenant le mors-aux-dents, il emporta, comme un éclair,
son Cavalier qui ne put jamais l’arrêter.
Peu s’en falut que la charmante
Agneze ne tombat à la renverse de dessus son Cheval.
Elle eut besoin de toute la fermeté dont elle étoit
capable pour résister à cet accident imprévu. Pour la
rassurer, & la consoler un peu, le Moine, qui
s’éloignoit d’elle comme si Monsieur Belzebuth l’eut
emporté, lui crioit de toutes ses forces Porta
Ticinese ; Porta Ticinese ; Porta Ticinese, voulant lui
faire entendre par là, que le lieu de leur rendez-vous
étoit à cette porte de la Ville, où il se rendroit
auprès d’elle lorsque la fougue impétueuse de son Cheval
se seroit ralentie. Que n’auroit-elle point alors donné
pour être dans sa Cellule, couchée tranquillement dans
son lit, comme les autres Religieuses de son Couvent !
Mais quand elle auroit voulu y retourner ; le moyen de
s’y rendre ! Elle en étoit alors à plus d’un mille ;
& les divers detours qu’elle avoit faits, & aux
quels elle n’avoit fait aucune attention, par ce qu’elle
n’étoit alors occupée qu’à écouter son Amant qui
s’entretenoit avec elle, lui en avoient oté tous les
moyens. D’ailleurs elle étoit d’une inquiétude étrange
sur ce qu’alloit devenir ce cher Amant dont
elle sentit quel seroit le désespoir si elle ne se
trouvoit point au rendez-vous qu’il venoit de lui
donner. Quand on a fait une fois les premiers pas vers
le crime, les autres, qui suivent, coutent infiniment
moins. Apres quelques moments des plus rudes & des
plus vives angoisses, la Sœur Agneze, ne consultant que
sa passion, prit le parti de poursuivre sa marche vers
la Porta Ticinese. En causant avec elle, son Amant lui
en avoit indiqué la route qu’elle se rapella le mieux
qu’il lui fut possible. Rassurée par son amour, elle
continua donc son chemin ; Mais à peine eut-elle fait
cent pas en rêvant au fâcheux accident qui venoit de lui
arriver, que, prenant une rue pour l’autre, elle perdit
bientôt la Carte dans cette grande Ville, qu’elle
n’avoit jamais parcourue, & qu’elle ne connoissoit,
pour ainsi dire, que de nom. Plus elle marcha, plus elle
s’égara ; de sorte que, après avoir erré de rue en rue
pendant plus de deux heures, il arriva, qu’au lieu de la
Porta Ticinese, où elle devoit & comptoit se rendre,
elle se trouva, sur les six heures du matin, à la Porta
Romana, qui est diametralement opposée à celle où elle
devoit être. Ce fut ce qu’elle apprit d’un Païsan à qui
elle s’en informa. A cette Nouvelle, nouvel embarras
& nouvelles inquiétudes. La pauvre Sœur Agneze,
harassée du chemin qu’elle venoit de faire, & qui
étoit le plus long, & le plus fatiguant qu’elle eut
fait de sa vie, inquiette d’ailleurs d’avoir manqué le
rendez-vous que lui avoit donné son Amant, plus
inquiette encore de l’aproche du jour qui commençoit à
paroitre, étoit dans un état vraiment digne de
compassion.
Metatextualidade
J’ignore
Monsieur, sur quels principes solides ont pu se
fonder certains Moralistes, en introduisant dans
l’Eglise l’usage de ces sortes de Confessions, aux
quelles ils se sont avisez d’attacher l’idée d’une
haute & sublime perfection ; Mais ce que l’étude
& la fréquentation du monde, jointe à trente ans
d’expérience m’ont appris, sur ce sujet, c’est que
ces sortes de devotions, surtout entre personnes
d’un certain âge, & d’un Sexe différent (&
je n’en ai jamais vues parmi les hommes) cachent
presque toujours quelque passion criminelle, qui croit échaper aux yeux des
connoisseurs à la faveur de ce masque dont on
s’efforce de la couvrir. Abus grossier &
ridicule ; précaution qui ne peut tromper que ceux
qui veulent bien en être la dupe !
L’Amour vit sous la Guimpe ; & dans un cœur captif
Le desir est plus promt, le sentiment plus vif. L’innocente, la charmante Agneze l’éprouva bientôt. Un des premiers soins du P. Alphonse, lorsqu’il se sentit épris de ses charmes, fut de travailler à faire passer dans son cœur une partie du feu qui le consumoit. A force de revenir souvent à la charge, dans ses frequentes Confessions, qui, de sa part, n’aboutissoient qu’à des declarations d’amour qu’il lui réiteroit sans cesse, il parvint enfin à se faire écouter de sa belle & pieuse Amante. Sa figure aimable, son éloquence persuasive, son esprit tout fait pour seduire un jeune cœur, parlerent en sa faveur à celui de l’aimable Agneze. L’Amour fit le reste.
Metatextualidade
Je tire ici,
Monsieur, le rideau de la pudeur & de la
biensceance sur tout ce qui se passoit dans leurs
soi-disantes devotes entrevues. Vous en pourez juger
par les suites qu’elles eurent, & que voici.
Metatextualidade
On a bien grande raison de dire, Monsieur, que, dans
toutes les choses de ce bas monde, c’est
ordinairement l’homme qui propose ; mais que c’est
toujours Dieu qui dispose des événements.
Metatextualidade
Vous sçavez, Monsieur, que,
dans les païs Catholiques Romains, la Sobriété ne
fut jamais la Vertu du peuple pendant les derniers
jours du Carnaval. Il croiroit, au contraire,
commettre un très grand péché s’il suivoit, dans ce
tems, les regles qu’elle nous prescrit. Telle est sa
manie. Devinez, si vous le pouvez, sur quoi elle
peut être fondée.
Metatextualidade
Il vous sera plus aisé,
Monsieur, de vous figurer, qu’à moi de vous décrire
ici quelles furent la frayeur, la consternation,
& la douleur de ces deux tendres Amants,
lorsqu’ils se virent ainsi séparez tout-à-coup l’un
de l’autre.
Metatextualidade
Il
faudroit ici, Monsieur, une plume plus éloquente que
n’est la mienne, pour vous bien peindre la
perplexité & les rudes angoisses dans les
quelles cette pauvre Religieuse se trouva, lors
qu’au milieu d’une nuit assez obscure, elle se vit
ainsi seule au milieu des rues, montée sur un Cheval
qu’elle n’étoit guére en état de conduire, &
dans un quartier de la Ville qu’elle ne connoissoit
point.
1* C’est la Porte de Milan, qui donne sur le Ticino dont les eaux, jointes à celles de l’Adda, remplissent le fossé de l’enceinte interieure de la Ville, & par la quelle on va dans le Piemont, à Geneve, en Suisse, &c.
2(a) Milan est une des plus grandes Villes de l’Italie. On lui donne 300 mille habitants, dix milles, c’est-à-dire, plus de trois lieues, de circuit. On y compte onze Chapitres, ou Eglises Collegiales, 71 Paroisses, 36 Monasteres de filles, 30 Couvents d’hommes, 36 maisons de Chanoines Reguliers, 32 Colleges, 120 Ecoles pour les enfans, outre une quantité prodigieuse d’Eglises & de Palais.
