La Bigarure: N°. 9.
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N°. 9.
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Brief/Leserbrief
Comme vous êtes, aussi bien que
nous, en païs Catholique Romain, dites moi, Monsieur, si vos
Provinciaux ne seroient point, à l’exemple de nos bons
Parisiens, plongez dans la devotion jusque par dessus les
yeux. En ce cas, je me garderois bien de leur envoyer rien
qui fût capable de les égayer. Connoissant leur caractere,
& sachant à quel excès on porte la superstition dans ce
pais-là, ce seroit m’exposer à une Excommunication
infaillible, de leur part ; & je vous avouerai qu’aimant
à vivre en bonne union, & amitié, avec tous les honêtes
gens, je serois très fâché de me brouiller avec ceux de
votre Société, en ne cherchant qu’à leur faire plaisir.
C’est à vous, Monsieur, qui êtes sur les lieux, & qui
connoissez plus particulierement le caractere de vos
Messieurs, à agir en consequence. Pour moi, qui sçai que
votre piété n’est point incompatible avec un innocent
amusement, je ne me fais aucun scrupule de vous communiquer
en ce tems-ci, comme en tout autre, ce que j’aprends de
curieux & d’amusant ; & je laisse à
votre prudence le soin d’en faire part à ces Messieurs,
selon que vous le jugerez à propos. J’entre donc en matiere
& vais debuter par deux Avantures d’un genre bien
different, dont l’une nous est venue d’Avignon, &
l’autre d’Italie. Rien n’est, ordinairement, plus
divertissant pour le Public, que les bévues qu’il voit faire
de tems en tems aux personnes qui sont en place. Il semble
que ce soit pour lui une espece de dédomagement de la
subordination dans la quelle on le tient, & du respect,
souvent servile, & presque toujours forcé, qu’elles
exigent qu’on leur rende. C’est par cette raison, sans
doute, qu’on s’est tant diverti, à Avignon, à celle qu’on y
a vu faire dernierement au Vice-Legat qui reside pour le
Saint Pere, dans la Capitale de ce Comté Papal. Voici ce qui
y a donné occasion.
A propos de Sotises, en voici
une, d’un autre genre, qui n’est pas moins instructive pour
les Peres & les Meres, que pour toutes les jeunes
personnes qui, par foiblesse, par complaisance, ou par
étourderie, embrassent un état, dont elles ont bien de la
peine ensuite à remplir les engagements ; ce qui fait, pour
l’ordinaire, le malheur de toute leur vie. En voici un
exemple tout recent.
Allgemeine Erzählung
Le Curé de
Vaucluse, Paroisse située à quelques lieues d’Avignon,
homme d’esprit, d’humeur assez facétieuse, & qui par
ces deux raisons fréquente la maison de Madame de
Vaucluse, la quelle tient un des premiers rangs dans
Avignon, voulant se divertir un peu, le Carnaval
dernier, écrivit à cette Dame une Lettre dans la quelle
il lui mandoit, qu’il étoit arrivé dans sa Paroisse un
événement aussi respectable qu’il étoit admirable. Ce
grand événement, ajoutoit-il, étoit la venue d’un
Prophete, accompagné de sept de ses femmes, qui le
suivoient continuellement ; que ce grand Prophete venoit
de prédire un événement terrible, qui avoit jetté tous
ses Paroissiens dans une frayeur & une consternation
étrange. Sa Prophetie portoit qu’il devoit sortir de la
Mer, pendant le Carême, un nombre
innombrable de peuples qui se rendroient de toutes parts
à Avignon & se repandroient dans tout le Comtat où
leur arrivée jetteroit tout le monde dans la tristesse,
& causeroit un grand changement. Cette Lettre fut
montrée, par Madame de Vaucluse, à quelques unes de ses
amies ; & comme il n’est point de meilleures
trompettes que les femmes, la Nouvelle de l’arrivée du
Prophete, & sa prédiction, se repandirent, en moins
de deux heures, dans toute la Ville, avec une infinité
de circonstances, plus effrayantes les unes que les
autres, que chacun, selon la coûtume, y ajouta. Cette
Nouvelle étant enfin parvenue au Vice-Legat, ce Prélat,
aussi credule que le peuple, donna dans le panneau du
facétieux Curé. Allarmé de la prédiction, & voulant
en prévenir les suites, il crut qu’il étoit expedient
d’arrêter ce Prophete, de lui demander des
éclaircissemens sur sa Prophetie, de se consulter avec
lui sur les moyens que l’on pourroit employer pour
s’opposer à la descente de ces peuples innombrables qui
devoient venir de la Mer, & prévenir les ravages
qu’ils ne devoient pas manquer de faire dans le païs. En
consequence de toutes ces idées, il fit partir cinq
cents hommes sous la conduite d’un Chevalier de Malte,
qui est son Général, & qu’il envoya au Bourg de
Vaucluse. Jamais homme ne fut plus étonné que le fut
Monsieur le Curé à l’arrivée de cette Soldatesque. Il le
fut encore bien davantage, lorsqu’il apprit le sujet
pour le quel elle étoit venue, & qu’il vit par écrit
les Ordres de Monsignor le Vice-Legat que le Commandant
lui presenta. A cette vue, il ne put s’empêcher de rire
du plaisant effet qu’avoit produit sa
Lettre à Madame de Vaucluse, qu’on lui representa. On le
somma en consequence de livrer le pretendu Prophete.
Autant qu’il avoit été étonné de l’arrivée de cette
Soldatesque, autant celui qui la commandoit fut-il
charmé, lorsqu’ayant réitéré sa sommation, le Curé lui
répondit, en le faisant mettre à table, qu’il alloit le
lui livrer, de même que ses sept femmes, qu’il avoit
fait prisonnieres, depuis deux jours, avec leur mari. Le
Chevalier, croyant avoir fait le plus bel exploit du
monde, & qui sur la recommendation de S. E.
Monsignor le Vice-Legat, lui mériteroit le Commandement
en chef de toutes les Troupes de l’Eglise, s’aplaudit
fort du succès de la Commission. Plein de cette flateuse
idée, il attendoit, avec impatience, que le Pasteur lui
tint parole. L’arrivée de trois ou quatre Curez du
Voisinage, que celui-ci avoit invitez à diner, retarda
l’expédition. Enfin ces Messieurs ayant pris leur place
à table, le Curé de Vaucluse ordonna alors à sa
Cuisiniere de faire paroitre le prisonnier avec sa
suite. Elle obéit aussitôt en apportant un grand pâté
que l’on ouvrit, & dans le quel étoit un gros Coq,
flanqué & environné de sept Poules, le tout fort
delicatement assaissonné. Alors le Curé adressant la
parole au Commandant, lui dit, S’il y eut jamais
quelqu’un d’étonné dans le monde, ce fut assurément
Monsieur le Commandeur. Revenu de sa surprise, il ne put
s’empêcher de rire, & de la saillie du Curé, &
de la simplicité du bon Vice-Legat, qui n’avoit pas
compris le sens de son Enigme. Il prit son parti en
galant-homme ; & ne pensa qu’à se réjouir avec la
compagnie, qui s’en acquita des mieux ; La Table n’est
pas, en effet, l’endroit où ces Messieurs officient le
plus mal. La séance fut longue, & l’Office célébré
par de fréquents Carillons Bachiques. Comme il finit
fort tard, le Commandant & ses Soldats ne purent
s’en retourner que le lendemain. Ils revinrent donc,
avec leur courte honte, à Avignon où le bruit de
l’Avanture se répandit bientôt. On en rit beaucoup,
& surtout de la credule simplicité du Vice-Legat,
qui lui avoit fait faire cette bévue, & sur le quel
on a fait, à cette occasion, les Couplets suivants.
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Vous voyez, Monsieur, que je vous tiens
parole. Voilà le grand Prophete & ses sept
femmes, qui ont donné une si chaude allarme à S. E.
Monsignor le Vice-Legat. Je suis fâché qu’il ne soit
pas venu le chercher ici lui-même ; Il auroit eu sa
part de la capture. N’importe ; nous y
suppléerons. . . . Allons, Messieurs, dit-il en
apostrophant ses Confreres, point de quartier à ce
Prophete de malheur, non plus qu’à
ses semelles qui nous annoncent l’arrivée du Carême,
tems où, comme je l’ai écrit à Madame de Vaucluse,
on verra sortir de la Mer des milliers &
milliers de poissons qui vont se répandre dans
Avignon, & dans tout le Comtat ; Mais, avec la
grace de Dieu, nous en viendrons à bout quoique avec
un peu de peine. . . . Allons. . . .
Gaudeamus. . . . A la Santé du bon Prelat dont
l’allarme nous a procuré la compagnie de Monsieur
son Général, & la visite de toute sa
Soldatesque, qu’on n’attendoit certainement pas
aujourd’hui dans ce Bourg.
couplets
Sur l’Air : Jardinier, ne vois-tu pas.
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Pour combattre Mardi-gras, Le
Légat du Saint Pere
Depêche cinq cents soldats ;
Mais il les a mis, helas !
Par terre, par terre, par terre. Pleins d’ardeur & de couroux Ils vont à cette guerre ;
Mais lui, se moquant d’eux tous,
Vous les renverse à grands coups
De verre, de verre, de verre. Chacun rit, à ses dépens, De sa lourde méprise.
On a tort ; ces accidents
Arrivent souvent aux gens
D’Eglise, d’Eglise, d’Eglise.
Depêche cinq cents soldats ;
Mais il les a mis, helas !
Par terre, par terre, par terre. Pleins d’ardeur & de couroux Ils vont à cette guerre ;
Mais lui, se moquant d’eux tous,
Vous les renverse à grands coups
De verre, de verre, de verre. Chacun rit, à ses dépens, De sa lourde méprise.
On a tort ; ces accidents
Arrivent souvent aux gens
D’Eglise, d’Eglise, d’Eglise.
Allgemeine Erzählung
Tout le
monde sçait (ou ne sçait pas) qu’en Italie c’est un
usage presque général, que les filles de condition, qui
ont le malheur d’avoir des freres, sont destinées à la
profession Relligieuse. De là ce nombre
extraordinaire de Couvents qu’on y trouve presque à
chaque pas ; de-là cette multitude presque innombrable
de personnes Relligieuses de l’un & de l’autre
sexe ; de-là cette stérilité, & ces Vuides spatieux
que l’on remarque dans ce païs qui, avant la devote
folie du Monachisme, pouvoit à peine contenir ses
habitants, tant il étoit alors peuplé ; enfin de-là ces
scandales si fréquents, donnez par les Moines & les
Nonnes, scandales qu’il est assez difficile de condamner
quand on connoit bien jusqu’où va la fragilité humaine.
Une de ces tristes Victimes de l’ambition des familles,
dont je supprime ici le nom, à cause du rang illustre
que la sienne tient dans le monde, n’éprouve que trop
actuellement combien cet usage est injuste &
barbare. Voici quelle a été l’occasion de ses malheurs.
Cette charmante & malheureuse fille que, par
considération pour elle & pour son illustre famille,
je ne ferai connoitre ici que par son nom de Relligion,
qui est celui d’Agneze, avoit été mise, selon la
coûtume, dès l’âge de sept ans, en pension, dans un
Couvent de Milan, que vous me dispenserez de nommer pour
les raisons que je viens de dire. Elle y resta jusqu’à
seize, tems où ses parents lui firent embrasser la vie
Religieuse, pour la quelle elle ne sentoit alors aucune
repugnance. La chose peut-elle être autrement à cet âge
où, pour l’ordinaire, on ne se sent, & on ne se
connoit pas soi-même ? La belle Agneze, qui avoit été
élevée dans l’innocence, auroit peut-être joui, pendant
toute sa vie, des charmes de cet heureux état, si elle
n’avoit pas donné de la direction de sa conscience à un
jeune Moine qui, au-lieu de la conduire dans le chemin
de la Vertu, ne chercha, au contraire, qu’à
la seduire, & qui, malheureusement pour elle, en
vint enfin à bout. C’étoit un Augustin, âgé d’environ
trente ans, Cadet d’une famille assez illustre, à qui,
par cette unique raison, on avoit aussi fait embrasser
la vie Monastique. Le Pere Alphonse (c’est le nom du
jeune Moine) joignoit à une phisionomie des plus
heureuses, & à une taille des plus parfaites, tous
les agréments & les avantages de l’esprit, deux
écueils bien dangereux pour une jeune innocente qui
n’est point en garde contre son cœur. Notre Augustin
étoit pour lors à peu près dans la même situation ; mais
il n’eut pas plus-tôt vu les charmes de l’aimable
Agneze, qu’ils firent sur son cœur toute l’impression
qu’on en devoit naturellement attendre. Loin de combatre
cette passion naissante, elle lui fit, au contraire,
tant de plaisir, qu’il travailla encore à l’augmenter.
Le Tribunal de la Pénitence, qui l’avoit fait naitre,
lui en fournit les moyens. Cet emploi fut de tout tems,
& sera toujours, la perte de presque tous les jeunes
Confesseurs. Aussi avouerai-je ici, Monsieur, que ce
n’est pas tant à eux que l’on doit s’en prendre, qu’aux
Evêques qui ont l’imprudence de le leur confier. Ils
previendroient, sans doute, ces scandales, qui ne sont
que trop fréquents dans l’Eglise, s’ils ne chargeoient
de la direction des consciences des jeunes personnes du
Sexe, que des Vieillards, que leur âge met à couvert des
dangereuses impressions que la vue d’une jolie femme, ou
fille, fait ordinairement sur les cœurs, comme de leur
côté, ils n’en peuvent faire aucune sur celui de leurs
Pénitentes.
