La Bigarure: N°. 3.
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N°. 3.
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Brief/Leserbrief
Toujours attentive à tout ce qui peut vous faire quelque
plaisir, je saisis, Madame, avec avidité, tout ce qui me tombe ici sous les yeux, ou sous
la main, & qui me paroit propre à vous amuser, & à instruire les aimables Dames de
votre Societé. Telle m’a paru être la Lettre que vous trouverez ci-jointe, & qui est
ici devorée. C’est une Satire des plus fines, & en même tems des plus instructives, de
la vie & du ridicule des Grands. Elle est de la même main que celle que je vous
envoyai, il y a environ dix-sept mois, & qui étoit adressée à une jeune Dame de
Condition nouvellement mariée *1. Je me ressouviens encore du plaisir que vous me marquates qu’elle vous fit
alors. Je suis persuadée d’avance que celle-ci, qui ne lui cede en rien, ne vous en fera
pas moins. La voici.
J’ai l’honneur d’être &c.
Lettre
a un grand seigneur.Ebene 3
Brief/Leserbrief
Satire
monseigneur, Oubliez-vous que vous êtes né Grand ? On vous
a bercé de cette importante vérité ; & vous la mettiez à profit vis-à-vis de vos
Précepteurs, encore bien plus vis-à-vis du monde, lorsque vous y fites votre entrée.
Qu’êtes-vous devenu ? Il ne tient pas à vous qu’un Bourgeois ne se croye pétri du même
limon que vous. On dit que les années changent les hommes ; Ce n’est pas sur l’article
de la Noblesse ; mais quand cela seroit, est-ce à vingt-cinq ans qu’on oublie la fleur
de son existence ? Malgré votre peu de mémoire vous êtes toujours Grand : mais apprenez
à l’être. D’abord, vous n’estimez pas assez votre Naissance. Voyez le cas que les
autres en font, cet empressement qu’on a de prévenir votre réveil pour vous faire sa
cour, ce silence jusqu’à ce que vous permettiez d’avoir une langue, cet encens toujours
allumé, ces Gentilshommes qui briguent pour leurs enfans l’honneur de vous servir à
Table, & pour eux celui de gouverner vos Chevaux, ces vœux des Académies pour se
décorer de votre Nom, ce titre même de Monseigneur qui marque une élévation à perte de
vûe. S’il vous plaisoit de prendre Femme (& ne dévriez-vous pas à votre âge en
avoir déjà répudié une ?) je sçais telle qu’on vous offriroit avec une fortune
prodigieuse. Le Père a pesé votre alliance, & se croit trop heureux si vous
daignez, en acceptant ses trésors, faire le malheur de sa Fille. Tout
ressent l’impression de votre Grandeur : les Loix, si vous le vouliez, plieroient sous
elle ; la Religion même sçait les ménagemens qu’elle vous doit ; votre Pasteur aimeroit
mieux vous gagner à Dieu, que de sauver cent Artisans. Mais de quel œil voyez-vous tous
ces hommages ? On se relâchera, je vous en avertis. La Gazette vous néglige déja : Vous
eûtes derniérement un accès de Fiévre, elle a oublié d’en instruire le Royaume. Si nous
voulons que les autres sentent ce qui nous est dû, il faut en être pénétrés nous-mêmes.
On ne vous entend jamais dire, un Homme comme moi ! Jamais vous ne nommez vos
Ancêtres ; ou si on vous met sur la voye à ne pouvoir échapper, vous rappellez
uniquement celui qui étoit né de lui-même (*2). Je crains que vous ne nous disiez quelque jour que vous eussiez envié sa
place. Ne sentez-vous pas que vous valez mieux que lui, puisque vous êtes de tant de
siécles plus noble ? Il commença votre Noblesse, & vous le citez par préférence !
Voilà une reconnoissance bien mal-adroite ; c’est convenir d’avoir commencé. On doit se
perdre dans une Maison aussi grande que la votre ; & si vous pouviez y faire entrer
Pharamond, il faudroit vous réserver encore des Antiquités plus reculées & plus
ténébreuses. Que vous êtes éloigné de cette émulation attachée à votre rang ! Vous
souffrez paisiblement que le premier Baron François ait porté un autre nom que le
votre. Comment reçûtes-vous ce Généalogiste qui vouloit vous trouver un
Ayeul dans la Cour de Charlemagne ? Il vous quitta fort mécontent, en vous laissant à
la troisième Race ; & ce Faiseur de Livres qui dans une Epitre Dédicatoire
prodiguoit les superlatifs sur la Noblesse de votre Sang, & sur votre goût pour les
talens ? vous rayâtes l’article du Sang. N’est-ce pas rejetter le Diamant pour prendre
le Strass ? Ce n’est pas tout d’avoir une belle origine, il faut sçavoir l’afficher. On
a fort bien fait de graver votre nom sur votre Hôtel : les dedans n’en disent mot. Il y
a trois ans qu’on y voit les mêmes meubles. Vos Porcelaines ressemblent à mille autres.
Vos Vernis sont du second ordre. Je connois des Commis qui ne troqueroient pas leurs
Lustres pour les votres. Vous n’avez que quatre Valets-de-Chambre qui ne sont pas mieux
mis que des Gentilshommes de Province un peu étoffés. Vous dévriez, du moins, leur
apprendre qu’il n’est pas jour à huit heures. On vous annonce un homme venu à pied ;
& il entre aussi-tôt ; Vous faites pis, vous lui parlez : il ne s’attendoit qu’à
vous voir habiller. Et à table, comment y êtes-vous ? On en est au second Service,
& on ne vous a pas encore loué ! Aussi quels sont vos Convives ? Des esprits
Géométriques qui appliquent la régle & le compas aux louanges, au lieu de vous
pourvoir de ces complaisans déliés alertes, dont les yeux perçans voyent tout,
saisissent tout dans la Grandeur. Vous décideriez à votre aise, & c’est ce que vous
ne faites presque jamais. Avez-vous oublié le Privilege de votre Sphére, de savoir tout
sans avoir rien appris ? Eh quoi ! en vous mettant ainsi au niveau des autres,
savez-vous ce qui arrivera ? Vous aurez proposé votre sentiment, on osera
vous contredire. N’est-ce pas vous manquer ? Cependant on parle de vous, dans le
Public, beaucoup moins que de vos égaux, dont le moins brillant vous éclipse. On ne
vous cite ni pour la beauté des Equipages, ni pour la richesse des habits, ni pour ces
magnifiques fantaisies qui caractérisent la haute naissance. Mais on plaisante sur je
ne sai quelle prudence qui sent la roture. . . . . Est-il bien vrai que vous avez les
yeux ouverts sur vos revenus & sur votre dépense ? Comment voulez-vous que vos gens
montent aux Sous-Fermes pour vous faire honneur ? Est-il bien vrai que vous vous
arrangez, vous qui êtes né pour une belle profusion ? On ajoute que vous n’achetez plus
sur votre nom, que le Marchand ne vous vend qu’au prix courant, comme à votre Suisse ;
que ces gens de ressource à 20 pour 100. qui font tant d’affaires avec vos pareils,
n’en font aucune avec vous. Eh ! mais . . . d’une grande maison vous en ferez une
bonne, & on nous donnera la Comédie du Seigneur Bourgeois. Chaque état a un ton de
Maison. Mais les airs . . . . Quel est le François qui ne les connoît pas ? Les petits
airs, les grands airs. Ce sont les grands sans doute qui vous conviennent. Pourquoi ne
leur convenez-vous pas ? Vous répondez aux Lettres, & votre écriture est lisible !
Vous vous guérites dernierement d’une indigestion sans appeller les héros de la
Faculté, sans allarmer la Ville ! Vous jouez ; mais votre jeu n’est pas ruineux ! Vous
avez un très-grand Hôtel, mais vous n’avez point de Petite Maison ! Faudra-t-il que ce
Financier, qui fut Ordonnateur des plats chez Monseigneur votre Père, vous prête la
sienne ? Ignorez-vous ce que c’est qu’un Cocher fougueux qui vous méneroit
ventre à terre ? Vous n’avez encore écrasé personne ! Au contraire on vous a vû
suspendre votre course pour calmer une dispute à coups de poing ; Seriez-vous venu à
bout de vous persuader que le Peuple est composé d’hommes ? Pourquoi vous voit-on si
peu où vous seriez si bien ? De dix plaisirs bruyans qu’on vous propose, Bals, Piéces
nouvelles, vous en refusez cinq, comme si ce n’étoit pas une obligation de votre rang
d’avoir toujours l’air de s’amuser au sein même de l’ennui. Qu’à l’Opéra une Actrice se
surpasse, vous vous en tenez à l’applaudissement. Devez-vous croire que ces Sirènes ne
chantent que pour chanter ? Ce Marquis, votre ami, comme vous en avez entre vous, est
fatigué de celle qu’il protége : mais il la garde par air, comme il fait la guerre par
air. Ces airs sont plus importans que vous ne pensez. Il en est un, sur-tout, qui doit
se lever & se coucher avec vous, c’est l’air de protection ; il va mieux à la
Grandeur, que la protection même. Il faut le porter dans vos Terres : mais c’est où
vous êtes encore moins Grand. Ces Forçats de l’humanité, qui ont l’honneur de labourer
vos Domaines, trouvent un accès facile à votre Château. Ils se familiarisent au point
de vous nommer notre bon Maître, & quelquefois vous descendez dans certains détails
jusqu’à marier leurs filles, & terminer leurs Procès. Monseigneur l’Intendant leur
paroit bien plus Grand, & ils ne vous croyent pas fils de feu Monsieur votre Père.
Croyez-moi : Quand on se laisse tant approcher, on donne de l’insolence aux Petits ;
& je m’apperçois que je tombe moi-même dans le cas. Si vous étiez
toujours environné de la splendeur de votre origine, j’étoufferois toutes ces vérités.
J’en ai d’autres dont mon cœur veut se soulager. Vous avez pris le parti des Armes.
N’étiez-vous déja pas assez grand sans avoir de chemin à faire ? Votre début fut
charmant : Vous voyez que je suis juste. Vos Mulets, vos Fourgons portoient les
commodités & le luxe de Paris au milieu du Camp. Votre Table étoit la premiere en
délicatesse, votre Jeu l’emportoit sur tout autre ; & le soir vous vous délassiez à
la Comédie. Les Villes de Flandre se souviendront longtems des Bals que vous leur avez
donnés. Bon tout cela ! A merveille tout cela ! Vous vous souveniez alors de votre
Naissance. Voilà de la Grandeur. Que vous avez baissé à votre derniere Campagne ! Si
c’est votre Etoile de diminuer avec l’âge, bien-tôt vous ne ferez plus de sensation.
Vous étiez sur le point de partir, & à peine aviez-vous ordonné le nécessaire. Vos
Gens vous crurent distrait : ils vous firent cent représentations pour votre gloire,
toutes fort inutiles ; & si une honte bien placée ne vous eut retenu, vous auriez
couru à franc-étrier. Cela étoit bon du tems d’Henri IV. Deviez-vous répéter, pour
votre honneur, cette Cassette que vous perdites à l’entrée du Camp ? Est-il vrai
qu’elle étoit remplie de Plans, de Cartes Topographiques, d’Instrumens de Géométrie, de
Livres Militaires ? Il y eut des paris qu’elle appartenoit à quelque Subalterne.
Qu’alliez-vous faire à tous les travaux de l’Armée, aux Lignes, aux Tranchées, aux
Batteries, questionnant, crayonnant ? Vous ambitionniez apparemment la premiere place
vacante dans le Génie ! C’est ce que disoient de bons Juges, ceux qui
figuroient le plus. Ignorez-vous donc que la Nature forme dans un Grand, un Général
achevé, tandis qu’elle laisse aux autres la peine de se former eux mêmes, comme ont
fait Vauban, Catinat & la Valiére. Allez vous m’objecter Turenne ? C’étoit un Grand
d’une espéce singuliere, & hors d’œuvre. Enfin la Paix s’est conclue. Je
m’attendois à vous voir reprendre votre Grandeur dans la Capitale. Point du-tout ; Vous
allez voyager. Est-ce une Mode que vous voulez amener ? Et pourquoi voyager ? Pour
connoître, dites-vous, le fort & le foible des Nations qui, après la nôtre,
méritent quelque attention. Il m’est revenu qu’à la faveur de l’incognito vous ne
fréquentiez que les Manufactures, les Chantiers, les Atteliers, les Arsenaux, les
Cabinets curieux ; que certains Commerçans & Artistes vous faisoient l’honneur
d’aller diner avec vous. C’est voyager en véritable Allemand. Un François qui voyage
pour apprendre fait tort à sa Patrie. Il ne doit se montrer aux Etrangers que pour leur
enseigner notre politesse & nos Modes. Mais qu’avez-vous appris ? Me
pardonnerez-vous une surprise que j’ai faite dans votre Portefeuille ? J’y ai lû des
projets de nouvelles Manufactures, des moyens d’étendre le Commerce, de rendre la Terre
plus féconde, de proportionner le luxe & la circulation des espéces aux besoins
d’un Etat. Que sçai-je ? un systême où les riches ne verroient plus de pauvres. Que
vous importe tout cela, pourvû que vous représentiez, & que par-tout on vous ouvre
les deux battans ? Ce voyage vous a jetté à cent lieües de vous-même. Vous vous êtes
coëffé de la qualité de Citoyen. Ce titre est bien commun ! La Guerre, dites-vous,
n’est qu’une fermentation passagere. Le Roi la fait bien, & ne l’aime
pas. S’il lui plaisoit de perpétuer la Paix, je deviendrois inutile. Inutile ! . . .
Effacez, si vous le pouvez, les Milords de la Finance, dépensez plus qu’eux, employez
tous les Ouvriers & les Marchands, que vous payerez à loisir, soyez très-Grand,
& vous serez très-utile. Mais, ajoutez-vous, l’amour de la Patrie n’exige-t-il pas
quelque chose de plus que de la représentation ? L’amour de la Patrie, & la Patrie
elle-même . . . . Voilà de vieux mots, de vieilles idées des Grecs & des Romains,
qu’il faut reléguer à Bâle, à Amsterdam, ou à Londres. Les Livres vous ont gâté
aussi-bien que les Voyages. Vous avez lû que les Grands de Rome & d’Athènes
servoient autant la République par les talens & les Vertus que par les Armes. La
plume, la parole, l’administration du Trésor public, la Négociation, tout leur alloit.
Vous avez lû qu’ils étoient modérés dans leurs maisons, & prodigues pour le bien
commun, qu’ils payoient les dettes des pauvres, qu’ils dotoient les filles, qu’ils
faisoient des largesses au Peuple pour soulager le poids du travail & de
l’inégalité ; & qu’il leur arrivoit de finir par Tester en sa faveur. Tout cela est
bon dans Herodote, Plutarque, Tite-Live, Bouquins abandonnés aux Colléges. Lisez le
Nobiliaire du Père Anselme, voilà votre vrai Livre. Vous y trouverez les Armoiries, les
Titres, les Dignités, les Illustrations, qui font la Grandeur. Envain la
chercherez-vous ailleurs. Le dernier regne a vû des Philosophes qui ont appris à penser
à la Nation, des Poëtes, des Orateurs qui ont élevé ses sentimens & corrigé ses
vices, des Historiens qui lui ont présenté les causes de son élévation, ou les
pronostics de sa chute, un génie hardi qui a joint les deux Mers pour la
mettre à portée de tout, des Magistrats qui ont assuré son repos intérieur en fixant la
Jurisprudence. Tout cela a-t-il fait des Grands dans l’Etat ? Ils n’avoient point
d’Ayeux. Tenez-vous en donc au mérite de la Naissance. C’est le centre où se réunissent
tout les rayons de lumiere. Ou sin enfin vous êtes si amoureux de Vertus, tâtez-vous le
poulx ; Elles circulent avec votre sang, elles ont passé de vos Ayeux à vous ; Ce sont
les votres, & vous ne sçauriez les étouffer ni les perdre. Telle est la force du
Naturel, comme on nous l’a démontré en plein Théatre. Vous n’avez qu’une seule chose à
faire, & le Public une seule à dire : Il vit en grand Seigneur. Si vous le faites,
j’ai l’honneur d’être avec un très-profond respect, sinon, avec une amitié cordiale,
Monseigneur, Votre très-humble & très-obéissant Serviteur . . .
