Cita bibliográfica: Anonyme (Claude de Crébillon) (Ed.): "N°. 1.", en: La Bigarure, Vol.9\001 (1751), pp. 3-8, editado en: Ertler, Klaus-Dieter / Hobisch, Elisabeth (Ed.): Los "Spectators" en el contexto internacional. Edición digital, Graz 2011- . hdl.handle.net/11471/513.20.4962 [consultado el: ].


Nivel 1►

N°. 1.

Nivel 2► Carta/Carta al director►

Monsieur,

Je viens d’apprendre un événement dont je présume que vous ne serez pas fâché d’être informé. Il vous interressera d’autant plus, qu’il fait le sujet d’un Procès Criminel, des plus sérieux, dont la discussion & la decision piquent fort ici la curiosité du Public. Voici ce qui l’a occasionné.

Relato general► Il y a quelques mois qu’il fut publié, au Prône de la grande-Messe de la Paroisse de S. Jean en Greve, de cette Capitale, dont Mr. De la Hogue est Curé, un Ecrit portant, qu’il avoit été fait un Dépôt de la somme de trente mille livres, pour être remis à Madelaine Bauland, avec priere à ceux qui pouroient la connoitre, de l’avertir, ou la faire avertir, afin qu’elle s’adressat à M. son Curé, qui lui donneroit sur cela tous les eclaircissement nécessaires. Le Hazard voulut que Madelaine Bauland, qui assistoit à cette Messe, entendit cette publication, comme tous les autres Paroissiens. Quelque agréable que fut pour elle cette annonce, qui rapella à son esprit l’idée d’une restitution d’une pareille somme que Marie Madelaine Vade, sa Tante, lui avoit dit, en mourant, avoir dé-[4]posé entre les mains d’un particulier qui étoit chargé de la lui remettre, elle acheva d’entendre l’Office, & ne s’occupa que du soin de remercier Dieu du bienfait singulier que sa Providence venoit de lui presenter.

Apres l’Office, elle alla trouver le Prêtre qui avoit fait le Prône, pour s’informer du Dépôt qui avoit fait l’objet de la publication qu’elle venoit d’entendre. Cet Ecclésiastique lui repondit que, comme il n’avoit été que l’Organe dont on s’étoit servi pour cette publication, il étoit hors d’état de rendre compte du Depôt ; qu’il faloit pour cela s’adresser à M. le Curé, ou à son Vicaire, des quels étoit emané l’Ecrit qu’on lui avoit donné à publier. La Demoiselle Bauland alla donc, sur cette réponse, trouver M. le Vicaire de la Paroisse. Aussitôt que celui-ci eut appris d’elle le sujet de sa visite, il lui demanda son nom, sa demeure, & ne voulut, du-reste, entrer avec elle dans aucun détail, ni eclaircissement. Il lui dit seulement qu’elle n’avoit qu’à repasser quand elle voudroit ; qu’il parleroit de cette affaire à M. le Curé, & qu’elle pouvoit elle même l’aller voir quand elle le jugeroit à propos.

Ce dernier avis fut suivi. La Demoiselle Bauland alla, le jour même, chez le Curé avec le Sieur Baron, son Mari, pour lui demander des éclaircissements sur ce Depôt. Le Pasteur repondit, qu’il ne sçavoit ce qu’on vouloit lui dire, & qu’il n’avoit aucune connoissance de ce dont on parloit. Cette réponse avoit de quoi surprendre sans doute. On lui representa que la démarche que l’on faisoit étoit fondée sur une publication qui s’étoit faite, le jour même, au Prône de sa Paroisse ; à quoi le Curé repliqua, qu’il étoit faux qu’il se fut faite une sem-[5]blable publication. Le Sieur Baron & sa femme voulurent insister. Le Curé se fâcha contre eux, & les renvoya avec une vivacité, & même un emportement qui n’étoient rien moins que propres à le justifier.

La premiere idée qui leur vint à l’esprit, & qui, sans doute, étoit la meilleure & la plus convenable pour faire rentrer le Curé en lui même, fut de le faire citer devant l’Archevêque, son Supérieur, & de le faire expliquer, en sa presence, sur la publication qui avoit été faite, & sur le Dépôt. Il fut donc mandé chez le Prelat, & comparut devant lui par deux fois differentes, contradictoirement, avec le Sieur Baron, sa femme, & leur Conseil. D’abord il fut question de s’assurer de la verité de la publication ; & le Prelat en sentit bien les conséquences. Elle étoit si publique & si notoire, que les complaignants ne craignoient point d’insister qu’elle avoit été faite. Le Curé avoit pris son parti ; & croyant qu’on ne pouvoit fournir aucune preuve pour la constater, il nia positivement qu’il y en eut eu aucune qui eut raport aux 30000 livres, ni à Madelaine Bauland. La sagesse du Prelat lui inspira, apparemment, qu’il ne lui suffisoit pas, dans ce moment, d’être convaincu, comme particulier, du fait qu’il s’agissoit d’éclaircir ; il usa, comme Juge, de toute la prudence & la reserve qu’on pouvoit attendre de lui en pareil cas ; & ne voyant point de certitude, de part ni d’autre, il renvoya les parties qu’il sentoit bien ne pouvoir pas concilier.

Le Sieur De la Hogue, ayant été mandé une seconde fois chez l’Archevêque, y tint un tout autre langage. Il n’ôsa plus dire alors, que la publication dont il s’agissoit n’avoit point été [6] faite. Il imagina de prétendre que ce qu’on avoit publié ne méritoit aucune attention, & que c’étoit un Billet qui avoit été trouvé par une Devote dans un Confessionnal. L’Archevêque renvoya une seconde fois les parties, en permettant au Sieur Baron de se pourvoir, suivant les regles, devant le Tribunal de la Justice Ordinaire. Sur cette permission, le Sieur Baron prend conseil sur la maniere dont il doit se pourvoir, & il se determine à prendre la voye criminelle. Pour constater la publication, il en demanda un Certificat au Prêtre qui l’avoit faite, & qui la lui donna en ces termes.

Nivel 3► Je soussigné, Prêtre habitué en la Paroisse de S. Jean en Greve, Certifie, à tous ceux qu’il appartiendra, que j’ai publié, le jour du Dimanche de l’Octave de Noël dernier, dans la Chaire de la susditte Paroisse, en y faisant le Prône, le contenu d’un Billet qui m’a été mis entre les mains par un Bedeau de la Paroisse ; mais que tout ce qui m’en revient à la mémoire, c’est qu’il s’y agissoit d’une somme de trente, ou 35 mille livres. J’ai oublié totalement le nom de la personne dont il y étoit question. J’ignore même s’il y étoit parlé de restitution, ou d’Aumône. C’est ce que j’ai toujours dit à ceux qui s’en sont informez, & particulierement à Madame Baron, qui est venue chez moi aussitôt après le Prône, & qui m’en a parlé encore dans le Cloitre, le même jour, en presence de plusieurs personnes. Cette Dame me dit alors, qu’elle avoit entendu prononcer son nom de famille, qui est Madelaine Bauland, & elle me pria de lui faire trouver le moyen de voir le susdit Billet. Je l’adressai pour cet effet à Mr. le Vicaire à qui il avoit dû retourner par les [7] mains du Bedeau à qui je l’ai rendu. J’atteste ceci Veritable, & signé

Masselin. ◀Nivel 3

Metatextualidad► On peut reprocher ici au Sieur Masselin de ne s’être pas expliqué avec assez de sincérité, & de verité, dans son Certificat ; ce qu’il a peut-être fait par des égards pour un Curé dont il depend. ◀Metatextualidad

Munis de ce Certificat, le Sieur Baron & ses consorts sommerent le Vicaire de leur delivrer Copie du dit Billet de publication. Il repondit, qu’il n’avoit aucune connoissance de ce dont il s’agissoit, ni même d’aucune publication du Billet en question, & qu’on ne lui avoit remis aucune publication à ce sujet. On fit une pareille Sommation au Curé qui fit une semblable reponse. Il ajouta qu’il n’avoit reçu aucun Depôt, ni restitution pour quelque personne que ce fut, & qu’il n’avoit été fait dans sa Paroisse aucune publication à ce sujet, ni au Prône, ni en aucune autre occasion. Sur ces reponses, le Sieur Baron & sa femme se déterminerent à une plainte portée par Requête au Lieutenant-Criminel au quel, après un recit circonstancié des faits, ils demanderent la permission d’en faire informer, & d’obtenir, & faire publier un Monitoire en forme de droit, ce qui leur fut accordé, & le Monitoire fut publié. A l’égard des informations, plus de trente Témoins ont été assignez pour déposer ; & l’on a appris de plusieurs d’entr’eux qu’on ne leur avoit pas fait faire le serment ordinaire, ce qui fait croire que leurs dépositions n’ont pas été recueillies avec beaucoup de soin.

De son côté le Sieur De la Hogue, instruit de ce qui se passoit, obtint un Arrêt sur Requête, [8] qui ordonna que les informations, & autres procedures, seroient apportées au Greffe Criminel de la Cour. Le Sieur Baron, étant resté quelque tems dans l’inaction, le Curé prit son silence pour un abandon total de la poursuite de cette affaire. Il presenta en consequence une Requête qu’il conclut en demandant, « que l’Appellation, & ce dont est Appel, fussent mis au néant, demandant qu’il plut à la Cour de déclarer toute la procedure nulle, & de nul effet ; qu’en tout cas, évoquant le principal, & y faisant droit, il fut dechargé de la téméraire & calomnieuse accusation intentée contre lui ; comme aussi qu’il soit fait deffense au Sieur Baron, & ses consors, d’user, à l’avenir, de pareilles voyes, sous peine de punition exemplaire ; qu’ils fussent condamnez à mettre un Acte au Greffe de la Cour par lequel ils déclareront, qu’indiscrettement, & méchamment, ils ont accusé le Sieur De la Hogue d’avoir entre ses mains un Depôt pour le leur remettre ; qu’ils reconnoissent que tout ce qu’ils ont dit & fait, à cet égard, est faux & sans aucun fondement ; qu’ils s’en ressentent, & en demandent pardon ; les condamner en outre à trois mille livres de domages & intérêts, ou telle autre somme qu’il plaira à la Cour d’arbitrer, par forme de reparation Civile, applicable, du consentement du dit Sieur De la Hogue, aux pauvres de sa Paroisse de S. Jean en Greve, & à tous les dépens de Causes, Principal d’Appel, & demandes ; enfin à ce que l’Arrêt, qui interviendroit, fut imprimé, lû, publié de Paris, & dans tous les endroits qu’il jugeroit à propos ». ◀Relato general ◀Carta/Carta al director ◀Nivel 2

(La suite dans le Numero suivant) ◀Nivel 1