La Bigarure: N°. 6.
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N°. 6.
Nível 2
Carta/Carta ao editor
NOs Fêtes sont passées, &, comme je vous l’ai déja
annoncé d’avance, l’on nous a permis de reprendre notre train & nos occupations
ordinaires. Voici donc, Monsieur, en conséquence, quelques événements, assez curieux &
interressants, dont la circonstance de nos Solemnitez m’a empêché de vous informer plus
tôt. J’espere que vous ne m’en sçaurez point mauvais gré. Au-reste, pour vous en
dédomager, vous trouverez dans les Avantures, que je vais vous raconter, de quoi rire
& pleurer alternativement, si vous voulez. Voici la premiere, que l’on m’a écrit être
arrivée, il y a environ sept semaines, dans une Ville de Suisse, au Canton de Basle. Vous
sçavez, Monsieur, que la saison étoit alors extrêmement rude.
Telle est encore la
Nouvelle qu’on vient de nous écrire d’Utrecht, au sujet d’un événement qu’on nous assure
être arrivé, il y a actuellement trois semaines, à deux lieues de cette Capitale, dans un
Village considerable, situé sur la grande route qui méne de cette Province en
Allemagne.
En effet, depuis plus de deux ans que les Nouvelles publiques ne sont presque remplies que
de brigandages, & qu’elles ne parlent que de troupes de Voleurs qui se sont répandues
dans presque toute l’Europe après la réforme qu’on a faite des Troupes à la
Paix, on n’a point entendu dire qu’il en ait paru un seul dans aucune des Provinces de
cette Republique, dont néanmoins l’accès est ouvert à tous ceux qui veulent y venir.
C’est, sans doute, un effet de la sage Politique de son Gouvernement qui ne soufre point
de fainéants dans son sein, & qui par son Commerce florissant fournit à tous ceux qui
ne sont pas absolument déterminez à se faire pendre, de quoi s’occuper, ou dans le païs,
ou sur la Mer, ou enfin dans les nombreux & riches établissements que cette puissante
Republique possede dans les Indes, tant Orientales, qu’Occidentales. Aussi n’y a-t-il
point à douter que cet événement n’y ait été regardé comme un Phénomene presque unique
dans son espece. En effet, comme le remarque fort judicieusement la personne qui m’a fait
part de cette Nouvelle ; J’ai
l’honneur d’être &c.
Narração geral
Un pauvre Voyageur, Allemand de nation, Soldat de profession, & Protestant de
Religion, assez mal vétu, & dont la bourse étoit encore plus mal garnie, souffroit
beaucoup du froid. Pour surcroit d’incommodité, la Neige, qui couvroit alors
la terre, jointe à la longue route qu’il avoit déja faite, lui avoit entierement abîmé
ses souliers ; de sorte qu’il marchoit sur la semelle de ses bas qui eurent bientôt le
même sort. Il étoit dans ce triste état ; lorsque, en approchant de la Ville, il aperçut,
au Gibet, près du quel il passa, un pendu qui y avoit été accroché quelques jours
auparavant. Ayant remarqué que ce malheureux avoit de très bons bas, & des souliers
presque tout-neufs, il lui vint dans la pensée de les lui prendre. Ce misérable n’en
avoit effectivement plus aucun besoin ; & les biens de ce monde ne sont faits que
pour s’en servir. Le pauvre Soldat s’en approcha donc, & se mit à faire, auprès de ce
pendu, l’office de Valet de chambre. Il commença par lui oter ses souliers qui se
trouverent aller parfaitement bien à son pied. Il se flatta que les bas iroient encore
mieux, & se mit en devoir de les lui déchauffer de même ; mais ils étoient gelez aux
jambes du pendu, que le froid avoit d’ailleurs tellement fait enfler, qu’il lui fut
absolument impossible de les lui oter sans les mettre en piéces. C’auroit été assurément
grand domage ; car ils étoient d’une très belle laine de Segovie, & excellents pour
la saison. Quel chagrin pour notre Voyageur de se voir obligé de laisser un meuble dont
le pauvre Hére se seroit si bien accommodé, & dont il avoit si grand besoin ! Il ne
put s’y résoudre ; de sorte que, après y avoir un peu reflechi, pour ne point perdre la
petite aubaine que la Providence lui envoyoit, comme il ne pouvoit l’avoir autrement, il
prit le parti, de lui couper les deux jambes, dans le dessein de les faire dégeler dans
le premier endroit où il s’arrêteroit. Que la Pauvreté est ingénieuse !
Aussi ai-je ouï dire à un très habile homme qu’elle avoit été de tout temps, & étoit
encore tous les jours, la Mere de l’Industrie. Projet formé, projet aussitôt exécuté : Le
pendu perd ses deux jambes, que le Soldat lui coupe ; & celui-ci les emporte dans son
Havresac. Arrivé’ dans un des fauxbourgs de la Ville, il demande à loger, par charité,
dans une petite Auberge, convenable à l’état dans le quel il se trouvoit. Chez ces derniers, ce pauvre miserable
auroit passé, comme l’on dit, la nuit à la belle étoile, n’auroit point eu d’autre lit,
ni d’autre matelas, que la Neige, ni d’autre couverture que le Ciel. Il fut tout
autrement traité par son Hôte qui le reçut avec humanité, & qui, après lui avoir
donné à souper gratis, le mit coucher dans ce qu’on apelle, en Allemagne, en Suisse,
& dans tous les païs froids, le Poêle *1. Il y passa très bien la nuit, se remit un
peu de ses fatigues, & se leva de très grand matin, pour continuer la
route qui lui restoit encore à faire. Comme la chaleur du Poële avoit dégelé, & même
séché, pendant la nuit, les bas du pendu, dont il avoit les jambes dans son Havresac, il
les tira sans peine, les chauffa, & remit les siens, qui ne valoient plus rien, aux
jambes du pendu. Cet echange fait, il les cacha sous le lit, & partit sans réveiller
son Hôte, ni son Hôtesse, dont il avoit pris congé la veille avant de se coucher, attendu
qu’il devoit partir de très grand matin. Il étoit déja bien loin, lorsque l’Hôtesse étant
venue, pendant la journée, dans l’endroit où il avoit couché, aperçut une des jambes du
pendu, qu’un gros Matin du logis tira par le pied. Effrayée de ce spectacle, elle
s’enfuit avec précipitation, & court, toute épouvantée, raconter à son mari ce
qu’elle vient de voir. Celui-ci n’en veut d’abord rien croire. Pour s’en convaincre, il
va, à sa persuasion, dans la chambre où, au lieu d’une jambe que sa femme venoit de voir,
il en trouve deux. Ce qui l’effraya encore davantage fut qu’il reconnut les bas du pauvre
Soldat qu’il avoit eu la charité de loger gratuitement la veille. A cet effrayant
spectacle, ces deux bonnes gens se mirent dans l’esprit que leur Matin, qui étoit de très
bonne garde, & fort mechant pendant la nuit, étoit entré dans cette chambre où il
avoit etranglé & dévoré le pauvre & malheureux Soldat dont ils voyoient les
déplorables restes. Ils en furent si saisis, que peu s’en falut qu’ils n’en tombassent
malades tous les deux. La chose seroit arrivée immanquablement, si la
Providence, qui ne laisse jamais les bonnes œuvres sans quelque récompense, ne les eut
tirez de la perplexité & de l’angoisse où ils étoient ; Voici de quelle maniere. Deux
jours après, le bruit se répandit dans la Ville que le pendu avoit perdu ses deux jambes,
lesquelles lui avoient été coupées & emportées, on ne sçavoit par qui. Cette
Nouvelle, étant parvenue jusqu’à nos bonnes gens, à force de rêver à leur triste
avanture, ils commencerent à soupçonner enfin que les deux jambes, qu’ils avoient
trouvées dans la chambre où avoit couché le pauvre Soldat qu’ils croyoient avoir été
devoré par leur Chien, pouroient bien être celles du pendu. C’étoit effectivement les
mêmes. Après y avoir bien pensé, & s’être consultez ensemble sur ce qu’ils avoient à
faire, ils prirent le parti de les remettre entre les mains de la Justice, pour en faire
ce qu’elle voudroit ; & ils raconterent au Magistrat tout ce qui s’étoit passé chez
eux à cette occasion. Celui-ci, curieux de sçavoir ce qui avoit pu porter ce Soldat à
couper les jambes à ce malheureux, en ecrivit au Juge de l’endroit où l’on avoit appris
qu’il devoit aller, & dont il reçut le détail de l’Avanture, tel que vous venez de le
lire.
Metatextualidade
Il faut rendre ici, Monsieur, à la nation Suisse la justice
qu’elle merite. Elle est aussi charitable envers les étrangers, qu’on l’est peu dans une
certaine autre République où la plûpart des Aubergistes, quoique riches, & fort à
leur aise, semblent s’être fait une Loi inviolable d’écorcher tout-vifs ceux qui ont le
malheur de tomber entre leurs mains.
Metatextualidade
Vous pourez mieux vous figurer,
Monsieur, que je ne puis vous l’exprimer ici, quelles furent leur consternation &
leur douleur.
Metatextualidade
Je m’attends, Monsieur, que vous me ferez peut-être ici une
objection que j’ai faite moi-même à un de mes Amis, à qui j’ai fait lecture de cette
Comique Avanture, & qui, ayant lui-même demeuré quelque tems en Suisse, étoit fort en
état de me résoudre cette difficulté. « Comment ces bonnes gens, lui ai-je dit,
pouvoient-ils se persuader que leur Chien avoit devoré ce Soldat ? Ils auroient dû, en ce
cas, retrouver, du-moins, sa tête, ses principaux ossements, & les
lambeaux de ses habits ». Voici, mot pour mot, la réponse qui m’a été faite. « Il est
certain, m’a-t-on répondu, qu’un des premiers, & même des plus ordinaires effets de
la Frayeur, est d’étourdir, & souvent même d’oter le jugement. Celle dont ces bonnes
gens, d’ailleurs fort simples, furent saisis, en cette rencontre, fut apparemment si
violente, qu’elle ne leur permit point de faire ces reflexions & ce raisonnement.
D’ailleurs, est-ce qu’on voudroit qu’un Suisse, dans une pareille situation, pensat à
tout ? Dans combien de travers, beaucoup plus risibles, ne voyons-nous pas, tous les
jours, donner nos bons Parisiens, quoique leur vanité leur fasse croire qu’il y a mille
fois plus d’esprit dans une seule de leurs têtes, qu’il n’y en as dans toutes celles des
treize Cantons, réunies ensemble ! » Voilà ce qui m’a été répondu. Je me suis contenté de
ces raisons qui m’ont paru solides ; & j’espere qu’elles vous satisferont. Au reste,
Monsieur, vous sçavez que, à l’égard des événements qui ne se passent point sous mes
yeux, je ne vous les envoye que sur le même pied que je les reçois moi-même. Je les tiens
de personnes dignes de foi ; & je crois que c’en est assez pour vous les garantir
veritables. Combien de choses, très vrayes, ne raconte-t-on pas tous des <sic>
jours dans le monde, dont on n’a point d’autre certitude !
Narração geral
Dans ce Village demeuroit alors, & demeure
encore une femme Veuve, qui y tenoit ci-devant une petite Auberge. Un billet qu’elle
avoit mis à la Lotterie (dont je presume que vous aurez entendu parler dans votre
Province, vu que cette Lotterie, qui subsiste depuis un grand nombre d’années, est une
des plus fameuses de l’Europe) un billet, dis-je, qu’elle y avoit mis, lui ayant raporté
un Lot de 4000 florins, ce qui fait plus de huit mille livres de notre monoye, cette
femme, qui n’avoit point d’enfans, & qui est déja d’un certain âge, résolut, pour
passer tranquilement le reste de ses jours, de quitter cette profession, & de vivre
tout doucement du revenu de cette Somme qu’elle se proposa de placer le plus
avantageusement qu’il lui seroit possible. En attendant qu’elle trouvat l’occasion
d’exécuter cette dernière résolution, elle commença par effectuer la première. L’Enseigne
fut mise à bas, l’Auberge fermée, & tous ceux qui lui demanderent à y loger, comme
par le passé, furent éconduits. Elle fit le même compliment à un Hussart qui, pendant la
derniere guerre étoit souvent venu loger chez elle, & qui vint pour y prendre son
logement ordinaire. Elle le refusa, en disant qu’elle ne donnoit plus à loger ; mais il
fit tant d’instances, qu’il lui persuada à la fin de le laisser coucher chez elle. Ce fut
pour la bonne Veuve le plus grand bonheur qui lui pouvoit arriver. En-effet, comme ils
étoient couchez l’un & l’autre, on vint, sur le coup de minuit, fraper si rudement à
la porte, que, quoiqu’elle fût dans son premier sommeil, la bonne femme se reveilla. Elle se leva, & demanda ce que l’on vouloit d’elle à une heure aussi
indue. On lui repondit brusquement d’ouvrir ; mais elle n’en voulut rien faire, & fit
très sagement. Comme on continuoit à fraper encore plus fort, craignant quelque surprise,
ou quelque malheur, elle monta dans la chambre où étoit couché le Hussart, pour l’avertir
de ce qui venoit de lui arriver. Celui-ci, que le grand bruit que l’on faisoit à la porte
avoit aussi reveillé, s’étoit déja levé & avoit regardé par la fenêtre qui pouvoit
faire ce tapage. Il descendit aussitôt avec l’Hotesse qui étoit venue l’en prier. Alors
s’étant caché dans la ruelle du lit de la bonne femme : Ouvrez la porte, maintenant, lui
dit-il, & laissez les entrer. Elle obéit, & dès qu’elle eut ouvert, elle rentra
promtement dans sa chambre. Elle y fut suivie par deux Coquins qui, la croyant seule,
s’imaginerent tenir déja la proye qui les avoit attirez. Nous sçavons, lui dit l’un
d’eux, que tu as reçu, & que tu as chez toi, une somme de quatre mille florins qu’il
faut que tu nous donnes tout-à-l’heure ; où nous te faisons sauter la cervelle. La bonne
femme fut si effrayée par ces paroles, qu’elle n’eut pas la force d’y faire la moindre
réponse. Elle ne fut pas nécessaire. Le Hussart la fit pour elle. Il sortit de sa cache,
& repondit par un grand coup de son sabre, qu’il avoit pris avec lui, & dont il
fendit la tête à celui qui venoit de porter la parole. Son Coquin de camarade eut la
hardiesse de s’avancer apparemment dans le dessein de venger son compagnon ; Mais le
Husart ne lui en donna pas le tems, & d’un second coup de son sabre lui abbatit la
tête qui alla tomber aux pieds de la bonne Veuve la quelle étoit plus morte
que vive. Cette double expedition étant finie, il court aussitôt chez le Schout, ou
Baillif, du Village, pour l’avertir de ce qui venoit d’arriver ; mais il ne le trouva
point ; & on lui dit, qu’il étoit sorti, l’après diné, avec un de ses Dienders, ou
Archers, pour aller faire une expedition dans un autre Village, à quelque distance de là.
Sur cette reponse il alla trouver le Burg-Meester du lieu, au quel il raconta ce qui
venoit de se passer. Celui-ci se transporte aussi-tôt chez la Veuve où il trouva, noyez
dans leur sang, les deux coquins que le Hussart venoit de tuer. Il eut d’abord de la
peine à les reconnoitre, parce que ces deux fripons, pour se rendre meconnoissables,
s’étoient déguisez, & barbouillez le visage, avec de la suye. Mais quel fut son
étonnement, & en même tems sa consternation, & celle de tous les assistants qu’il
avoit amenez avec lui, lorsque dans ces deux scélérats ils reconnurent le Schout lui
même, & une de ses Dienders, qui étoient venus pour voler, & peut-être égorger
cette bonne Veuve ! Ils auroient, sans doute, exécuté leur projet, si la Divine
Providence n’eut amené, chez elle, ce Hussart, pour lui sauver la vie, & son petit
bien.
Metatextualidade
Avouez, Monsieur, que voilà un événement aussi singulier
& aussi extraordinaire pour vous, que je suis persuadé qu’il l’est pour les
Hollandois même, chez lesquels on peut dire que le Vol est un crime presque inouï.
Nível 3
Qu’un avide Procureur pille, Et
ruine mainte famille
Par la Chicane & ses detours,
C’est ce que l’on voit tous les jours,
Mais qu’un Magistrat qu’on révére,
Dont notre sureté depend,
Fasse le metier de Brigand ;
C’est ce qu’on ne voit guére.
Par la Chicane & ses detours,
C’est ce que l’on voit tous les jours,
Mais qu’un Magistrat qu’on révére,
Dont notre sureté depend,
Fasse le metier de Brigand ;
C’est ce qu’on ne voit guére.
Paris ce 11 Avril 1751.
Jeudi ce 22. Avril 1751.
1* C’est une Chambre echaufée par un grand Poële qui est dans une autre, la quelle lui est contigue. On y entretient pendant tout le jour, & une partie de la nuit, un grand feu qui echaufe tous les appartements où la chaleur de celui-ci se communique par diverses ouvertures qui sont pratiquées exprès dans les murailles.
